‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 19 sur 75 · KT LA · texte numérisé non relu

KT LA

SECONDE LIVRAISON

|i38 Sophismes historiques de l'Ecole doctrinaire des communistes allemands (').

Telle n'est pas l'opinion de l'Ecole doctrinaire des socialistes ou plutôt des communistes autoritaires de l'Allemagne; école qui fut fondée un peu avant 1848, et qui rendit, il faut le reconnaître, 1 139 des services éminents à la cause du prolétariat non seulement en Allemagne, mais en Europe. C'est à elle qu'appartient principalement la grande idée d'une Association internationale des travailleurs et aussi l'initiative de sa réalisation première. Aujour-

(i) Ce titre suit immédiatement, dans le manuscrit de Bakou> nine (feuillet i38, fin), la phrase — relative à la « nation allemande » — qui termine la première livraison : « Si on voulait la juger, au contraire, d'après les faits et gestes de sa bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l'idéal de l'esclavage volontaire ». — J. G.

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d'hui clic se trouve à la tCie du Parti de la Démocratie socialiste des travailleurs en Allemagne, ayant pour organe le Volksstaat.

C'est donc une Ecole parfaitement respectable, ce qui ne l'empGche pas de montrer un fort mauvais caractère quelquefois (*), et surtout d'avoir pris pour

(•y J'en sais quelque chose. Voici bientôt quatre ans que je suis en butte aux plus odieuses attaques, aux accusations les plus sales et [(') aux plus infâmes calomnies de la part des hommes les plus influents de cette coterie scieniifico-rcvolutionnaire. J'en connais quelques-uns, et j'ai bien le droit de leur appliquer ces adjectifs un peu forts, puisqu'ils se sont cru permis de m'accuser de toute sorte d'infamies, tout en sachant fort bien qu'ils mentaient. N'ont-ils pas osé dire et imprimer dans le Volksstaat, et même une fois dans \e Réveil de Paris, rédigé par M. Delescluze, que j'étais un espion russe, ou un espion de Napoléon III, ou même un espion du comte de Bismarck, de concert avec M. de Schweitzer, chef reconnu d'un autre parti socialiste en Allemagne, et que je n'ai jamais rencontré ni personnellement ni au moyen d'aucune correspondance...] |uo aux plus infâmes calomnies de la part des hommes les plus influents de cette coterie scientifîco-révolulionnairequi a son siège principal à Londres. J'en connais les chefs de longue date, et j'ai toujours professé une grande estime pour leur intelligence hors ligne, pour leur science réelle, vivante, aussi étendue que profonde, et pour leur dévouement inaltérable à la grande cause de l'émancipation du prolétariat, à laquelle, pendant vingt-cinq ans de suite, au moins, je me plais à le répéter de nouveau, ils n'ont pas cesse de rendre les plus considérables services. Je les reconnais donc, sous tous les rapports, pour des hommes infiniment respectables, et aucune injustice de leur part, si criante et si odieuse qu'elle soit, ne me fera commettre la sotlise de nier l'utilité et l'importance historique tant de leurs travaux théoriques que de leurs entreprises pratiques. Malheureusement, comme dit un vieux dicton, chaque médaille a son revers. Ces messieurs sont de fort mauvais coucheurs ; irascibles, vaniteux, et querelleurs comme des Allemands, et, ce qui est pis,

(i) Le passage entre crochets contient une première rédaction inachevée, et a 6ié biffé par Bakounine. — J. G.

base de ses the'ories lin principe qui est profondément vrai lorsqu'on le considère sous son vrai jour, c'est-à-dire à un point de vue relatif, mais qui, envisagé et posé d'une manière absolue, comme l'unique fondement et la source première de tous les autres principes, comme le fait cette école, devient complètement faux.

comme des littérateurs allemands, qui, se distinguant, comme on sait, par une absence complète de goût, de respect humain, et même de respect de soi-même, ont toujours la bouche pleine d'injures, d'insinuations odieuses et perfides, de méchancetés sournoises, et des calomnies les plus sales contre toutes les personnes qui ont le malheur de ne point absolument abonder dans leur sens et de ne point vouloir, de ne point pouvoir baisser pavillon devant eux. Je comprends et je trouve parfaitement légitime, utile, nécessaire qu'on attaque avec beaucoup d'énergie et de passion non seulement les théories contraires, mais encore les personnes qui les représentent, dans tous leurs actes publics et même privés, lorsque ces derniers, duement constatés et prouvés, sont odieux. Car je suis plus ennemi que personne de cette hypocrisie toute bourgeoise, qui prétend \\i[ élever un mur infranchissable entre la vie publique d'un homme et sa vie privée. Cette séparation est une vaine fiction, un mensonge, et un mensonge fort dangereux. L'homme est un être indivisible, complet, et si dans sa vie privée il est un coquin, si dans sa famille il est un tyran, si dans ses rapports sociaux il est un menteur, un trompeur, un oppresseur et un exploiteur, il doit l'être aussi dans ses actes publics; s'il s'y présente autrement, s'il cherche à se donner les apparences d'un démocrate libéral ou socialiste, amoureux de la justice, de la liberté et de l'égalité, il ment encore, et il doit avoir évidemment l'intention d'exploiter les masses comme il exploite les individus. Ce n'est donc pas seulement un droit, c'est un devoir que de le démasquer, en dénonçant les faits immondes de sa vie privée, lorsqu'on en a obtenu des preuves irrécusables. La seule considération qui puisse arrêter, dans ce cas, un homme consciencieux et honnête, c'est la difficulté de les constater, difficulté qui est infiniment plus grande pour les faits de la vie privée que pour ceux de la vie publique. Mais c'est l'affaire delà conscience, du discernement

IliO ^^ principe, qui constitue d'ailleurs le fondement essentiel du socialisme positif, a été pour la première fois scientifiquement formulé et développé par M. Charles Marx, le chef principal de l'Ecole des communistes allemands. Il forme la pensée dominante du célèbre Manifeste \^^^ des communistes

et de l'esprit de justice de celui qui croit devoir dénoncer un individu quelconque à la réprobation publique. S"il le fait, non pousse par un sentiment de justice, mais par méchanceté, par jalousie ou par haine, tant pis pour lui. Mais il ne doit être permis à personne de dénoncer sans prouver ; et plus une accusation est sérieuse, plus les preuves à l'appui de cette accusation doivent l'être aussi. Celui donc qui accuse un autre homme d'infamie doit être considéré comme un infâme luimême, et il l'est en effet, s'il n'appuie pas cette dénonciation terrible de preuves irrécusables.

Après cette explication nécessaire, je retourne à mes chers et très respectables ennemis de Londres et de Leipzig. J'en connais de longue date les chefs principaux, et je dois dire que nous n'avons pas été toujours des ennemis. Loin de là, nous avons eu des rapports assez intimes avant 1848. Us auraient été beaucoup plus intimes de ma part si je n'avais été repoussé par ce côté négatif de leur caractère, qui m'a toujours empêché de leur accorder une contiancc pleine et entière. Toutefois nous restâmes amis jusqu'en 1848. En 1848, j'eus la grand tort à leurs yeux d'avoir pris contre eux le parti d'un poète illustre, — pourquoi ne le nommerais-je pas r — de M. Georges Herwegh, pour lequel j'avais une profonde amitié, et qui s'était séparé d'eux dans une affaire politique, dans laquelle, je le pense maintenant et je le dirai franchement, la justice, la juste appréciation de la situation générale, était de leur côté. Ils l'attaquèrent avec le sans-façon qui distingue leurs attaques; je le défendis avec chaleur, en son absence, personnellement contre eux, à Cologne. Jnde irae. Je m'en ressentis bientôt. Dans la Ga:^ette rhénane {die Rheinischc Zeitung)t qu'ils rédigeaient à cette époque, parut une correspondance de Paris, écrite avec cette lâche sournoiserie et cet art d'insinuation perfide dont le» correspondants des journaux allemands possèdent seuls le secret. Le correspondant prêtait à M"* George Sand des discours fort étranges et toute fait infa-

qu'un Comité international de communistes français, anglais, belges et allemands, réuni à Londres, avait lancé en 1848, sous ce litre : Prolétaires de tous les pa/s, unisse\-vous ! Ce manifeste, rédigé, comme on sait, par MM. Marx et Engels, devint la base de tous l^j les travaux scientifiques ultérieurs

mants sur mon compte : elle aurait dit — je ne sais, et le correspondant lui-même ne savait naturellement pas, ni où ni à qui, ni comment, puisqu'il avait tout inventé et que, selon toutes les probabilités, la correspondance avait été fabriquée à Cologne — que j'étais un espion russe. M™' Sand protesta noblement, énergiquement. Je leur envoyai un ami. Plus que cette protestation, que ce démenti formel de M™' Sand, et plus que ma demande d'explication, j'aime à le croire, leur propre sentiment de justice et leur respect pour eux-mêmes les forcèrent alors à insérer dans leur journal une rétractation tout à fait satisfaisante.

