HYMNE DE L'AUTOMNE, A CLAUDE DE L'AUBESPINE
Le jour que je fu né, le Daimon qui préside Aux Muses, me servit en ce monde de guide, M'anima d'un esprit subtil et vigoureux, Et me fist de science et d'honneur amoureux.
En lieu des grands trésors et de richesses vaines. Qui aveuglent les yeux des personnes humaines, Me donna pour partage une fureur d'esprit, Et l'art de bien coucher ma verve par escrit
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie, M'inspirant dedans l'ame un don de Poésie, Que Dieu n'a concédé qu'à l'esprit agité Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l'homme en est touché, il devient un Prophète, Il prédit toute chose avant qu'elle soit faite, Il cognoist la nature, et les secrets des cieux, Et d'un esprit bouillant s'esleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres, Il enferme les vents, il charme les tonnerres : Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas Que Dieu les va donnant aux hommes d'icy bas, Quand ils ont de l'humain les âmes séparées, Et qu'à telle fureur elles sont préparées Par oraison, par jeusne, et pénitence aussi, Dont aujourd'huv le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mystères S'ils ne sont vertueux, dévots et solitaires, Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont La malice en la main, et l'impudence au front, Brûlez d'ambition, et tourmentez d'envie, Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n'avois pas quinze ans que les monts et les bois Et les eaux me plaisoient plus que la Court des Rois, Et les noires forests en fueillages voûtées, Et du bec des oiseaux les roches picotées : Une valée, un antre en horreur obscurcy, Un désert effroyable estoit tout mon soucy :
Afin de voir au soir les Nymphes et les Fées Danser dessous la Lune en cotte par les prées, Fantastique d'esprit : et de voir les Sylvains Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains, Et porter sur le front des cornes en la sorte Qu'un petit agnelet de quatre mois les porte.
J'allois après la danse, et craintif je pressois Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois Que pour mettre mon pied en leur trace pouldreuse J'aurois incontinent l'ame plus généreuse : Ainsi que l'Ascrean qui gravement sonna
Quand l'une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma sainte entreprise : Car la gentille Euterpe ayant ma dextre prise, Pour m'oster le mortel, par neuf fois me lava De l'eau d'une fontaine où peu de monde va, Me charma par neuf fois, puis d'une bouche enflée (Ayant dessus mon chef son haleine souflée) Me hérissa le poil de crainte et de fureur, Et me remplist le cœur d'ingénieuse erreur,
En me disant ainsi : puis que tu veux nous suivre, Heureux après la mort nous te ferons revivre Par longue renommée, et ton loz en-nobly Acablé du tombeau n'ira point en oubly.
Tu seras du vulgaire appelle frénétique, Insensé, furieux, farouche, fantastique, Maussade, mal-plaisant : car le peuple médit De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage Ronsard, les plus doctes Poètes, Les Sibylles, Devins, Augures et Prophètes, Huez, sitlez, moquez des peuples ont esté : Et toutesfois Ronsard ils disoient vérité.
N'espère d'amasser de grands biens en ce monde : Une forest, un pré, une montagne, une onde Sera ton héritage, et seras plus heureux Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux: Tu n'auras point de peur qu'un Roy de sa tempeste Te vienne en moins d'un jour escarbouiller la teste. Ou confisquer tes biens : mais tout paisible et cov Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy.
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre Disciple de Dorât, qui long temps fut mon maistre,
jM'apprist la Poésie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la vérité des choses
D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses :
J'appris en sa maison à immortaliser
Les hommes que je veux célébrer et priser,
Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne
Pour présent immortel l'Hymne de cette Autonne.
Or si tost que l'Autonne eut l'âge de pouvoir Gouster le plaisant mal qu'Amour fait recevoir, Et que ja ses tetins, messagers de jeunesse, Comme pommes s'enfloient d'une ronde allégresse : Elle n'avoit soucy d'amour ny du plaisir Qui vient le tendre cœur d'une fille saisir, Quand sur l'âge première elle se voit aimée, Et quand Amour la tient doucement allumée.
