ANAGRAMME
Tu es seule mon cœur, mon sang et ma Déesse, Ton œil est le filé et le ré bienheureux, Qui prend tant seulement les hommes généreux, Et se prendre des sots jamais il ne se laisse.
Aussi honneur, vertu, prévoyance et sagesse Logent en ton esprit, lequel rend amoureux Tous ceux, qui de nature ont un cœur désireux D'honorer les beautez d'une docte Maistresse.
Les noms (ce dit Platon) ont tresgrande vertu : Je le sens par le tien, lequel m'a combatu Par armes, qui ne sont communes nv légères.
Sa Deité causa mon amoureux soucy. Voila comme de nom, d'effect tu es aussi Le ré des généreux, Elene de Surgeres.
Hà, que ta Loy fut bonne, et digne d'estre apprise, Grand Moise, grand Prophète, et grand Minos de Dieu, Qui sage commandas au vague peuple Hebrieu, Que la liberté fust après sept ans remise!
Je voudrois, grand Guerrier, que celle que j'ay prise Pour Dame, et qui s'assied de mon cœur au milieu, Voulust qu'en mon endroit ton ordonnance eust lieu, Et qu'au bout de sept ans m'eust remis en franchise.
Sept ans sont ja passez qu'en servage je suis : Servir encor sept ans de bon cœur je la puis, Pourveu qu'au bout du temps de son corps je jouysse.
Mais ceste Grecque Hélène ayant peu de soucy Des statuts des Hebrieux, d'un courage endurcy Contre les Loix de Dieu n'affranchit mon service.
Je plante en ta faveur cest arbre de Cybelle, Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours : J'ay gravé sur le tronc noz noms et noz amours, Qui croistront à l'envy de l'escorce nouvelle.
Faunes, qui habitez ma terre paternelle, Qui menez sur le Loir voz danses et voz tours, Favorisez la plante, et luy donnez secours, Que l'Esté ne la brusle, et l'Hyver ne la gelle.
Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau, Flageolant une Eclogue en ton tuyau d'aveine, Attache tous les ans à cest arbre un Tableau,
Qui tesmoigne aux passans mes amours et ma peine : Puis l'arrosant de laict et du sang d'un agneau, Dy, Ce Pin est sacré, c'est la plante d'Heleine.
Ny la douce pitié, ny le pleur lamentable Ne t'ont baillé ton nom : Hélène vient d'oster, De ravir, de tuer, de piller, d'emporter Mon esprit et mon cœur, ta proye misérable.
Homère, en se jouant, de toy fist une fable, Et moy l'histoire au vray. Amour, pour te flatter, Comme tu feis à Troye, au cœur me vient jetter Ton feu, qui de mes oz se paist insatiable.
La voix, que tu feignois à l'entour du Cheval Pour décevoir les Grecs, me devoit faire sage : Mais l'homme de nature est aveugle à son mal,
Qui ne peut se garder, ny prévoir son dommage. Au pis-aller, je meurs pour ce beau nom fatal, Oui mit toute l'Asie et l'Europe en pillage.
SONETS POUR HELENE, LIV. II ~b
Adieu belle Cassandre, et vous belle Marie, Pour qui je fu trois ans en servage à Bourgueil : L'une vit, l'autre est morte, et ores de son œil Le ciel se resjouyst : dans la terre est Marie.
Sur mon premier Avril, d'une amoureuse envie J'adoray voz beautez : mais vostre fier orgueil Ne s'amollit jamais pour larmes ny pour dueil. Tant d'une gauche main la Parque ourdit ma vie.
Maintenant en Automne encore malheureux Je vy comme au Printemps de nature amoureux, A fin que tout mon âge aille au gré de la peine :
Et ores que je deusse estre exempt du harnois. Mon Colonnel m'envoye à grands coups de carquois R'assieger Ilion pour conquérir Heleine.
A l'aller, au parler, au flamber de tes yeux, Je sens bien, je voy bien que tu es immortelle : La race des humains en essence n'est telle : Tu es quelque Démon, ou quelque Ange des cieux.
Dieu, pour favoriser ce monde vicieux, Te feit tomber en terre, et dessus la plus belle Et plus parfaite idée il traça le modelle De ton corps, dont il fut luymesmes envieux.
