‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 5 sur 66 · LE SECOND LIVRE · texte numérisé non relu

LE SECOND LIVRE

DES AMOURS DE P. DE Ronsard

CHANSON

Je veux chanter en ces vers ma tristesse : Car autrement chanter je ne pourrois, Veu que je suis absent de ma maistresse : Si je chantois autrement, je mourrois.

Pour ne mourir, il faut donc que je chante En chants piteux ma plaintive langueur, Pour le départ de ma maistresse absente, Oui de mon sein m'a desrobé le cœur.

Desja l'Esté, et Ceres la blêtiere, Ayant le front orné de son présent, Ont ramené la moisson nourricière Depuis le temps que d'elle suis absent,

Loin de ses yeux, dont la lumière belle Seule pourroit guarison me donner :

Et si j'estois là bas en la nacelle,

Me pourroit faire au monde retourner.

Mais ma raison est si bien corrompue Par une fausse imagination.

Que nuict et jour je la porte en la veuë, Et sans la voir j'en ay la vision.

Comme celuy qui contemple les nues, Fantastiquant mille monstres bossus, Hommes, oiseaux, et Chimères cornues, Tant par les yeux nos esprits sont deceus.

Et comme ceux, qui d'une haleine forte, En haute mer, à puissance de bras Tirent la rame, ils l'imaginent torte.

Et toutefois la rame ne l'est pas :

Ainsi je voy d'une œillade trompée Cette beauté, dont je suis dépravé, Qui par les yeux dedans lame frapée, M'a vivement son portrait engravé.

Et soit que j'erre au plus haut des montaignes, Ou dans un bois, loing de gens et de bruit, Soit au rivage, ou parmi les campaignes, Tousjours à l'œil ce beau portrait me suit.

Si j'apperçoy quelque champ qui blondoye D'espics frisez au travers des sillons, Je pense voir ses beaux cheveux de soye Espars au vent en mille crespillons.

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