STANCES DE LA FONTAINE D'HELENE
Pour chanter ou reciter à trois personnes.
Le premier.
Ainsi que ceste eau coule et s'enfuyt parmy l'herbe, Ainsi puisse couler en ceste eau le soucy, Que ma belle Maistresse, à mon mal trop superbe, Engrave dans mon cœur sans en avoir mercy.
Le second.
Ainsi que dans ceste eau de l'eau mesme je verse, Ainsi de veine en veine Amour, qui m'a blessé, Et qui tout à la fois son carquois me renverse, Un bruvage amoureux dans le cœur m'a versé.
Je voulois de ma peine esteindre la mémoire: Mais Amour, qui avoit en la fontaine beu, Y laissa son brandon, si bien qu'au lieu de boire De l'eau pour l'estancher, je n'ay beu que du feu.
Tantost ceste fontaine est froide comme glace, Et tantost elle jette une ardente liqueur. Deux contraires effects je sens, quand elle passe, Froide dedans ma bouche, et chaude dans mon cœur.
Vous qui refraischissez ces belles fleurs vermeilles, Petits frères ailez, Favones et Zephirs, Portez de ma Maistresse aux ingrates oreilles, En volant parmy l'air, quelcun de mes souspirs.
Vous enfans de l'Aurore, allez baiser ma Dame : Dites luy que je meurs, contez luy ma douleur,
Et qu'Amour me transforme en un rocher sans ame, Non comme il fit Narcisse en une belle fleur.
Grenouilles qui jasez quand l'an se renouvelle, Vous Gressets qui servez aux charmes, comme on dit, Criez en autre part vostre antique querelle: Ce lieu sacré vous soit à jamais interdit.
Philomele en Avril ses plaintes y jargonne, Et tes bords sans chansons ne se puissent' trouver : L'Arondelle l'Esté, le Ramier en Automne, Le Pinson en tout temps, la Gadille en Hyver.
Cesse tes pleurs, Hercule, et laisse ta Mysie. Tes pieds de trop courir sont ja foibles et las : Icy les Nymphes ont leur demeure choisie, Icy sont tes Amours, icy est ton Hylas.
Que ne suis-je ravy comme l'enfant Argive ? Pour revencher ma mort, je ne voudrois sinon Que le bord, le gravois, les herbes et la rive Fussent tousjours nommez d'Helene, et de mon nom !
SONETS POUR HELENE, LIY. II 103
Dryades, qui vivez sous les escorces sainctes, Venez, et tesmoignez combien de fois le jour Ay-je troublé voz bois par le cry de mes plaintes, N'ayant autre plaisir qu'à souspirer d'Amour?
Echo, fille de l'Air, hostesse solitaire Des rochers, où souvent tu me vois retirer, Dy quantes fois le jour lamentant ma misère, T'ay-je fait souspirer, en m'oyant souspirer ?
Ny Cannes ny Roseaux ne bordent ton rivage, Mais le gay Poliot, des bergères amy.
Tousjours au chaut du jour le Dieu de ce bocage, Appuyé sur sa fleute, y puisse estre endormy.
Fontaine, à tout jamais ta source soit pavée, Non de menus gravois, de mousses ny d'herbis, Mais bien de mainte Perle à bouillons enlevée, De Diamans, Saphyrs, Turquoises et Rubis.
Le Pasteur en tes eaux nulle branche ne jette, Le Bouc de son ergot ne te puisse fouler:
Ains comme un beau Crystal, tousjours tranquille et nette, Puisses tu par les fleurs éternelle couler.
Les Nymphes de ces eaux et les Hamadryades, Que l'amoureux Satyre entre les bois poursuit, Se tenans main à main, de sauts et de gambades, Aux rayons du Croissant y dansent toute nuit.
Si j'estois un grand Prince, un superbe édifice Je voudrois te bastir, où je ferois fumer Tous les ans à ta feste autels et sacrifice, Te nommant pour jamais la Fontaine d'aimer.
