Femmes de Bnitos et de Pétus
ployé contre vous-même? Vous conspireriez sans doute; et un misérable amant qui voudroit vous inspirer la foiblesse d'un repentir, seroit traité plus durement par Hortense , que Ginna ne le fut par Emilie.
Je m'imagine que nous vivons dans une même république , dont un citoyen ambitieux opprime la liberté. En cet état déplorable , je vous offrirois un vieux Cinna, qui feroit peu d'impression sur votre cœur; mais, quiind vous lui auriez ordonné de punir le tyran , il ne reviendroit pas vous trouver avec des remords , avec cette vertu apparente qui cache des mouvements de crainte, et des sentiments d'intérêt. Il recevroit la confidence et les bienfaits du nouvel Auguste, comme des outrages ; les périls ne feroient que Tanimer à^vous servir; il se porteroit enfin si généreusement à l'exécution de l'entreprise, que vous le plaindriez mort, pour avoir obéi à vos ordres, ou le loueriez vivant, après les avoir exécutés.
Que la condition du vieux philosophe est malheureuse! Il ne se soucie point de gloire; et le mieux qui lui puisse arriver , c'est qu'un peu de louange soit le prix de tous ses services. Encore cette apparence de grâce , toute vaine qu'elle est, ne lui est accordée que bien rarement; il voit même beaucoup plus de disposition à lui donner des chagrins que des louanges.
Et Dieu conserve M. l'ambassadeur de Portugal* ! S'il n'étoit plus au inonde, le philosophe seroit exposé le premier aux mauvais traitements que Son Excellence essuie tous les jours.
A Messieurs de ***.
III. Si je dispute quelquefois avec vous, Messieurs, ce n'est que pour remplir le vide du jeu et pour vous ôter l'ennui d'une conversation trop languissante. Je conteste à dessein de vous céder, et vous oppose de foibles raisons, tout préparé à reconnoîti'e la supériorité des vôtres.
Dans cette vue, j'ai soutenu que le Menteur étoit une bonne comédie , que le sujet du Gid étoit heureux, et que cette pièce faisoit un très-bel effet sur le théâtre, quoiqu'elle ne fût pas sans défaut; j'ai soutenu que Rodogune étoit un fort bel ouvrage , et que I'QEdipe devoit passer pour un chef-d'œuvre de l'art. Pouvois-je vous faire un plus grand plaisir , Messieurs, que de vous donner une si juste occasion de me contredire , et de faire valoir la force et la netteté de votre jugement aux dépens du mien ?
Tai soutenu que pour faire une belle comédie, il falloit choisir un beau sujet, le bien dis-
i . Le coiâte de Mélos, apparemment maltraité par la duchesse Mazarin.
poser , le bien suivre , et le mener naturellement à la fin; qu'il falloit faire entrer les caractères dans les sujets , et non pas former la constitution des sujets après celle des caractères; que nos actions dévoient précéder nos qualités et nos humeurs ; qu'il falloit remettre à la philosophie de nous faire connoître ce que sont les hommes, et à la comédie de nous faire voir ce qu'ils font; et qu'enfin ce n'est pas tant la nature humaine qu'il faut expliquer, que la condition humaine qu'il faut représenter sur le théâtre!
Ne vous ai-je pas bien servis. Messieurs, quand je me suis rendu ridicule par de si sottes propositions? Pouvois-je faire plus pour vous, que d'exposer à votre censure la rudesse d'un vieux goût qui a fait voir le raffinement du vôtre? Vous avez raison, Messieurs, vous avez raison de vous moquer des songes d'Aristote et d'Horace, des rêveries de Heinsius et de Grotius, des caprices de Corneille et de Ben -Johnson, des fantaisies de Rapin*, et de Boileau. La seule règle des honnêtes gens, c'est
i. René Rapin, jésuite, né en 1621, mort en 1687; homme de beaucoup d'eâprit, critique fin et délicat, auteur du poëme latin des Jardins [Hortorum Ubri /r), qui eut un grand succès, et de plusieurs ouvrages de critique, ou de piété, qui firent dire dejui qu'il servoitDieu et le monde, par semestre.
la mode. Que sert une raison qui n'est point reçue, et qui peut trouver à redire à une extravagance qui plaît?