Quand il fist ton esprit, il se pilla soymesme : Il print le plus beau feu du ciel le plus suprême Pour animer ta masse, ainçois ton beau printemps.
Hommes, qui la voyez de tant d'honneur pourveuë, Tandis qu'elle est çà bas, soulez-en vostre veuë. Tout ce qui est parfait, ne dure pas long temps.
Je ne veux comparer tes beautez à la Lune : La Lune est inconstante, et ton vouloir n'est qu'un, En.cor moins au Soleil : le Soleil est commun, Commune est sa lumière, et tu n'es pas commune.
Tu forces par vertu l'envie et la rancune. Je ne suis, te louant, un flateur importun. Tu semblés à toymesme, et n'a portrait aucun : Tu es toute ton Dieu, ton Astre, et ta Fortune.
Ceux qui font de leur Dame à toy comparaison, Sont ou presumptueux, ou perclus de raison : D'esprit et de sçavoir de bien loin tu les passes :
Ou bien quelque Démon de ton corps s'est vestu. Ou bien tu es portrait de la mesme Vertu, Ou bien tu es Pallas, ou bien l'une des Grâces.
Si voz yeux cognoissoient leur divine puissance, Et s'ils se pouvoient voir, ainsi que je les voy,
Ils ne s'estonneroient, se cognoissant, dequoy Divins ils ont veincu une mortelle essence.
Mais par faute d'avoir d'euxmesmes cognoissance. Ils ne peuvent juger du mal que je reçoy : Seulement mon visage en tesmoigne pour moy. Le voyant si desfait, ils voyent leur puissance.
Yeux, où devroit loger une bonne amitié, Comme vous regardez tout le ciel et la terre, Que ne penetrez-vous mon cœur par la moitié ?
Ainsi que de ses raiz le Soleil fait le verre, Si vous le pouviez voir, vous en auriez pitié, Et aux cendres d'un mort vous ne feriez la guerre.
Si de voz doux regards je ne vais me repaistre A toute heure, et tousjours en tous lieux vous chercher, Helas ! pardonnez moy : j'ay peur de vous fascher, Comme un serviteur craint de fascher à son maistre.
Puis je crain tant voz yeux, que je ne sçaurois estre Une heure, en les voyant, sans le cœur m'arracher , Sans me troubler le sang : pource il faut me cacher, Afin de ne mourir pour tant de fois renaistre.
J'avois cent fois juré de ne les voir jamais, Me parjurant autant qu'autant je le promets : Car soudain je retourne à r'engluer mon aile.
Ne m'appeliez donq plus dissimulé ne feint. Aimer ce qui fait mal, et revoir ce qu'on craint, Est le gage certain d'un service fidèle.
Je voyois, me couchant, s'esteindre une chandelle, Et je disois au lict bassement à-par-moy, Pleust à Dieu que le soin, que la peine et l'esmoy, Qu'Amour m'engrave au cœur, s'esteignissent comme elle.
Un mastin enragé, qui de sa dent cruelle Mord un homme, il luy laisse une image de soy Qu'il voit tousjours en l'eau : Ainsi tousjours je vov, Soit veillant ou dormant, le portrait de ma belle.
Mon sang chaut en est cause. Or comme on voit souvent L'Esté moins bouillonner que l'Automne suivant, Mon Septembre est plus chaut que mon Juin de fortune.
Helas ! pour vivre trop, j'ay trop d'impression. Tu es mort une fois bien-heureux Ixion, Et je meurs mille fois pour n'en mourir pas une.
Hélène fut occasion que Troye Se vit brusler d'un feu victorieux :
Vous me bruslez du foudre de voz yeux, Et aux Amours vous me donnez en proye.
En vous servant vous me monstrez la voye Par voz vertus de m'en-aller aux cieux, Ravy du nom, qu'Amour malicieux Me tire au cœur, quelque part que je soye.
Nom tant de fois par Homère chanté, Seul tout le sang vous m'avez enchanté. O beau visage engendré d'un beau Cygne,
De mes pensers la fin et le milieu !
Pour vous aimer mortel je ne suis digne : A la Déesse il appartient un Dieu.
