A JEHAN DE LA PERUSE
Encore Dieu, dit Arate, n'a pas Aux journaliers qui vivent icy bas
Tout à la fois les choses révélées :
Encor beaucoup en cache de celées, Et toutefois ce qu'il tient décelé, Par sa bonté nous sera révélé Quand il voudra : car sa bénigne grâce Des journaliers favorise la race.
En ce-pendant par soins, et par labeurs, Et par travaux, il aiguise noz cœurs Diversement, de peur que nostre vie Ne s'accagnarde en paresse engourdie.
De sa faveur en France resveilla Mon jeune esprit, qui premier travailla De marier les Odes à la lyre, Et de sçavoir sus ses cordes eslire Quelle chanson y peut bien accorder, Et quel fredon ne s'y peut en-corder.
Non sans labeur j'entrepris si grand chose : Mais le destin qui tout en tout dispose, M'y avoit tant, ains que naistre, adonné, Qu'en peu de jours je me vy façonné, Par deux chemins suivant la vieille trace Des premiers pas de Pindare et d'Horace.
Presque d'un temps le mesme esprit divin Dessommeilla du Bellay l'Angevin, Qui doucement sur la lyre d'yvoire, Eterniza de noz Princes la gloire :
Puis amoureux, d'un pouce tremblotant Poussa le luth, à voix douce chantant Les passions que sa gentille dame Luy engravoit au plus profond de l'ame. Long temps davant d'un ton plus haut que luy
Tyard chanta son amoureux ennuy, Qui jusqu'à l'oz consumait sa moûelle Pour les beaux yeux d'une dame cruelle.
Comme ces deux de mesme flèche attaint, Quittant ma lyre, helas ! je fu contraint Dessus le luth autres chansons apprendre, Pensant fléchir l'orgueil de ma Cassandre : Mais pour-neant : car mes chansons n'ont peu Ny l'enflamer, ny englacer mon feu.
Apres Baïf d'une flèche plus douce Espoint au cœur, mignarda de son pouce Des jouyssans les baisers savoureux, Et de la nuict les combats amoureux, Et les plaisirs dont une douce Amante Entre ses bras son Damoiseau contante.
Puis des-Autels au contraire touché D'un beau trait d'œil autrement descoché, Chanta les maux qu'un patient endure Dans les prisons d'une Maistresse dure.
Apres Amour la France abandonna, Et lors Jodelle heureusement sonna D'une voix humble, et d'une voix hardie La Comédie, avec la Tragédie, Et d'un ton double, ore bas, ore haut, Remplist premier le François eschaufaut.
Tu vins après encothurné Peruse, Espoinçonné de la Tragique Muse, Muse vrayment qui t'a donné pouvoir D'enfler tes vers, et grave concevoir Les tristes cris des misérables Princes A l'impourveu chassez de leurs provinces,
Et d'irriter de changemens soudains Le roi Creon, et les frères Thébains, Ha cruauté! et de faire homicide De ses enfants la sorcière Colchide.
Peut estre après que Dieu nous donnera Quelque hardy, qui brave sonnera De longue haleine un Poëme héroïque :
Quelque autre après la chanson Bucolique, L'un la Satyre, et l'autre plus gaillard Nous salera l'Epigramme raillard :
Car il nous aime, et si aime la France, Et tirera nostre langue d'enfance :
Je dy, pourveu que sa race, les Rois Vueillent de grâce œillader quelquefois Leurs pauvres Sœurs, les filles que Mémoire Luy enfanta pour célébrer sa gloire :
Car pour-neant le Poëte sacré Chante ses vers, s'ils ne viennent à gré Aux Rois sceptrez, en qui gist la tutelle Des doctes Sœurs, et toute leur séquelle.
Pource, à bon droit noz sages devanceurs Logeoient Hercule au temple des neuf Sœurs, Pour demonstrer que leur puissance est morte, Si quelque Héros ne leur tient la main forte, Et que les vers demeurent desprisez, Si d'un grand Roy ne sont favorisez.
Aussi le Roy, quelque chose qu'il face, Meurt sans honneur, s'il n'acheté la grâce Par maints presens d'un Poëte sçavant Qui du tombeau le déterre vivant, Et fait tousjours d'une plume animée Voler par tout sa vive renommée.