J'avoue qu'il y a eu des temps où il falloit choisir de beaux sujets , et les bien traiter : il ne faut plus aujourd'hui que des caractères; et je dema9de pardon au poète de la comédie de M. le duc de Buckingham , s'il m'a paru ridicule, quand il se vantoit d'avoir trouvé l'invention de faire des comédies sans sujet ^ J'ai les mêmes excuses à vous faire, Messieurs : comme vous avez le même esprit, je vous ai tous oflTenses également; ce qui m'oblige à vous donner une pareille satisfaction. Mais je ne prétends pas me raccommoder simplement avec vous, sur la comédie; j'espère que vous me ferez, à l'avenir, un traitement plus favorable en tout, et que Madame Mazarin me sera moins opposée qu'elle n'est.
Que vous ai-je fait, madame la duchesse, pour me traiter de la façon que vous me traitez? Il n'y a que moi, et le diable de Quevedo, à qui l'on impute toutes les qualités contraires. Vous me trouvez fade dans les louanges , vous me trouvez piquant dans les vérités : si je veux me taire, je suis trop discret; si je veux parler, je suis trop libre. Quand je dispute, la contes-
i. Voyez la comédie du duc de Buckingham, inti- - tulée : The Refiearsal^ c'est-à-dire la répétition des rôles.
tation vous choque; quand je m'empêche de disputer, ma retenue vous parott méprisante et dédaigneuse. Dis-je des nouvelles? je suis mal informé; n'en dis-je pas? je fois le mystérieux. A THombre, on se défie de moi comme d'un pipeur, et on me trompe comme un imbécile. On me fait les injustices, et on me condamne. Je suis puni du tort qu'ont les autres : Tout le monde crie , tout le monde se plaint , et je suis le seul à souffrir.
Je vous ai l'obligation de toutes ces choses, Madame, sans compter que vous me donnez au public pour tel qu'il vous plaît. Vous me faites révérer ceux que je méprise, mépriser ceux que j'honore, offenser ceux que je crains. Quartier! madame la duchesse; je me rends. Ce n'est pas vaincre, que d'avoir affaire à des gens rendus. Portez vos armes contre les rebelles, forcez les opiniâtres, et gouvernez avec douceur les soumis : la différence des uns aux autres ne doit pas durer longtemps. Un jour viendra (et ce grand jour n'est pas lotn) que le comte de Mélos ne murmurera plus à l'Hombre, et que le baron de la Taulade perdra sans chagrin. Pour moi, j'ai abandonné les Visionnaires*, et le Menteur. Racine ^st préféré à Cor-
i. De Desmarets de Saint-Sorlin ; comédie qui eut une grande réputation , au dix-septième siècle, et qui n'est pas sans intérêt. L'auteur avoit été fort dissipé,
neille, et les caractères l'emportent sur les sujets. Je ne renonce pas seulemeiit à mon opinion, Madame; je maintiens les vôtres avec plus de fermeté que M. de Villiers n'en peut avoir à soutenir la bea^ité de ses parentes. J'ai changé l'ordre demes louanges, et de mes censures. Dès les cinq heures du soir, je blâmerai ce que vous jugerez blâmable, et je louerai à minuit ce que vous croirez digne d'être loué. Pour dernier sacrifice, je continuerai, tant qu'il vous plaira, la maudite société que nous avons eue, M. l'ambassadeur de France, M. le comte de Castelmelhor * , et moi. Proposez quelque chose de plus difficile ; vos ordres. Madame, le feront exécuter.
en sa jeunesse, et lié avec Saint -Ëvremond. Il tomba plus tard dans une dévotion outrée, et dans Textravagance littéraire.
i. Dom Louis de Vasconcellos y Sousa, comte de Castelmelhor, premier ministre et favori d*Alphonse, roi de Portugal. Après la révolution qui aiTÎva en Portugal, . ^ eu 1667, il fut obligé de se retirer â Turin, d'où il obtint permission de passer en Angleterre. Il y demeura dix ou douze ans, et retourna ensuite en Portugal (Des Maizeaux,)
418 (OUVRES HBLÉES
DISSEETÀTION SUR LE MOT FASTE, A Mcsneurs de l'Académie fran^oi&e.