Amour, qui tiens tout seul de mes pensers la clef, Oui ouvres de mon cœur les portes et les serres, Oui d'une mesme main me guaris et m'enferres, Oui me fais trespasser, et vivre derechef :
Tu consommes ma vie en si pauvre meschef, Qu'herbes, drogues ny just, ny puissance de pierres Ne pourroient m'alleger : tant d'amoureuses guerres Sans trêves tu me fais, du pied jusques au chef.
Oiseau, comme tu es, fay moy naistre des ailes, A fin de m'en-voler pour jamais ne la voir : En volant je perdray les chaudes estincelles,
Que ses yeux sans pitié me firent concevoir. » Dieu nous vend chèrement les choses qui sont belles, » Puis qu'il faut tant de fois mourir pour les avoir.
Une seule vertu, tant soit parfaite et belle, Ne pourroit jamais rendre un homme vertueux : Il faut le nombre entier, en rien défectueux : Le Printemps ne se fait d'une seule arondelle.
Toute vertu divine acquise et naturelle Se loge en ton esprit. La Nature et les Cieux Ont versé dessus toy leurs dons à qui mieux mieux Puis pour n'en faire plus ont rompu le modelle.
Icy à ta beauté se joint la Chasteté, Icy l'honneur de Dieu, icy la Pieté, La crainte de mal-faire, et la peur d'infamie :
Icy un cœur constant, qu'on ne peut esbranler. Pource en lieu de mon cœur, d'Helene, et de ma vie. Je te veux désormais ma Pandore appeller.
Bon jour, ma douce vie, autant remply de joye, Que triste je vous dis au départir adieu : En vostre bonne grâce, hé, dites moy quel lieu Tient mon cœur, que captif devers vous je r'envoye :
Ou bien si la longueur du temps et de la voye Et l'absence des lieux ont amorty le feu Qui commençoit en vous à se monstrer un peu : Au moins, s'il n'est ainsi, trompé je le pensoye.
Par espreuve je sens que les amoureux traits Blessent plus fort de loing qu'à l'heure qu'ils sont près, Et que l'absence engendre au double le servage.
Je suis content de vivre en Testât où je suis. De passer plus avant je ne dois ny ne puis : Je deviendrois tout fol, où je veux estre sage.
Yeux, qui versez en l'ame, ainsi que deux Planettes, Un esprit qui pourroit resusciter les morts, Je sçay dequoy sont faits tous les membres du corps, Mais je ne puis sçavoir quelle chose vous estes.
Vous n'estes sang ny chair, et toutefois vous faites Des miracles en moy par voz regards si forts, Si bien qu'en foudroyant les miens par le dehors, Dedans vous me tuez de cent mille sagettes.
Yeux la forge d'Amour, Amour n'a point de trais Que les poignans esclairs qui sortent de voz rais, Dont le moindre à l'instant toute l'ame me sonde.
Je suis, quand je les sens, de merveille ravy : Quand je ne les sens plus en mon corps, je ne vy, Ayant en moy l'effect qu'a le Soleil au monde.
Comme un viel combatant, qui ne veut plus s'armer. Ayant le corps chargé de coups et de vieillesse,
Regarde, en s'esbatant, l'Olympique jeunesse Pleine d'un sang bouillant aux joustes escrimer :
Ainsi je regardois du jeune Dieu d'aimer, Dieu qui combat tousjours par ruse et par finesse. Les gaillards champions, qui d'une chaude presse Se veulent dans le camp amoureux enfermer.
Quand tu as reverdy mon escorce ridée De l'esclair de tes veux, ainsi que fit Medée Par herbes et par jus le père de Jason,
Je n'ay contre ton charme opposé ma défense : Toutesfois je me deuls de r'entrer en enfance, Pour perdre tant de fois l'esprit et la raison.
Laisse de Pharaon la terre Egvptienne, Terre de servitude, et vien sur le Jourdain : Laisse moy ceste Cour, et tout ce fard mondain, Ta Circe. ta Sirène, et ta Magicienne.
Demeure en ta maison pour vivre toute tienne. Contente tov de peu : l'âge s'enfuit soudain. Pour trouver ton repos, n'atten point à demain : N'atten point que l'hyver sur les cheveux te vienne
Tu ne vois à ta Cour que feintes et soupçons : Tu vois tourner une heure en cent mille façons : Tu vois la vertu fausse, et vrave la malice.