Iu3 Lorsqu'en 1861, ayant heureusement réussi à m'échapper de Sibérie, je vins à Londres, la première chose que j'entendis de la bouche de Herzcn fut celle-ci : Ils avaient profité de mon absence forcée pendant douze années (de 1849 à 1861), dont j'avais passé huit dans différentes forteresses saxonnes, autrichiennes et russes, et quatre en Sibérie, pour me calomnier de la manière la plus odieuse, racontant à qui voulait l'entendre que je n'étais pas du tout emprisonné, mais que, jouissant d'une pleine liberté et comblé de tous les biens terrestres, j'étais au contraire le favori de l'empereur Nicolas. Mon ancien ami l'illustre démocrate polonais Worzel, mort à Londres vers 1860, et lui, Hcrzen, avaient eu toutes les peines du monde pour me défendre contre ces sales et calomnieux mensonges- Je ne cherchai pas querelle à ces messieurs pour toutes ces aménités allemandes ; mais je m'abstins d'aller les voir, voilà tout.

A peine arrivé à Londres, je fus salué par une série d'articles dans un petit journal anglais, écrits ou inspirés évidemment par mes chers et nobles amis, les chefs des communistes allemands, mais ne portant aucune signature. Dans ces articles on osa dire que je n'avais pu m'enfuir qu'avec l'aide du gouvernement russe, qui, en me créant la position d'un émigré et d'un martyr de la liberté, — titre que j'ai toujours

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de l'Ecole, ei de l'agitation populaire soulevée plus tard par Ferdinand Lassalle en Allemagne.

Ce principe est l'absolu opposé du principe reconnu par les idéalistes de toutes les écoles. Tandis que ces 1^3 derniers font dériver tous les faits de l'histoire, y compris le développement des

déteste, parce que j'abhorre les phrases, — m'avait rendu plus capable encore de lui rendre des services, c'est-à-dire de faire le métier d'espion pour son compte. Lorsque je décUrai dans un autre journal anglais, à l'auteur de ces articles, qu'à de pareilles infamies on répond non la plume à la main, mais avec la main sans plume, il s'excusa, en prétendant qu'il n'avait jamais voulu dire que )e fusse un espion salarié, mais que j'étais un patriote de l'Empire de toutes les Russies, tellement dévoué que « j'avais encouru volontairement toutes les tortures de la prison et de la Sibérie, pour pouvoir mieux servir plus tard la \ui politique de cet empire ». Ade pareilles inepties, il n'y av.;it évidemment rien à répondre. Ce fut aussi l'avis du grand patrioteitalien Giuseppe Mazzini et celui de mes compatriotes, Ogaref et Herzen. Pour me consoler, Mazzini et Herzen me dirent qu'ils avaient été attaqués à peu pr^is de la même manière et fort probablement par les mêmes gens, et qu'à toutes les attaques semblables ils n'avaient jamais opposé qu'un silence méprisant.

En décembre i8'33, lorsque je traversai la France et la Suisse pour me rendre en Italie, un petit journal de Bâle, je ne sais plus lequel, publia un article dans lequel il prémunissait contre moi tous les émigrés polonais, prétendant que j'avais entraîné daps l'abîme beaucoup de leurs compatriotes, tout en sauvant toujours du désastre ma propre personne. Depuis i8ô3 jusqu'en 1867, pendant tout mon sé)Our en Italie, je fus coniinuellenient injurié et calomnié par beaucoup de journaux allemands. TrJs peu de ces articles parvinrent à ma connaissance — en Italie on lit peu de journaux allemands. J'appris seulement qu'on continuait à m'accabler de calomnies et d'injures, et je finis par m'en soucier aussi peu que je me soucie, sou dit par parenthèse, des invectives de la presse russe contre moi .

Plusieurs de mes amis prétendirent et prétendent que mes calomniateurs étaient soudoyés par la diplomatie russe. Ce ne

intérêts matériels et des différentes phases de l'organisation économique de la société, du développement \^^ des idées, les communistes allemands, au contraire, ne veulent voir dans toute l'histoire humaine, dans les manifestations les plus idéales de la vie tant collective qu'individuelle de |j45 Thuma-

serait pas impossible, et je devrais être d'autant plus porté à le croire, que je sais pertinemment qu'en 1847, après un discours que j'avais prononcé à Paris contre l'empereur Nicolas dans une assemblée polonaise, et pour lequel M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères, m'avait expulsé de France, à la demande du ministre représentant de la Russie, M. Kisselef, ce dernier, par l'intermédiaire de M. Guizot lui-même, dont il avait sans doute surpris la bonne foi, avait tâché de répandre dans l'émigration polonaise |us l'opinion que je n'étais rien qu'un agent russe. Le gouvernement russe aussi bien que ses fonctionnaires ne reculent naturellement devant aucun moyen pour anéantir leurs adversaires. Le mensonge, la calomnie, les infamies de toute sorte constituent leur nature, et, lorsqu'ils emploient ces moyens, ils ne font autre chose que d'user de leur droit incontestable de représentants otriciels de tout ce qu'il y a de plus canaille au monde, sans préjudice pourtant pour l'Allemagne patriotique, bourgeoise, nobiliaire, officieuse, officielle, qui est montée aujourd'hui, je dois l'avouer humblement, à toute la hauteur politique, morale et humaine de l'empereur de toutes les Russies. Eh bien ! franchement, je np pense pas qu'aucun de mes calomniateurs, — d'ailleurs si peu honorables, la calomnie étant un misérable métier, — ou qu'au moins les principaux d'entre eux aient jamais eu, au moins sciemment, des rapports avec la diplomatie russe, lisse sont inspirés principalement de leur propre sottise et de leur méchanceté, voilà tout ; et s'il y a eu une inspiration étrangère, elle est venue non de Saint-Pétersbourg, mais de Londres. Ce sont toujours mes bons vieux amis, les chefs des communistes allemands, législateurs de la société à venir, qui, restant eux-mêmes enveloppés par les brumes de Londres, comme Moïse Tétait par les nuées du Sinai, ont lancé contre moi, comme une meute de roquets^ une foule de petits Juifs allemands et russes, tous plus imbéliMciles et plus sales les uns que les autres.

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nité, dans tous les développements intellectuels et moraux, religieux, métaphysiques, scientifiques, artistiques, politiques, juridiques et sociaux, qui se sont produits dans le passé et qui continuent de se produire dans le présent, rien que des reflets Ii46 0u des contre-coups nécessaires du développement des

Maintenant, laissant de côté les roquets, les petits Juifs et toutes les personnalités misérables, je passe aux points d'accusation qu'ils ont formulés contre moi :

i» Ils ont osé imprimer dans un journal, d'ailleurs très honnête, très sérieux, mais qui dans cette occasion a démenti son caractère honnête et sérieux, en se faisant l'organe d'une vilaine et sotte dilVaraation, dans le Volksstaat, que Herzen et moi nous étions tous les deux des agents panslavistes, et que nous recevions de larges sommes d'argent d'un Comité panslaviste de Moscou, institue par le gouvernement russe. Herzen était un millionnaire ; quant à moi, tous mes amis, toutes mes bonnes connaissances, et le nombre en est assez grand, savent fort bien que je passe ma vie dans une très rude pauvreté. La calomnie est trop ignobL", trop bête, je passe outre.

