AU LECTEUR
Poëme et Poésie ont grande différence, Poésie est un pré de diverse apparence, Orgueilleux de ses biens, et riche de ses fleurs, Diapré, peinturé de cent mille couleurs, Qui fournit de bouquets les amantes Pucelles, Et de vivres les camps des Abeilles nouvelles. Poëme est une fleur, ou comme en des Forés, Un seul Chesne, un seul Orme, un Sapin, un Cyprès, Qu'un nerveux Charpentier tourne en courbes charrues, Ou en carreaux voûtez des navires ventrues, Pour aller voir après de Thetis les dangers, Et les bords enrichis des biens des estrangers.
D'Homère l'Iliade et sa sœur l'Odyssée Est une Poésie en sujets ramassée Diverse d'arguments : le Cyclope eborgné, D'Achille le boucler, Circe au chef bien peigné, Prothée, Calypson par Mercure advertie, Est un petit Poëme osté de sa partie Et de son corps entier. Ainsi qu'un mesnager Qui veut un vieil Laurier de ses fils descharger, Prend l'un de ses enfans qui estoient en grand nombre.
Et desja grandelets se cachoient dessous l'ombre
De leur mère nourrice, et le replante ailleurs,
A fin que ses aveuls en deviennent meilleurs :
Apres avoir fouye en terre ceste plante,
Bien loin de ses parens, elle croist et s'augmente,
Plus de fueilles ombreuse, et vive de verdeur,
Parfume le jardin et l'air de son odeur.
Le jardinier joyeux se plaist en son ouvrage.
Bien cultiver le sien ne fïst jamais dommage.
Belot, parcelle, ains le tout de ma vie, Quand je te vy, je n'avois plus envie De voir la Muse, ou danser à son bal, Ou m'abreuver en l'eau que le cheval D'un coup de pied fist sourçover de terre.
Peu me plaisoit le Laurier qui enserre Les doctes fronts, le Mvrthe Paphien, Ny la fleur teinte au sang Adonien, Ny tout l'esmail qui le Printemps colore, Ny tous ces jeux que la jeunesse honore : Mais au contraire, et malade et grison J'aimois au feu l'aise de ma maison, Aux plus gaillards quittant la Poésie Que j'avois seule en jeunesse choisie Pour soulager mon cœur qui bouillonnoit Quand de son trait Amour l'aiguillonnoit, Comme venin glissé dedans mes veines, Entre-meslant un plaisir de cent peines,
Pour avoir jeune en la Court de noz Rois Faveurs et biens, et du peuple la vois. » Toute louange après la mort vient tarde : » Heureux qui jeune en jouyst, et la garde Comme j'ay fait : qui astre de bon-heur Ay veu mon nom accompaigné d'honneur, Ayant en vie acquis par la doctrine Le vain renom que donne Libitine.
Je ne faisois alaigre de séjour, Fust au coucher, fust au lever du jour, Qu'enter, planter, et tirer à la ligne Le cep tortu de la joyeuse vigne Oui rend le cœur du jeune plus gaillard, Et plus puissant l'estomac du vieillard.
Cerés nourrist, Bachus resjouyst l'homme : C'est pour cela que Bon-pere on le nomme.
Or pour-autant que ce père Evien A bonne part au mont Parnasien, Tousjours portrait aux temples des neuf Muses Pour ses vertus en noz âmes infuses, Comme Prophète et Poëte et vineux, Je l'honorois d'artifice soigneux, Ne cultivant, ou fust jardin ou prée, Devant le cep de la vigne sacrée.
Il a rendu salaire à mon labeur, De sa fureur me remplissant le cœur :
Car comme dit ce grand Platon, ce sage, Quatre fureurs brûlent nostre courage, Bachus, Amour, les Muses, Apollon, Qui dans noz cœurs laissent un aiguillon Comme freslons, et d'une ardeur secrète
Font soudain l'homme et Poëte et Prophète.
