‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 28 sur 66 · ANTISTROPHE · texte numérisé non relu

ANTISTROPHE

Quand Phœbus s'esleve aux cieux.

L'ombre fuit devant ses yeux :

Ainsi où ta Muse luit, La sourde Ignorance fuit, Rendant les bouches muëtes De noz malheureux Poètes, Oui souloient comme pourceaux Souiller le clair des ruisseaux :

Les beaux vers que j'ay veu naistre Si heureusement de toy, Te rendent bien digne d'estre Prisé de la sœur d'un Roy.

EPODE

Ta fameuse renommée Oui doit voir tout l'univers, Me prie d'estre nommée Par la trompe de mes vers, Et le feray : car ta gloire S'esgaye de la mémoire :

Puis les Sœurs conte ne font De nul papier, s'il ne porte A la Dorienne sorte Ton beau nom dessus le front.

ODE XVI

La mercerie que je porte, Bertran, est bien d'une autre sorte Que celle que l'usurier vend Dedans ses boutiques avares, Ou celles des Indes barbares Qui enflent l'orgueil du Levant.

Ma douce navire immortelle Ne se charge de drogue telle, Et telle de moy tu n'attens, Ou si tu l'attens, tu t'abuses :

Je suis le trafiqueur des Muses, Et de leurs biens, maistres du temps.

Leur marchandise ne s'estalle Au plus offrant dans une halle, Leur bien en vente n'est point mis, Et pour l'or il ne s'abandonne :

Sans plus, libéral je le donne A qui me plaist de mes amis.

Reçoy donque ceste largesse, Et croy que c'est une richesse Qui par le temps ne s'use pas,

Mais contre le temps elle dure, Et de siècle en siècle plus dure Ne donne point aux vers d'apas.

L'audacieuse encre d'Alcée Par les ans n'est point effacée, Et vivent encore les sons Que l'amante bailloit en garde A sa tortue babillarde La compagne de ses chansons.

Mon grand Pindare vit encore, Et Simonide, et Stesichore, Sinon en vers, au moins par nom Et des chansons qu'a voulu dire Anacreon desur sa lyre,' Le temps n'efface le renom.

N'as-tu ouy parler d'Enée, D'Achil, d'Ajax, d'Idomenée ?

A moy semblables artisans Ont immortalisé leur gloire, Et fait allonger la mémoire De leurs noms jusques à noz ans.

Hélène seule estant gaignée D'une perruque bien peignée, D'un port royal, d'un vestement Brodé d'or, ou d'une grand' suite, N'a pas eu la poitrine cuite De chaude amour premièrement.

Hector le premier des gendarmes N'a sur le doz porté les armes, Dardant ses homicides traits :

Non une fois Troye fut prise :

Maint Prince a fait mainte entreprise Devant le camp des deux Rois Grecs.

Mais leur prouesse n'est cogneuë, Et une oblivieuse nuë Les tient sous un silence estraints :

Engloutie est leur vertu haute Sans renom, pour avoir eu faute Du secours des Poëtes saints.

Mais la mort ne vient impunie, Si elle atteint l'aine garnie Du vers que ma Muse a chanté, Oui pleurant de dueil, se tourmente Quand l'homme aux enfers se lamente.

Dequoy son nom n'est point vanté.

Le tien le sera : car ma plume Aime volontiers la coustume De louer les bons comme toy, Oui prévois l'un et l'autre terme Des deux saisons, constant et ferme Contre leur inconstante foy :

Plein de vertu, pur de tout vice, Non bruslant après l'avarice Oui tout attire dans son poing, Chenu de mœurs, jeune de force,

Amy d'espreuve, qui s'efforce Secourir les siens au besoing.

Celuy qui sur la teste sienne Voit l'espée Sicilienne, Des douces tables l'appareil N'irrite sa faim, ny la noise Du Rossignol qui se desgoise, Ne luy rameine le sommeil.

Mais bien celuy qui se contente Comme toy, la mer il ne tente, Et pour rien tremblant n'a esté, Soit que le bled fausse promesse, Ou que sa vendange se laisse Griller aux fiâmes de l'Esté.

De celuv, le bruit du tonnerre, Ny les nouvelles de la guerre N'ont fait chanceler la vertu :

Non pas d'un Roy la fiere face, Ny des pirates la menace Ne luy ont le cœur abbatu.

Taisez vous ma lyre mignarde, Taisez vous ma lyre jazarde, Un si haut chant n'est pas pour vous : Retournez louer ma Cassandre, Et desur vostre lyre tendre Chantez la d'un fredon plus dous.

Page 1