2» Ils m'ont accusé de panslavisme, et, pour prouver mon crime, ils ont cité une brocliure que j'avais publiée à Leipzig, vers la fin de l'année 184s, une brochure dans laquelle je me suis efforcé de prouver aux Slaves que, loin de devoir attendre leur émancipation de l'Empire detoutes les Russics, ils ne pouvaient l'espérer que de sa complète destruction, cet empire n'étant autre chose qu'une succursale de l'Empire allemand, que la domination abhorrée des Allemands sur les Slaves. ( Malheur à vous, leur ai-je dit, si vous comptez sur cette Russie impériale, sur cet Empire tartare et allemand qui n'a ■jamais eu rien de slave. 11 vous engloutira et vous torturera, comme il le fait avec la Pologne, comme il le fait avec tous les peuples russes emprisonnés en son sein. » Il est vrai que, dans cette brochure, j'ai |u7 osé dire que la destruction de l'Empire d'Autriche et de la Monarchie prussienne était aussi nécessaire au triomphe de la démocratie que celle de l'Empire du tsar, et voilà ce que les Allemands, même les démocrates socialistes de l'Allemagne, n'ont jamais pu me pardonner. J'ai ajouté encore dans cette même brochure : « NK'fîîz-vous

faits économiques. Tandis que les idéalistes prétendent que les idées dominent et pro|j47duisent les faits, les communistes, d'accord en cela d'ailleurs avec le matérialisme scientifique, disent au contraire que les faits donnent naissance aux idées et que ces dernières ne sont jamais autre chose que l'expres-

des passions nationales qu'on cherche à ranimer dans vos cœurs. Au nom de cette Monarchie autrichienne qui n'a jamais fait autre chose qu'opprimer toutes les nations assujetties à son joug, on vous parle maintenant de vos droits nationaux. Dans quel but? Dans celui d'écraser la liberté des peuples, en allumant une guerre fratricide entre eux. On veut rompre la solidarité révolutionnaire qui doit les unir, qui constitue leur force, la condition même de leur émancipation simultanée, en les soulevant les uns contre les autres au nom d'un patriotisme étroit. Donnez donc la main aux démocrates, aux socialistes révolutionnaires de l'Allemagne, de la Hongrie, de l'Italie, de la France; ne haïssez que vos éternels oppresseurs, les classes privilégiées de toutes les nations ; mais unissez-vous de cœur et d'action à leurs victimes, les peuples. »

Tels étaient l'esprit et le contenu de cette brochure, dans laquelle ces messieurs sont allés chercher des preuves de mon panslavisme. Ce n'est pas ignoble seulement, c'est bête; mais ce qui est encore plus ignoble que bête, c'est qu'ayant cette brochure sous les yeux, ils en ont cité des passages, naturellement travestis ou tronqués, mais pas un de ces mots par lesquels je stigmatisais et je maudissais TEmpire russe, en adjurant les peuples slaves de s'en méfier, et la brochure en était pleine. Cela donne la lu» mesure de l'honnêteté de ces messieurs.

J'avoue que lorsque je lus d'abord ces articles qui parlent de mon panslavisme, prouvé si bien par cette brochure, comme on voit, je restai stupéfait. Je ne comprenais pas qu'on pût pousser si loin la malhonnêteté. Maintenant je commence à comprendre. Ce qui a dicté ces articles, ce n'était pas seulement l'insigne mauvaise foi de l'auteur, c'était encore une sorte de naïveté nationale et patriotique, très stupide, mais fort commune en Allemagne. Les Allemands ont tant et si bien rêvé au milieu de leur historique esclavage, qu'ils ont

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sion \u» idéale des faits accomplis; et que parmi tous les faits, les faits économiques, mate'riels, les faits par excellence, constituent la base esseniielle, le fondement priiicipiel, dont tous les autres faits luaintellectuels et moraux, politiques et sociaux, ne sont plus rien que les dérivatifs ('j obligés.

(-J Qui a raison, les idéalistes ou les matérialistes? Une fois que la question se pose ainsi, l'hésitation devient impossible. Sans nul doute, les idéalistes ont tort, et seuls les matérialistes ont raison. Oui, les faits priment les idées ; oui, l'idéal, comme l'a dit Proudhon, n'est qu'une fleur dont les conditions matérielles d'existence constituent la racine. Oui, toute l'histoire intellectuelle et morale, politique et

fini par identifier, très naïvement, leur nationalité avec l'humanité, de sorte que, dans leur opinion, détester la domination allemande, mépriser leur civilisation d'esclaves volon» taircs, signifie être l'ennemi du progrès humain. Panslavistes sont à leurs yeux tous les Slaves qui repoussent avec dégoût et colère cette civilisation qu'ils leur veulent imposer.

Si tel est le sens qu'ils donnent à ce mot panslavisme, oh ! alors je suis panslaviste et du plein de mon cœur. Car vraiment, il est fort peu do choses que je déteste et que je méprise aussi profondément que celte domination infâme et que cette civilisation bourgeoise, nobiliaire, bureaucratique, militaire et politique des Allemands. Je continuerai toujours de prêcher aux Slaves, au nom de l'émancipation universelle des masses populaires, la paix, la fraternité, l'action et l'organisation solidaire avec le prolétariat de l'Allemagne, mais pas autrement que sur les ruines de cette domination et de cette civilisation, et dans aucun autre but que celui de la démolition de tous les empires, slaves et allemands (Note Je Bjkounine.)

(i) «Dérivatif : (Vieilli). Qui dérive de quelque chose, n (Dictionnaire Hatzfeld-Darmesteter.) — J. G.

(2) Ici commence la portion du manuscrit qui a été publiée en brochure par Klisée Reclus et Cafiero sous le titre de Dieu et l'Etat. — J. G.

sociale de l'humanité est un reflet de son histoire économique.

Toutes les branches de la science moderne, consciencieuse et sérieuse, convergent à proclamer cette grande, cette fondamentale et décisive vérité : oui, le monde social, le monde proprement humain, l'humanité en un mot, n'est autre chose que le développement dernier et suprême, — pour nous au moins et relativement à notre planète, — la manifestation la plus haute, de l'animalité. Mais comme tout développement implique nécessairement une négation, celle de la base ou du point de départ, l'humanité est en même temps et essentiellement la négation réfléchie et progressive de l'animalité dans les hommes; et c'est précisément cette négation aussi rationnelle que naturelle, et qui n'est rationnelle que parce qu'elle est naturelle, à la fois historique et logique, fatale comme le sont les développements et les réalisations de toutes les lois naturelles dans le monde, — c'est elle qui constitue et qui crée l'idéal, le monde des convictions intellectuelles et morales, les idées.

Oui, nos premiers ancêtres, nos Adams et nos Eves, furent sinon des gorilles, au moins des cousins très proches du gorille, des omnivores, des bêtes intelligentes et féroces, douées, à un degré infiniment plus grand que les animaux de toutes les autres espèces, | j^q de deux facultés précieuses : la faculté dépenser et la faculté, le besoin de se révolter.

Ces deux facultés, combinant leur action pro-

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gressive dans l'histoire, représentent proprement le « moment » ('), le côte', la puissance négative dans le développement positif de ranimalitc humaine, et créent par conséquent tout ce qui constitue l'humanité dans les hommes.

La Bible, qui est un livre très intéressant et parfois très profond, lorsqu'on le considère comme l'une des plus anciennes manifestations, parvenues jusqu'à nous, de la sagesse et de la fantaisie humaines, exprime cette vérité d'une manière fort naive dans son mythe du péché originel. Jéhovah, qui, de tous les bons dieux qui ont jamais été adorés parles hommes, est certainement le plus jaloux, le plus vaniteux, le plus féroce, le plus injuste, le plus sanguinaire, le plus despote et le plus ennemi de la dignité et de la liberté humaines, ayant créé Adam et Eve, par on ne sait quel caprice, sans doute pour tromper son ennui qui doit être terrible dans son éternellement égoïste solitude, ou pour se donner des esclaves nouveaux, avait mis généreusement à leur disposition toute la terre, avec tous les fruits et tous les animaux de la terre, et il n'avait posé à cette complète jouissance qu'une seule limite. Il leur avait expressément défendu de toucher aux fruits de l'arbre de la science. Il voulait donc que l'homme, privé de toute conscience de lui-même, restât une bête éternelle, toujours à quatre

(i ) « Moment » est ici synonyme de « facteur n, comme dans l'expression : « le moment psychologique » {das psychologische Moment). — J. G.

pattes devant le Dieu éternel, son Cre'ateur et son Maître. Mais voici que vient Satan, l'éternel révolté, le premier libre-penseur et l'émancipateur des mondes. Il fait honte à l'homme de son ignorance et de son obéissance bestiales; il l'émancipé et imprime sur son front le sceau de la liberté et de l'humanité, en le poussant à désobéir et à manger du fruit de la science.