Laisse ces honneurs pleins d'un soing ambitieux, Tu ne verras aux champs que Nymphes et que Dieux, Je seray ton Orphée, et toy mon Eurydice.
Ces longues nuicts d'hyver, où la Lune ocieuse Tourne si lentement son char tout à l'entour, Où le Coq si tardif nous annonce le jour, Où la nuict semble un an à l'ame soucieuse :
Je fusse mort d'ennuy sans ta forme douteuse, Oui vient par une feinte alléger mon amour, Et faisant, toute nue, entre mes bras séjour, Me pipe doucement d'une joye menteuse.
Vraye tu es farouche, et fiere en cruauté : De toy fausse on jouyst en toute privauté. Près ton mort je m'endors, près de luy je repose :
Rien ne m'est refusé. Le bon sommeil ainsi Abuse par le faux mon amoureux souci.
S'abuser en amour n'est pas mauvaise chose.
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant, Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desja sous le labeur à demy sommeillant, Oui au bruit de Ronsard ne s'aille resveillant, Bénissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre, et fantaume sans os : Par les ombres Myrtheux je prendray mon repos : Vous serez au fouyer une vieille accroupie.
Regrettant mon amour, et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : Cueillez dés aujourdhuv les roses de la vie.
Cest honneur, ceste lov sont noms pleins d'imposture, Que vous alléguez tant, faussement inventez De noz pères resveurs, par lesquels vous ostez Et forcez les presens les meilleurs de Nature.
Vous trompez vostre sexe, et luy faites injure : La coustume vous pipe, et du faux vous domtez Voz plaisirs, voz désirs, vous et voz voluptez, Sous l'ombre d'une sotte et vaine couverture.
Cest honneur, ceste loy, sont bons pour un lourdaut, Oui ne cognoist soymesme, et les plaisirs qu'il faut Pour vivre heureusement, dont Nature s'esgave.
Vostre esprit est trop bon pour ne le sçavoir pas : Vous prendrez, s'il vous plaist, les sots à tels apas : Je ne veux pour le faux tromper la chose vrave.
Celle, de qui l'amour veinquit la fantasie Que Jupiter conceut sous un Cygne emprunté : Ceste sœur des Jumeaux, qui fîst par sa beauté Opposer toute Europe aux forces de l'Asie,
Disoit à son mirouër, quand elle vit saisie Sa face de vieillesse et de hideuseté, Que mes premiers maris insensez ont esté De s'armer, pour jouyr d'une chair si moisie !
Dieux, vous estes cruels, jaloux de nostre temps ! Des Dames sans retour s'en-vole le printemps : Aux serpens tous les ans vous ostez la vieillesse.
Ainsi disoit Hélène en remirant son teint. Cest exemple est pour vous : cueillez vostre jeunesse Quand on perd son Avril, en Octobre on s'en plaint.
Heureux le Chevalier, que la Mort nous desrobe, Qui premier me fit voir de ta Grâce l'attrait : Je la vy de si loin, que la poincte du trait Sans force demoura dans les plis de ma robe.
Mais ayant de plus près entendu ta parole, Et veu ton œil ardent, qui de moy m'a distrait, Au cœur entra la flèche avecque ton portrait, Heureux d'estre l'autel de ce Dieu qui m'affole.
Esblouy de ta veuë, où l'Amour fait son ny, Claire comme un Soleil en fiâmes infiny, Je n'osois t'aborder, craignant de plus ne vivre.
Je fu trois mois rétif: mais l'Archer qui me vit, Si bien à coups de traits ma crainte poursuivit, Que veincu de son arc m'a forcé de te suivre.
Lettre, je te reçoy, que ma Déesse en terre M'envoye pour me faire ou joyeux, ou transi, Ou tous les deux ensemble, ô Lettre, tout ainsi Que tu m'apportes seule ou la paix, ou la guerre.
Amour, en te lisant, de mille traits m'enferre : Touche mon sein, à fin qu'en retournant d'ici Tu contes à ma dame, en quel piteux souci Je vy pour sa beauté, tant j'ay le cœur en serre !