PRÈS m'étre condamné moi-même sur le mot de Vaste , je me persua-
dois qu'on devoit être content de ma rétractation : mais puisque Messieurs de TAcADÉMiE ont jugé à propos que leur censure fût ajoutée à la mienne, je déclare que mon désaveu n'étoit pas sincère ; c'étoit un pur effet de docilité et un assujettissement volontaire de mes sentiments à ceux de Madame Mazarin*. Aujourd'hui, je reprends contre eux la raison que j'avois quittée pour elle , et que tout honnête homme feroit vanité d'avoir perdue.
1 . Voy. dans rniTRODuoTioH qu'elle fut l'occasion qui donna sujet à Saint-Ëvremond d'écrire cette dissertation. La Duchesse a voit dit, en louant Richelieu : qiCil avoit l'esprit caste, Saint-Evremond prétendit que l'expression n'étoit pas juste, et la discussion s'animant, on convint de s'en rapporter à l'Académie Françoise, qui consultée par l'abbé de Saint-Réal, décida que la critique de Saint-Evremond n'étoit pas fondée. Ce dernier répondit par la Dissertation que voici.
DE SAINT^EYREMOND. 419
On peut disputer à Messieurs de T Académie le droit de régler notre langue, comme il leur plaît. Il ne dépend pas des auteurs d'abolir de -vieux termes, par dégoût, et d'en introduire de nouveaux, par fantaisie. Tout ce qu'on peut faire pour eux, c'est de les rendre maîtres de l'usage, lorsque l'usage n'est pas contraire au jugement et à la raison. Il y a des auteurs qui ont perfectionné les langues; il y en a qui les ont corrompues; et il faut revenir au bon sens, pour en juger. Jamais Rome n'a eu de si beaux esprits que sur la fin de la République : la raison en étoit qu'il y avoit encore assez de liberté, parmi les Romains, pour donner de la force aux esprits , et assez de luxe pour leur donner de la politesse et de l'agrément. En ce temps, où la beauté de la langue étoit à son plus haut point; ce temps où il y avoit à Rome de si grands génies : César, Salluste , Gicéron, Hortensius, Brutus, Âsinius Pollio, Gurion , Catulle, Atticus, et beaucoup d'autres qu'il seroit inutile de nommer ; en ce temps, il étoit juste de se soumettre à leur sentiment , et de recevoir avec docilité leurs décisions. Mais lorsque la langue est venue à se corrompre, sous les empereurs , lorsqu'on préféroit Lucain à Virgile, et Sénéque à Cicéron, étoiton obligé d'assujettir la liberté de son jugement à l'autorité de ceux qui faisoient les beaux
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esprits? Et Pétrone n est-il pas loué par tous les gens de bon goût , d'en avoir eu assez pour tourner en ridicule Téloquence de son temps? pour avoir connu le faux jugement de son siècle , pour avoir donné à "Virgile et à Horace toutes les louanges qui leur étoient dues? iEfomer us testis et Ljrricij Romanusque f^irgiliusj et Horatii curiosa félicitas * .
Venons des Latins aux François. Quand Nervèze' faisoit admirer sa fausse éloquence, la cour n'auroit-elie pas eu obligation à quelque bon esprit qui l'eût détrompée ? Quand on a vu Coëffeteau charmer tout le monde, par ses métaphores , et que les maîtresses uoiles de son éloquence* passoient pour une merveille; quand la langue fleurie de Cohon*, qui n'avoit ni force , ni solidité, plaisoit à tous les faux polis, aux faux délicats ; quand l'affectation de Balzac , qui ruinoit la beauté naturelle des pensées, passoit pour un style majestueux et