‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 87 sur 107 · Floridor et Montfleuri · texte numérisé non relu

Floridor et Montfleuri

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intelligence médiocre . Ajoutez que la nouveauté a un channe pour noua, dont nos esprits se défendent malaisément. Le mérite où nous sommes accoutumés, laisse former avec le temps une habitude ennuyeuse; et les défauts sont capables de nous surprendre agréablement, en ce que nous n'avons pas vu. Les choses les plus estimables qui ont paru beaucoup parmi nous, ne font plus leur impression, comme bonnes ; elles apportent le dégoût, comme vieilles. Celles, au contraire, à qui on fie devroit aucune estime, sont moins souvent rejetées comme méprisables, que recherchées comme nouvelles.

Ce n est pas qu'il n'y ait en France des esprits i^ bien sains, qui ne se dégoûtent jamais de ce qui doit plaire, et jamais ne se plaisent à ce qui doit donner du dégoût : mais la multitude, ou ignorante ou préoccupée, étouffe le petit nombre des connoisscurs. D'ailleurs, les gens du/ plus grand éclat fout tout valoir à leur fantaisie; et quand une personne est bien à la mode, elle peut donner le prix également aux choses où elle se connoît, et à celles où elle ne se connott pas.

Il n'y ^ point de pays où la raison soit plus %/ i*are qu'elle est en France : quand elle s'y trouve, il n'y en pas de plus pure dans l'univers. Conmiunément tout est fantaisie ; mais une fantaisie si belle, et un caprice si noble

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en ce qui regarde Textérieur, que les étrangers, honteux de leur bon sens, comme d*une qualité grossière, cherchent à se faire valoir chez eux par l'imitation de nos modes, et renoncent à des qualités essentielles, pour affecter un air et des manières qu'il ne leur est presque pas possible de se donner. Aussi ce changement éternel aux meubles et aux habits, qu*on nous reproche, et qu'on suit toujours, devient, sans y penser, une sagesse bien grande : car outre une infinité d'argent que nous en tirons, c'est un intérêt plus solide qu'on ne croit, d'avoir des François répandus partout, qui forment l'extérieur de tous les peuples sur le nôtre ; qui commencent par assujettir les yeux, où le cœur s'oppose encore à nos lois; qui gagnent les sens en faveur de notre empire, où les sentiments tiennent encore pour la liberté.

Heureux donc ce caprice noble et galant , qui se fait recevoir de nos plus grands ennemis ; niais nous devrions nous défaire de celui qui veut régner dans les arts , et qui décide impérieusement des productions de l'esprit , sans consulter ni le bon goût, ni la raison. Quand nous sommes arrivés à la perfection de quelque chose , nous devrions fixer notre délicatesse à la connoitre , et la justice que nous lui devons, à l'estimer éternellement : sans

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cela, on pourra nous faire un reproche bien fondé, que le» étranger^ sont plus justes estimateurs dii mérite de nos ouvrages que nousmêmes. Nous verrons les bonnes choses, qui viennent 3e nous, conserver ailleurs leur réputation, quand elles n'en ont plus en France; nous verrons ailleurs nos sottises rejetées par le bon sens , quand nous les élevons au ciel par un entêtement ridicule.

Il y a un vice opposé à celui-ci , qui n'est pas plus supportable ; c'est de nous attacher avec passioi) à ce qui s'est fait dans un autre temps que le nôtre , et d'avoir du dégoût pour tout ce qui se fait en celui où nous vivons. Horace a formé là-dessus le caractère de la vieillesse , et un vieillard à la vérité est merveilleusement dépeint,

Difficiiis, queruliis^ laiidator temporis acti.

Dans cet âge triste et malheureux, nous imputons aux objets les défauts qui viennent purement de notre chagrin ; et lorsqu'un doux souvenir détourne notre pensée de ce que nous sommes, sur ce que nous avons été, nous attribuons des agréments à beaucoup de choses qui n'en avoient point, parce qu'elles rappellent dans notre esprit l'idée de notre jeunesse , où tout nous plaisoit, par la disposition de nos sentiments.

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Mais ce n^est pas à la seule vieillesse qu'on doit imputer cette humeur-là : il y a des gens qui croient se faire un mérite de mépriser tout ce qui est nooveau, et qui mettent la solidité à faire valoir tous les vieux ouvrages. Il y en a qui, de leur propre naturel, sont mécontents de ce qu'ils voient, et amoureux de ce qu'ils ont vu. Ils diront des merveilles d'une vieille cour, où il n*y avoit rien que de médiocre, au mépris de la grandeur et de la magnificence qu'ils ont devant les yeux. Ils donneront mille louanges à des morts d'une assez commune vertu , et auront de la peine à souffrir la gloire du plus grand hàros, s'il vit encore. Le premier obstacle à leur estime , c'est de vivre; la plus fevorable recommandation, c'est d'avoir été. Us loueront, après la mort d'un homme, ce qu'ils ont blâmé en lui, durant sa vie 5 et leur esprit , dégagé du chagrin de leur humeur, rendra sainement à la mémcnre ce qu'il avoit dérobé injustement à la personne.

J'ai toujours cru que pour faire un sain jugement des hommes, et de leurs ouvrages, il les falloit considérer par eux-mêmes ; avoir du mépris ou de la vénération pour les choses passées , selon leur peu de valeur ou leur mérite. J'ai cru qu'il ne falloit pas s'opposer aux nouvelles, par esprit d'aversion; ni les rechercher, par amour de la nouveauté ; mais les

rejeter ou le3 recevoir, selon le véritable sentiment qu'on en doit prendre. Il faut se défaire de nos ôaprices, et de toute. la bizarrerie de notre humeur; ce qui n'est pourtant quun empêchement à bien cxHinoitre les choses. Le point le plus essentiel est d'acquéiûr un vrai discernement, et de «e donûer des lumières pures. La nature nous y prépare, rexpérience et le commerce des gens délicats achèvent de nous y former. )

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