I 151 On sait le reste. Le bon Dieu, dont la prescience, qui constitue une des facultés divines, aurait dû l'avertir pourtant de ce qui devait arriver, se mit dans une terrible et ridicule fureur : il maudit Satan, l'homme et le monde créés par lui-même, se frappant pour ainsi dire lui-même dans sa création propre, comme font les enfants lorsqu'ils se mettent en colère ; et, non content de frapper nos ancêtres dans le présent, il les maudit dans toutes les générations à venir, innocentes du crime commis par leurs ancêtres. Nos théologiens catholiques et protestants trouvent cela très profond et très juste, précisément parce que c'est monstrueusement inique et absurde! Puis, se rappelant qu'il n'était pas seulement un Dieu de vengeance et de colère, mais encore un Dieu d'amour, après avoir tourmenté l'existence de quelques milliards de pauvres êtres humains et les avoir condamnés à un enfer éternel, il eut pitié du reste, et, pour le sauver, pour réconcilier son amour éternel et divin avec sa colère éternelle et divine toujours avide de victimes et de sang, il envoya au monde, comme une victime expiatoire,

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son fils unique, afin qu'il lût tue par les hommes. Cela s'appelle le mystère de la Rédempiion, base de toutes les religions chre'tiennes. Et encore si le divin Sauveur avait sauvé le monde humain 1 Mais non ; dans le paradis promis par le Christ, on le sait, puisque c'est formellement annonce, il n'y aura que fort peu d'élus. Le reste, l'immense majorité des générations présentes et à venir, grillera éternellement dans l'enfer. En attendant, pour nous consoler, Dieu, toujours juste, toujours bon, livre la terre au gouvernement des Napoléon III, des Guillaume P% des Ferdinand d'Autriche et ides Alexandre de toutes les Russies.

I ''- Tels sont les contes absurdes qu'un débite et telles sont les doctrines monstrueuses qu'on enseigne, en plein dix-neuvième siècle, dans toutes les écoles populaires de l'Europe, sur l'ordre exprès des gouvernements. On appelle cela civiliser les peuples I N'est-il pas évident que tous ces gouvernements sont les empoisonneurs systématiques, les abetisseurs intéressés des masses populaires?

Je me suis laissé entraîner loin de mon sujet, par la colère qui s'empare de moi toutes les fois que je pense aux ignobles et criminels moyens qu'on emploie pour retenir les nations dans un esclavage éternel, afin de pouvoir mieux les tondre, sans doute. Que sont les crimes de tous les Troprn^nn du monde, en présence de ce crime de lèse-humanité qui se commet journellement, au grand jour, sur toute la surface du monde civilisé, par ceux-là

mêmes qui osent s'appeler les tuteurs et les pères de peuples? — Je reviens au mythe du pe'che' originel.

Dieu donna raison à Satan et reconnut que le diable n'avait pas trompé Adam et Eve en leur promettant la science et la liberté, comme récompense de l'acte de désobéissance qu'il les avait induits à commettre; car aussitôt qu'ils eurent mangé du fruit défendu, Dieu se dit à lui-même (voir la Bible) : « Voilà que l'homme est devenu comme l'un de Nous, il sait le bien et le mal ; empêchonsle donc de manger du fruit de la vie éternelle, afin qu'il ne devienne pas immortel comme Nous ».

Laissons maintenant de côté la partie fabuleuse de ce mythe et considérons-en le vrai sens. Le sens en est très clair. L'homme s'est émancipé, il s'est séparé de l'animalité et s'est constitué comme homme ; il a commencé son histoire et son développement proprement humain par un acte de désobéissance et de science, c'est-à-dire par la révolte et par la pensée.

(*) Trois éléments ou, si vous voulez, trois principes (153 fondamentaux constituent les conditions essentielles de tout développement humain, tant collectif qu'individuel, dans l'histoire : 1° ranimante humaine ; 2° la pensée; et 3° la révolte. A la première correspond proprement l'économie sociale et

(i) Cet alinéa et les deux suivants ont été, par les éditeurs de Dieu et l'Etat, enlevés de la place qu'ils occupent dans le manuscrit, et transportés au commencement de la brochure. - J. G.

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privée; à la seconde, la science; à la troisième, la liberté {').

Les idéalistes de toutes les c'coles, aristocrates et bourgeois, théologiens et métaphysiciens, politiciens et moralistes, religieux, philosophes ou poètes, — sans oublier les économistes libéraux, adorateurs effrénés de l'idéal, comme on sait, — s'offensent beaucoup lorsqu'on leur dit que l'homme, avec toute son intelligence magnifique, ses idées sublimes et ses aspirations infinies, n'est, comme tout ce qui existe dans le monde, rien que matière, rien qu'un produit de cette vile matière.

Nous pourrions leur répondre que la matière dont parlent les matérialistes, — matière spontanément, éternellement mobile, active, productive ; matière chimiquement ou organiquement déterminée, et manifestée par les propriétés ou les forces mécaniques, physiques, animales et intelligentes qui lui sont forcément inhérentes, — que cette matière n'a rien de commun avec la vile matière des idéalistes. Cette dernière, produit de leur fausse abstraction, est effectivement un être stupide, inanimé, immobile, incapable de produire la moindre des choses, un caput mortuum^ une v//a;«e imagination I 15', opposée à cette belle imagination qu'ils appellent Dieu^ l'Etre suprême vis-à-vis duquella ma-

(*) Le lecteur trouvera un développement plus complet de ces trois principes dans V Appendice ajoute à la fin de ce livre, sous ce titre : CousiJéralions philosophiques sur le fantôme divitit sur le monde réel et sur l'homme. [Note de lijkounine.)

tière, leur matière à eux, dépouillée par eux-mêmes de tout ce qui en constitue la nature réelle, représente nécessairement le suprême Néant. Ils ont enlevé à la matière l'intelligence, la vie, toutes les qualités déterminantes, les rapports actifs ou les forces, le mouvement même, sans lequel la matière ne serait pas même pesante, ne lui laissant rien que l'impénétrabilité et l'immobilité absolue dans l'espace ; ils ont attribué toutes ces forces, propriétés et manifestations naturelles, à l'Etre imaginaire créé par leur fantaisie abstractive ; puis, intervertissant les rôles, ils ont appelé ce produit de leur imagination, ce Fantôme, ce Dieu qui est le Néant : « l'Etre suprême »; et, par une conséquence nécessaire, ils ont déclaré que l'Etre réel, la matière, le monde, était le Néant. Après quoi ils viennent nous dire gravement que cette matière est incapable de rien produire, ni même de se mettre en mouvement par elle-même, et que par conséquent elle a dû être créée par leur Dieu.

(*) Dans l'Appendice qui se trouve à la fin de ce livre, j'ai mis à nu les absurdités vraiment révoltantes auxquelles on est fatalement amené par cette imagination d'un Dieu, soit personnel, créateur et ordonnateur des mondes ; soit même impersonnel, et considéré comme une sorte d'âme divine répandue dans tout l'univers, dont elle constituerait ainsi le principe éternel; ou bien comme l'idée infinie et

(i) Cet alinéa a été supprimé par les éditeurs de Dieu et VEtat. - J. G.

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divine, toujours présente et active dans le monde et manifestée toujours par la toialiic des ctres matériels et finis. Ici je me bornerai à relever un seul point.

(')On conçoit parfaitement le développement successif I lisdu monde matériel, aussi bien que de la vie organique, animale, et de l'intelligence historique^ ment progressive, tant individuelle que sociale, de l'homme, dans ce monde. C'est un mouvement tout à fait naturel du simple au composé, de bas en haut ou de l'inférieur au supérieur; un mouvement conforme à toutes nos expériences journalières, et par conséquent conforme aussi à notre logique naturelle, aux propres lois de notre esprit qui, ne se formant jamais et ne pouvant se développer qu'à l'aide de ces mêmes expériences, n'en est pour ainsi dire rien que la reproduction mentale, cérébrale, ou le résumé rétlcchi.

Le système des idéalistes nous présente tout à fait le contraire. C'est le renversement absolu de toutes les expériences humaines et de ce bon sens universel et commun qui est la condition essentielle de toute entente humaine et qui, en s'élevant de cette vérité si simple et si unanimement reconnue» que deux fois deux font quatre, jusqu'aux considérations scientifiques les plus sublimes et les plus compliquées, n'admettant d'ailleurs jamais rien qui ne

(i) Cet alinéa a été transposé par les éditeurs de Dieu et l'Etat» et placé après l'alinéa qui, dans le manuscrit, lui fait suite. — J. G.

soit sévèrement confirmé par l'expérience ou par l'observation des choses ou des faits, constitue la seule base sérieuse des connaissances humaines.