Ses plaisirs seulement n'estoient qu'à regarder Et baiser sa nourrice, et à la mignarder, Qu'à vestir proprement des robes découpées, Qu'à faire de l'enfant, qu'à faire des poupées, Et tousjours souspiroit quand on ne l'alaitoit, Et quand son nourricier au col ne la portoit. Ses actes toutesfois donnoient bien tesmoignage Qu'elle seroit un jour de tresmauvais courage : Car tousjours rechignoit, groumeloit, et tansoit, Et rien que tromperie en son cœur ne pensoit.
Un jour que sa nourrice estoit seule amusée A tourner au Soleil les plis de sa fusée, (Et qu'ores de la dent et qu'ores de la main Egaloit le filet pendu près de son sein, Pinçant des premiers doigts la filasse souillée
De la gluante humeur de sa lèvre mouillée :
Puis en pirouëtant, allongeant et virant,
Et en accourcissant, reserrant et tirant
Du fuzeau bien enflé les courses vagabondes,
Arrangeoit les filets et les mettoit par ondes :)
Elle vit que l'Autonne estoit seule à repos.
Adonque elle l'appelle, et luy dist tels propos :
Ma fille, dés le jour que tu fus enfantée, Par ta mère tu fus en mon antre apportée De nuit, à celle fin que ton corps fust nourry Et traité sans le sceu de son fascheux mary : Pour ce je te diray tes parens et ton estre.
Enfle toy le courage, et ne pense pas estre Fille d'un Laboureur qui de coultres tranchans Fend la terre et la semé et engrosse les champs, Et r'apporte au logis les deux mains empoulées :
Ny fille d'un Pasteur qui au fond des valées Fait paistre son troupeau par les pastis herbeux, Qui tient un harigot et fleute entre les bœufs : Tu es bien d'autre sang plus généreux issue, Et de parens plus grands et plus nobles conceuë.
N'as tu ouy parler souvent en devisant Au soir à mon mary en ses bras te baisant, D'une grande Déesse heureusement féconde, A qui le Ciel donna la charge de ce monde ? Par qui tout est nourry, par qui tout est produit, Par qui nous recueillons et la fleur et le fruit ? Oui est tout, qui fait tout, qui a toute puissance ?
De ses reins, mon enfant, tu as pris ta naissance, Et de ce grand flambeau que tu vois luire aux cieux. Oui sçait tout, qui oit tout, qui voit tout de ses yeux,
Père, aime, nourrissier de ceste grand' machine, Vive la soustenant par sa vertu divine.
De ces deux tu nasquis : et, pour mieux le sçavoir, Il est temps mon enfant que tu les ailles voir, Il est temps de laisser tes jeux et ta simplesse, » Martes, chevaux de bois : ce qui sied en jeunesse, » Ne sied quand on est grand, et chaque âge en venant » Apporte avecques soy ce qui est convenant.
Et pource il ne faut plus comme un poupelin pendre Au col de mon mary, mais bien te faut apprendre A danser, à baller, à friser tes cheveux, Les allonger en onde, ou les serrer en neuds, A dextrement mouvoir l'apast de ton œillade, A faire d'un souris tout un peuple malade, A savoir conseiller ta face à ton mirouër, A parler finement, et finement jouer, A sçavoir finement inventer mille excuses, A donner une baye, à trouver mille ruses, A pratiquer d'amour l'amertume et le doux, Et par telle finesse acquérir un espoux.
Or, si tost que l'Aurore à la vermeille bouche Aura du vieux Tithon abandonné la couche, Il faudra t'esveiller, afin d'aller trouver Non guère loin d'icy ton père à son lever.
Or pour mieux achever ta soudaine entreprise, Il faut prier un vent, afin qu'il te conduise : La caverne ou l'Auton demeure n'est pas loin, Pource va le prier qu'il en prenne le soin.
