‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 38 sur 66 · ODE XXX · texte numérisé non relu

ODE XXX

T'oseroit bien quelque Poète Nier des vers, douce Alouëte ?

Quant à moy, je ne l'oserois :

Je veux célébrer ton ramage Sur tous oiseaux qui sont en cage, Et sur tous ceux qui sont es bois.

Qu'il te fait bon ouyr ! à l'heure Que le bouvier les champs labeure Quand la terre le Printemps sent, Qui plus de ta chanson est gaye,

Que courroucée de la playe Du soc, qui l'estomac luy fend.

Si tost que tu es arrosée Au poinct du jour, de la rosée, Tu fais en l'air mille discours :

En l'air des ailes tu frétilles, Et pendue au ciel tu babilles, Et contes aux vents tes amours.

Puis du ciel tu te laisses fondre Sur un sillon verd, soit pour pondre, Soit pour esclorre, ou pour couver, Soit pour apporter la bêchée A tes petits, ou d'une achée, Ou d'une chenille, ou d'un ver.

Lors moy couché dessus l'herbette D'une-part j'oy ta chansonnette :

De l'autre, sus du poliot, A l'abry de quelque fougère J'escoute la jeune bergère Oui desgoise son lerelot.

Lors je dy, tu es bien-heureuse Gentille Alouette amoureuse, Oui n'as peur ny soucy de riens, Qui jamais au cœur n'as sentie Les desdains d'une fiere amie, Ny le soin d'amasser des biens :

Ou si quelque soucy te touche, C'est, lors que le Soleil se couche,

De dormir, et de resveiller De tes chansons avec l'Aurore Et bergers et passans encore, Pour les envoyer travailler.

Mais je vis tousjours en tristesse Pour les fiertez d'une maistresse Oui paye ma foy de travaux, Et d'une plaisante mensonge, Mensonge, qui tousjours allonge La longue trame de mes maux.

ODE XLII

Verson ces roses près ce vin, Près de ce vin verson ces roses, Et boyvon l'un à l'autre, afin Qu'au cœur noz tristesses encloses Prennent en boyvant quelque fin.

La Belle Rose du Printemps Aubert, admoneste les hommes Passer joyeusement le temps, Et pendant que jeunes nous sommes. Esbatre la fleur de noz ans.

Tout ainsi qu'elle défleurit Fanie en une matinée, Ainsi nostre âge se flestrit, Làs ! et en moins d'une journée Le printemps d'un homme per't.

ODES l53

Ne veis-tu pas hier Brinon Parlant, et faisant bonne chère.

Qui làs ! aujourd'huy n'est sinon Qu'un peu de poudre en une bière, Qui de luy n'a rien que le nom ?

Nul ne desrobe son trespas, Caron serre tout en sa nasse, Rois et pauvres tombent là bas :

Mais ce-pendant le temps se passe Rose, et je ne te chante pas.

La Rose est l'honneur d'un pourpris, La Rose est des fleurs la plus belle.

Et dessus toutes a le pris :

C'est pour cela que je l'appelle La violette de Cypris.

La Rose est le bouquet d'Amour, La Rose est le jeu des Charités, La Rose blanchit tout au tour Au matin de perles petites Qu'elle emprunte du poinct du jour.

La Rose est le parfum des Dieux, La Rose est l'honneur des pucelles.

Qui leur sein beaucoup aiment mieux Enrichir de Roses nouvelles, Que d'un or, tant soit précieux.

Est-il rien sans elle de beau ?

La Rose embellit toutes choses,

l54 RONSARD

Venus de Roses a la peau,

Et l'Aurore a les doigts de Roses,

Et le front le Soleil nouveau.

Les Nymphes de Rose ont le sein, Les coudes, les flancs, et les hanches : Hebé de Roses a la main, Et les Charités, tant soient blanches, Ont le front de Roses tout plein.

Que le mien en soit couronné, Ce m'est un Laurier de victoire :

Sus, appellon le deux-fois-né, Le bon père, et le faison boire, De ces Roses environné.

Bacchus espris de la beauté Des Roses aux fueilles vermeilles, Sans elles n'a jamais esté, Quand en chemise sous les treilles Beuvoit au plus chaud de l'Esté.

ODE XLVI En Dialogue.

Ronsard

Pour avoir trop aimé vostre bande inégale. Muses qui desfiez (ce dites vous) les temps, J'ay les yeux tous batus, la face toute palle, Le chef grison et chauve, et si n'ay que trente ans.

ODES l55

Muses

Au nocher qui sans cesse erre sur la marine, Le teint noir appartient : le soldat n'est point beau Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine Sur noz livres, est laid, s'il n'a palle la peau.

Mais quelle recompense auray-je de tant suivre Voz danses nuict et jour, un Laurier sur le front ? Et ce-pendant les ans, ausquels je deusse vivre En plaisirs et en jeux, comme poudre s'en-vont ?

Muses

Vous aurez en vivant une fameuse gloire, Puis quand vous serez mort, vostre nom fleurira : L'âge de siècle en siècle aura de vous mémoire, Seulement vostre corps au tombeau pourrira.

Ronsard

O le gentil loyer ! que sert au vieil Homère, Ores qu'il n'est plus rien sous la tombe là bas, Et qu'il n'a plus ny chef, ny bras, ny jambe entière, Si son renom fleurist, ou s'il ne fleurist pas ?

Muses

Vous estes abusé : le corps dessous la lame Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut :

l5(i RONSARD

Mais un tel accident n'arrive point à l'ame, Qui sans matière vit immortelle là haut.

Ronsard

Bien, je vous suivray donc d'une face riante, Deussay-je trespasser de l'estude veincu, Afin qu'après ma mort à la race suivante Je ne sois diffamé qu'en porc j'auray vescu.

Muses

» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie » Sera religieuse, et dévote envers Dieu, » Tousjours maugré les ans vivra leur Poésie, » Et dessus leur renom la Parque n'aura lieu.

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