‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 92 sur 107 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

POÉiSlE.

▲ MADEMOISELLE DE LKNGLOS\

Élvgie.

CHiBBE Philisy qu'êtes- VOUS devenue?

Cet enchanteur, qui vous a retenue Depub trois ans, par un charme nouveau Vous retient-il en quelque vieux Château' ?

1 . Ninon écrivoit souvent : de Lanclos, Voy . M. Feuillet de Conches, mélanges^ etc., t. II, p. 587.

2. Le bon esprit de Ninon lui a voit montré la folie de la Fronde; mais son père étant engagé avec le coad-

S'il est ainsi, je cherche une aventure,

En chevalier de la triste figure ;

£ty dût Roland ici ressusciter.

Contre Roland j'oserai tout tenter.

Mais non, Philis, délivrez- vous vous-même ;

Vous en avez souvent usé de même.

Ces enchanteurs cent fois plus renommés,

Malgré leur art se trouvèrent charmés ;

Et votre esprit, dégagé de leurs charmes,

Ne leur laissa que la plainte et les larmes.

Pour relever un courage abaissé.

Songez, Philis, songez au temps passé.

Ce beau garçon dont vous 'fûtes éprise^, Mit en vos mains son aimable franchise. Il étoit jeune, il n'avoit point senti Ce que ressent un cioeur assujetti :

Et jeune encor, vous ignoriez l'usage Des mouvements qu'excite un beau visage ; Vous ignoriez la peine et le plaisir Qu'on su donner l'amour et le désir.

juteur, et ses principaux, amis étant dans lé parti opposé à la cour, Ninon résolut de ne pas s^en mêler, et s'éloigna du théâtre des événements, dès le commencement des troubles, en 1649. Elle avoit choisi pour sa retraite ^^e terre du marquis de Villarceaux, alors son amant, et n*en revint qu'en 1652, peu de temps après l'épîlre de Saint-Evremond. Voy. Bret, Mém, sur la vie de Mlle de Lencloi, p. 48 et suiv., et notre Iktiloduction. i , Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, tué devant Charenton, le 9 février 1649. Ninon l*avoit enlevé à Marion de l'Orme.

DE SAINT*EYRBM01fD. 527

Dans les transports d'une première flamme, Vous TOUS nommiez et mon cœur et mon âme : Noms vains et chers, que les jeunes amants Savent mêler dans leurs contentements.

Jamais les nœuds d'une chaîne si sainte N'eurent pour vous ni force ni contrainte; Une si douce et si tendre amitié Ne vit jamais un tourment sans pitié.

Les seuls soupirs que l'amour nous envoie Furent mêlés à l'excès de la joie ; Et des plaisirs sans cesse renaissants Remplirent Fâme et comblèrent les sens : Doux fruits d'amour, cueillis en abondance ! *Ah ! qu'aujourd'hui l'on fait bien pénitence 1 Loin des appas de toute volupté, Philis languit dans l'inutilité ; Et pour flatter sa languissante vie, Philis n'a pas le plaisir d'une envie.

Philis à peine oseroit désirer, Que sa raison lui défend d'espérer.

Vous qui trouviez autrefois favorable Ce même Dieu qui vous rend misérable, Pour relever un courage abaissé, Songez, hélas! songez au temps passé.

Un maréchal, l'ornement de la France * , Rare en esprit, magnifique en dépense, Devint sensible à tous vos agréments, Et fit son bien d'être de vos amants.

Ce jeune duc, qui gagnoit des batailles' ;

1. Le maréchal d*Albret. Voy. Sup,, p. 183. t. Le grand Condé, alor» duc d'Eoghien.

Qui sut couvrir de tant de funérailles

Les champs fameux de Nordlingue et Rocroi ;

Qui sut remplir nos ennemis d'effroi j

Las de fournir les sujets de Thistoire,

Voulant jouir quelquefois de sa gloire,

De fier et grand, rendu civil et doux,

Ce même duc alloit souper chez vous.

Comme un héros jamais ne se repose,

Après souper il faisoit autre chose ;

Et^ sans savoir s'il poussoitdes soupirs.

Je sais au moins qu'il aimoit ses plaisirs.

L'air délicat d'une exquise peinture, Cette fraîcheur qu'inspire la nature, Ce teint uni qui paroît sur les fleurs, Le vif éclat des plus riches couleurs, iPTont rien d'égal à ces belles jeunesses Qui vous donnoient leurs plus molles caresses ; N'ont rien d'égal à de tendres beautés, » Charmants sujets de mille voluptés, Que leur amour, aux dépens de leurs larmes. Assujettit autrefois à vos charmes; Que leur amour, par des désirs pressants, Assujettit au pouvoir de vos sens* Dis-je bien vrai? N'est-ce point un mensonge? LasI il fut vrai, mais ce n'est plus qu'un songe. Quand un plaisir une fois est goûté, Ce n'est plus rien que songe et vanité.

