‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 69 sur 107 · I. HosAT., de Ârtepoet.^Y^ 166 et suiv · texte numérisé non relu

I. HosAT., de Ârtepoet.^Y^ 166 et suiv

crainte, ni paresse, ni chagrin ; vous ferez un libéral d'un avare, un complaisant d'un homme fâcheux et difficile. Il trouvera à redire à toutes les beautés qu'il a vues, et admirera seulement celle qui Tenchante ; il fera toutes choses pour elle, et n'aura plus de volonté que la sienne : pensant regagner, par la soumission, ce qu'il perd par le dégoût que son âge peut donner;

Et sous un front ridé, qu'on a droit de haïr, Il croit se faire aimer, à force d'obéir*.

Tel a été, et tel est dépeint, par Corneille, le • vieil et infortuné Syphax. Avant qu'il fût charmé de Sophonisbe, il avoit tenu la balance entre les Carthaginois et les Romains ; devenu amoureux, sur ses vieux jours, il perdit ses Etats et se perdit lui-même, pour avoir eu trop d'assujettissement aux volontés de sa femme.

Quand j'ai parlé de la passion, c'a été'proprenjent de l'amour que j'ai entendu parler : I les autres passions servent à former le carac- I tère , au lieu de le ruiner. Etre naturellement / gai, triste, colère, timide, c'est avoir les hui meurs, les qualités, les affections qui compo- / sent un caractère : être fort amoureux , c'est avoir pris une passion qui ne ruine pas seulement les qualités d'un caractère, mais qui

1 • Corneille, dans la Sophonisbe.

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assujettit les mouvements des autres passions. Il est certain qu'une âme qui aime bien , né se porte aux autres passions que selon qu'il plaît à son amour. Si elle a de. la colère contre un amant, TamourTexcite etTappaise; elle pense haïr, et ne fait qu'aimer; l'amour excuse l'ingratitude , et justifie l'infidélité ; les tourments d'une véritable passion sont des plaisirs; on en connoit les peines, lorsqu'elle est passée, coname après la rêverie d'une fièvre on sent les douleurs^ En aimant bien , l'on n'est jamais misérable : on croit l'avoir été, quand on n'aime plus.

Une beauté qui sait toucher les cœurs, N'a pas en son pouvoir de faire un misérable;

Auprès d'une personne aimable, Les appas tiennent lieu d'assez grandes faveurs.

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A UN ÂÙTEUA QUI ME DEBfANDOIT MON SENTIMENT, d'une PIÈGE OU l'héroïne NE FAISOIT QUE SE LA- MENTEE.

f A princesse dont vous faites Thérome Me votre pièce, me plairoit assez si i vous aviez un peu ménagé ses larmes; mais vous la faites pleurer avec excès : et, dès qu'il y aura quelque retour à la justesse du sentiment , le trop de larmes rendra ceujL qu'on représente moins touchants , et ceux qui voient représenter moins sensibles. Corneille n'a pas plu à la multitude, en ces derniers tempç, pour avoir été chercher ce qu'il y a de plus caché dans nos cœurs , ce qu'il y a de plus exquis dans le sentiment , et de plus délicat dans la pensée. Après avoir comme usé les passions ordinaires dont nous sommes agités , il s'est fait un nouveau mérite à toucher des tendresses plus recherchées , de plus fines jalousies et de plus secrètes douleurs : mais cette étude de pénétration étoit trop délicate pour les grandes assemblées ; de sorte qu'une découverte si précieuse lui a fait perdre

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quelque estime dans le monde, quand elle devoit lui donner une nouvelle réputation.

Il est certain que personne n'a mieux entendu la nature que Corneille ; mais il Ta expliquée différemment, selon ses temps différents. Étant jeune, il en exprimoit les mouven^ents ; étant vieux, il nous en découvre les ressorts. Autrefois, il donnoit tout au sentiment; il donne plus aujourd'hui à la connoissance ; il ouvre le cœur avec tout son secret : il le produisoit avec tout son trouble. Quelques autres ont suivi plus heureusement la disposition des esprits, qui n'aiment aujourd'hui que la douleur et les larmes : mais je crains pour vous quelque retour du bon goût, justement sur votre pièce, et qu'on ne vienne à désapprouver le trop grand usage d'une passion dont on enchunte présentement tout le monde.

J'avoue qu'il n'y a rien de si touchant que le sentiment douloureux d'une belle personne affligée; c'est un nouveau charme qui unit toutes nos tendresses, par les impressions de l'amour et de la pitié mêlées ensemble. Mais , si la belle affligée continue à se désoler trop longtemps , ce qui nous touchoit nous attriste ; lassés de la consoler, quand elle aime encore à se plaindre, nous la remettons comme une importune entre les mains des vieilles et des parents^ qui gouvernent dans toutes les formes

de la condoléance une si ennuyeuse désolation.

Un auteur bien entendu dans les passions nVpuisera jamais la douleur d'une affligée : cet épuisement est suivi d'une indolence qui apporte une langueur infaillible aux spectateurs. Les premières larmes sont naturelles à la passion qu'on exprime ; elles ont leur source dans le cœur, et portent la douleur d'un cœur affligé dans un cœur tendre. Les dernières sont purement de l'esprit du poète ; l'art les a formées, et la nature ne veut pas les reconnoître. L'affliction doit avoir quelque dhose de touchant, et la fin de l'affliction quelque chose d'animé, qui puisse faire sur nous une impression nouvelle. Il faut que l'affliction se termine par une bonne fortune, qui finit les malheurs avec la joie, ou par une grande vertu qui attire notre admiration. Quelquefois, elle s'achève par la mort ; et il en naît en nos âmes une commisération propre et naturelle à la tragédie ; mais ce ne doit jamais être après de longues lamentations, qui donnent plus de mépris pour la foiblesse , que de compassion pour le malheur.

Je n'aime pas au théâtre une mort qui se pleure davantage par la personne qui se meurt, que par ceux qui la voient mourir. J'aime les grandes douleurs avec peu de plaintes , et un

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sentiment profond : j'aime un désespoir qui ne s'exhale pas en paroles, mais où la nature accablée succombe, sous la violence de la passion. Les longs discours expliquent plus notre regret à la vie , que notre résolution la mort : parler beaucoup dans ces occasions , c'est languir dans le désespoir , et perdre tout le mérite de sa douleur :

O! Sibia^ tu se* morta,

et s'évanouir connue Aminte* :

Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs,

et mourir comme Eurydice * .

Il est certain que nos maux se soulagent en pleurant ; et la plus grande peine du monde un peu adoucie, ranime le désir de vivre, à mesure qu'elle soulage le sentiment. Il en est de notre raisonnement comme dé nos larmes : pour peu -que nous raisonnions dans l'infortune, la raison nous porte à l'endurer plutôt qu'à mourir. Faisons guérir, au théâtre, ceux que nous faisons beaucoup pleurer et beaucoup se plaindre : donnons plus de maux que de larmes et de discours , à ceux que nous avons dessein d'y faire mourir.

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