‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 83 sur 107 · Expressions de Coëffeteau · texte numérisé non relu

Expressions de Coëffeteau

4-. Célèbre prédicateur, du temps de Richelieu, et de la Fronde; très-dévoué à Mazarin ; mort en 1670, évêque de Nimes.

DE SAJNT-EVREMOND. 431

magnifique, n'auroit-on pas rendu un grand service au public de s'opposer à l'autorité que ces messieurs se donnoient , et d'empêcher le mauvais goût, que chacun d'eux a établi différemment, dans son temps ?

J'avoue qu'on n'a pas le même droit, contre Messieurs de F Académie. Vaugelas, d'Ablancourt, Patru, ont mis notre langue dans sa perfection; et je ne doute point que ceux qui écrivent, aujourd'hui, ne la maintiennent dans l'état où ils l'ont mise. Mais si quelque jour une fausse idée de politesse rendoit le discours foible et languissant ; si pour aimer trop à faire des contes et à écrire des nouvelles , on s'étudioit à une facilité affectée, qui ne peut être autre chose qu'un faux naturel; si un trop gi-and attachement à la pureté, produisoit enfin de la sécheresse; si pour suivre toujours l'ordre de la pensée , on ôtoit à notre langue le beau tour qu'elle peut avoir; et que, la dépouillant de tout ornement , on la rendit barbare , pensant la rendre naturelle ; alors ne seroit-il pas juste de s'opposer à des corrupteurs qui ruineroient le bon et véritable style, pour en former un nouveau, aussi peu propre à exprimer les- sentiments forts, que les pensées délicates ?

Qu'ai-je affaire de rappeler le passé, ou de prévoii' l'avenir ? Je reconnois la jurisdiction de II 24

rAcADÉMiE : qu'elle décide si Vaste est en usage, ou s'il n'y est pas; je me rendrai à son jugement. Mais pour connoitre la force et la propriété du terme, pour savoir si c'est un blâme , ou une louange , elle me permettra de m'en rapporter à la raison. Ce petit discours fera voir si je l'ai eue.

J'avois soutenu qu'EsPRix vaste se prend en bonne, ou en mauvaise part, selon les choses qu'y s'y trouvent ajoutées; qu*un Esprit vaste, merçeilleux^ pénétrant, marquoit une capacité admirable ; et qu'au contraire un Esprit vaste et démesuré , étoit un esprit qui se perdoit en des pensées vagues : en de belles, mais vaines idées, en desilesseins trop grands, et peu proportionnés aux moyens qui nous peuvent faire réussir. Mon opinion me paroissoit assez modérée. Il me prend envie de nier que Vaste puisse, jamais, être une louange , et qi\e rien soit capable de rectifier cette qualité. Le grand est une perfection dans les esprits , le caste toujoui*s un vice. L'étendue juste et réglée fait le grand , la grandeur démesurée fait le i^aste : VASTITAS, grandeur excesswe,

IjC i^aste et X affreux ont bien du rapport : les choses i^astes ne conviennent point avec celles qui font sur nous une impression agréable. Fa^ta solitudo n'est pas de ces solitudes qui donnent un repos délicieux , qui charment

les peines des amants, qui enchantent les maux des misérables; c'est une solitude sauvage, où nous nous étonnons d'être, seuls, où nous regrettons la perte de la compagnie, où le souvenir des plaisirs perdus nous afflige, où le sentiment des maux présents nous tourmente. Vne maison vaste a quelque chose d'affreux à la vue; des appartements i^astes n'ont jamais donné envie à personne d'y loger ; des jardins vastes ne sauroient avoir, ni l'agrément qui vient de l'art , ni les grâces que peut donner la nature; de vastes forêts nous effraient; la vue se dissipe et se perd à regarder de vastes campagnes.

Les rivières d'une juste grandeur nous font voir des bords agréables, et nous inspirent insensiblement la douceur de leur cours paisible : les fleuves trop larges, les débordements, les inondations nous déplaisent par leurs agitations ; nos yeux ne sauroient souffrir leur vaste étendue. Les pays sauvages qui n'ont point encore reçu de culture, les pays ruinés par la désolation de la guerre, les terres désertes et abandonnées, ont quelque chose de vaste qui fait naître en nous, comme un sentiment secret d'horreur, vastus, qua^i vastatus\ Vaste est à peu près la même chose que gâté^ que ruine. Passons des solitudes, des forêts, des campagnes, des rivières, aux animaux et aux hommes.

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Les baleines, les éléphants, se nomment VastjE et immanes belluae. Ce que les poëtes ont peint de plus monstrueux , les Cyclopes , les géants, sont nommés vastes :

Fastos que ab râpe Cy dopas Prospicio^ ,

Vasta se mole moventem Pastorem Polyphemum.

Parmi les hommes, ceux qui excédoient notre stature ordinaire, ceux que la grosseur ou la grandeur distinguoit des autres , étoient nommés chez les Latins, Vasta Corpora.

V^ASTVs a passé jusqu'aux coutumes et aux manières. Caton, qui avoit d'ailleurs tant de bonnes qualités, étoit un homme yastis moribus^ à ce que disoient les Romains. Il n y avoit aucune élégance en ses discours , aucune grâce , ni en sa personne , ni en ses actions : il avoit un air rustique et sauvage, en toutes choses. Les Allemands, aujourd'hui civilisés et polis, en beaucoup de lieux, vouloient autrefois que ce qui étoit chez eux et autour d'eux, eût quelque chose de i^aste. Leur habitation , leur train , leur suite , leurs équipages , leurs assemblées, leurs festins, vastum aliquid redolebantj c'est-à-dire , qu'ils se plaisoient à

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