‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 88 sur 107 · ORAISOM FUNEBRE DE MADAME LA DUCHESSE MAZABIA · texte numérisé non relu

ORAISOM FUNEBRE DE MADAME LA DUCHESSE MAZABIA

[ 'entreprends aujourd'hui une chose sans exemple; j' entreprends de faire ^I'Oraison funèbre d'une personne qui se porte mieux que son orateur.

Cela vous surprendra , messieurs; mais s'il est permis de prendre soin de son tombeau, d'y mettre des inscriptions, et de donner plus

1. Mme Mazarin a^ant dit un jour qu'elle souhai^ teroit bien de savoir ce qu'on diroit d'elle après sa mort ; cela donna occasion » M. de Saint-Ëvremoud de com- {loser cette pièce.

472 OEUVRES MÂLÉES

d'étendue à notre vanité, que la nature n'en a voulu donner à notre vi^ ; si tons les vivants peuvent se destiner le lieu où ils doivent être, lorsqu'ils ne vivront plus; si Charles-Quint a fait faire ses funérailles, et a bien voulu assister à son service, deux ans durant; trouvere^-vous étrange, messieui*s, qu'une beauté plus illustre par ses charmes, que ce grand empereur par ses conquêtes, veuille jouir du bonheur de sa mémoire, et entendre pendant sa vie ce qu'on pourroit dirct d'elle après sa mort ? Que les au très tâchent d'exciter vos regrets pour quelque morte, je veux attirer vos larmes pour une mortelle ; pour une personne qui mourra un jour, par le malheur nécessaire de la condition humaine, et qui devroit toujours vivre par l'avantage de ses merveilleuses qualités.

Pleurez, messieurs, n'attendant pas à regretter un bien perdu ; donnez vos pleurs à la funeste pensée qu'il le faudra perdre : pleurez, pleurez. Quiconque attend un malheur cer- .tain, peut déjà se dire malheureux : Hortense mourra ; cette merveille du monde mourra un jour : l'idée d'un si grand mal mérite vos larmes^

• Vous y viendrez à ce triste passage, Hortense, hélas I vous y viendrez un joiu- ; - Et perdrez là ce beau visage Qu'on ne vît jamais sans amour. >

Détournoos notre imagination de sa mort sur sa naissance, pour dérober un moment à notre douleur. Hortense Mancini est née à Rome, d'une famille illustre; ses parente ont toujours été considérables. Mais, quand ils auroient tous gouverné des empires, comme son oncle ^ ; ni eux, ni ce maître de la France ne . lui auroient pas apporté tant d'éclat ^'elle leur en donne. Le ciel a formé ce grand ou*vrage,sur un modèle inconnu au siècle où nous sommes : à la honte de notre temps, il a voulu donner à Hortense une beauté de l'ancienne Grèce, et une vertu de la vieille Rome. ^Laissons écouler son enfance dans ses Mémoires '. Son enfance a eu cent naïvetés aimables, mais rien d'assez important pour notre sujet. Je vous demande, messieurs, je vous demande de l'admiration et des larmes : pour les obtenir, j'ai des vertus et des malheurs à vous présenter.

Le cardinal Mazarin ne fut pas longtemps sans connoître les avantages dé sa belle nièce ; et pour faire justice aux grâces de la nature, il destina Hortense à porter son nom, et à posséder ses richesses après sa mort. Elle avoit des charmes qui pouvoient engager des rois à la

Page 1