Ainsi dist la nourrice, et l'Autonne sur l'heure S'en-alla dedans l'antre où le monstre demeure : Elle trouva le vent tout pantois et lassé
D'avoir la mer d'Afrique et ses sablons passé, Et ja pour s'endormir avoit plié ses ailes Depuis le bas des flancs jusqu'au haut des aisselles: Tout ainsi qu'un faucon laisse fourcher en croix Les siennes sur le doz, quand il se perche au bois.
Ce vent humide et chaud gisoit à la renverse Estendu sur le doz d'une longue traverse Au beau millieu de l'antre (horrible chose à voir :) Meints fleuves du menton comme d'un entonnoir Luy couloient à ses pieds, et sa teste chenue Estoit de tous costez couverte d'une nue, Qui deçà qui delà sur le doz luy rendoit Des vapeurs, qu'en volant par le monde espandoit.
Son antre s'estuvoit d'une chaleur croupie, Moite, lasche, pesante, ocieuse, assoupie, Ainsi qu'on voit sortir de la gueule d'un four Une lente chaleur qui estuve le jour.
Là sur un peu de paille à terre estoit couchée Une lice aboyante, jusqu'aux oz desechée : Les voisins d'alentour (qui paistre la souloient) La vieille Maladie en son nom l'appelloient. Elle avoit un grand rang de tétasses tirées Longues comme boyaux, par le bout deschirées, Que d'un mufle affamé une engence de maux Lui sucçoient tout ainsi que petits animaux, Qu'elle (qui doucement sur sa race se veautre) De son col retourné lechoit l'un après l'autre, Pour leur former le corps en autant de façons Qu'on voit dedans la mer de sortes de poissons, De sablons sur la rade, et de fleurs au rivage, Quand le Printemps nouveau descouvre son visage.
HYMNES 23g
Là comme petits loups les caterres couvoit, Et là la fièvre quarte et tierce se trouvoit, Enflures, flux de sang, langueurs, hydropisies, La toux ronge-poumon, jaunisse, pleurésies, Lenteurs, pestes, charbons, tournoyement de cerveau, Et rongnes, dont l'ardeur fait allumer la peau.
Ceste vilaine et salle et monstrueuse osture, Bien qu'elle soit d'un part, n'est pas d'une nature, L'une croist en un jour, l'autre en demande trois, L'une en demande sept, et l'autre veut un mois, L'autre est vieille en une heure, et l'autre ne peut croistre.
Or si tost qu'ils sont grands, pour euxmesmes se paistre, La mère oste leur voix et leurs langues, afin D'aller sans dire mot loger chez le plus fin. __Adoncq' à l'impourveu les terres ils assaillent, Et les pauvres mortels tourmentent et travaillent : Lors peu sert l'oraison, la force et la valeur, Et l'art forcé du mal qui fait place au malheur. Si tost que cest Autonne eut traversé la porte De l'antre, elle parla au Vent en telle sorte :
O maistre de la mer, que la terre en ses bras Presse de tous costez, Vent qui viens de là bas Où l'autre Ourse incognuë aux hommes de ce monde, D'Astres plus grands et beaux que les nostres abonde :
O vent qui traversant par un air chaleureux, Et par la gent brûlée, attires vigoureux De grands esponges d'eau, dont largement tu baignes De ton gosier venteux les monts et les campaignes, Porte moy je te prie au Palais du Soleil : Et si par ton moyen je suis à son resveil, Je te jure en tes mains une ferme alliance,
Tu seras mon amy : et si quelque puissance Le Soleil me départ, tu l'auras comme moy, Et l'Autonne jamais ne se verra sans toy.
Ainsi dist cest hommace, et le vent qui la charge. L'emporta parmy l'air sur son espaule large.
C'estoit au mesme poinct que l'estoille du jour Avoit desja chassé les Astres d'alentour Des pastures du Ciel, et les contant par nombre, Toutes en un monceau les alloit mettre à l'ombre.