Par eux je voy que Poëte je suis Né pour tel art : car faire je ne puis Un trait de vers, soit qu'un Prince commande, Soit qu'une Dame ou l'Amy m'en demande, Et à tous coups la fureur ne me prend : Je bée en vain, et mon esprit attend Tantost six mois, tantost un an, sans faire Vers qui me puisse ou plaire ou satisfaire.
J'attens venir (certes je n'en ments point) Ceste fureur qui la Sybile espoint :
Mais aussi tost que par long intervalle Dedans mon cœur du ciel elle devalle, Colère, ardant, furieux, agité, Je tremble tout sous telle Deité.
Et comme on voit ces torrens qui descendent Du haut des monts, et flot sur flot se rendent A gros bouillons en la vallée, et font Fendant la terre, une corne à leur front (Et c'est pourquoy les Peintres qui les feignent Fleuves-Taureaux, au front cornu les peignent) Fumeux, bruyans, escumeux, et venteux, Et de leur corne ouvrent au devant eux Un long chemin sans que rien les empesche, Pour s'emboucher ou dans la rive fresche Du prochain fleuve, ou au bord reculé Du vieil Neptune au rivage salé :
Ainsi je cours de course desbridée Quand la fureur en moy s'est desbordée, Sans craindre rien, sans raison, ny conseil.
Elle me dure ou le cours d'un Soleil,
Quelquefois deux, quelquefois trois, puis morte Elle languist en moy de telle sorte Qu'une herbe fait languissant pour un temps, Puis dessus terre apparoist au Printemps, Par son déclin prenant force et croissance. Et de sa mort une longue naissance.
Quand la fureur me happe tout soudain, La plume adonc me tombe de la main Sans y penser : et comme une Commère (Apres avoir d'une tranchée amere Jette son Part) fuit de son lict : ainsi Je fuy la chambre, oubliant le souci De ceste ardeur qui me tenoit en serre, Et lors du Ciel je devalle en la terre, Ah ! et en lieu de vivre entre les Dieux, Je deviens homme à moy-mesme odieux.
Mais quand du tout cest ardeur se retire, Je ne sçaurois ny penser ny redire Les vers escrits, et ne m'en souvient plus.
Je ne suis rien qu'un corps mort et perclus, De qui l'ame est autre-part envolée Laissant son hoste aussi froid que gelée, Et m'esbahis de ceux ausquels il est Prompt de verser des vers quand il leur plaist.
Le grand Platon en ses œuvres nous chante Que nostre esprit comme le corps enfante, L'un des enfants qui surmontent la mort, L'autre des fils qui doivent voir le port Où le nocher tient sa Gondolle ouverte A tous venans, riche de nostre perte.
Ainsi les deux conçoivent, mais il faut
Que le sang soit jeune, gaillard et chaut :
Car si le sang une vigueur ne baille
A leurs enfans, ils ne font rien qui vaille.
Lors que Pallas sortoit hors du cerveau De Jupiter, Vulcan prist un couteau Dont il ouvrit à Jupiter la teste :
Adonc Pallas sortit à la grand creste, Au chef armé, ayant d'un grand pavois Le bras chargé et le corps d'un harnois : Les Muses sœurs furent les sages-femmes. Quant à Vulcan, c'est l'ardeur de noz âmes Qui nous eschaufe, et ouvre vivement De l'esprit gros le meur enfantement :
Quant à Pallas qui sort de la cervelle, C'est de l'esprit l'œuvre toute nouvelle Que le penser luy a fait concevoir :
Les Muses sont l'estude et le sçavoir.
Or mon cerveau qui le labeur desdaigne, Estoit en friche et devenu brehaigne Sans enfanter, ou soit qu'il fust lassé De trop d'enfans conceuz au temps passé, Soit qu'il cherchast le repos solitaire : Il m'asseuroit de jamais plus ne faire Ryme ny vers ny prose ny escrit, Voulant sans soin vivre comme un Esprit.
