‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 6 sur 66 · II. LIVRE DES AMOURS · texte numérisé non relu

II. LIVRE DES AMOURS

Si le Croissant au premier mois j'avise, Je pense voir son sourcil ressemblant A l'arc d'un Turc, qui la sagette a mise Dedans la coche, et menace le blanc.

Quand à mes yeux les estoiles drillantes Viennent la nuict en temps calme s'offrir, Je pense voir ses prunelles ardantes, Que je ne puis ny fuyr, ny souffrir.

Quand j'apperçoy la rose sur l'espine, Je pense voir de ses lèvres le teint : La rose au soir de sa couleur décline, L'autre couleur jamais ne se desteint.

Quand j'apperçoy les fleurs en quelque prée Ouvrir leur grâce au lever du Soleil, Je pense voir de sa face pourprée S'espanouyr le beau lustre vermeil.

Si j'apperçoy quelque chesne sauvage, Qui jusqu'au ciel élevé ses rameaux, Je pense voir sa taille et son corsage, Ses pieds, sa grève, et ses coudes jumeaux.

Si j'entends bruire une fontaine claire, Je pense ouyr sa voix dessus le bord, Qui, se plaignant de ma triste misère, M'appelle à soy pour me donner confort.

Voila comment pour estre fantastique, En cent façons ses beautez j'apperçoy,

Et m'esjouis d'estre melancholique, Pour recevoir tant de formes en moy.

Aimer vrayment est une maladie, Les médecins la sçavent bien juger, Nommant Amour fureur de fantasie, Oui ne se peut par herbes soulager.

J'aimerois mieux la fièvre dans mes veines, Ou quelque peste, ou quelqu'autre douleur, Que de souffrir tant d'amoureuses peines, Dont le bon-heur n'est sinon que malheur.

Or va, Chanson, dans le sein de Marie, Pour l'asseurer, que ce n'est tromperie Des visions que je raconte icv, Qui me font vivre et mourir en soucy.

CHANSON

Veu que tu es plus blanche que le Hz, Qui t'a rougy ta lèvre vermeillette ?

Qui est l'ouvrier qui proprement t'a mis Dessus ton sein ceste couleur rougette ?

Qui t'a noircy les arcs de tes sourcis ? Qui t'a bruny tes beaux yeux, ma maistresse ? O grand' beauté qui causes mes soucis ! O grand' beauté qui causes ma liesse !

O douce, belle, honneste cruauté, Oui doucement me contrains de te suivre !

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