‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 56 sur 66 · A LOUIS DES MASURES · texte numérisé non relu

A LOUIS DES MASURES

Masures, on ne peut désormais inventer Un argument nouveau qui soit bon à chanter, Ou haut sur la trompette, ou bas dessus la lyre : Aux anciens la Muse a tout permis de dire, Si bien que plus ne reste à nous autres derniers

Que le vain desespoir d'ensuivre les premiers, Et sans plus de bien loin recognoistre leur trace Faite au chemin frayé qui conduit sur Parnasse : Lesquels jadis guidez de leur mère Vertu, Ont tellement du pied ce grand chemin batu, Qu'on ne voit aujourd'huy sur la docte poussière D'Helicon, que les pas d'Hésiode et d'Homère Imprimez vivement, et de mille autres Grecs Des vieux siècles passez qui beurent à longs traits Toute l'eau jusqu'au fond des filles de Mémoire, N'en laissans une goûte aux derniers pour en boire : Qui maintenant confus à-foule à-foule vont Chercher encor de l'eau dessus le double Mont : Mais ils montent en vain : car plus ils y séjournent, Et plus mourant de soif, au logis s'en retournent.

Moy donc qui de long temps par espreuve sçay bien Qu'au sommet de Parnasse on ne trouve plus rien Pour estancher la soif d'une gorge altérée, Je veux aller chercher quelque source sacrée D'un ruisseau non touché, qui murmurant s'enfuit Dedans un beau vergier, loin de gens et de bruit : Source, que le Soleil n'aura jamais cognue, Que les oiseaux du ciel de leur bouche cornue N'auront jamais souillée, et où les pastoureaux N'auront jamais conduit les pieds de leurs taureaux. Je boiray tout mon saoul de ceste onde pucelle. Et puis je chanteray quelque chanson nouvelle. Dont les accords seront, peut estre, si tresdous. Que les siècles voudront les redire après nous : Et suivant ce conseil, à nul des vieux antiques Larron, je ne dévray mes chansons poétiques :

Car il me plaist pour toy, de faire icy ramer Mes propres avirons dessus ma propre mer, Et de voler au ciel par une voye estrange, Te chantant de la Mort la non-dite louange.

C'est une grand Déesse, et qui mérite bien Mes vers, puisqu'elle fait aux hommes tant de bien. Quand elle ne feroit que nous oster des peines, Et hors de tant de maux dont noz vies sont pleines, Sans nous rejoindre à Dieu nostre souv'rain Seigneur Encore elle nous fait trop de bien et d'honneur, Et la devons nommer nostre mère amiable. Où est l'homme çà-bas, s'il n'est bien misérable. Et lourd d'entendement, qui ne veuille estre hors De l'humaine prison de ce terrestre corps ?

Ainsi qu'un prisonnier qui jour et nuict endure Les manicles aux mains, aux pieds la chesne dure, Se doit bien resjouyr à l'heure qu'il se voit Délivré de prison : Ainsi l'homme se doit Resjouyr grandement, quand la mort lui deslie Le lien qui serroit sa misérable vie, » Pour vivre en liberté : car on ne sçauroit voir » Rien çà-bas qui ne soit par naturel devoir » Esclave de labeur : non seulement nous hommes » Qui vrais enfans de peine et de misère sommes, Mais le Soleil, la Lune et les Astres des Cieux Font avecques travail leur tour laborieux : La mer avec travail deux fois le jour chemine : La terre, tout ainsi qu'une femme en gesine (Qui pleine de douleur met au jour ses enfans) Ses fruits avec travail nous produit tous les ans : Ainsi Dieu l'a voulu, à fin que seul il vive

Afranchy du labeur, qui la race chetive

Des humains va rongeant de soucis langoureux.

Pource l'homme est bien sot, ainçois bien mal heureux Oui a peur de mourir, et mesmement à l'heure Qu'il ne peut résister que soudain il ne meure. Se moqueroit-on pas de quelque combatant, Qui dans le camp entré s'iroit espouvantant Ayant sans coup ruer le cœur plus froid que glace, Voyant tant seulement de son haineux la face ? Puis qu'il faut au marchant sur la mer voyager, Est-ce pas le meilleur (sans hanter le danger) Retourner tout soudain, et revoir son rivage ? Puisqu'on est résolu d'accomplir un voyage, Est-ce pas le meilleur de bien tost mettre fin (Pour regaigner l'hostel) aux labeurs du chemin ? De ce chemin mondain qui est dur et pénible, Espineux, raboteux, et fascheux au possible, Maintenant large et long, et maintenant estroit, Où celuy de la Mort est un chemin tout droit, Si certain à tenir, que ceux qui ne voyent goûte, Sans forvoyer d'un pas n'en faillent point la route ?