Ja la Lune argentée alloit voir son amy, Son bel Endymion sur le mont endormy : Et ja la belle Aurore au visage de roses, Les barrières du Ciel par tout avoit décloses : Et desja le Soleil son front avoit huilé De fard, à celle fin qu'il ne fust point halle, Et assis dans son char, desja tenoit la bride De ses coursiers tirez hors de l'estable vuide, Quant tout à l'impourveu l'Autonne arriva là.
Adoncques le Soleil rétif se recula Arrière de sa fille, et tournant son visage (De peur de ne la voir) fist un autre voyage.
Les grands monstres du Ciel lesquels virent muer Le Soleil de couleur, la cuiderent tuer, La poursuivant par tout de telle violance, Qu'elle s'alla cacher au creux de la Balance, Et sans le Scorpion qui afreux et hydeux De ses pieds allongez se mist au devant d'eux, Ils l'eussent fait mourir, bouillonnans de colère De voir ainsi tourner le Soleil en arrière.
Apres avoir esté en crainte quelque temps, Elle alla visiter son frère le Printemps
Dans son Palais fleury, que la Nymphe Jeunesse
A basty de sa main, ouvrage de Déesse.
Ce Palais est assis au beau milieu d'un pré
De roses et de liz et d'oeillets diapré,
Qui ne craignent jamais l'horreur de la froidure :
Car en tout temps ce pré foisonne de verdure.
Les pins et les cyprez y voisinent les cieux, Et le cèdre embasmé d'un flair délicieux : Les rossignols logez dans les bois y jargonnent, Par les jardins carrez les fontaines resonnent, Qui arrousent le pied des pommeux orangers, Et des myrthes sacrez qui nous sont estrangers.
Volupté, gentillesse, amour, et gaillardise, Et Venus qui le cœur des grands Princes attise, Séjourne en ce Palais, et ses Cygnes mignons Volent tout à l'entour avecques ses Pigeons : Tout rit en ce verger : car tout ce qui ameine Tristesse et desplaisir, jamais ne s'y pourmeine.
A l'heure que l'Autonne au Palais arriva, Cherchant de tous costez son frère n'y trouva : Il estoit allé voir l'industrieux Zephire, Qui tendoit ses fillets, et tendus se retire Au beau milieu du ré, à fin d'enveloper Flore, quand il la peut en ses neuds attraper.
Ainsi qu'en noz jardins on voit embesongnée Dés la poincte du jour la ventreuse Arignée, Oui quinze ou vingt filets (comme pour fondement De son ré commencé) attache proprement, Puis tournant à l'entour d'une adresse subtile, Tantost haut tantost bas des jambes elle file, Et fait de l'un à l'autre un ouvrage gentil,
De travers, de biais, nouant tousjours le fil, Puis se plante au milieu de sa toile tendue Pour attraper le ver, ou la mousche attendue :
Ainsi faisoit Zephire : or l'Autonne qui vit Sans garde le Palais, à son frère ravit Ses bouquets et ses fleurs, et comme une larronne (Apres l'avoir pillé) s'en fist une couronne.
De là se fist porter au Palais de l'Esté, Que Cerés festoyoit en un autre costé.
Triptoleme faisoit (pour le doux bénéfice Du beau froment donné) à Cerés sacrifice, Où la blonde Déesse en appareil estoit Avecques son mary l'Esté qu'elle traitoit, Et tenoit en dansant au milieu de la feste, Du pavot en la main, des espics sur la teste.
Ce-pendant ceste garse entra dans le Chasteau : Dedans la basse-court elle vit meint râteau, Meinte fourche, meint van, meinte grosse javelle, Meinte gerbe, toison de la moisson nouvelle, Boisseaux, poches, bissacs, de grands monceaux de blé En l'aire çà et là l'un sur l'autre assemblé : Les uns battoient le grain dessus la terre dure. Les autres au grenier le portoient par mesure, Et sous les tourbillons les bourriers qui voloient Pour le jouet du vent, parmy l'air s'en-alloient.