Mais aussi tost qu'aux bords de la Garonne Je te cognu d'une nature bonne, Courtois, honneste, hospital, libéral, Toutes vertus ayant en gênerai :
Soudain au cœur il me prist une envie De te chanter, à fin qu'après ta vie
POEMES lyO
Le peuple sceust que tes Grâces ont eu Un chantre tel, amy de ta vertu, Pour ne souffrir que tant de vertus tiennes Cheussent là bas aux rives Stygiennes Sans nul honneur, et qu'une mesme nuit Pressast ton corps, orfelin de bon bruit.
Rien, mon Belot, n'y sert la grand despense : Les despensiers emboufiz de boubance Veulent gaigner par un art somptueux Ou par banquets, par vins tumultueux, La gloire humaine, et abusez se trompent, Et par le trop eux-mesmes se corrompent.
Car aujourd'huv chacun sçait sagement Que vaut le chou, et vivre sobrement : Ainsi que toy qui des Chantres la grâce Gaignes amy, non par la soupe grasse, Mais par l'honneur que courtois tu leur fais : Pource à l'envy ils célèbrent tes faits.
Par quel escrit faut-il que je commence Pour envoyer des Muses la semence ?
J'enten mes vers par toute Europe, à fin Que ton renom survive après ta fin ?
Ta face semble et tes yeux solitaires A ces vaisseaux de noz Apoticaires, Qui par dessus rudement sont portraits D'hommes et Dieux à plaisir contrefaits, D'une Junon en l'air des vents souflée, D'une Pallas qui voit sa joue enflée, Se courroussant contre son chalumeau Que par despit elle jetta sous l'eau, D'un Marsyas despouillé de ses veines :
Et toutefois leurs Caissettes sont pleines D'Ambre, Civette et de Musq odorant, Manne, Rubarbe, Aloës secourant L'estomac foible : et neantmoins il semble, Voyant à l'œil ces Images ensemble, Que le dedans soit semblable au dehors.
Tel fut Socrate, et toutefois alors En front severe, en œil melancholique, Estoit l'honneur de la chose publique, Qui rien dehors, mais au dedans portoit La saincte humeur dont Platon s'alaittoit, Alcibiade, et mille dont la vie Se corrigea par la Philosophie, Que du haut ciel aux villes il logea, Reprint le peuple, et les mœurs corrigea : Et le sçavoir qu'on preschoit aux escolles Du cours du Ciel, de l'assiette des Pôles, De nous prédire et le mal et le bien, Et d'embrasser le monde en un lien, Il eschangea ces discours inutilles Au règlement des citez et des villes, Et sage fist la contemplation Du cours du Ciel tomber en action.
Pource à grand tort les vieux du premier âge Ont feint Minos s'assoir au banquetage De Jupiter, ou bien son familier, Qui par neuf ans d'un propos coustumier Parloit à luy, ou fust sur la montaigne Du haut Olympe, ou sur Ide qui baigne De cent ruisseaux les larges champs Cretois Comme l'autre Ide arrouse les Phrygeois.
Ah ! ils dévoient non pas un Minos prendre Pour précepteur, mais un Socrate attendre Pour bien régir les villes par la Loy : Et toutefois il estoit comme toy De front austère et de triste visage, Au reste gay, docte, prudent et sage.
Celuy qui voit ton front un peu pensif, Pense l'esprit comme le corps massif, Et ton dedans il juge par la monstre Oui morne et lente et pensive se monstre Suivant ton estre, ou ton Astre fatal : Mais il se trompe, et te juge tresmal.
Quand il te plaist refreschir la mémoire
Des plus sçavans, ou soit par une histoire
Des vieux Romains, ou des premiers Grégeois,
Ou par les faits propres à noz François,
Ou quand tu veux parler des Republiques,
Du maniment des Estats politiques,
Comme un grand Roy soit en guerre ou en paix
Doit gouverner soy-mesme et ses sujets,
Ou quand tu veux parler de la Justice,
Et de la Loy Pédagogue du vice,
Ou quand tu veux monter jusques aux Cieux,
Et discourir des Astres et des Dieux,
Ou à propos de quelque autre science :
Lors de ta voix distille l'éloquence,
Un vray Socrate, et ton docte parler
Fait le doux miel de tes lèvres couler,
Monstrant au jour la vertu qui t'enflame,
Ayant caché au plus profond de l'ame
Je ne sçay quoy de rare et précieux
Oui n'apparoist du premier coup aux yeux.