Au lieu de suivre la voie naturelle de bas en haut, de l'inférieur au supérieur, et du relativement simple au plus compliqué; au lieud'accompagnersagement, rationnellement, le mouvement progressif et réel du monde appelé inorganique au monde organique, végétal, et puis animal, et puis spécialement humain ; de la matière chimique ou de l'être chimique à la matière vivante ou à l'être vivant, et de l'être vivant à l'être pensant, les penseurs idéalistes, obsédés, aveuglés et poussés par le fantôme divin qu'ils ont hérité delà I 156 théologie, prennent la voie absolument contraire. Ils vont de haut en bas, du supérieur à l'inférieur, du compliqué au simple. Ils commencent par Dieu, soit comme personne, soit comme substance ou idée divine, et le premier pas qu'ils font est une terrible dégringolade des hauteurs sublimes de l'éternel idéal dans la fange du monde matériel ; de la perfection absolue dans l'imperfection absolue; de la pensée à l'Etre, ou plutôt de l'Etre suprême dans le Néant. Quand, comment et pourquoi l'Etre divin, éternel, infini, le Parfait absolu, probablement ennuyé de lui-même, s'est-il décidé à ce salto mortale (*) désespéré, voilà ce qu'aucun idéaliste, ni théologien, ni métaphysicien, ni poète n'a jamais su ni comprendre lui-même, ni expliquer aux

(i) « Saut périlleux » (en italien). — J. G.

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profanes. Toutes les religions passées et présentes et tous les systèmes de philosophie transcendants roulent sur cet unique et inique mystère (*). De saints hommes, des législateurs inspires, des prophètes, des Messies y ont cherché la vie, et n'y ont trouvé que la torture et la mort. Comme le sphinx antique, il les a dévorés, parce qu'ils n'ont pas su l'expliquer. De grands philosophes, depuis Heraclite et Platon jusqu'à Descartes, Spinoza, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, sans parler des philosophes indiens, ont écrit des monceaux de volumes et ont créé des systèmes aussi ingénieux que sublimes, dans lesquels ils ont dit en passant beaucoup de belles et de grandes choses et découvert 1 157 des vérités immortelles, mais qui ont laissé ce mystère, objet principal de leurs investigations transcendantes, aussi insondable qu'il l'avait été avant eux. Mais puisque les efforts gigantesques des plus admirables génies que le monde connaisse — et qui, pendant trente siècles au moins, ont entrepris toujours de nouveau ce travail de Sisyphe — n'ont abouti qu'à rendre ce mystère plus incompréhensible encore, pouvons-nous espérer qu'il nous sera dévoilé, aujourd'hui, par les spéculations routinières de

(*) Je l'appelle « inique », parce que, ainsi que je crois l'avoir démontré dans l'Appendice dont j'ai déjà fait mention, ce mystère a été et continue encore d'être la consécration de toutes les horreurs qui se sont commises et qui se commettent dans le monde humain ; et )e l'appelle « unique », parce que toutes les autres absurdités théologiques et métaphysiques qui abêtissent l'esprit des hommes n'en sont rien que les conséquences nécessaires. {Note de Bakounine.)

quelque disciple pe'dant d'une métaphysique artificiellement re'chauffe'e, et cela à une époque où tous les esprits vivants et sérieux se sont détournés de cette science équivoque, issue d'une transaction, historiquement explicable sans doute, entre la déraison de la foi et la saine raison scientifique?

Il est évident que ce terrible mystère est inexplicable, c'est-à-dire qu'il est absurde, parce que l'absurde seul ne se laisse point expliquer. Il est évident que quiconque en a besoin pour son bonheur, pour sa vie, doit renoncer à sa raison, et, retournant s'il le peut à la foi naïve, aveugle, stupide, répéter, avec Tertullien et avec tous les croyants sincères, ces paroles qui résument la quintessence même de la théologie : Credo quia absurdum (^). Alors toute discussion cesse, et il ne reste plus que la stupidité triomphante de la foi. Mais alors s'élève aussitôt une autre question : Comment peut naître dans un homme intelligent et instruit le besoin de croire en ce mystère ?

Que la croyance en Dieu, créateur, ordonnateur, juge, maître, malédicteur, sauveur et bienfaiteur I 158 du monde, se soit conservée dans le peuple, et surtout dans les populations rurales, beaucoup plus encore que dans le prolétariat des villes, rien

(i) <( Je crois cela, parce qu'absurde »; c'est-à-dire : « La chose étant absurde, et ne pouvant m'être démontrée par la raison, force m'est, pour être chrétien, de la croire par la vertu de la foi ». — J. G.

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de plus naturel. Le peuple, malheureusement, est encore très ignorant ; et il est maintenu dans son ignorance par les efforts syste'matiques de tous les gouvernements, qui la considèrent, non sans beaucoup de raison, comme l'une des conditions les plus essentielles de leur propre puissance. Ecrasé par son travail quotidien, privé de loisir, de commerce intellectuel, de lecture, enfin de presque tous les moyens et d'une bonne partie des stimulants qui développent la réflexion dans les hommes, le peuple accepte le plus souvent sans critique et en bloc les traditions religieuses qui, l'enveloppant dès le bas âge dans toutes les circonstances de sa vie, et artificiellement entretenues en son sein par une loule d'empoisonneurs officiels de toutes sortes, prêtres et laïques, se transforment chez lui en une sorte d'habitude mentale et morale, trop souvent plus puissante mt-me que son bon sens naturel.

11 est une autre raison qui explique et qui légitime en quelque sorte les croyances absurdes du peuple. Cette raison, c'est la situation miséiable à laquelle il se trouve fatalement condamné, par l'organisation économique de la société, dans les pays les plus civilisés de l'Europe. Réduit, sous le rapport intellectuel et moral aussi bien que sous le rapport matériel, au minimum d'une existence humaine, enfermé dans sa vie comme un prisonnier dans sa prison, sans horizon, sans issue, sans avenir même, si l'on en croit les économistes, | 15» le peuple devrait avoir lame singulièrement étroite et l'instinct aplati des

ET LA RévOLUTION SOCIALE 3I

bourgeois pour ne point éprouver le besoin d'en sortir ; niais pour cela il n'a que trois moyens, dont deux fantastiques, et le troisième réel. Les deux premiers, c'est le cabaret et l'église, la débauche du corps ou la débauche de l'esprit; le troisième, c'est la révolution sociale. D'où je conclus que cette dernière seule, beaucoup plus, au moins, que toutes les propagandes théoriques des libres-penseurs, sera capable de détruire jusqu'aux dernières traces des croyances religieuses et des habitudes débauchées dans le peuple, croyances et habitudes qui sont plus intimement liées ensemble qu'on ne le pense ; et que, en substituant, aux jouissances à la fois illusoires et brutales de ce dévergondage corporel et spirituel, les jouissances aussi délicates que réelles de l'humanité pleinement accomplie dans chacun et dans tous, la révolution sociale seule aura la puissance de fermer en même temps tous les cabarets et toutes les églises.

Jusque-là le peuple, pris en masse, croira, et, s'il n'a pas raison de croire, il en aura au moins le droit.

Il est une catégorie de gens qui, s'ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l'humanité. Prêtres, monarques, hommes d'Etat, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geôliers et bourreaux, monopoleurs, capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et propriétaires, avocats, économistes, politi-

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ciens de toutes les |i6o couleurs, jusqu'au dernier vendeur d'epices, tous répc'teront à l'unisson ces paroles de Voltaire :

Si D eu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C'est la soupape de sûreté.

Il existe enfin une catcgorie assez nombreuse d'âmes honnêtes mais faibles, qui, trop intelligentes pour prendre les dogmes chrétiens au se'rieux, les rejettent en détail, mais n'ont ni le courage, ni la force, ni la résolution nécessaire pour les repousser en gros. Elles abandonnent à votre critique toutes les absurdités particulières de la religion, elles font fi de tous les miracles, mais elles se cramponnent avec désespoir à l'absurdité principale, source de toutes les autres, au miracle qui explique et légitime tous les autres miracles, à l'existence de Dieu. Leur Dieu n'est point l'Etre vigoureux et puissant, le Dieu brutalement positif de la théologie. C'est un Etre nébuleux, diaphane, illusoire, tellement illusoire que, quand on croit le saisir, il se transforme en Néant; c'est un mirage, un feu follet qui ne réchauffe ni n'éclaire. Et pourtant ils y tiennent, et ils croient que s'il allait disparaître, tout disparaîtrait avec lui. Ce sont des âmes incertaines, maladives, désorientées dans la civilisation actuelle, n'appartenant ni au présent ni à l'avenir, de pâles fantômes éternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant entre la politique bourgeoise et le socia-

lisme du prolétariat absolument la même position. Ils ne se sentent la force ni de penser jusqu'à la fin, ni de vouloir, ni de se résoudre, et ils | lei perdent leur temps et leur peine en s'efforçant toujours de concilier l'inconciliable. Dans la vie publique, ils s'appellent les socialistes bourgeois.