Si les hommes pensoient à-par-eux quelquefois Qu'il nous faut tous mourir, et que mesmes les Rois Ne peuvent éviter de la Mort la puissance, Ils prendroient en leurs cœurs un peu de patience. Sommes nous plus divins qu'Achille ny qu'Ajax, Qu'Alexandre, ou César, qui ne se sceurent pas Défendre du trespas, bien qu'ils eussent en guerre Réduite sous leurs mains presque toute la terre ?

Beaucoup ne sachans point qu'ils sont enfans de Dieu Pleurent avant partir, et s'attristent au lieu

De chanter hautement le Pean de victoire, Et pensent que la Mort soit quelque beste noire Qui les viendra manger, et que dix mille vers Rongeront de leurs corps les oz tous descouvers, Et leur test, qui sera dans un lieu solitaire, L'effroyable ornement d'un ombreux cimetaire : Chetif, après la mort le corps ne sent plus rien : En vain tu es peureux, il ne sent mal ny bien Non plus qu'il faisoit lors que le germe à ton père N'avoit enflé de toy le ventre de ta mère.

Telephe ne sent plus la playe qu'il receut D'Achille, quand Bachus en tombant le deceut : Et des coups de Paris plus ne se sent Achille, Plus Hector ne sent rien, ny son frère Troïle. C'est le tout que l'esprit qui sent après la mort Selon que le bon œuvre, ou le vice le mord : C'est le tout que de l'ame, il faut avoir soin d'elle, D'autant que Dieu l'a faite à jamais immortelle : Il faut trembler de peur que par faicts vicieux Nous ne la bannissons de sa maison, des cieux, Pour endurer après un exil tres-moleste, Absente du regard de son Père céleste : Et ne faut de ce corps avoir si grand ennuy Oui n'est que son valet, et son mortel estuy, Brutal, impatient, de nature maline, Et qui tousjours répugne à la raison divine. Pource il nous faut garder de n'estre surmontez Des traistres hameçons des fausses voluptez Qui nous plaisent si peu qu'en moins d'un seul quart d'heure Rien, fors le repentir, d'elles ne nous demeure. Ne nous faisons donc pas de Circe les pourceaux,

De peur que les plaisirs et les délices faux

Ne nous gardent de voir d'Ithaque la fumée,

Du Ciel nostre demeure à l'ame accoustumée,

Où tous nous faut aller, non chargez du fardeau

D'orgueil, qui nous feroit périr nostre bateau

Ains que venir au port, mais chargez d'espérance,

Pauvreté, nudité, tourment et patience,

Comme estans vrais enfans et disciples de Christ,

Qui vivant nous bailla ce chemin par escrit,

Et marqua de son sang ceste voye tressainte,

Mourant tout le premier pour nous oster la crainte.

O que d'estre ja morts nous seroit un grand bien, Si nous considérions que nous ne sommes rien Qu'une terre animée, et qu'une vivante ombre, Le sujet de douleur, de misère et d'encombre : Voire et que nous passons en misérables maux Le reste (ô crevecœur !) de tous les animaux. Non pour autre raison Homère nous égale A la fueille d'Hyver qui des arbres dévale, Tant nous sommes chetifs et pauvres journaliers, Recevans, sans repos, maux sur maux à milliers, Comme faits d'une masse impuissante et debille.

Pource je m'esbahis des paroles d'Achille, Qui dit dans les Enfers, qu'il aimeroit trop mieux Estre un pauvre valet, et jouvr de noz Cieux, Que d'estre Roy des morts : certes il faut bien dire Que contre Agamemnon avoit perdu son ire, Et que de Briseis plus ne se souvenoit, Et que plus son Patrocle au cœur ne lui venoit, Qui tant et tant de fois luy donnèrent envie De mourir de despit, pendant qu'il fut en vie :

Ou bien s'il eust ouy l'un des Sages, qui dit « Que l'homme n'est sinon, durant le temps qu'il vit, » Qu'une mutation qui n'a constance aucune, » Qu'une proye du Temps, qu'un jouet de Fortune : Il n'eust voulu çà-haut renaistre par deux fois, Non pour estre valet, mais le plus grand des Rois.

Masures, on dira que toute chose humaine Se peut bien recouvrer, terres, rentes, domaine, Maisons, femmes, honneurs, mais que par nul effort On ne peut recouvrer l'ame quand elle sort, Et qu'il n'est rien si beau que de voir la lumière De ce commun Soleil, qui n'est seulement chère Aux hommes sains et forts, mais aux vieux chargez d'ans, Perclus, estropiats, catarreux, impotans.

