I. LIVRE DES AMOURS
Et si ne voy (tant les liens sont forts) Un seul moyen pour me tirer dehors, Si par la mort toutes mes morts ne meurent.
Mille vrayment, et mille voudroyent bien, Et mille encor, ma guerrière Cassandre, Qu'en te laissant, je me voulusse rendre Franc de ton reth, pour vivre en leur lien.
Las ! mais mon cœur, ainçois qui n'est plus mien, En autre part ne sçauroit plus entendre. Tu es sa dame, et mieux voudroit attendre Dix mille morts, qu'il fust autre que tien.
Tant que la rose en l'espine naistra, Tant que le trèfle au rivage croistra, Tant que les Cerfs aimeront les ramées,
Et tant qu'Amour se nourrira de pleurs, Tousjours au cœur ton nom, et tes valeurs, Et tes beautez me seront imprimées.
CHANSON
Du jour que je fus amoureux, Nul past, tant soit-il savoureux, Ne vin tant soit il délectable, Au cœur ne m'est point agréable Car depuis l'heure je ne sceu Manger ou boire qui m'ait pieu.
Une tristesse en lame close Me nourrist, et non autre chose.
Tous les plaisirs que j'estimois Alors que libre je n'aimois, Maintenant je les desestime :
Plus ne m'est plaisante l'escrime, La paume, la chasse, et le bal, Mais comme un sauvage animal Je me pers, pour celer ma rage, Dans un bois, ou près d'un rivage.
L'amour fut bien forte poison Oui m'ensorcela la raison, Et qui me desroba l'audace Que je portoy dessus la face, Me faisant aller pas à pas, Triste et pensif, le front à bas, En homme qui craint et qui n'ose Se fier plus en nulle chose.
Le forment qu'on feint d'Ixion, N'approche pas de ma passion, Et mieux j'aimerois de Tantale Endurer la peine fatale Un an, qu'estre un jour amoureux, Pour languir autant malheureux Que j'ay fait, depuis que Cassandre Tient mon cœur, et ne le veut rendre.