‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 52 sur 66 · ELEGIE XXVII · texte numérisé non relu

ELEGIE XXVII

Trousily, tous les arts appris en la jeunesse Servent à l'artizan jusques à la vieillesse, Et jamais le mestier en qui l'homme est expert, Abandonnant l'ouvrier, par l'âge ne se pert.

Bien que le Philosophe ayt la teste chenue, Son esprit toutefois se pousse outre la nuë : Plus le corps est pesant, l'esprit ardent et chaut, Plus force la matière, et s'en-vole là haut.

L'Orateur qui le peuple attire par l'oreille, Celuy qui disputant la vérité resveille, Et le vieil Médecin plus grisonne en avant, Plus il a de pratique, et plus devient sçavant.

Mais ce bon-heur n'est propre à nostre Poésie, Oui ne se voit jamais d'une fureur saisie Qu'au temps de la jeunesse, et n'a point de vigueur Si le sang jeune et chaut n'escume dans le cœur : Sang qui en bouillonnant agite la pensée

Par diverses fureurs brusquement eslancée,

Et pousse nostre esprit ore bas ore haut,

Selon que nostre sang est généreux et chaut

Qui s'enfle dans noz cœurs, nous trouvant d'avanture

Au mestier d'Apollon préparez de nature.

Comme on voit en Septembre aux tonneaux Angevins Bouillir en escumant la jeunesse des vins, Oui chaude en son berceau à toute force gronde, Et voudroit tout d'un coup sortir hors de sa bonde, Ardente, impatiente, et n'a point de repos De s'enfler, d'escumer, de jallir à gros flots, Tant que le froid Hyver luy ait donté sa force, Rembarrant sa puissance es prisons d'une escorce : Ainsi la Poésie en la jeune saison Bouillonne dans noz cœurs, qui n'a soin de raison, Serve de l'appétit, et brusquement anime D'un Poëte gaillard la fureur magnanime : Il devient amoureux, il suit les grands Seigneurs, Il aime les faveurs, il cherche les honneurs, Et plein de passions, en l'esprit ne repose Que de nuict et de jour ardant il ne compose : Soupçonneux, furieux, superbe et desdaigneux, Et de luy seulement curieux et songneux, Se feignant quelque Dieu : tant la rage félonne De son jeune désir son courage aiguillonne. Mais quand trente cinq ans ou quarante ont perdu Le sang chaut qui estoit es veines respandu, Et que les cheveux blancs de peu à peu s'avancent, Et que noz genoux froids à tremblotter commencent, Et que le front se ride en diverses façons :

Lors la Muse s'enfuit et noz belles chansons,

Pégase se tarist, et n'y a plus de trasse Qui nous puisse conduire au sommet de Parnasse : Noz Lauriers sont séchez, et le train de noz vers Se présente à noz yeux boiteux et de travers : Tousjours quelque mal-heur en marchant les retarde, Et comme par despit la Muse les regarde : Car l'ame leur default, la force et la grandeur Que produisoit le sang en sa première ardeur.

Et pource si quelqu'un désire estre Poëte, Il faut que sans vieillir estre jeune il souhéte, Gaillard, brusque, amoureux : car depuis que le temps Aura dessus sa teste amassé quarante ans, Ainsi qu'un Rossignol tiendra la bouche close, Oui près de ses petits sans chanter se repose.

Au Rossignol muet tout semblable je suis, Qui maintenant un vers desgoiser je ne puis, Et falloit que des Rois la courtoise largesse (Alors que tout mon sang bouillonnoit de jeunesse) Par un riche bien-faict invitast mes escrits Sans me laisser vieillir sans honneur et sans pris : Mais Dieu ne l'a voulu, ne la dure Fortune Qui les poltrons esleve, et les bons importune.

Entre tous les François j'ay seul le plus escrit, Et la Muse jamais en un cœur ne se prit Si ardant que le mien, pour célébrer les gestes De noz Rois, que j'ay mis au nombre des Célestes : Par mon noble travail ils sont devenus Dieux, J'ay remply de leurs noms les terres et les cieux : Et si de mes labeurs qui honorent la France, Je ne remporte rien qu'un rien pour recompense.

ELEGIES 2l3

Quiconque aura premier la main embesongnée A te couper, forest, d'une dure congnée, Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston, Et sente en l'estomac la faim d'Erisichthon, Qui coupa de Cerés le Chesne vénérable, Et qui gourmand de tout, de tout insatiable, Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea, Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea : Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre, Et se dévore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests, Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau, Porté d'impatience et de fureur diverse, Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bûcheron (arreste un peu le bras) Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas, Ne vois-tu pas le sang lequel dégoûte à force Des Nymphes qui vivoyent dessous la rude escorce ? Sacrilège meurdrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers, Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls légers Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux Pasteur sus un troncq adossé, Enflant son flageolet à quatre trous perse, Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette; Tout deviendra muet, Echo sera sans vois : Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois1 Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue : Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouet de Zephyre, Où premier j'accorday les langues de ma lyre, Où premier j'entendi les flèches resonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur estonner : Où premier admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope, Quand sa main sur le front cent roses me jetta, Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées, De tableaux et de fleurs autrefois honorées, Maintenant le desdain des passans altérez, Qui bruslez en Esté des rayons etherez, Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,

ELEGIES 2iD

Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers, De massacrer ainsi nos pères nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie ! O Dieux, que véritable est la Philosophie, Qui dit que toute chose à la fin périra, Et qu'en changeant de forme une autre vestira : De Tempe la vallée un jour sera montagne, Et la cyme d'Athos une large campagne, Neptune quelquefois de blé sera couvert. La matière demeure, et la forme se perd.

LES ECLOGUES

ECLOGUE IIII

ou

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