Touche mon estomac pour sentir mes chaleurs, Approche de mes yeux pour recevoir mes pleurs, Que torrent sur torrent ce faux Amour m'assemble :
Puis voyant les effects d'un si contraire esmoy, Dy que Deucalion et Phaëton chez moy, L'un au cœur, l'autre aux yeux, se sont logez ensemble.
Lettre, de mon ardeur véritable interprète, Qui parles sans parler les passions du cœur,
Poste des amoureux, va conter ma langueur A ma dame, et comment sa cruauté me traite.
Comme une messagère et accorte et secrète Contemple, en la voyant, sa face et sa couleur, Si elle devient gaye, ou palle de douleur, Ou d'un petit souspir si elle me regrete.
Fais office de langue : aussi bien je ne puis Devant elle parler, tant vergongneux je suis, Tant je crains l'offenser : et faut que le visage
Tout seul de ma douleur luy rende tesmoignage. Tu pourras en trois mots luy dire mes ennuis : Le silence parlant vaut un mauvais langage.
Le soir qu'Amour vous fîst en la salle descendre Pour danser d'artifice un beau ballet d'Amour, Voz yeux, bien qu'il fust nuict, ramenèrent le jour, Tant ils sceurent d'esclairs par la place respandre.
Le ballet fut divin, qui se souloit reprendre, Se rompre, se refaire, et tour dessus retour Se mesler, s'escarter, se tourner à l'entour, Contre imitant le cours du fleuve de Méandre.
Ores il estoit rond, ores long, or' estroit, Or' en poincte, en triangle, en la façon qu'on voit L'escadron de la Grue évitant la froidure.
Je faux, tu ne dansois, mais ton pied voletoit Sur le haut de la terre : aussi ton corps s'estoit Transformé pour ce soir en divine nature.
Je voy mille beautez, et si n'en voy pas une Oui contente mes yeux : seule vous me plaisez : Seule quand je vous voy, mes sens vous appaisez : Vous estes mon Destin, mon Ciel et ma Fortune,
Ma Venus, mon Amour, ma Charité, ma brune, Qui tous bas pensemens de l'esprit me rasez, Et des belles vertus l'estomac m'embrasez, Me soulevant de terre au cercle de la Lune.
Mon œil de voz regards goulûment se repaist : Tout ce qui n'est pas vous luy fasche et lui desplaist, Tant il a par usance accoustumé de vivre
De vostre unique, douce, agréable beauté. S'il pèche contre vous, affamé de vous suivre, Ce n'est de son bon gré, c'est par nécessité.
Ces cheveux, ces liens, dont mon cœur tu enlasses, Gresles, primes, subtils, qui coulent aux talons, Entre noirs et chastains, bruns, déliez et longs, Tels que Venus les porte, et ces trois belles Grâces,
Me tiennent si estrains, Amour, que tu me passes Au cœur, en les voyant, cent poinctes d'aiguillons, Dont le moindre des nœuds pourroit des plus félons En leur plus grand courroux arrester les menaces.
Cheveux non achetez, empruntez ny fardez, Oui vostre naturel sans feintise gardez, Que vous me semblez beaux ! Permettez que j'en porte
Un lien à mon col, à fin que sa beauté Me voyant prisonnier lié de telle sorte, Se puisse tesmoigner quelle est sa cruauté.
Voulant tuer le feu, dont la chaleur me cuit Les muscles et les nerfs, les tendons et les veines, Et cherchant de trouver une fin à mes peines, Je vy bien à tes yeux que j'estois esconduit.
D'un refus asseuré tu me payas le fruit Que j'esperois avoir : ô espérances vaines ! O fondemens assis sur débiles arènes !
Malheureux qui l'amour d'une Dame poursuit.
O beauté sans mercy, ta fraude est descouverte ! J'aime mieux estre sage après quatre ans de perte, Que plus long temps ma vie en langueur desseicher.
Je ne veux point blasmer ta beauté que j'honore : Je ne suis mesdisant comme fut Stesichore, Mais je veux de mon col les liens destacher.
Je suis esmerveillé que mes pensers ne sont Las de penser en vous, y pensant à toute heure : Me souvenant de vous, or' je chante, or' je pleure, Et d'un penser passé cent nouveaux se refont.