Tu diras que tousjours tu vois ces Platoniques, Ces Philosophes pleins de propos magnifiques Dire bien de la Mort : mais quand ils sont ja vieux, Et que le flot mortel leur noue dans les yeux, Et que leur pied tremblant est desja sur la tombe, Que la parole grave et severe leur tombe, Et commencent en vain à gémir et pleurer, Et voudroient, s'ils pouvoient, leur trespas différer.

Tu me diras encor que tu trembles de crainte D'un batelier Charon, qui passe par contrainte Les âmes outre l'eau d'un torrent effroyant, Et que tu crains le Chien à trois voix aboyant, Et les eaux de Tantal', et le roc de Sisyphe, Et des cruelles Sœurs l'abominable griffe, Et tout cela qu'ont feint les Poëtes là bas Nous attendre aux Enfers après nostre trespas.

Quiconque dis cecy, pour-Dieu qu'il te souvienne

Que ton ame n'est pas Payenne, mais Chrestienne,

Et que nostre grand Maistre en la Croix estendu

Et mourant, de la Mort l'aiguillon a perdu,

Et d'elle maintenant n'a fait qu'un beau passage

A retourner au Ciel, pour nous donner courage

De porter nostre croix, fardeau léger et doux,

Et de mourir pour luy, comme il est mort pour nous,

Sans craindre, comme enfans, la nacelle infernale,

Le rocher d'Ixion, et les eaux de Tantale,

Et Charon, et le Chien Cerbère à trois abois,

Desquels le sang de Christ t'affranchit en la Croix,

Pourvu qu'en ton vivant tu lui vueilles complaire,

Faisant ses mandemens qui sont aisez à faire :

Car son joug est plaisant, gracieux et léger,

Oui le doz nous soulage en lieu de le charger,

» S'il y avoit au monde un estât de durée,

» Si quelque chose estoit en la terre assurée,

» Ce seroit un plaisir de vivre longuement:

» Mais puisqu'on n'y voit rien qui ordinairement

» Ne se change et rechange, et d'inconstance abonde,

» Ce n'est pas grand plaisir que de vivre en ce monde :

Nous le cognoissons bien, qui tousjours lamentons

Et pleurons aussi tost que du ventre sortons,

Comme presagians par naturel augure

De ce logis mondain la misère future.

Non pour autre raison les Thraces gemissoient

Pleurant piteusement quand les enfants naissoient :

Et quand la mort mettoit quelcun d'eux en la bière,

L'estimoient bien-heureux, comme franc de misère.

Jamais un seul plaisir en vivant nous n'avons : Quand nous sommes enfans, débiles nous vivons

Marchans à quatre pieds : et quand le second âge Nous vient encottonner de barbe le visage, Lors la mer des ennuis se desborde sur nous, Oui de nostre raison desmanche à tous les coups Le gouvernai, veincu de l'onde renversée, En diverses façons troublant notre pensée.

L'un veut suivre la guerre, et tenir ne s'y peut : L'autre la marchandise, et tout soudain il veut Devenir marinier, puis après se veut faire De quelque autre mestier au marinier contraire : Cestuy-cy veut l'honneur, cestuy-là le sçavoir, Cestuy aime les champs, cestuy-là se fait voir Le premier au Palais, et sue à toute peine Pour avoir la faveur du peuple qui est vaine. Mais ils ont beau courir : car Vieillesse les suit, Laquelle en moins d'un jour, envieuse, destruit La jeunesse, et contraint que leur vigueur s'en-aille Se consommant en l'air, ainsi qu'un feu de paille : Et n'apparoissent plus cela qu'ils ont esté, Non plus qu'une fleurette après le chaut Esté. Adonc la mort se sied dessus leur blanche teste, Oui demande sa debte, et la veut avoir preste : Ou bien si quelques jours, pour leur faire plaisir, Les souffre dans le lict languir tout à loisir, Si est-ce que soudain, après l'usure grande D'yeux, de bras, ou de pieds sa debte redemande, Et veut avec l'usure avoir le principal : Ainsi, pour vivre trop, leur vient mal dessus mal.

Pour-ce à bon droit disoit le Comique Menandre, » Que tousjours Jupiter en jeunesse veut prendre » Ceux qu'il aime le mieux, et ceux qu'il n'aime pas,

» Les laisse en cheveux blancs long temps vivre çàbas. Aussi ce grand sainct Paul jadis desiroit estre Deslié de son corps pour vivre avec son Maistre, Et ja lui tardoit trop qu'il n'en sortoit dehors Pour vivre avecque Christ, le premice des morts.