Car dans ton vase abondant tu recelles Dix mille odeurs estranges et nouvelles : Si qu'en parlant tu donnes assez foy Combien ton ame est généreuse en toy Par la vertu de ta langue qui pousse Un hameçon aux cœurs, tant elle est douce.
Encor que Rome au temps de Mœcenas Vist et son peuple et son siècle tout las Et tout sanglant des discordes civilles, De factions, d'embrasement de villes :
Ce neantmoins le bon-heur le suvvoit, D'autant qu'en luy un Mœcene vivoit, Un Pollio, un Messale, un Auguste Prince guerrier, ensemble Prince juste : Qui balança d'un équitable poids Icy la Loy, et delà le harnois, Comme un grand Prince ayant expérience De Mars conjoint avecque la science.
Ainsi ce siècle à bon droit sera dit Heureux, d'autant que mon Belot y vit, Dont la maison aux Muses est ouverte, Et dont la place à la foule est couverte Des pas de ceux qui reviennent ou vont Boire de l'eau du Tertre au double front.
L'un en cecy, l'autre en cela te chante : Mais de chacun la chanson plus fréquente (Qui plus au cœur nous laisse d'aiguillon) C'est qu'en voyant le Gaulois Apollon Tout mal en poinct errer par nostre France, A qui la sotte et maligne ignorance
Pleine de fard, d'envie et de desdain,
Avoit ravy la lyre de la main,
En sa faveur tu ne t'es monstre chiche,
Faisant ce Dieu en ton dommage riche,
Luy consacrant par un vœu solennel
Ta lyre courbe, un présent éternel,
D'un art cousteux, à fin qu'on la contemple
Pour le présent de Belot en son temple.
D'or est l'archet, les chevilles encor Ont le bout d'or, le haut du Coude est d'or, Où tout autour mainte lame d'yvoire Est engravée, et vive d'une histoire Ou de portraits, d'argumens fabuleux, Dont ceste lyre a le ventre orgueilleux.
Les plus hauts Dieux en festin délectable Y sont assis : au milieu de la table, Est Apollon, qui accouple sa vois Au tremblotis de l'archet et des doits.
En le voyant, vous diriez qu'il accorde, Frappant son Luth, ceste vieille discorde Et de Pallas, et du Roy de la mer, Deux puissants Dieux, qui vouloient surnommer De leur beau nom les naissantes Athènes.
Tous deux au bord des Attiques arènes Se presentoient parrains de la Cité :
L'une en courroux fièrement despité, A la grand targe, à la poitrine armée, Fist sortir hors de la terre germée Un Olivier, qui la motte haussoit Du haut du chef, et se formant croissoit De peu à peu : puis chargé de fueillage,
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De fleurs et fruits, couvroit tout le rivage, Signe de Paix : Neptune plus ardent Deux et trois coups frappant de son Trident, Faisoit semblant de faire issir de terre Un grand coursier instrument de la Guerre, Aux larges crins dessus le col espars, Oui hannissant frappoit de toutes pars Les monts d'autour et la rive déserte Du flair venteux de sa narine ouverte.
Au naturel dans l'yvoire attaché Est un Marsye au corps tout escorché, Qui de son sang fait un fleuve en Phrygie, Punition d'oser sa chalemie Plus que le luth d'Apollon estimer.
Vous le verriez lentement consommer Mourant par art, et d'une face humaine N'estre plus rien qu'une large fontaine.
En l'engraveure Apollon qui s'estoit Un peu courbé, luymesme se chantoit :
Comme les rocs bondissans par la voye Traçoient ses pas, faisant les murs de Trove, Et comme au bruit de ses nerfs bien tendus Mille rochers de leur bon gré fendus Suivoient du luth la corde non commune, Où dix à peine alloient après Neptune.