Puis légers comme oiseaux ils volent, et s'en-vont, M'abandonnant tout seul, devers vostre demeure : Et s'ils sçavoient parler, souvent vous seriez seure Du mal que mon cœur cache, et qu'on lit sur mon front.
Or sus venez pensers, Pensons encor en elle. De tant y repenser je ne me puis lasser : Pensons en ces beaux yeux, et combien elle est belle.
Elle pourra vers nous les siens faire passer. Venus non seulement nourrit de sa mammelle Amour son fils aisné, mais aussi le Penser.
Belle gorge d'albastre, et vous chaste poictrine, Oui les Muses cachez en un rond verdelet : Tertres d'Agathe blanc, petits gazons de laict, Des Grâces le séjour, d'Amour et de Cyprine:
Sein de couleur de liz et de couleur rosine, De veines marqueté, je vous vy par souhait Lever l'autre matin, comme l'Aurore fait Quand vermeille elle sort de sa chambre marine.
Je vy de tous costez le Plaisir et le Jeu, Les deux frères d'Amour, armez d'un petit feu, Voler ainsi qu'enfans, par ces coustaux d'yvoire,
M'esblouyr, me surprendre, et me lier bien fort : Je vy tant de beautez, que je ne les veux croire. Un homme ne doit croire aux tesmoins de sa mort.
Lorsque le Ciel te fist, il rompit le modelle Des Vertuz, comme un peintre efface son tableau, Et quand il veut refaire une image du Beau, Il te va retracer pour en faire une telle.
Tu apportas d'enhaut la forme la plus belle, Pour paroistre en ce monde un miracle nouveau. Que couleur, ny outil, nv plume, ny cerveau Ne sçauroient égaler, tant tu es immortelle.
Un bon-heur te défaut : c'est qu'en venant ça bas Couverte de ton voile ombragé du trespas, Ton excellence fut à ce monde incognue,
Qui n'osa regarder les rayons de tes yeux. Seul je les adoray comme un thresor des cieux, Te voyant en essence, et les autres en nue.
Je te voulois nommer pour Hélène, Ortygie, Renouvellant en toy d'Ortyge le renom.
Le tien est plus fatal : Hélène est un beau nom, Hélène, honneur des Grecs, la terreur de Phrygie.
Si pour sujet fertil Homère t'a choisie, Je puis, suivant son train qui va sans compagnon, Te chantant, m'honorer, et non pas toy, sinon Qu'il te plaise estimer ma rude Poésie.
Tu passes en vertuz les Dames de ce temps Aussi loin que l'Hyver est passé du Printemps, Digne d'avoir autels, digne d'avoir Empire.
Laure ne te veincroit de renom ny d'honneur Sans le Ciel qui luy donne un plus digne sonneur, Et le mauvais destin te fait présent du pire.
J'errois en mon jardin, quand au bout d'une ailée Je vy contre l'Hyver boutonner un Soucy. Ceste herbe et mon Amour fleurissent tout ainsi : La neige est sur ma teste, et la sienne est gelée.
O bien-heureuse amour en mon ame escoulée Par celle qui n'a point de parangon icy, Oui m'a de ses rayons tout l'esprit esclarcy, Oui devroit des François Minerve estre appellée :
En prudence Minerve, une Grâce en beauté, Junon en gravité, Diane en chasteté, Qui sert aux mesmes Dieux comme aux hommes, d'exemple.
Si tu fusses venue au temps que la Vertu S'honoroit des humains, tes vertuz eussent eu Vœuz, encens et autels, sacrifices et temple.
De Myrthe et de Laurier fueille à fueille enserrez Hélène entrelassant une belle Couronne, M'appella par mon nom : Voyla que je vous donne, De moy seule, Ronsard, l'escrivain vous serez.
Amour qui l'escoutoit, de ses traicts acerez Me pousse Hélène au cœur et son Chantre m'ordonne : Qu'un sujet si fertil vostre plume n'estonne : Plus l'argument est grand, plus Cygne vous mourrez.
Ainsi me dist Amour, me frappant de ses ailes : Son arc fist un grand bruit, les fueilles éternelles Du Myrthe je senty sur mon chef tressaillir.