Elle entra dans la salle, et au croc vit pendantes (Faites comme en tortis) de grands fiâmes ardantes Dont l'Esté s'afubloit pour mieux se bragarder, Quand son père venoit de près le regarder : Elle prist finement deux rayons de son frère Pour en parer son chef, puis alla voir sa mère.
Le Palais magnifique où Nature habitoit, Sur piliers Phrygiens eslevé se portoit : Les voûtes estoient d'or, d'or estoit la closture, Et d'argent affiné la haute couverture : Là cent portes estoient toutes faites d'aymant : En-contre les parois reluist meint diamant, Meint rubis, meint saphir, que le boiteux manœuvre A luymesme attachez, ingénieux chef-d'œuvre.
Là sont d'âge pareils cent jeunes jouvenceaux Beaux, vermeils, crespelus, aux mentons damoiseaux, Aux coudes retroussez, et cent Nymphes vermeilles Toutes d'âge, de face et de beautez pareilles, Qui ont l'un après l'autre, et en toute saison La charge et le soucy d'une telle maison. Ils portent en la main de grands cruches profondes : L'une verse à longs flots la semence des ondes, L'autre coule le plomb, l'autre espuise du sein Des antres de Pluton des rivières d'estain, L'autre les ruisseaux d'or, l'autre affine le cuivre, L'autre le vif argent qui veut tousjours se suivre, L'autre cherche le soufre, et l'autre est diligent De fouiller les conduits du fer et de l'argent.
Là sont dedans des pots sur des tables, encloses Avec leurs escriteaux les semences des choses, Que ces jeunes garçons gardent, à celle fin Que ce grand Univers ne prenne jamais fin, Les semans tous les ans d'un mutuel office, Afin qu'en vieillissant le Monde rajeunisse, Que l'air ait ses oiseaux, et la mer ses poissons, Et la terre ses fleurs de diverses façons.
Si tost que la Nature eut apperceu sa fille,
Fuy (dit-elle) d'icv, tu perdras ma famille, Fuy-t'en de ma maison : tu seras en tes ans La perte et le malheur de mes autres enfans : Tu perdras tout cela que la bonne froidure De l'Hyver germera : tout ce que la verdure Du Printemps produira, et tout ce qui croistra De meur et de parfait quand l'Esté paroistra : Tu feras escouler les cheveux des bocages, Chauves seront les bois, sans herbes les rivages, Par ta main, Phtinopore, et dessus les humains Maligne, respandras mille maux de tes mains.
L'Autonne en larmoyant s'en estoit en-allée, Quand elle ouyt un bruit au fond d'une valée, Et s'approchant de près, elle vit un grand Rov Que deux Tigres portoient en magnifique arroy : Ses yeux estincelloient tout ainsi que chandelles, Ses cheveux luy pendoient plus bas que les aisselles, Sa face était de vierge, et avoit sur le front Deux petits cornichons comme les chevreaux ont : Ses lèvres n'estoient point de barbe crespelées, Son corps était boufy, ses cuisses potelées, Jeunesse et Volupté lui servoient de voisins, Et tenoit en sa main deux grapes de raisins.
Devant ce Rov dansoient les folles Edonides : Les unes talonnoient des Panthères sans brides, Les autres respandoient leurs cheveux sur le dos, Les autres dans la main branloient des javelos Hérissez de lhyerre, et de fueilles de vigne : L'autre portant un van, sans cadance trépigne :
Silène est sur un asne, et comme trop donté De vin, laisse tomber sa teste d'un costé :
Les Satyres cornus, les Sylvains pieds-de-chévre Font un bruit d'instrumens : l'un qui enfle sa lèvre Fait sonner un hau-bois, et l'autre, tout au tour De la brigade fait resonner un tabour.
Si tôt que Bachus vit Autonne la pucelle, Venus lui fist descendre au cœur une estincelle Par les yeux envoyée, et tout soudainement Il devint amoureux, et si ne sceut comment.