Il ne faut plus aller en la forest d'Ardeine Chercher l'eau, dont Regnaut estoit tant désireux Celuy qui boit à jeun trois fois ceste fonteine, Soit passant, ou voisin, il devient amoureux.
Lune qui as ta robbe en rayons estoillée, Garde ceste fontaine aux jours les plus ardans Defen la pour jamais de chaut et de gelée, Remply la de rosée, et te mire dedans.
Advienne après mille ans, qu'un Pastoureau desgoise Mes amours, et qu'il conte aux Nymphes d'icy près, Qu'un Vandomois mourut pour une Saintongeoise, Et qu'encor son esprit erre entre ces forests.
Le tiers.
Garsons, ne chantez plus : ja Vesper nous commande De serrer noz troupeaux : les Loups sont ja dehors. Demain à la frescheur avec une autre bande Nous reviendrons danser à l'entour de tes bords.
Fontaine ce-pendant de ceste tasse pleine Reçoy ce vin sacré que je verse dans toy : Sois dite pour jamais la Fontaine d'Heleine, Et conserve en tes eaux mes amours et ma foy.
Il ne suffit de boire en l'eau que j'ay sacrée A ceste belle Hélène, afin d'estre amoureux : Il faut aussi dormir dedans un antre ombreux, Oui a joignant sa rive en un mont son entrée.
Il faut d'un pied dispos danser dessus la prée, Et tourner par neuf fois autour d'un saule creux Il faut passer la planche, il faut faire des vœux Au bon Père Germain qui garde la contrée.
Cela fait, quand un cœur seroit un froid glaçon, Il sentira le feu d'une estrange façon Enflamer sa froideur. Croyez ceste escriture.
Amour du rouge sang des Geans tout souillé. Essuyant en ceste eau son beau corps despouillé, Y laissa pour jamais ses feux et sa teinture.
lu
Adieu, cruelle, adieu, je te suis ennuyeux : C'est trop chanté d'Amour sans nulle recompense. Te serve qui voudra, je m'en vay, et je pense Qu'un autre serviteur ne te servira mieux.
Amour en quinze jours m'a fait ingénieux, Me jettant au cerveau de ces vers la semence : La raison maintenant me r'appelle, et me tense : Je ne veux si long temps devenir furieux.
Il ne faut plus nourrir cest Enfant qui me ronge, Oui les crédules prend comme un poisson à l'hain, Une plaisante farce, une belle mensonge,
Un plaisir pour cent maux qui s'en-vole soudain : Mais il se faut résoudre, et tenir pour certain Que l'homme est malheureux, qui se repaist d'un songe.
lui
Je m'enfuy du combat, mon armée est desfaite : J'ay perdu contre Amour la force et la raison :
Ja dix lustres passez, et ja mon poil grison M'appellent au logis, et sonnent la retraite.
Si, comme je voulois, ta gloire n'est parfaite, N'en blasme point l'esprit, mais blasme la saison : Je ne suis ny Paris, ny desloyal Jason : J'obeïs à la loy, que la Nature a faite.
Entre l'aigre et le doux, l'espérance et la peine, Amour dedans ma forge a poly cest ouvrage. Je ne me plains du mal, du temps ny du labeur,
Je me plains de moymesme et de ton fier courage. Tu t'en repentiras, si tu as un bon cœur, Mais le tard repentir ne guarist le dommage.
Je chantois ces Sonets, amoureux d'une Heleine, En ce funeste mois que mon Prince mourut : Son sceptre, tant fust grand, Charles ne secourut, Qu'il ne payast sa debte à la Nature humaine.
La Mort fut d'une part, et l'Amour qui me meine, Estoit de l'autre part, dont le traict me ferut, Et si bien la poison par les veines courut, Que j'oubliay mon maistre, attaint d'une autre peine.
Je senty dans le cœur deux diverses douleurs, La rigueur de ma Dame, et la tristesse enclose Du Roy, que j'adorois pour ses rares valeurs.
La vivante et le mort tout malheur me propose: L'une aime les regrets, et l'autre aime les pleurs : Car l'Amour et la Mort n'est qu'une mesme chose.