Des vieux amants si la gloire passée Vient quelquefois s'offrir à la pensée, Le souvenir de leurs traits les plus beaux Donne un désir pour des objets nouveaux ; Et, rappelant cette première image, Touche le cœur pour un autre visage.

D£ SAINT-BVREMOliD. 529

Les bien-aimés, les heureux successeurs, Doivent jouir, et perdre leurs douceurs. Une paisible et longue jouissance Fait les dégoûts, et détruit la constance; Car s'attacher toujours au même bien, C'est posséder, et ne sentir plus rien. Ainsi, Philis, il faut être inconstante : Vous passerez pour une vieille amante, En prévenant cette triste saison .

Où la constance est jointe à la raison. Moins de chagrins en de si longs ménages, A fait souvent rompre des mariages ; Et votre esprit, mille fois dégoûté, Se pique encor de sa fidélité ?

Avoir toujours son âme accoutumée Aux vieux plaisirs dont elle fut charmée ; Avoir toujours les mêmes sentiments ; Toujours sentir les mêmes mouvements; Vivre toujours sans dessein, sans envie. C'est être morte au milieu de la vie : Laissez toucher votre inclination ; Cherchez ailleurs quelque autre passion.

Quoil vous parlez en Corisque' savante.

Et vous aimez en bergère innocente 1 Si vous aimiez, comme une Amaryllis, D'un jeune amant les roses et les lis, J'approuverois que votre âme blessée Gardât toujours cette chère pensée ; Mais vous n'aimez que certaine langueur

1 . Personnage du Pastor fido de Guarini ; Toy . acte J 11, se. V., et les Secoli de Corniani, t. VI, p. 182 (1829). II 30

Qui ne vient pas des mouvements du cœnr.

Gorisque, hélas 1 agréable infidèle,

Vous que j'ai vue, et perfide, et si belle.

Laisserez- vous périr votre beauté,

Pour démentir votre légèreté?

Dans vos plaisirs l'une et l'autre enchaînées,

Ont toujours eu les mêmes destinées ;

Et la rigueur d'un semblable destin

Leur va donner une pareille fin.

Vos yeux mourants reprochent à votre âme

Qu'ils vont s'éteindre en cette vieille flamme,

Et que l'amour de quelque objet nouveau

Rendroit leur feu plus brillant et plus beau.

Tous vos attraits s'adressent à la bouche.

Pour vous parler de l'ennui qui les touche ;

Mais elW^-méme, aujourd'hui sans couleur,

N'ose pairler de sa propre douleur;

Ses doux appas exposés au pillage.

Endurent seuls une impuissante rage :

Tant de beautés qui régnoient autrefob,

Pour leur salut ont recours à ma voix.

Leur mal est grand, sensible à qui vous aime ;

En les plaignant, c'est vous plaindre vous-même:

Et, si je cherche un remède à ce mal.

Au vôtre, au leur le remède est égal.

Ecoutez donc un avis salutaire ; Sachez de moi ce que vbus devez faire : Un Dieu chagrin s'irrite contre vous j Tâchez, Philis, d'appaîser son courroux.

Vous reprendrez votre premier visage, En reprenant votre premier usage ; " Et le retour de vos légèretés Nous fera voir celui de vos beautés.

Il faut bn\1er d'une flamme légère, Vive, brillante» et toujours passagère.; Être inconstante aussi longtemps qu'on peut, Car un temps vient où ne Test pas qui veut.

LE CERCLEE

A Monsieur***.

ON parle depuis peu de certaine ruelle, Où la laide se rend, aussi bien que la belle : Où tout âge, tout sexe ; où la ville et la coijir, Viennent prendre séance en Técole d'amour. A la prude, soumise au devoir légitime. On inspire l'amour sous le beau nom d'estimé;

i . Je ne pense pas que Saint-Ëvremond ait ici voulu tourner partionlièrement en ridicule une assemblée connue et déterminée de femmes à prétendon. C'est la Préciosité en général qu'il attaque et qu'il poursuit. On désignoit alors par le mot de cercle une réunion de précieuses on de beaux esprits des deux sexes. Molière dit :

Moi, j'irois me charger, d'une spirituelle, Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle !

Un écrivain contemporain, Jean de la Forge, nous a laissé un livre curieux pour l'histoire des précieuses, intitulé : le Cercle des femmes savantes. Lesbelles dames du temps y sont indiquées par des noms supposés, comme dans le dietioniuure de Somaize ; mais il y a une clef.

532 (KUYRES MELEES

Et son esprit sévère enseigne la vertu,

Quand son cœur, tout facile au charme qu'elle a vu,

Reçoit un feu secret qui n'oseroit paroître,

Et qu'elle aime à sentir sans le vouloir connoître.