Aucune discussion avec eux, ni contre eux, n'est possible. Ils sont trop malades.

Mais il est un petit nombre d'hommes illustres, dont aucun n'osera parler sans respect, et dont nul ne songera à mettre en doute ni la santé vigoureuse, ni la force d'esprit, ni la bonne foi. Qu'il me suffise de citer les noms de Mazzini, de Michelet, de Quinet, de John Stuart Mill (*). Ames généreuses et fortes, grands cœurs, grands esprits, grands écrivains, et, le premier, ressusciteur héroïque et révolutionnaire d'une grande nation, ils sont tous les apôtres de l'idéalisme et les contempteurs, les adversaires passionnés du matérialisme, et par conséquent aussi du socialisme, en philosophie aussi bien qu'en politique.

C'est donc contre eux qu'il faut discuter cette question.

(*) M. Stuart Mill est peut-être le seul dont il soit permis de mettre en doute l'idéaiisme sérieux; et cela pour deux raisons : la première, c'est que, s'il n'est point absolument le disciple, il est un admirateur passionné, un adhérent de la Philosophie positive d'Auguste Comte, philosophie qui, malgré ses réticences nombreuses, est réellement athée: la seconde, c'est que M. Stuart Mill est Anglais, et qu'en Angleterre se proclamer athée, c'est se mettre en dehors de la société, même encore aujourd'hui. (Note de Bakounine .)

34 l'empire KNOITO-GERMANIQUE

Constatons d'abord qu'aucun des hommes illustres que je viens de nommer, ni aucun autre penseur idéaliste quelque peu important de nos jours, ne s'est occupé proprement de la partie logique de cette question. Aucun n'a essayé de résoudre philosophiquement la possibilité du salto mortale divin des régions éternelles et pures de l'esprit dans la fange du monde matériel. Ont-ils craint d'aborder cette insoluble contradiction et désespéré de la résoudre, |i(,2 après que les plus grands génies de l'histoire y ont échoué, ou bien l'ont-ils considérée comme déjà suffisamment résolue? C'est leur secret. Le fait est qu'ils ont laissé de côté la démonstration théorique de l'existence d'un Dieu, et qu'ils n'en ont développé que les raisons et les conséquences pratiques. Ils en ont parlé tous comme d'un fait universellement accepté, et, comme tel, ne pouvant plus devenir l'objet d'un doute quelconque, se bornant, pour toute preuve, à constater l'antiquité et celte universalité même de la croyance en Dieu.

Cette unanimité imposante, selon l'avis de beaucoup d'hommes et d'écrivains illustres, et, pour ne citer que les plus renommés d'entre eux, selon l'opinion éloquemment exprimée de Joseph de Maistre et du grand patriote italien Giuseppe Mazzini, vaut plus que toutes les démonstrations de la science ; et si la logique d'un petit nombre de penseurs conséquents et même très puissants, mais isolés, lui est contraire, tant pis, disent-ils, pour ces penseurs et pour leur logique, car le consentement général.

l'adoption universelle et antique d'une ide'e ont e'te' conside'rés de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa vérité. Le sentiment de tout le monde, une conviction qui se retrouve et se maintient toujours et partout, ne sauraient se tromper. Ils doivent avoir leur racine dans une nécessité absolument inhérente à la nature même de Thomme. Et puisqu'il a été constaté que tous les peuples passés et présents'ont cru et croient à l'existence de Dieu, il est évident que ceux qui ont le malheur d'en douter, quelle que soit la logique qui les ait entraînés dans ce doute, sont des exceptions anormales, des monstres.

Ainsi donc, ïantiquité et V universalité d'une crovance seraient, contre toute science et contre toute logique, une preuve suffisante I loa et irrécusable de sa vérité. Et pourquoi?

Jusqu'au siècle de Kopernik et de Galilée, tout le monde avait cru que le soleil tournait autour de la terre. Tout le monde ne s'était-il pas trompé? Qu'y a-t-il de plus antique et de plus universel que l'esclavage? L'anthropophagie, peut-être. Dès l'origine de la société historique jusqu'à nos jours, il y a eu toujours et partout exploitation du travail forcé des masses, esclaves, serves ou salariées, par quelque minorité dominante ; oppression des peuples par l'Eglise et par l'Etat. Faut-il en conclure que cette exploitation et cette oppression soient des nécessités absolument inhérentes à l'existence même de la société humaine ? Voilà des exemples qui montrent

36 l'empire knouto-germanique

que rargumeniation des avocats du bon Dieu ne prouve rien.

Rien n'est, en effet, aussi universel et aussi antique que l'inique et l'absurde, et c'est au contraire la ve'rite', la justice qui, dans le développement des sociétés humaines, sont les moins universelles, les plus jeunes ; ce qui explique aussi le phénomène historique constant des persécutions inouïes dont ceux qui les proclament les premiers ont été et continuent d'être toujours les objets de la part des représentants ofticiels, patentés et intéressés des croyances « universelles » et « antiques », et souvent de la part de ces mêmes masses populaires, qui, après les avoir bien tourmentés, finissent toujours par adopter et par faire triompher leurs idées.

Pour nous, matérialistes et socialistes révolutionnaires, il n'est rien qui nous étonne ni nous effraie dans ce phénomène historique. Forts de notre conscience, de notre amour pour la vérité quand même, de cette passion logique qui constitue à elle seule une grande puissance, et en dehors de laquelle il n'est point de pensée ; forts de notre pas.-ion pour la justice et de |i6i notre foi inébranlable dans le triomphe de l'humanité sur toutes les bestialités théoriques et pratiques; forts enhn de la confiance et de l'appui mutuels que se donnent le petit nombre de ceux qui partagent nos convictions, nous nous résignons pour nous-mêmes à toutes les conséquences de ce phénomène historique, dans lequel nous voyons la manifestation d'une loi sociale aussi

naturelle, aussi nécessaire et aussi invariable que toutes les autres lois qui gouvernent le monde.

Cette loi est une conséquence logique, inévitable, de Y origine animale de la société humaine ; or, en face de toutes les preuves scientifiques, physiologiques, psychologiques, historiques, qui se sont accumulées de nos jours, aussi bien qu'en face des exploits des Allemands, conquérants de la France, qui en donnent aujourd'hui une démonstration si éclatante, il n'est plus possible vraiment de douter de la réalité de cette origine. Mais du moment qu'on accepte cette origine animale de l'homme, tout s'explique. L'histoire nous apparaît alors comme la négation révolutionnaire, tantôt lente, apathique, endormie, tantôt passionnée et puissante, du passé. Elle consiste précisément dans la négation progressive de l'animalité première de l'homme par le développement de son humanité. L'homme, bête féroce, cousin du gorille, est parti de la nuit profonde de l'instinct animal pour arriver à la lumière de l'esprit, ce qui explique d'une manière tout à fait naturelle toutes ses divagations passées, et nous console en partie de ses erreurs présentes. Il est parti de l'esclavage animal, et, traversant l'esclavage divin, terme transitoire entre son animalité et son humanité, il marche aujourd'hui à la conquête et à la réalisation de sa liberté humaine. D'où il résulte que l'antiquité \\,yi d'une croyance, d'une idée, loin de prouver quelque chose en sa faveur, doit au contraire nous la rendre sus-

j8 L EMPIRE KNOUTO GERMANIQUE

pecte. Car derrière nous est notre animaliic cl devant nous notre humanité, et la lumicre humaine, la seule qui puisse nous rechauffer et nous c'clairer, la seule qui puisse nous e'manciper, nous rendre dignes, libres, heureux, et réaliser la fraternité parmi nous, n'est jamais au début, mais, relativement à l'époque où l'on vit, toujours à la tin de l'histoire. Ne regardons donc jamais en arrière, regardons toujours en avant, car en avant est notre soleil et notre salut; et s'il est permis, s'il est même utile, nécessaire, de nous retourner, en vue de l'étude de notre passé, ce n'est que pour constater ce que nous avons été et ce que nous ne devons plus être, ce que nous avons cru et pensé, et ce que nous ne devons plus ni croire, ni penser, ce que nous avons fait et ce que nous ne devons plus faire jamais.

