‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 53 sur 66 · LES PASTEURS · texte numérisé non relu

LES PASTEURS

Bellot, Perrot, Bellin.

De fortune Bellot et Perrot dessous l'ombre D'un vieil chesne touffu avoient serré par nombre, L'un à part ses brebis, et l'autre ses chevreaux, Et tous deux sur la lèvre avoient les chalumeaux : L'un et l'autre tenoit son eschine appuyée Sur l'escorce d'un chesne, et la jambe pliée En croix sur la houlette, et leur mastin estoit Couché près de leurs pieds, qui les loups aguettoit.

Ce-pendant que Bellot chantoit sa Dianette Et que Perrot faisoit apprendre à sa Musette Le sainct nom de Chariot, et d'Annot, que les bois, Les fleuves et les monts ont ouy tant de fois

ECLOGUES 217

Redire à son flageol, que ces Dieux le cognoissent Mieux que les gras troupeaux le Thim dont ils se paissent Voicy venir Bellin, qui seul avoit erré Tout un jour à chercher son bélier adiré, Qu'à peine il ramenoit, ayant lié sa corne A un lasset coulant d'un tortis de viorne.

Or ce Bellin estoit de chanter bon ouvrier, D'habits et de façon resembloit un chévrier, Il avoit en la main une houlette dure : Sa Musette pendoit au long de sa ceinture, De moelle de jonc il portoit un chapeau, En lieu d'un paletoc se vestoit d'une peau D'un chevreau marqueté de couleur noire et blanche, Qu'une boucle d'airain luy serroit sur la hanche, D'un chévreul avorté un baudrier il avoit : Son mastin à gros poil pas à pas le suivoit, Qui abayoit son ombre, et mordoit à la fesse Le bélier qui traîner par la corne se laisse.

Si tost que je le vy, si tost je le cognu, Et luy criay de loin : Tu sois le bien-venu, Couche toy près de nous, ou si le mol ombrage Du chesne te desplaist, voy cest Antre sauvage, Au fond de ce vallon nous irons si tu veux, Et là tu chanteras le tiers avec nous deux.

Au bout de l'Antre sonne une vive fonteine, Ses bords sont pleins de mousse et le fond d'une arène Que l'onde en sautellant fait jallir çà et là, Et dit-on qu'autrefois la fontaine parla.

Une vigne sauvage est rampant sur la porte, Qui en se recourbant sur le ventre se porte D'une longue traînée, et du haut jusqu'à bas

2l8 RONSARD

Peu chargez de raisins laisse pendre ses bras.

Les sièges sont de tuf, et autour de la pierre Comme un passement verd court un sep de lhyerre.

L'Antre n'est guiere loin, tu le verras d'ici Si tu veux t'ergotter, ou te tenir ainsi Debout comme je suis, ou grimper à ce saule, Ou bien d'un sault léger monter sur mon espaule.

Mais ne bougeon d'icy, cest ombrage est bien frais, Et bien frais est le vent qui vient de ces forés : Bien doux est ce ruisseau, bien douces ces Bergères Qui desgoisent leur chant auprès de ces fougères : Ton bélier les oit bien, qui ne fait qu'escouter, Et depuis leur chanson n'a pas daigné brouter.

Bellin

Ne bougeon, mon Perrot, l'ombre du chesne est bonne: Icy parmy les prez la belle herbe fleuronne, Icy les papillons peints de mille couleurs, Et les mousches à miel s'assisent sur les fleurs: Icy sur les ormeaux se plaint la tourterelle, Icy le colombeau baise la colombelle, Philomele se deult, et d'un gentil babil Progné d'une autre part lamente son Ityl.

De vous deux une Eclogue à l'envy soit jouée : Perrot, les Loups m'ont veu, ma voix est enrouée, Je ne sçaurois chanter, et quand je le voudrois (Je jure par ton bouc) encor je ne pourrois : Car on m'a desrobé à ceste matinée L'anche de mon bourdon que tu m'avois donnée. J'ay bien veu le larron qui s'enfuyoït de moy,

ECLOGUES 219

Et tant plus à Thenot je le monstrois au doy, Plus il gaignoit le bois et se cachoit derrière (Afin qu'on ne le vist) d'une espesse ronciere.

Perrot

Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on voit force larrons Entre les Pastoureaux: par tous les environs De ces prochains taillis on ne voit autre chose : C'est pourquoy mon mastin toute nuict ne repose, Et ne fait qu'abayer. Bellot encores hier, Comme il dormoit seulet sous l'ombre d'un coudrier, Perdit sa chalemie, et son pipeau d'avaine, Qui valoient bien d'achat quatre toisons de laine.

Depuis je vy Thoumin, qui dans le carrefour Où tu vois cest ormeau, enfloit tout à l'entour Les veines de son col, pour vouloir contrefaire Bellot : mais le pipeau ne le vouloit pas faire, Ains d'un son misérable irritoit par les champs Les Geais et les Pivers à respondre à ses chants.