Adieu, Muses, adieu, vostre faveur me laisse : Hélène est mon Parnasse: ayant telle Maistresse, Le Laurier est à moy, je ne sçaurois faillir.
Seule sans compagnie en une grande salle Tu logeois l'autre jour, pleine de majesté, Cœur vrayment généreux, dont la brave beauté Sans pareille, ne treuve une autre qui l'égalle.
Ainsi seul en son ciel le Soleil se devalle, Sans autre compagnie en son char emporté : Et loin des autres Dieux en son Palais voûté Jupiter a choisy sa demeure royalle.
Une ame vertueuse a tousjours un bon cœur: Le Lièvre fuyt tousjours, la Biche a toujours peur, Le Lyon de soymesme asseuré se hazarde.
Cela qu'au peuple fait la crainte de la Loy, La naïfve Vertu, sans peur, le fait en toy. La Loy ne sert de rien, quand la Vertu nous garde.
Qu'il me soit arraché des tetins de sa mère Ce jeune enfant Amour, et qu'il me soit vendu : Il ne faut plus qu'il croisse, il m'a desja perdu : Vienne quelque marchand, je le mets à l'enchère.
D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère, J'en feray bon marché. Ah ! j'ay trop attendu. Mais voyez comme il pleure : il m'a bien entendu, Appaise toy, mignon, j'ay passé ma cholere,
Je ne te vendray point: au contraire je veux Pour Page t'envoyer à ma maistresse Heleine, Oui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux,
Aussi fine que toy, de malice aussi pleine. Comme enfans vous croistrez, et vous j&u'rez tous deux; Quand tu seras plus grand, tu me payras ma peine.
Passant dessus la tombe, où ta moitié repose, Tu verras dessus elle une moisson de fleurs : L'eschaufant de souspirs, et l'arrosant de pleurs, Tu monstras qu'une mort tenoit ta vie enclose.
Si tu aimes le corps dont la terre dispose, Imagine ta force, et conçov tes rigueurs : Tu me verras, cruelle, entre mille langueurs Mourir, puis que la mort te plaist sur toute chose.
C'est acte de pitié d'honorer un cercueil : Mespriser les vivans est un signe d'orgueil. Puis que ton naturel les fantaumes embrasse,
Et que rien n'est de toy, s'il n'est mort, estimé. Sans languir tant de fois, esconduit de ta grâce. Je veux du tout mourir, pour estre mieux aimé.
Je ne serois marry, si tu comptois ma peine De compter tes degrez recomptez tant de fois : Tu loges au sommet du Palais de noz Rois : Olympe n'avoit pas la cyme si hautaine.
Je perds à chaque marche et le pouls et l'haleine J'ay la sueur au front, j'ay l'estomac penthois, Pour ouyr un nenny, un refus, une vois, De desdain, de froideur et d'orgueil toute pleine.
Tu es vravment Déesse, assise en si haut lieu. Or pour monter si haut, je ne suis pas un Dieu. Je feray des degrez ma plainte coustumiere,
T'envovant jusqu'en haut mon cœur devotieux. Ainsi les hommes font à Jupiter prière : Les hommes sont en terre, et Jupiter aux cieux.
Mon ame mille fois m'a prédit mon dommage : Mais la sotte qu'elle est, après l'avoir prédit, Maintenant s'en repent, maintenant s'en desdit, Et voyant ma Maistresse, elle aime davantage.
Si l'ame, si l'esprit, qui sont de Dieu l'ouvrage, Deviennent amoureux, à grand tort on mesdit Du corps qui suit les sens, non brutal, comme on dit, S'il se trouve esblouy des raiz d'un beau visage.
Le corps ne languiroit d'un amoureux souci, Si l'ame, si l'esprit ne le vouloient ainsi. Mais du premier assaut l'ame se tient rendue,
Conseillant, comme Royne, au corps d'en faire autant. Ainsi le Citoyen trahy du combattant, Se rend aux ennemis, quand la ville est perdue.
Il ne faut s'esbahir, disoient ces bons vieillars Dessus le mur Troven, voyans passer Heleine,
Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars.
Toutesfois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars, La rendre à son espoux afin qu'il la r'emmeine, Que voir de tant de sang nostre campagne pleine, Nostre havre gaigné, l'assaut à noz rempars.