Un Dieu grossier de mœurs et de façons, L'autre le Roy des vers et des chansons : (Miracle estrange) encores depuis l'heure Le son conceu dans les pierres demeure, Oui va sonnant sous les coups du marteau, Quand le maçon pour orner un château,
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Pour les polir, les frappe d'artifice, Honneur de luy et de son édifice.
Cest Apollon de Dieu fait un Pasteur, Aux bords d'Amphryse allume tout son cœur Du jeune Admete, ah ! et pour luy complaire, Gardoit ses bœufs aux pieds torts sans salaire, Entre-rompant ses beaux vers blandissans Dessous le cry des taureaux mugissans.
Près Apollon main à main y sont peintes Les corps tous nuds des trois Charités jointes Suivant Venus, et Venus par la main Conduit Amour, qui tire de son sein Des pommes d'or, et comme une sagette En se jouant aux Charités les jette A coup perdu : puis au sein il se pend D'une des trois, et la baise en enfant.
Sur l'autre yvoire où les cordes s'attachent Et d'ordre égal dessus la lyre marchent, Vit un Bachus potelé gros et gras, Vieil-jouvenceau, qui tient entre ses bras Un vase plein qui tout enrichy semble S'enorgueillir de cent fruits tous ensemble, Fruits qui passoient les lèvres du vaisseau En gros trochets : ainsi qu'au renouveau Un beau guinier par gros trochets fait naistre Son fruit touffu, pour ensemble nous paistre, Et les oiseaux qui friands de son fruit, Autour de l'arbre affamez font un bruit.
Là mainte figue, ornement de l'Autonne, Est peinte au vif, et tout ce que Pomonne De tous costez verse de larges mains
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Dessus les champs pour nourrir les humains.
Là le Raisin de joyeuse rencontre, Là le Coucombre au ventre enflé s'v montre :
Là le Pepon de taches esmaillé,
Et la Chastaigne au rempart escaillé,
Là vit le Glan fruit des chesnes ombreux,
La Meure teinte au sang des amoureux,
L'Abricot froid, la Poire pepineuse,
Le Coin barbu, la Framboise espineuse :
Là la Cerise aux malades confort,
Et le Pavot qui les hommes endort,
Et la Cormeille au dur noyau de pierre,
La Corme aussi qui le ventre reserre,
La Fraize y est au teint vermeil et beau
Semblable au bout d'un tetin Damoiseau,
Entre la guerre et la paix est ce Dieu, Ny l'un ny l'autre, et si tient le milieu De tous les deux, ensemble pour la lance, Ensemble propre à conduire une dance.
Bas à ses pieds un mont est eslevé, Où Mercure est en l'yvoire engravé, Qui tient au poing sa baguette dorée De deux serpens enlassez honorée.
Sa capeline est brave d'ailerons, Ses patins ont deux ailes aux talons, Oui vont portant ce courrier Atlantide Plustost que vent par le sec et l'humide, Ou soit qu'il tombe aux enfers odieux, Ou soit qu'il monte au Ciel, siège des Dieux.
Il va suivant d'un gentil artifice Une tortue errant par le Cythise
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Herbe odorante, et luy froissant les oz Son dur rempart luy arrache du doz, Mange sa chair, et laisse sa coquille Pendre long temps au croc d'une cheville Pour la sécher aux rayons du Soleil :
Puis attachant par un art nompareil D'un ordre égal les tripes bien sechées Du haut en bas à la coque attachées D'un animal marche-tard, ocieux, Fist une lyre au son délicieux, Au ventre creux, aux accords délectables, Le seul honneur des temples, et des tables, Et des bons Dieux le plaisir le plus pront, Quand le Nectar leur eschaufe le front.
Apollon vit auprès de ceste image, Au cœur boufy, à la poignante rage De voir ses bœufs aux gros jarrets courbez, Au large front, estre ainsi desrobez D'un art subtil : Mercure qui désire Jeune larron, d'Apollon flater l'ire, En contre-eschange à ses bœufs, luy donna Son instrument sur lequel il sonna Long temps après les enfans de la Terre Pied contre-mont accablez du tonnerre.