L'autre, tout occupée à discourir des cieux,

Sur un simple mortel daigne abaisser les yeux,

Et trouve le moyen de partager son âme]

Entre des feux humains et la divine flamme.

Celles que la nature abandonne à leur art,

Y viennent 2q>porter l'étude d'un regard,

Et chercher vainement leur premier avantage

Dans les traits composés de leur nouveau visage.

Telle qui fut jadis lé plaisir de nos yeux,

Et qui n'est aujourd'hui qu'un objet odieux.

S'expose, comme elle est, pour flatter sa mémoire.

D'un mot qu'on lui dira de cette vieille gloire :

Ton visage, Ghioris, du monde respecté,

Laisse au bruit de ion liom l'effet de la beauté ;

Il change, il dépérit, et longtemps le plus sage,

Séduit par ce grand nom, révère ce visage.

Son éclat tout terni, ses traits tout languissants.

Trouvent chez nous encor le respect de nos sens ;

Et l'œil assujetti n'oseroit reconnoître

Le temps où ta beauté commence à disparoitre.

L'orgueilleuse Caliste, où se portent ses pas.

Triomphe également des cœurs et des appas ;

Elle confond son sexe où le nôtre soupire,

Et dispense à son gré la honte et le martyre.

Une jeune coquette, avec peu d'intérêt.

Va chercher à qui plaire, et non pas qui lui plaît ;

Elle a mille galants, sans être bien aimée,

Contente de l'éclat que fait la renommée.

La solide, opposée à tous ces vains dehors.

DE SAINT-KVREMOND. 533

Se veut instruire à fond des intérêts du corps. L'intrigueuse vient là par un esprit d'affaire ; Écouta avec dessein, propose avec mystère, Et tandis qu'on s'amuse à discourir d'amour, Ramasse quelque chose à porter a la cour. Dans un lieu plus secret on tient là Précieuse, Occupée aux leçons de morale amoureuse.

Là, se font distinguer les fiertés des rigueurs ; Les dédains des mépris^ les tourments des langueurs ; On y sait démêler la crainte et les alarmes, Discerner les attraits, les appas et les charmes ; On y parle du temps qu'on forme le désir : Mouvement incertain de peine ou de plaisir. Des premiers maux d'amour on connoît ^ naissance. On a de leurs progrès une entière science, Et toujours on ajuste à l'ordre des douleurs, Et le temps de la plainte, et la saison des pleurs. Par un arrêt du ciel toute chose a son terme. Et c'est ici le temps ou l'école se ferme; Mais avant que sortir, on déclare le jour Où l'on viendra traiter un autre point d'amour. Là, Philis, affectée en graves bienséances. Dédaigneuse et civile, y fait ses révérences. Conservant un maintien de douce autorité, Qui serve à la grandeur sans nuire à la beauté. Qn voit à l'autre bout une dame engageante. Employer tout son art à paroître obligeante : Caresses, compliments, civilités, honneurs, * Sont les moyens adroits qui lui gagnent les cœurs. Loin de ces vanités, ainsi parle une Chère* :

1. Ma chère ëtoit une appellation familière, affectée par les Précieuses, et qui n'étoit point ailleurs dans Tu-

534 OEUVRES MBLÉES

Pourquoi finir sitdt? Mon Dieu ! quelle misère ! J'avois à proposer un nouveau sentiment Du mérite parfait que se donne un amant. Mais^ditl'autre, ma sœur, n'étes-vous point troublée Du tumulte confus d'une grande assemblée? Sauroit-on rien sentir de tendre, délicat, En des lieux où se fait tant de bruit et)d' éclat? [tes. Cherchons, cherchons, ma sœur, de tranquilles retrai- Propres aux mouvements des passions secrètes. . Le monde sait bien peu ce que c'est que. d'aimer. Et l'on voit peu de gens qu'il nous faille estimer. .

Après la lecture de mes vers^ \ous me demanderez avec raison ce que c'est qu'une Précieuse, et je vais tâcher, autant qu'il ni'est possible, de vous l'expliquer. On dit^ un jour à la reine de Suède, que les Précieuses étaient ûles Jansénistes de F amour; et la définition -ne lui déplut pas. L'amour est encore un ]pieu 1 pour les Px^cifius^s. Il n'excite pas de passion en leurs âmes ; il y forme une espèce de religion. Mais à parler moins mystérieusement, le corps des Précieuses n'est autre chose que l'union d'un petit nombre de personnes, où quelques-unes, véritablement délicates, ont jeté les autres dans une affectation de délicatesse ridicule.

sage habituel de la fteciété. De la, une Chère est» pour SaiAt-Evremond, une Précieuse. Voy. le Dict, des Précieuses, édit. de Livet, I, p. Lxin.

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