MADRIGAL
Si c'est aimer, Madame, et de jour et de nuict Resver, songer, penser le moyen de vous plaire, Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire Qu'adorer et servir la beauté qui me nuit :
Si c'est aimer de suivre un bon-heur qui me fuit. De me perdre moymesme, et d'estre solitaire, Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire, Pleurer, crier mercy, et m'en voir esconduit :
Si c'est aimer de vivre en vous plus qu'en movmesme. Cacher d'un front joyeux une langueur extrême, Sentir au fond de l'ame un combat inégal.
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traitte Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal !
Si cela c'est aimer, furieux je vous aime : Je vous aime, et sçay bien que mon mal est fatal : Le cœur le dit assez, mais la langue est muette.
Amour est sans milieu, c'est une chose extrême. Oui ne veult (je le sçav) de tiers ny de moitié : Il ne faut point trencher en deux une amitié. » Un est nombre parfait, imparfait le deuxième.
J'aime de tout mon cœur, je veux aussi qu'on m'aime. Le désir au désir d'un nœud ferme lié, Par le temps ne s'oublie, et n'est point oublié : Il est tousjours son tout, contenté de soymesme.
Mon ombre me fait peur, et jaloux je ne puis Avoir un compaignon, tant amoureux je suis, Et tant je m'essentie en la personne aimée.
L'autre amitié ressemble à quelque vent qui court : Et vrayment c'est aimer comme on fait à la Court, Où le feu contrefait ne rend qu'une fumée.
Ma fièvre croist tousjours, la vostre diminue : Vous le voyez, Hélène, et si ne vous en chaut. Vous retenez le froid, et me laissez le chaut : La vostre est à plaisir, la mienne est continue.
Vous avez telle peste en mon cœur respandue Que mon sang s'est gasté, et douloir il me faut, Que ma foible Raison dés le premier assaut, Pour craindre trop voz yeux, ne s'est point défendue.
Je n'en blasme qu'Amour, seul autheur de mon mal Qui me voyant tout nud, comme archer desloyal, De mainte et mainte playe a mon ame entamée,
Gravant à coups de flèche en moy vostre portraict : Et à vous, qui estiez contre nous deux armée, N'a monstre seulement la poincte de son traict.
lu
Je sens une douceur à conter impossible, Dont ravy je jouvs par le bien du penser, Qu'homme ne peut escrire, ou langue prononcer, Quand je baise ta main contre Amour invincible.
Contemplant tes beaux rais, ma pauvre ame passible En se pasmant se perd : lors je sens amasser Un sang froid sur mon cœur qui garde de passer Mes esprits, et je reste une image insensible.
Voila que peut ta main et ton œil, où les trais D'Amour sont si serrez, si chauds et si espais Au regard Medusin, qui en rocher me mue.
Mais bien que mon malheur procède de les voir, Je voudrois mille mains, et autant d'\eux avoir, Pour voir et pour toucher leur beauté qui me tue.