Il sent dedans ses oz une peste qui erre De mouëlle en mouëlle, et luy fait telle guerre, Qu'avec un grand souspir gémissant est contraint De confesser qu'Amour l'a vivement attaint : Il est tousjours pendu aux beaux yeux de la belle, En ses cheveux se lie, et ne pense qu'en elle : Il perdoit sa couleur, et fust mort de souci Si pour la courtizer ne luy eust dit ainsi.
Je confesse qu'Amour de sa gentille flame Autrefois m'a brûlé pour une jeune Dame, Que le traistre Thesé laissa dessus le bord Seule entre les rochers, la proye de la mort : Mais comme j'ay pour toy, telle amoureuse playe Je n'eus oncques pour elle, et tant plus je m'essaye De l'oster, et tant plus je sens ceste poison Faire mon appétit maistre de la raison : Et pour-ce pren pitié de mon ame embrasée, Et vien dedans mon char pour ma tendre espousée, Vien enlasser mon col : ce n'est un petit heur Quand une femme acquiert un Dieu pour serviteur.
Helas je te suppli' par ceste belle bouche, Par ces yeux dont l'esclair jusqu'en l'ame me touche, Par ces cheveux crespez qui me pressent le cœur,
N'entretien d'un espoir longuement ma langueur : Reçoy moy pour mary, au reste prens en gage Mon cœur, comme pour dot, d'un si beau mariage : Car ton corps qui le mien brûle d'un si doux feu, Est digne de monter au lict d'un plus grand Dieu.
Si ne suis-je pourtant un demy-Dieu champestre : Je suis ce grand Bacchus des Satyres le maistre, Oui ay cent mille autels, qui ay cent mille noms : Tant craint et révéré par tant de nations.
Dontant dessous mon joug les Lynces animées, Triomphant j'ay conduit aux Indes mes armées : J'ay fait mourir Lycurgue et Penthé j'ay tué, Les mariniers Tyrrheins en Dauphins j'ay mué, Et en Chauve-souris tourné les Minaides Oui avoient mesprisé mes festes Thebaides : Jupiter est mon père, et quand je monte aux cieux, J'ay mon throsne eslevé entre les plus hauts Dieux.
Ainsi disoit Bachus, et tout soudain l'Autonne A ce Prince amoureux pour espouse se donne : Il la monte en son char en grande majesté, Et depuis l'un sans l'autre ils n'ont jamais esté, Tant peuvent en amour deux courages ensemble Quand une affection pareille les assemble, Non crainte des païens qui l'amitié destruit, Et devant que fleurir fait avorter le fruit.
Je te salue Autonne, et ton mary qui porte Le nom d'avoir passé par une double porte, Maistresse du vaisseau, que l'Abondance tient, Par qui en sa beauté Pomone se maintient : Chasse je te suppli' toute peste maline, Fièvres, reumes, langueurs du chef de l'Aubespine,
Conserve sa famille, et remplis à foison
De pommes et de fruits et de vins sa maison.
O bonne et grande part des saisons de l'année Autonne de tous biens richement couronnée, Des humains le grenier, le celier, la planté, Qui as part au Printemps, qui as part à l'Esté, Donne que l'Aubespine en sa vieillesse arrive Plein d'un esprit gaillard, plein d'une force vive, Et que jamais Fortune ennemie de ceux Qui se font excellens pour n'estre paresseux A bien servir les Rois, d'inconstance subite Ne se monstre vers luy fascheuse ny despite : Mais qu'il jouysse en paix des biens qu'il s'est acquis, Soit jeune en cheveux noirs, soit vieil en cheveux gris, Afin qu'en sa maison en repos il les use, Puis qu'il est si courtois aux enfans de la Muse.
Autonne c'est assez, je veux me souvenir De ton frère l'Hyver qui doit bien tost venir : Je m'en vois le chanter, car je l'estime digne (Ainsi que je t'ay fait) de luy donner un Hymne.