Et moy, j'ay bien perdu ma Loure toute entière, Que Pernet desroba dedans ma panetière.

Je haslay mon mastin après le larronneau, Qui si près le suivit, qu'il le prist au manteau : Il se sauva pourtant, et de la Loure mienne Tousjours sonne depuis, et jure qu'elle est sienne : Janot sçait bien que non : car il me la bailla, Et de nuict et de jour curieux travailla Pour m'en faire jouer, contrefaisant la Muse Qui chanta les Bergers es bois de Syracuse.

Ne laisse pour cela, mon Bellot, de chanter :

Les bois ne sont pas sourds, ils pourront t'escouter. Echon nous respondra, et nous ferons egalles Noz rustiques chansons à la voix des Cygalles. Chanton l'un après l'autre, et en ceste façon Que Phœbus aime tant, dison une chanson.

Bellot

Mes vers au nom de Pan il faut commencer, Muses Pan est Dieu des Pasteurs, il a de moy soucy, Il daigne bien danser dessous mes cornemuses. Il a soin de la France et de mes vers aussi.

Perrot

Au sainct nom de Paies il faut que je commence: Paies ainsi que Pan aime les Pastoureaux, Au bruit de mon flageol bien souvent elle danse, Elle a soin de mes vers, et de tous mes troupeaux.

Bellot

Diane, qui les Cerfs va suivant à la trace, A qui tout le beau front en Croissant apparoist, Ne cognoist pas si bien en courant à la chasse Les meutes de ses chiens, comme elle me cognoist.

Perrot

Phœbus le chevelu, Dieu qui préside à Chynte, M'aime plus que son Luth : je fais sa volonté, Tousjours ses dons je porte, au sein son Hyacinthe, Son Laurier sur le front, sa trousse à mon costé.

ECLOGUES 221

Bellot

Deux petits ramereaux je porte à mon Olive, Dénichez d'un grand orme à gravir mal-aisé, Afin de la baiser, s'elle veut que je vive : Autrement je mourray, si je n'estois baisé.

Perrot

Je portay l'autre jour deux tourtres à Cassandre, Et mon présent et moy beaucoup elle prisa : De sa blanchette main l'oreille me vint prendre, Et plus de mille fois doucement me baisa.

Bellot

Il ne faut comparer ma Bergère à la tienne, Non plus qu'une fleur vive à des boutons faniz : La tienne est toute brune, et tu sçais que la mienne (Tu la vis l'autre jour) est plus blanche que Hz.

Perrot

La couleur blanche tombe, et la couleur brunette Est tousjours en saison, et ne se flestrit pas : On cueult du Baciet la fleur toute noirette, Le Liz qui est tout blanc, bien souvent tombe à bas.

Bellot

Je ne veux plus aller où ma Nymphe séjourne, J'y perds tousjours mon cœur esgaré qui la suit, Comme un bouc adiré qui le soir ne retourne A l'estable, et d'amour s'esgare toute nuit.

Perrot

Je n'ose voir la mienne, elle m'a fait malade Plus de trois jours entiers en extrême langueur : Je ne sçay quels amours sortoient de son œillade, Oui de cent mille traits me percèrent le cœur.

Bellot

Mon mastin, garde bien de mordre ma mignonne Si elle vient me voir, ains baise luy les pieds : Mais abaye de loin, si de quelque personne Au milieu de noz jeux nous estions espiez.

Perrot

J'aime bien mon mastin, par luy je vy m'amie L'autre jour que le chaut me faisoit sommeiller : Elle jettoit des fleurs sur ma bouche endormie, Mon mastin abayoit à fin de m'esveiller.

Bellot

Que tousjours Avanson maugré l'âge fleurisse : Car il aime les vers, et tous ceux qui les font. Je pais à son honneur une belle Génisse Oui de blanche couleur porte une estoille au front.

Perrot

Mon Du-thier dans le Ciel puisse prendre sa place. Car il m'aime, et tous ceux qui vont bien escrivant: Je lui pais un Toreau qui les Pasteurs menace De la corne, et du pied pousse l'arène au vent.

ECLOGUES 223

Bellot

Quiconque aime Avanson, par ses champs toutes choses Luy puissent à souhait venir de toutes pars : Quelque part qu'il ira, les œillets et les roses, Et fust-ce au jour d'hyver, luy naissent sous les pas.

Perrot

Quiconque aime Du-thier, qu'il fléchisse les marbres, Qu'en parlant le doux miel luy coule de la vois, La Regelice soit racine de ses arbres, De succre ses rochers, de canelle ses bois.

Bellot

S'il est vray que je chante aussi bien, qu'es montaignes Chantent au mois de May les doux Rossignolets, Nymphes je vous suppli', paissez par ces campaignes D'herbettes et de fleurs mes petits aignelets.

Perrot

S'il est vray que je chante aussi bien que Tityre, Et que du premier rang tousjours vous m'avez mis, Nymphes je vous suppli', que mon troupeau n'empire, Paissez-le de bonne herbe, et lui enflez le Pis.