Voilà pour l'antiquité. Quant à Vuniversalité d'une erreur, elle ne prouve qu'une chose : la similitude, sinon la parfaite identité, de la nature humaine dans tous les temps et sous tous les climats. Et, puisqu'il est constaté que tous les peuples, à toutes les époques de leur vie, ont cru et croient encore en Dieu, nous devons en conclure simplement que l'idée divine, issue de nous-mêmes, est une erreur historiquement nécessaire dans le développement de l'humanité, et nous demander pourquoi et comment elle s'est produite dans l'histoire, pourquoi l'immense majorité de l'espèce humaine l'accepte encore aujourd'hui comme une vérité ?

Tant que nous ne saurons pas nous rendre compte

ET LA RÉVOLUTION SOCIALE Sç

de la manière dont l'idée d'un monde surnaturel ou divin s'est produite et a dû fatalement se produire dans |i66 le développement historique de la conscience humaine, nous aurons beau être scientifiquement convaincus de l'absurdité de cette idée, nous ne parviendrons jamais à la détruire dans l'opinion de la majorité ; parce que nous ne saurons jamais l'attaquer dans les profondeurs mêmes de l'être humain, où elle a pris naissance, et que, condamnés à une lutte stérile, sans issue et sans tin, nous devrons toujours nous contenter de la combattre seulement à la surface, dans ses innombrables manifestations, dont l'absurdité, à peine abattue par les coups du bon sens, renaîtra aussitôt sous une forme nouvelle et non moins insensée. Tant que la racine de toutes les absurdités qui tourmentent le monde, la croyance en Dieu, restera intacte, elle ne manquera jamais de pousser des rejetons nouveaux. C'est ainsi que de nos jours, dans certaines régions de la plus haute société, le spiritisme tend à s'installer sur les ruines du christianisme.

Ce n'est pas seulement dans l'intérêt des masses, c'est dans celui de la santé de notre propre esprit que nous devons nous efforcer de comprendre la genèse historique de l'idée de Dieu, la succession des causes qui ont développé et produit cette idée dans la conscience des hommes. Nous aurons beau nous dire et nous croire athées : tant que nous n'aurons pas compris ces causes, nous nous laisserons toujours plus ou moins dominer par les clameurs de cette conscience

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universelle dont nous n'aurons pas surpris le secret; et, vu la faiblesse naturelle de l'individu même le plus fort contre l'influence toute-puissante du milieu social qui l'entoure, nous courrons toujours le risque de retomber tôt ou tard, et d'une manière ou d'une autre, dans l'abîme de l'absurdité religieuse. Les exemples de ces conversions honteuses sont fréquents dans la société actuelle.

|i67 J'ai dit la raison pratique principale de la puissance exercée encore aujourd'hui par les croyances religieuses surles masses. Ces dispositionsmystiques ne dénotent pas tant, chez elles, une aberration de l'esprit qu'un profond mécontentement du cœur. C'est la protestation instinctive et passionnée de l'être humain contre les étroitesses, les platitudes, les douleurs et les hontes d'une existence misérable. Contre cette maladie, ai-je dit, il n'est qu'un seul remède : c'est la Révolution sociale.

Dans l'Appendice, j'ai tâché d'exposer les causes qui ont présidé à la naissance et au développement historique des hallucinations religieuses dans la conscience de l'homme. Ici, Je ne veux traiter cette question de l'existence d'un Dieu, ou de l'origine divine du monde et de l'homme, qu'au point de vue de son utilité morale et sociale, et je ne dirai, sur la raison théorique de cette croyance, que peu de mots seulement, afin de mieux expliquer ma pensée.

Toutes les religions, avec leurs dieux, leurs demidieux, et leurs prophètes, leurs messies et leurs saints, ont e'té créées par la fantaisie crédule des hommes, non encore arrivés au plein développement et à la pleine possession de leurs facultés intellectuelles ; en conséquence de quoi, le Ciel religieux n'est autre chose qu'un mirage où l'homme, exalté par l'ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et renversée, c'est-à-dire divinisée. L'histoire des religions, celle de la naissance, de la grandeur et de la décadence des dieux qui se sont succédé dans la croyance humaine, n'est donc rien que le développement de l'intelligence et de la conscience collectives des hommes. A mesure que, dans leur marche historiquement progressive, ils découvraient, soit en eux-mêmes, soit lies dans la nature extérieure, une force, une qualité ou même un grand défaut quelconques, ils les attribuaient à leurs dieux, après les avoir exagérés, élargis outre mesure, comme le font ordinairement les enfants, par un acte de leur fantaisie religieuse. Grâce à cette modestie et à cette pieuse générosité des hommes croyants et crédules, le ciel s'est enrichi des dépouilles de la terre, et, par une conséquence nécessaire, plus le ciel devenait riche, et plus l'humanité, plus la terre devenaient misérables. Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la cause, la raison, l'arbitre et le dispensateur absolu de toutes choses : le monde ne fut plus rien, elle fut tout ; et l'homme, son vrai créateur, après lavoir tirée du néant à son

insu, s'agenouilla devant elle, l'adora et se proclama sa créature et son esclave.

Le christianisme est précisément la religion par excellence parce qu'il expose et manitcste, dans sa plénitude, la nature, la propre essence de tout système religieux, qui est l'appauvrissement, Vasservissement et V anéantissement de l'humanité au profit de la divinité.

Dieu étant tout, le monde réel et l'homme ne sont rien. Dieu e'tant la ve'rite', la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l'homme est le mensonge, l'iniquité, le mal, la laideur, l'impuissance et la mort. Dieu étant le maître, l'homme est l'esclave. Incapable de trouver par lui-même la justice, la vérité et la vie éternelle, il ne peut y arriver qu'au moyen d'une révélation divine. Mais qui dit révélation, dit révélateurs, messies, prophètes, prêtres et législateurs inspirés par Dieu même; et ceux-là une fois reconnus comme les représentants de la divinité sur la terre, comme lessaintsinstituteurs de l'humanité, élus par Dieu même pour |ico la diriger dans la voie du salut, ils doivent nécessairement exercer un pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une obéissance illimitée et passive ; car contre la Raison divine il n'y a point de raison humaine, et contre la Justice de Dieu il n'y a point de justice terrestre qui tiennent. Esclaves de Dieu, les hommes doivent l'être aussi de l'Eglise et de l'Etat, en tant que ce dernier est consacré par V Eglise. Voilà ce que, de toutes les religions qui existent ou qui ont existé, le

christianisme a mieux compris que les autres, sans excepter même les antiques religions orientales, qui d'ailleurs n'ont embrassé que des peuples distincts et privilégiés, tandis que le christianisme a la prétention d'embrasser l'humanité tout entière ; et voilà ce que, de toutes les sectes chrétiennes, le catholicisme romain a seul proclamé et réalisé avec une conséquence rigoureuse. C'est pourquoi le christianisme est la religion absolue, la dernière religion ; et pourquoi l'Eglise apostolique et romaine est la seule conséquente, légitime et divine.

N'en déplaise donc aux métaphysiciens et aux idéalistes religieux, philosophes, politiciens ou poètes : Vidée de Dieu implique V abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de la liberté humaine et aboutit nécessairement à l'esclavage des hommes, tant en théorie qu'en pratique.

A moins donc de vouloir l'esclavage et l'avilissement des hommes, comme le veulent les jésuites, comme le veulent les mômiers, les piétistes ou les méthodistes protestants, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas faire la moindre concession ni au Dieu de la théologie, ni à celui de la métaphysique. Car dans cet alphabet mystique, qui commence par dire A devra fatalement finir par dire Z, et qui veut adorer Dieu doit, sans se faire de puériles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son humanité.

Si Dieu est, l'homme est esclave ; or l'homme

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peut et doit cire libre : donc Dieu n'existe pas. Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle ; et maintenant, qu'on choisisse.

[iTo Est-il besoin de rappeler combien et comment les religions abêtissent et corrompent les peuples ? Elles tuent en eux la raison, ce principal instrument de l'e'mancipation humaine, et les réduisent à l'imbécillité, condition essentielle de leur esclavage. Elles déshonorent le travail humain et en font un signe et une source de servitude. Elles tuent la notion et le sentiment de la justice humaine, faisant toujours pencher la balance du côté des coquins triomphants, objets privilégiés de la grâce divine. Elles tuent la fierté et la dignité humaines, ne protégeant que les rampants et les humbles. Elles étouffent dans le cœur des peuples tout sentiment de fraternité humaine, en le remplissant de cruauté divine.