Pères, il ne falloit (à qui la force tremble) Par un mauvais conseil les jeunes retarder: Mais et jeunes et vieux vous deviez tous ensemble
Et le corps et les biens pour elle hazarder. Menelas fut bien sage, et Paris, ce me semble, L'un de la demander, l'autre de la garder.
Ah, belle liberté, qui me servois d'escorte, Quand le pied me portoit où libre je voulois ! Ah, que je te regrette ! helas, combien de fois Ay-je rompu le joug, que malgré moy je porte !
Puis je l'ay r'attaché, estant nay de la sorte, Que sans aimer je suis et du plomb, et du bois : Quand je suis amoureux, j'ay l'esprit et la vois, L'invention meilleure, et la Muse plus forte.
Il me faut donc aimer pour avoir bon esprit, Afin de concevoir des enfans par escrit, Pour allonger mon nom aux despens de ma peine.
Quel sujet plus fertil sçauroy-je mieux choisir Que le sujet qui fut d'Homère le plaisir, Ceste toute divine et vertueuse Heleine ?
Tes frères les Jumeaux, qui ce mois verdureux Maistrisent, et qui sont tous deux liez ensemble, Te devroient enseigner, aumoins comme il me semble, A te joindre ainsi qu'eux d'un lien amoureux.
Mais ton cœur nonchalant, revesche et rigoureux. Qui jamais nulle flame amoureuse n'assemble, En ce beau mois de May malgré tes ans ressemble, O perte de jeunesse ! à l'Hyver froidureux.
Tu n'es digne d'avoir les deux Jumeaux pour frères: A leur gentille humeur les tiennes sont contraires, Venus t'est desplaisante, et son fils odieux.
Au contraire, par eux la terre est toute pleine De Grâces et d'Amour : change ce nom d'Heleine : Un autre plus cruel te convient beaucoup mieux.
Ny ta simplicité, ny ta bonne nature, Ny mesme ta vertu ne t'ont peu garentir, Que la Cour ta nourrice, escole de mentir, N'ait dépravé tes mœurs d'une fausse imposture.
Le Proverbe dit vray, Souvent la nourriture Corrompt le naturel : tu me l'as fait sentir, Oui fraudant ton serment, m'avois au départir Promis de m'honorer de ta belle figure.
Menteuse contre Amour, qui vengeur te poursuit, Tu as levé ton camp pour t'enfuyr de nuict, Accompaignant ta Royne (ô vaine couverture !)
Trompant pour la faveur ta promesse et ta foy, Comment pourroy-je avoir quelque faveur de toy. Quand tu ne veux souffrir que je t'aime en peinture ?
Ceste fleur de Vertu, pour qui cent mille larmes Je verse nuict et jour sans m'en pouvoir soûler, Peut bien sa destinée à ce Grec égaler, A ce fils de Thetis, à l'autre fleur des armes.
Le Ciel malin borna ses jours de peu de termes : Il eut courte la vie ailée à s'en-aller : Mais son nom, qui a fait tant de bouches parler, Luy sert contre la Mort de pilliers et de termes.
Il eut pour sa prouesse un excellent sonneur : Tu as pour tes vertuz en mes vers un honneur, Oui malgré le tombeau suivra ta renommée.
Les Dames de ce temps n'envient ta beauté, Mais ton nom tant de fois par les Muses chanté, Oui languiroit d'oubly, si je ne t'eusse aimée.
Afin que ton honneur coule parmy la plaine Autant qu'il monte au Ciel engravé dans un Pin, Invoquant tous les Dieux, et respandant du vin. Je consacre à ton nom ceste belle Fontaine.
Pasteurs, que voz troupeaux frisez de blanche laine Ne paissent à ces bords : y fleurisse le Thin, Et la fleur, dont le maistre eut si mauvais destin, Et soit dite à jamais la Fontaine d'Heleine.
Le Passant en Esté s'v puisse reposer, Et assis dessus l'herbe à l'ombre composer Mille chansons d'Heleine, et de moy luy souvienne.
Quiconques en boira, qu'amoureux il devienne: Et puisse, en la humant, une flame puiser Aussi chaude, qu'au cœur je sens chaude la mienne.