‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 80 sur 107 · IVÉFENSE WE QUELQUES PIEGES DE THÉÂTRE DE M. CORNEILLE · texte numérisé non relu

IVÉFENSE WE QUELQUES PIEGES DE THÉÂTRE DE M. CORNEILLE

* A M. de Barillon .

E n'ai jamais douté de voire inclination à la vertu , mais je ne vous k croyois pas scrupuleux jusqu'au point • de ne pouvoir souflTrir Rodogune, sur le théâtre, parce qu'elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère , après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie, Monsieur, d'oublier la douceur de notre naturel , l'innocence de nos mœurs, l'humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des princes de l'Orient. Quand vous aurez fait réflexion qja'en toutes les familles royales de l'Asie, les pères se défont de leurs enfants, sur le plus léger soupçon; que les en-

i . Ambassadeur extraordinaire de France en Angleterre. Voyez ce que nous avons dit de ce personnage^ dans rniTHODucnoir.

fants se défont de leurs pères, par rimpatience de régner; que les maris font tuer leurs femmes, et les femmes empoisonner leurs maris; que les frères comptent pour rien le meurtre des frères; quand vous aurez considéré un usage si détestable, établi parmi les rois de ces nations, vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre, qu'elle ait voulu assurer sa vie, recouvrer sa liberté, et mettre un amant sur le trône, par la perte de la plus méchante femme qui fut jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout^le bon naturel qu'ils auroient dû avoir pour la meilleure mère du monde : il a fait prendre à la jeune reine le parti qu'exigeoit d'elle la nécessité de ses affaires.

Peut>-être me direz-vous que ces crimes-là peuvent s'exécuter en Asie, et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige de refuser notre théâtre à une femme qui n'a fait que conseiller le crime pour son salut, et de l'accorder à ceux qui l'ont fait eux-mêmes sans aucun sujet? Pourquoi bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec applaudissement Electre et Oreste? Pourquoi Atrée y fera-t-il servir à ïhyeste ses propres enfants dans un festin? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Britannicus? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce peuple aimé de

Dieu, fera-l-il mourir sa femme? Pourquoi Amurat fera-t-il étrangler Roiane et Bajazet ? Et venant des Juifs et des Turcs aux chrétiens, pourquoi PBilippe II, ce prince si catholique, fera-t-il mourir don Carlos, sur un soupçon fort mal éclairci? La Nouvelle la plus agréable qiie nous ayons* a renouvelé la mémoire d'une chose ensevelie, et la produit une ti^agédie, en Angleterre*, dont le sujet a su plaire à tous les Angloîs. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n'a pas demandé un crime pour un crime. Elle a demandé sa sûreté, qui ne pouvoit s'établir que par un crime ; mais un crime, à l'égard d'un Capucin, plus qu'à l'égard ,

d'un Ambassadeur , un crime dont Machiavel f

auroit fait une vertu politique, et que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.

Une chose que vous trouviez fort à redire , Monsieur , c'est qu'on ait rendu une jeune princesse capable d'une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge; mais je sais qu'elle étoit reine, et qu'elle étoit veuve. Une de ces

1 . Don Carlosy nouvelle historique, par Tabbé de Saiut- Real, ami de Saint -Evremond et de la duchesse Mazarin. Voy. riNTHODucnoBr.

2. Composée par Thom. Otway, en 1676. Ce sujet a plus tard inspiré à Schiller un de ses plus beaux drames.

qualités suffit pour faire perdre le scrupule à une femme, à quelque âge que ce soit. Faites grâce, Monsieur, faites grâce à Rodogune. Le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien, où vous pourrez faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions.

A madame la duchesse Mazarin.

II. Il me semble que Rodogune n'est pas mal justifiée : faisons la même chose pour Emilie, auprès de Madame Mazarin. Suspendez votre jugement. Madame; Emilie nest pas fort coupable d'avoir exposé Cinna aux dangers d'une conspiration. Ne la condamnez pas, de peur de vous condamner vous-même : c'est par vos propres sentiments que je veux défendre les siens; c'est par Horteuse que je prétends justifier Emilie.

Emilie avoit vu la proscription de sa famille ; elle avoit vu massacrer son père , et, ce qui étoit plus insupportable à une Romaine , elle voyoiila république assujettie par Auguste. Le désir de la vengeance et le dessein de rétablir la liberté lui firent chercher des amis, à qui les mêmes outrages pussent inspirer les mêmes sentiments, et que les mêmes sentiments pussent unir pour perdre un usurpateur. Cinna , neveu de Pompée, et le seul reste de cette

gi^ande maison, qui avoit péri pour la république, joignit ses ressentiments à ceux d'Emilie ; et tous deux venant à s animer par le souvenir des injures, autant que par l'intérêt du public, formèrent ensemble le dessein hardi de cette illustre .et célèbre conspiration.

Dans les conférences qu'il fallut avoir pour conduire cette affaire , les cœurs s'unirent aussi bien que les esprits; mais ce ne fut que pour animer davantage la conspiration; et jamais Emilie ne se promit à Cinna, qu'à condition qu'il se donneroit tout entier à leur entreprise. Ils conspirèrent donc, avant que de s'aimer; et leur passion, qui mêla ses inquiétudes et ses craintes à celles qui suivent toujours les conjurations, demeura soumise au désir de la vengeance, et à l'amour de la liberté.

Comme leur dessein étoit sur le point de s'exécuter, Cinna, se laissant toucher à la confiance, et aux bienfaits d'Auguste, fit voir à Emilie une âme sujette aux remords, et toute prête à changer de résolution ; mais Emilie , plus Romaine que Cinna , lui reprocha sa foiblesse, et demeura plus fortement attachée à . son dessein que jamais. Ce fut là qu'elle dit des injures à son amant ; ce fut là qu'elle imposa des conditions que vous n'avez pu souffrir, et que vous approuverez, Madame, quand

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VOUS VOUS serez mieux consultée. Le désir de la vengeance fut la première passion d'Emilie : le dessein de rétablir la république se joignit au désir de la vengeance ; Tamour fut un effet de la conspiration , et il entra dans Pâme des conspirateurs , plus pour y servir que pour y régner.

Joignons à la douceur de venger nos parens, La gloire qu'on remporte à punir les tyrans ; Et faisons publier par toute l'Italie : La liberté de Rome est t œuvre d Emilie, On a touché son âme, et son cœur s'est épris; Mais elle ri a donné son amour qiCà ce prix * ,

Vous êtes née à Rome , Madame , et vous y avez reçu l'âme des Porcies et des Arries*, au lieu que les autres qu'on y voit naître n'y prennent que le génie des Italiens. Avec cette âme toute grande, toute romaine, si vous viviez aujourd'hui dans une république qu'on opprimât; si vos parents y étoient proscrits, votre maison désolée , et, ce qui est le plus odieux à une personne libre , si votre égal étoit devenu . votre maître \ ce couteau que vous avez acheté pour vous tuer, quand vous verrez la ruine de votre patrie ; ce couteau ne seroit-il pas essayé contre le tyran, avant que d'être em-

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