Peu leur servit les trois monts amassez, Vains monuments sur leurs corps renversez : Exemple vray que ceux qui veulent prendre Guerre à leur Roy, autant doivent attendre De traits souffrez aux bords Charanteans, Que les Geans aux sablons Phlegreans.
Telle est ta lyre à Phœbus appenduë,
Qui bien dorée et de nerfs bien tendue Pend à son temple : à fin que noz François Eussent Belot, le jouet de leurs doigts, Joignant d'accord sous un pouce qui tremble, L'hymne à ce Dieu, et le tien tout ensemble.
Ce que j'ay peu sus elle fredonner, Dévotement je l'av voulu donner A l'amitié, le tesmoin de ce livre, Non aux faveurs, présent qui te peut suivre Apres mille ans, si des Muses l'effort Peuvent domter les siècles et la mort.
GAYETE
Assez vrayment on ne révère Les divines bourdes d'Homère, Qui dit qu'on ne sçauroit avoir Si grand plaisir que de se voir Entre ses amis à la table, Quand un menestrier délectable Paist l'oreille d'une chanson, Et quand l'oste-soif eschanson Fait aller en rond par la troupe De main en main la pleine coupe.
Je te salue heureux boiveur, Des meilleurs le meilleur resveur Je te salue esprit d'Homère, Tes vers cachent quelque mystère Il me plaist de voir si ce vin M'ouvrira leur secret divin ;
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Io, je l'entens chère troupe, La seule odeur de ceste coupe M'a fait un rhapsode gaillard Pour bien entendre ce vieillard.
Tu voulois dire bon Homère, Qu'on doit faire très-bonne chère Tandis que l'âge et la saison Et la peu-maistresse raison Permettent à nostre jeunesse Les libertez de la liesse, Sans avoir soin du lendemain :
Mais d'un hanap de main en main, D'une trépignante cadance, D'un rouët autour de la dance, De meutes de chiens par les bois, De luths mariez à la vois, D'un flus, d'un dé, d'une première, D'une belle fleur printaniere, D'une pucelle de quinze ans, Et de mille autres jeux plaisans Donner soûlas à nostre vie Oui bien tost nous sera ravie.
Moy doncques oisif maintenant, Que la froideur est détenant D'une claire bride glacée L'humeur des fleuves amassée :
Ores que les vents outrageux Démènent un bruit orageux, Ores que les douces gorgettes
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Des Dauliennes sont muettes, Ores qu'au soir on ne voit plus Danser par les antres reclus Les Pans avecques les Dryades, Ny sur les rives les Naïades :
Que feroy-je en telle saison, Sinon oiseux à la maison Ensuivant l'oracle d'Homère Près du feu faire bonne chère?
Et souvent baigner mon cerveau Dans la liqueur d'un vin nouveau, Oui tousjours traine pour compaigne Ou la roustie, ou la chastaigne?
En ceste grande coupe d'or Verse Page, et reverse encor :
Il me plaist de noyer ma peine Au fond de ceste tasse pleine, Et d'estrangler avec le vin Mon soucy qui n'a point de fin, Non-plus que l'entraille immortelle Que l'aigle sans cesse bourrelle, Tant les attraits d'un œil veinqueur Le font renaistre dans mon cœur.
Çà page, donne ce Catulle, Donne moy Tibulle et Marulle, Donne ma lyre et mon archet, Depan-la tost de ce crochet :
Viste donq, à fin que je chante, A fin que par mes vers j'enchante
POEiMES 187
Ce soin que l'amour trop cruel Fait mon hoste perpétuel.
O Père, ô Bachus, je te prie Que ta sainte fureur me lie Dessous ton thyrse, à celle fin O Père, que j'erre sans fin Par tes montaignes reculées Et par l'horreur de tes valées.
Ce n'est pas moy, las! ce n'est pas Qui desdaigne suivre tes pas, Et couvert de lhyerre, brére Par la Thrace Evan, pourveu Père Las! pourveu Père, las! pourveu Que ta flame esteigne le feu, Qu'Amour de ses rouges tenailles Me tournasse par les entrailles.