Bellot

De laict puissent couler les ondes de mon Loire, Ses bords soient pour jamais d'hyacinthes semez, Et de ces belles fleurs qui gardent la mémoire, Et le beau nom des Rois en elles transformez.

Perrot

Mon Loir coule de miel, son arène soit pleine De perles et rubis, et sa rive d'esmail, Ses coustaux de raisins, et de froment sa plaine, De manne ses forests, et ses prez de bestail.

Bellot

Mais d'où vient que mon bouc, qui sautoit si alaigre, Oui gaillard dans ces prez cossoit contre mes bœufs, Depuis qu'il vit ta chèvre, est devenu si maigre ? Je ne sçay qu'il auroit, s'il n'estoit amoureux.

Perrot

La chèvre que tu dis, sur une pierre dure Avorta l'autre jour, depuis elle ne paist Ny saule ne fouteau, c'est un mauvais augure : Bellot, si tu le sçais, dy le moy s'il te plaist.

Bellot

Je cognois des Pasteurs, qui noz bœufs ensorcellent De regards enchantez : puissent ils arriver] Avecques leur troupeau, quand les fleurs renouvellent, Au Printemps en Afrique, en la Thrace l'Hyver.

Perrot

De ce taillis prochain deux vieilles sont sorties, Oui m'ont ensorcelle mon pauvre toreau blanc: Puissent elles dormir au milieu des orties, Apres avoir gratté leurs corps jusques au sang.

ECLOGUES 225

Bellot

Si j'avois mon Olive, et les barbes des lèvres De mes boucs estoient d'or, et si tant d'or j'avois Que de poil se hérisse en la peau de mes chèvres, Je ne voudrois pas estre un Faune de ces bois.

Perrot

Si mes brebis portoient une toison dorée, Si j'avois ma Cassandre, et mes béliers cornus Avoient les ergots d'or, au cœur de ceste prée Je bastirois un Temple à la belle Venus.

Bellot

Ja la chaleur se passe, et le Soleil s'abaisse, Les vents sont abaissez, les bois dorment sans bruit Mais la flame d'amour qui jamais ne me laisse, Plus s'allume en mon cœur, plus s'approche la nuict.

Perrot

La nuict nourrit le mien que je ne puis esteindre, Avaller toute l'eau de la mer me faudroit : Mais pour boire la mer, il ne seroit pas moindre : Plus je l'arrouserois, et plus il reviendroit.

Bellot

Desur deux chesneteaux hier à toute force Avanson je gravay avecques un poinçon : Les deux chesnes croistront, et la nouvelle escorce Portera jusqu'au Ciel le nom de d'Avanson.

Perrot

A la Déesse Echon qui par les bois resonne, J'apprens le nom Du-thier si souvent et si bien, Que parmy les forests ceste Nymphe ne sonne Ny entre les rochers, autre nom que le sien.

Bellot

Hou mastin ! va chasser mon bouc que je voy pendre Sur le haut de ce roc, il pourroit trébucher : Fay-le icy venir paistre où l'herbe est la plus tendre. Si je prens ma houlette ! il se fait bien chercher.

Perrot

Près des mères paissez, paissez parmy l'herbette Petit troupeau d'aigneaux, pour la crainte des loups : Tousjours devers le soir la beste vous aguette : Ne vous eslongnez pas, elle courra sur vous.

Bellot

Dy moy quelle herbe fait les hommes invisibles Mise desur la langue, à fin de l'esprouver, De qui Janne faisoit des choses impossibles : Tu me seras un Dieu, si tu la peux trouver.

Perrot

Mais devine toy-mesme, et tu seras Prophète Le plus grand des Pasteurs, de quelle herbe est changé Le cœur d'une pucelle, et de cruelle est faite Plus douce à son amy, quand elle en a mangé ?

ECLOGUES 227

Bellin

Il ne faut point entrer en si longue dispute Mon Bellot mon amy, pren de moy cette Flûte : Fredel, ce bon ouvrier, de Buis la façonna, Et par quatre pertuis le vent il luy donna. Toy, Perrot, prens aussi ceste belle Chevrette : Son ventre est fait de Cerf, son anche de Coudrette, Son bourdon de Prunier : jamais ne perd le vent : Car elle est bien cirée et derrière et devant.

Perrot prit la Chevrette, et seul par les valées Et les bords plus secrets des rives reculées Alloit sonnant Du-thier : Du-thier sonnoit sa vois, Et Du-thier respondoient les Antres et les bois. Il le sonnoit au soir quand le Soleil se couche, Le sonnoit au matin quand il sort de sa couche, Le sonnoit à midy alors que les troupeaux Remaschent leur viande à l'ombre des ormeaux : Car il aimoit Du-thier, autant que les Avettes Aiment au mois d'Avril les odeurs des fleurettes, Les brebis la rosée : et dés ceste heure là Perrot laissa les bois, et aux Roys s'en-alla.

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