LU II
J'attachay des bouquets de cent mille couleurs, De mes pleurs arrosez harsoir dessus ta porte : Les larmes sont les fruicts que l'Amour nous apporte. Les souspirs en la bouche, et au cœur les douleurs.
Les pendant, je leur dy, Ne perdez point voz fleurs Que jusques à demain que la cruelle sorte : Quand elle passera, tombez de telle sorte Que son chef soit mouillé de l'humeur de mes pleurs.
Je reviendrav demain. Mais si la nuict, qui ronge Mon cœur, me la donnoit par songe entre mes bras, Embrassant pour le vrav l'idole du mensonge,
Soulé d'un faux plaisir je ne reviendrais pas. Voyez combien ma vie est pleine de trespas, Quand tout mon reconfoi-t ne dépend que du songe.
Madame se levoit un beau matin d'Esté, Quand le Soleil attache à ses chevaux la bride : Amour estoit présent avec sa trousse vuide, Venu pour la remplir des traicts de sa clarté.
J'entre-vy dans son sein deux pommes de beauté. Telles qu'on ne voit point au verger Hesperide : Telles ne porte point la Déesse de Gnide, Ny celle qui a Mars des siennes allaité.
Telle enflure d'yvoire en sa voûte arrondie, Tel relief de Porphvre, ouvrage de Phidie, Eut Andromède alors que Persée passa,
Quant il la vit liée à des roches marines, Et quand la peur de mort tout le corps luv glassa, Transformant ses tetins en deux boules marbrines.
Je ne veux point la mort de celle qui arreste Mon cœur en sa prison : mais, Amour, pour venger Mes larmes de six ans, fay ses cheveux changer, Et semé bien espais des neiges sur sa teste.
Si tu veux, la vengeance est desja toute preste : Tu accourcis les ans, tu les peux allonger: Ne souffres en ton camp ton soudart outrager : Que vieille elle devienne, ottroyant ma requeste.
Elle se glorifie en ses cheveux frisez, En sa verde jeunesse, en ses yeux aiguisez, Oui tirent dans les cœurs mille poinctes encloses.
Pourquoy te braves-tu de cela qui n'est rien ? La beauté n'est que vent, la beauté n'est pas bien : Les beautez en un jour s'en-vont comme les Roses.
Si j'ay bien ou mal dit en ces Sonets, Madame, Et du bien et du mal vous estes cause aussy : Comme je le sentois, j'ay chanté mon soucy, Taschant à soulager les peines de mon ame.
Hà qu'il est mal-aisé, quand le fer nous entame, S'engarder de se plaindre, et de crier mercy ! Tousjours l'esprit joyeux porte haut le soucy, Et le melancholique en soymesme se pâme.
J'ay suivant vostre amour le plaisir poursuivy, Non le soin, non le dueil, non l'espoir d'une attente. S'il vous plaist ostez moy tout argument d'ennuy :
Et lors j'auray la voix plus gaillarde et plaisante. Je ressemble au mirouer, qui tousjours représente Tout cela qu'on luy monstre, et qu'on fait devant luv.