DISCOURS A P. L'ESCOT Seigneur de Clany.
Puis que Dieu ne m'a fait pour supporter les armes, Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes En imitant les faits de mes premiers ayeux, Si ne veux-je pourtant demeurer ocieux : Ains comme je pourray, je veux laisser mémoire Que j'allay sur Parnasse acquérir de la gloire, A fin que mon renom des siècles non veincu, Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ay vescu
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Caressé d'Apollon et des Muses aimées, Que j'ay plus que ma vie en mon âge estimées : Pour elles à trente ans j'avois le chef grison, Maigre, palle, desfait, enclos en la prison D'une mélancolique et rheumatique estude, Renfrongné, mal-courtois, sombre, pensif, et rude, A fin qu'en me tuant je peusse recevoir Quelque peu de renom pour un peu de sçavoir.
Je fus souventesfois retansé de mon père Voyant que j'aimois trop les deux filles d'Homère, Et les enfans de ceux qui doctement ont sceu Enfanter en papier ce qu'ils avoient conceu : Et me disoit ainsi, Pauvre sot, tu t'amuses A courtizer en vain Apollon et les Muses : Que te sçauroit donner ce beau chantre Apollon? Qu'une lyre, un archet, une corde, un fredon, Qui se respand au vent ainsi qu'une fumée, Ou comme poudre en l'air vainement consumée ? Que te sçauroient donner les Muses qui n'ont rien? Sinon au-tour du chef je ne sçay quel lien De myrthe, de Ihyerre, ou d'une amorce vaine T'allecher tout un jour au bord d'une fontaine, Ou dedans un vieil Antre, à fin d'y reposer Ton cerveau mal-rassis, et béant composer Des vers qui te feront, comme pleins de manie, Appeller un bon fol en toute compagnie?
Laisse ce froid mestier, qui jamais en avant N'a poussé l'artizan, tant fust-il bien sçavant : Mais avec sa fureur qu'il appelle divine, Meurt tousjours accueilly d'une palle famine : Homère que tu tiens si souvent en tes mains,
Qu'en ton cerveau mal-sain comme un Dieu tu te peins N'eut jamais un liard : sa Troyenne vielle, Et sa Muse qu'on dit qui eut la voix si belle, Ne le sceurent nourrir, et falloit que sa fain D'huis en huis mendiast le misérable pain.
Laisse-moy pauvre sot, ceste science folle : Hante-moy les Palais, caresse-moy Bartolle, Et d'une voix dorée au milieu d'un parquet Aux despens d'un pauvre homme exerce ton caquet, Et fumeux et sueux d'une bouche tonnante Devant un Président mets-moy ta langue en vente : On peut par ce moyen aux richesses monter, Et se faire du peuple en tous lieux bonneter :
Ou bien embrasse-moy l'argenteuse science Dont le sage Hippocras eut tant d'expérience, Grand honneur de son isle : encor que son mestier Soit venu d'Apollon, il s'est fait héritier Des biens et des honneurs, et à la Poésie Sa sœur n'a rien laissé qu'une lyre moisie.
Ne sois donq paresseux d'apprendre ce que peut La Nature en noz corps, tout cela qu'elle veut, Tout cela qu'elle fuit : par si gentille adresse En secourant autruy on gaigne la richesse :
Ou bien si le désir généreux et hardy En t'eschauffant le sang, ne rend acoùardy Ton cœur à mespriser les périls de la terre, Pren les armes au poing, et va suivre la guerre, Et d'une belle playe en l'estomac ouvert Meurs dessus un rempart de poudre tout couvert : Par si noble moyen souvent on devient riche, Car envers les soldats un bon Prince n'est chiche.
Ainsi en me tansant mon père me disoit, Ou fust quand le Soleil hors de l'eau conduisoit Ses coursiers gallopans par la pénible trette, Ou fust quand vers le soir il plongeoit sa charrette, Fust la nuict, quand la Lune avec ses noirs chevaux Creuse et pleine reprend l'erré de ses travaux.