On dit que les humains avoient au premier âge Des Dieux receu la vie en éternel partage, Et ne mouroient jamais : toutesfois pleins d'ennuy Et de soucis vivoient, comme ils font aujourd'huy. Leur langue à Jupiter accusa Promethée De la flame du feu qu'il luy avoit ostée : Et adonques ce Dieu pour les recompenser De tel accusement, ne peut jamais penser Plus grand don que la Mort, et leur en fist largesse Pour un divin présent, comme d'une Déesse.

Aussi grands que la terre il luy fist les deux bras Armez d'une grand faulx, et les pieds par à-bas Luy calfeutra de laine, à fin qu'âme vivante Ne peust ouyr le bruit de sa trace suivante. Il ne luy fist point d'yeux, d'oreilles, ny de cœur. Pour n'estre pitoyable en voyant la langueur Des hommes, et pour estre à leur triste prière Tousjours sourde, arrogante, inexorable et fiere : Pource elle est toute seule entre les immortels, Qui ne veut point avoir de temples ni d'autels, Et qui ne se flechist d'oraison, ny d'offrande.

Par exprès mandement le grand Dieu luy commande Tuer premier les bons, et de les envoyer Incontinent au Ciel, pour le digne loyer De n'avoir point commis encontre luy d'offense : Puis à la race humaine il fist une défense

De jamais n'outrager les hommes endormis,

Soit de nuit, soit de jour, fussent leurs ennemis,

D'autant que le Sommeil est le frère de celle

Qui l'ame reconduit à la vie éternelle,

Où plus elle n'endure, avec son Dieu là-haut,

Ny peine ny soucy, ny froidure ny chaut,

Procez ny maladie : ains de tout mal exempte

De siècle en siècle vit bien heureuse et contente

Auprès de son facteur, non plus se renfermant

En quelque corps nouveau, ou bien se transformant

En estoile, ou vagant par l'air dans les nuages,

Ou voletant çà-bas dans les déserts sauvages

(Comme beaucoup ont creu) mais en toute saison

Demourant dans le Ciel son antique maison,

Pour contempler de Dieu l'éternelle puissance,

Les Daimons, les Héros, et l'angelique essence,

Les Astres, le Soleil, et le merveilleux tour

De la voûte du Ciel qui nous cerne à l'entour,

Se contentant de voir dessous elle les nues,

La grand'mer ondoyante, et les terres cognues,

Sans plus y retourner : car à la vérité

Bien peu se sentiroit de ta bénignité

(O gracieuse Mort) si pour la fois seconde

Abandonnoit le Ciel, et revenoit au monde.

Aussi dans ton lien tu ne la peux avoir

Qu'un coup, bien que ta main estende son pouvoir

En cent mille façons sur toute chose née :

» Car naissans nous mourons : telle est la destinée

» Des corps sujets à toy, qui tiens tout, qui prens tout,

Qui n'as en ton pouvoir certaine fin, ne bout :

Et ne fust de Venus l'ame generative,

Qui tes fautes repare, et rend la forme vive, Le monde periroit, mais son germe en refait Autant de son costé, que ton dard en desfait.

Que ta puissance (ô Mort) est grande et admirable ! Rien au monde par toy ne se dit perdurable : Mais tout ainsi que l'onde à val des ruisseaux fuit Le pressant coulement de l'autre qui la suit, » Ainsi le temps se coule, et le présent fait place » Au futur importun qui les talons lui trace. » Ce qui fut, se refait : tout coule comme une eau, » Et rien dessous le ciel ne se voit de nouveau : Mais la forme se change en une autre nouvelle, Et ce changement-là, Vivre, au monde s'appelle, Et Mourir, quand la forme en une autre s'en-va. Ainsi avec Venus la Nature trouva Moyen de r'animer par longs et divers changes (La matière restant) tout cela que tu manges : » Mais nostre ame immortelle est tousjours en un lieu, » Au change non sujette, assise auprès de Dieu, » Citoyenne à jamais de la ville aetherée, » Qu'elle avoit si long temps en ce corps désirée.

Je te salue heureuse et profitable Mort, Des extrêmes douleurs médecin et confort : Quand mon heure viendra, Déesse, je te prie Ne me laisse long temps languir en maladie Tourmenté dans un lict : mais puis qu'il faut mourir, Donne moy que soudain je te puisse encourir, Ou pour l'honneur de Dieu, ou pour servir mon Prince, Navré d'une grand'playe au bord de ma province.

DISCOURS

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