‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 76 sur 107 · Personnages bouffons des comédies italiennes · texte numérisé non relu

Personnages bouffons des comédies italiennes

la bouffonnerie ne divertit un honnête homme que par de petits intervalles , il faut la finir à propos et ne pas donner le temps à Tesprit de revenir à la justesse du discours, et à Tidée du vrai naturel. Cette économie serait à désirer dans la comédie italienne , où le premier dégoût est suivi d'un nouvel ennui, plus lassant encore; et où la variété, au lieu de vous récréer, ne vous apporte qu'une autre sorte de langueur.

En effet, quand vous êtes las des Bouffons qui ont trop demeure sur le théâtre, les Amoureux paroissent, pour vous accabler. C'est, à mon avis, le dernier supplice d'un homme délicat; et on au r oit plus de raison de préférer une prompte mort à la patience de les écouter, que n'en eut le Lacédémonien de Boccalini, lorsqu'il préféra le gibet à l'ennuyeuse lecture de la Guerre de Pise^ dans Guichardin*. Si quelqu'un trop amoureux de la vie , a pu essuyer une lassitude si mortelle ; au lieu de re-

\ . Instantissîmamente supplicb, che per tutti gtanm délia sua vita lo condanmusero a remare in una Galea^ che lo murassero ira due mura y e che per misericordia fino lo scorticassero 'vivo; perche il leggcr quel Discorsisenza fine, quei Consigli tanto tediosî^ quelle fredissime Concioni^fatte nella presa cTogni vil Colombaia, era crepacaore che superaça tutti gtaculei Inglesi, etc. Boccal., Ragguagli di Parnasso, Cent. /, Ragg. VI, Je ne sais ce que Boccalini entend par aculei Inglesi (Des Maîzeaux).

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mettre son esprit par quelque diversité agréable, il ne trouve de changement que par une autre importunité , dont le Docteur le désespère. Je sais que pour bien dépeindre la sottise d'un Docteur , il faut faire en sorte qu'il tourne toutes ses conversations sur la science dont il est possédé : mais que, sans jamais répondre à ce qu'on lui dit, il cite mille auteurs et allègue mille passages, avec une volubilité qui le met hors d'haleine, c'est introduire un fou qu'on devroit mettre aux Petites Maisons, et non pas ménager à propos l'impertinence de son Docteur.

Pétrone a toute une autre économie dans le ridicule d'Eumolpe ; la pédanterie de Sidias est autrement ménagée par Théophile ; le caractère de Caritidés dans les Fâcheux de Molière, est tout à fait juste; on n'en peut rien retrancher, sans défigurer la peinture qu'il en fait. Voilà les savants ridicules , dont la représentation seroit agi'éable sur le théâtre. Mais c'est mal divertir un honnête homme , que de lui donner un misérable Docteur que les livres ont rendu fou, et qu'on devroit enfermer soigneusement, comme j'ai dit, pour dérober à la vue du monde l'imbécillité de notre condition et la misère de notre nature.

C'est pousser trop loin mes observations sur la comédie itahenne; et pour recueillir, en peu

de mots ce que j'ai assez étendu, je dirai qu'au lieu d'amants agréables , vous n'avez que des discoureurs d'amour affectés; au lieu de comiques naturels, des Bouffons incomparables, mais toujours Bouffons; au lieu de Docteurs ridicules, de pauvres savants insensés. Il n'y a presque pas de personnage qui ne soit outré , à la réserve de celui du Pantalon , dont on fait le moins de cas , et le seul néanmoins qui ne passe pas la vraisemblance.

(La tragédie fut le premier plaisir de l'ancienne république; et les vieux Romains, possédés seulement d'une âpre vertu, n'alloient chercher aux théâtres que des exemples qui pouvoient fortifier leur naturel et entretenir leurs dures et austères habitudesy Quand on joignit la douceur de l'esprit pour la conversation , à la force de l'âme pour les grandes choses, on se plut aussi à la comédie; et tantôt on cherchoit de fortes idées , tantôt on se divertissoit par les agréables.

[sitôt que Rome vint à se coiTompre, les Romains quittèrent la tragédie , et se dégoûtèrent de voir au théâtre une image austère de l'ancienne vertu. Depuis ce temps-là, jusqu'au dernier de la république, la comédie (ut le délassement des grands hommes , le divertissement des gens polis, et l'amusement du peuple, ou* relâché ou adouci.

Un peu devant la guerre civile, l'esprit de la tragédie revint animer les Romains, dans la disposition secrète d'un génie qui les préparoit aux funestes révolutions qu'on vit arriver. César en composa une, et beaucoup de gens de qualité en composèrent aussi. Les désordres cessés sous Auguste, et la tranquillité bien rétablie , on chercha toutes sortes de plaisirs. Les comédies recommencèrent, les pantomimes eurent leur crédit , et la tragédie ne laissa pas de se conserver une grande réputation. Sous le règne de Néron, Sénèque prit des idées funestes , qui lui firent composer les tragédies qu'il nous a laissées. Quand la corruption fut pleine et le vice général , les pantomimes ruinèrent tout à fait la tragédie et la comédie : l'esprit n'eut plus de part aux représentations, et la seule vue chercha dans les postures et les mouvements , ce qui peut donner à l'àme des spectateurs des idées voluptueuses.

Les Italiens aujourd'hui se contentent d'être éclairés du même soleil , de respirer le même air et d'habiter la même terre qu'ont habitée autrefois les vieux Romains ; 'mais ils ont laissé pour les histoires cette .vertu sévère qu'ils exerçoient, ne croyant pas avoir besoin de la tragédie, pour s'animer à des choses dures qu'ils n'ont pas envie de pratiquer. Comme ils

aiment la douceur de la vie ordinaire, et les plaisirs de la vie voluptueuse, ils ont voulu former des représentations qui eussent du rapport avec Tune et avec l'autre ; et de là est venu le mélange de la comédie et de l'art des pantomimes , que nous voyons sur le théâtre des Italiens. C'est à peu prés ce qu'on peut dire des Italiens qui ont paru en France jusqu'à présent.

Tous les acteurs de la troupe qui joue aujourd'hui, sont généralement bons, jusqu'aux Amoureux ; et pour ne leur pas faire d'injustice, non plus que de grâce, je dirai que ce sont d'excellents comédiens qui ont de fort méchantes comédies. Peut-être n'en saurôient-ils faire de bonnes, peut-être ont-ils raison de n'en avoir pas; et le comte de Bristol*, reprochant un jour à Cintio qu'il n'y avoit pas assez de vraisemblance dans leurs pièces, Cintio répondit, que s'il y en asfoit daifantage^ on çerroit de bons comédiens mourir de faim asfec de bonnes comédies.

I. Georges Digby, comte de Bristol, mort, en 1676. Voy. notre Iktrodiigtio^î.

DB SAIMT-EVREMOND.

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