» O qu'il est mal-aisé de forcer la nature ! » Tousjours quelque Génie, ou l'influence dure » D'un Astre nous invite à suivre maugré tous » Le destin qu'en naissant il versa desur nous.
Pour menace ou prière, ou courtoise requeste Que mon père me fist, il ne sceut de ma teste Oster la Poésie, et plus il me tansoit, Plus à faire des vers la fureur me poussoit.
Je n'avois pas douze ans qu'au profond des vallées, Dans les hautes forests des hommes recullées, Dans les Antres secrets de frayeur tout-couvers, Sans avoir soin de rien je composois des vers : Echo me respondoit, et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oreades, Aigypans qui portoient des cornes sur le front, Et qui ballant sautoient comme les chèvres font, Et les Nymphes suivans les fantastiques Fées, Autour de moy dansoient à cottes agrafées.
Je fu premièrement curieux du Latin :
Mais voyant par effect que mon cruel destin Ne m'avoit dextrement pour le Latin fait naistre, Je me fey tout François, aimant certes mieux estre En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier, Que d'estre sans honneur à Rome le dernier.
Donc suivant ma nature aux Muses inclinée,
Sans forcer autre-part ma propre destinée,
J'enrichy notre France, et pris en gré d'avoir
En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir.
Toy l'Escot, dont le nom jusques aux Astres vole} As pareil naturel : car estant à l'escole, On ne peut le destin de ton esprit forcer Que tousjours avec l'encre on ne te vist tracer Quelque belle peinture, et ja fait Géomètre, Angles, lignes et poincts sur une carte mettre. Puis estant parvenu au terme de vingt ans, Tes esprits courageux ne furent pas contans Sans doctement conjoindre avecques la Peinture L'art de Mathématique et de l'Architecture, Où tu es tellement avec honneur monté Que le siècle ancien est par toy surmonté.
Car bien que tu sois noble et de mœurs et de race, Bien que dés le berceau l'abondance te face, Sans en chercher ailleurs, riche en bien temporel, Toutesfois si as-tu suivy ton naturel : Et tes premiers Regens n'ont jamais peu distraire Ton cœur de ton instinct pour suivre le contraire. On a beau d'une perche appuyer les grands bras D'un arbre qui se plie, il tend tousjours en bas : La nature ne veut en rien estre forcée, Mais suivre le destin duquel elle est poussée.
Jadis le roy François des Lettres amateur, De ton divin esprit premier admirateur, T'aima par-dessus tous : ce ne fut en son âge Peu d'honneur d'être aimé d'un si grand personnage, Qui soudain cognoissoit le vice et la vertu, Quelque desguisement dont l'homme fust vestu.
Henry qui après luy tint le Sceptre de France, Ayant de ta valeur parfaite cognoissance, Honora ton sçavoir, si bien que ce grand Roy Ne vouloit escouter un autre homme que toy, Soit disnant et soupant, et te donna la charge De son Louvre enrichy d'édifice plus large, Ouvrage somptueux, à fin d'estre montré Un Roy tres-magnifique en t'ayant rencontré.
Il me souvient un jour que ce Prince à la table Parlant de ta vertu comme chose admirable, Disoit que tu avois de toy-mesmes appris, Et que sur tous aussi tu emportois le pris, Comme a fait mon Ronsard, qui à la Poésie Maugré tous ses parens a mis sa fantaisie.
Et pour cela tu fis engraver sur le haut Du Louvre une Déesse, à qui jamais ne faut Le vent à joué enflée au creux d'une trompeté, Et la monstras au Rov, disant qu'elle estoit faite Exprès pour figurer la force de mes vers, Oui comme vent portoient son nom par l'Univers.
Or ce bon Prince est mort, et pour faire cognoistre Que nous avons servy tous deux un si grand maistre, Toy bien haut-eslevé, moy médiocrement, Je te donne ce livre, à fin qu'entièrement Tu t'asseures combien j'aime, j'honore, et prise Ta vertu que le Ciel sur toutes favorise.