Toutes les religions sont cruelles, toutes sont fondées sur le sang; car toutes reposent principalement sur ridée du sacrifice, c'est-à-dire sur l'immolation perpétuelle de l'Humanité à l'insatiable vengeance de la Divinité. Dans ce sanglant mystère, l'homme est toujours la victime, et le prêtre, homme aussi, mais homme privilégié par la grâce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs, les plus

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humains, les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur cœur, — et, sinon dans le cœur, dans leur imagination, dans l'esprit (et l'on sait l'influence formidable que l'une et l'autre exercent sur le cœur des hommes), — pourquoi il y a, dis-je, dans les sentiments de tout prêtre quelque chose de cruel et de sanguinaire.

Tout cela, nos illustres idéalistes contemporains le savent mieux que personne. Ce sont des hommes savants qui savent leur histoire par cœur; et comme ils sont en même temps | ni des hommes vivants, de grandes âmes pénétre'es d'un amour sincère et profond pour le bien de l'humanité', ils ont maudit et fle'tri tous ces me'faits, tous ces crimes de la religion avec une éloquence sans pareille. Ils repoussent avec indignation toute solidarité avec le Dieu des religions positives et avec ses représentants passés et présents sur la terre.

Le Dieu qu'ils adorent ou qu'ils croient adorer se distingue précisément des dieux réels de l'histoire, en ce qu'il n'est pas du tout un Dieu positif, ni déterminé de quelque manière que ce soit, ni théologiquement, ni même métaphysiquement. Ce n'est ni TEtre-suprême de Robespierre et de J.-J. Rousseau, ni le Dieu panthéiste de Spinoza, ni même le Dieu à la fois immanent et transcendant et fort équivoque de Hegel. Ils prennent bien garde de lui donner une

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déterminaiion positive quelconque, sentant tort bien que toute de'terminaiion le soumettrait à l'action dissolvante de la critique. Ils ne diront pas de lui s'il est un Dieu personnel ou impersonnel, s'il a créé ou s'il n'a pas créé le monde ; ils ne parleront même pas de sa divine providence. Tout cela pourrait le compromettre. Ils se contenteront de dire : « Dieu », et rien de plus. Mais alors qu'est-ce que leur Dieu? Ce n'est pas même une idc'e, c'est une aspiration.

C'est le nom générique de tout ce qui leur paraît grand, bon, beau, noble, humain. Mais pourquoi ne disent-ils pas alors : « l'Homme»? Ah! c'est que le roi Guillaume de Prusse et Napoléon III ettous leurs pareils sont également des hommes; et voilà ce qui les embarrasse beaucoup. L'humanitc réelle nous présente l'assemblage de tout ce 1 1-2 qu'il y a de plus sublime, de plus beau, et de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus monstrueux dans le monde. Comment s'en tirer? Alors, ils appellent l'un, divin, et l'autre, bestial, en se représentant la divinité et l'animalité comme les deux pâtes, entre lesquels ils placent l'humanité. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que ces trois termes n'en forment qu'un, et que, si on les sépare, on les détruit.

Ils ne sont pas forts sur la logique, et on dirait qu'ils la méprisent. C'est là ce qui les distingue des métaphysiciens panthéistes et déistes, et ce qui imprime à leurs idées le caractère d'un idéalisme pratique, puisant ses inspirations beaucoup moins

dans le développement se'vère d'une pense'e, que dans les expe'riences, je dirai presque dans les émotions, tant historiques et collectives qu'individuelles, de la vie. Cela donne à leur propagande une apparence de richesse et de puissance vitale, mais une apparence seulement; car la vie elle-même devient stérile, lorsqu'elle est paralysée par une contradiction logique.

Cette contradiction est celle-ci : Ils veulent Dieu et ils veulent l'humanité. Ils s'obstinent à mettre ensemble deux termes qui, une fois séparés, ne peuvent plus se rencontrer que pour s'entre-détruire. Ils disent d'une seule haleine : « Dieu, et la liberté de l'homme » ; « Dieu, et la dignité et la justice et l'égalité et la fraternité et la prospérité des hommes », — sans se soucier de la logique fatale conformément à laquelle, si Dieu existe, tout cela est condamné à la non-existence. Car si Dieu est, il est nécessairement le Maître éternel, suprême, absolu, et si ce Maître existe, l'homme est esclave; mais s'il est esclave, il n'y a pour lui ni justice, ni égalité, ni fraternité, ni prospérité possibles Ils auront beau, contrairement au bon sens et à toutes les expériences de l'histoire, se représenter leur Dieu animé du plus tendre amour pour la liberté humaine : un maître, quoi qu'il lasse et quelque libéral qu'il veuille se I173 montrer, n'en reste pas moins toujours un maître, et son existence implique nécessairement l'esclavage de tout ce qui se trouve au-dessous de lui. Donc, si Dieu existait, il n'y aurait pour lui qu'un seul moyen

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de servir la liberté humaine : ce serait de cesser d'exister.

Amoureux et jaloux de la liberté humaine, et la considérant comme la condition absolue de tout ce que nous adorons et respectons dans l'humanité, je retourne la phrase de Voltaire, et je dis que, 51 Dieu existait réellement , il faudrait le faire disparaître.

La sévère logique qui me dicte ces paroles est par trop évidente pour que j'aie besoin de développer davantage cette argumentation. Et il me paraît impossible que les hommes illustres dont j'ai cité les noms, si célèbres et si justement respectés, n'en aient pas été frappés eux-mêmes, et qu'ils n'aient point aperçu la contradiction dans laquelle ils tombent en parlant de Dieu et de la liberté humaine à la fois. Pour qu'ils aient passé outre, il a fallu donc qu'ils aient pensé que cette inconséquence ou que ce passedroit logique était pratiquement nécessaire pour le bien même de l'humanité.

Peut-être aussi que, tout en parlant de la liberté comme d'une chose qui est pour eux bien respectable et bien chère, ils la comprennent tout à fait autrement que nous ne la comprenons, nous autres matérialistes et socialistes révolutionnaires. En effet, ils n'en parlent jamais sans y ajouter aussitôt un autre mot, celui d'autorité^ un mot et une chose que nous détestons du plein de nos coeurs.

Qu'est-ce que l'autorité? Est-ce la puissance inévitable des lois naturelles qui se manifestent dans l'enchaînement et dans la succession fatale des phénomènes tant du monde physique que du monde social ? En effet, contre ces lois, la révolte est non seulement défendue, mais elle est encore impossible. Nous pouvons les méconnaître ou ne point encore les connaître, mais nous ne pouvons pas leur désobéir, parce qu'elles constituent la base et les conditions mêmes de notre existence ; elles nous enveloppent, nous 1 174 pénètrent, règlent tous nos mouvements, nos pensées et nos actes; de sorte qu'alors même que nous croyons leur désobéir, nous ne faisons autre chose que manifester leur toute-puissance.

Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n'y a rien d'humiliant dans cet esclavage, ou plutôt ce n'est pas même l'esclavage. Car l'esclavage suppose un maître extérieur, un législateur qui se trouve en dehors de celui auquel il commande; tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous : elles nous sont inhérentes, elles constituent notre être, tout notre être, tant corporel qu'intellectuel et moral ; nous ne vivons, nous ne respirons, nous n'agissons, nous ne pensons, nous ne voulons que par elles. En dehors d'elles, nous ne sommes rien, nous ne sommes pas. D'où nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous révolter contre elles ?

Vis-à-vis des lois naturelles, il n'est pour l'homme

50 1. HMPIRK KNOUTO-GKRMAN!QU:-

qu'une seule liberté possible : c'est de les reconnaître et de les appliquer toujours davantage, conforme'ment au but d'émancipation ou d'humanisation tant collective qu'individuelle qu'il poursuit. Ces lois, une fois reconnues, exercent une autorité qui n'est jamais discutée par la masse des hommes. Il faut, par exemple, être un fou, ou un théologien, ou pour le moins un métaphysicien, un juriste, ou un économiste bourgeois, pour se révolter contre cette loi d'après laquelle 2 X ^ font 4. Il faut avoir la foi pour s'imaginer qu'on ne brûlera pas dans le feu et qu'on ne se noiera pas dans l'eau, à moins qu'on n'ait recours à quelque subterfuge qui est encore fondé sur quelque autre loi naturelle. Mais ces révoltes, ou plutôt ces tentatives ou ces folies imaginations d'une révolte impossible, ne forment qu'une exception assez rare ; car, en général, on peut dire que la masse des hommes, dans sa vie quotidienne, se laisse gouverner | 175 d'une manière à peu près absolue par le bon sens, ce qui veut dire par la somme des lois naturelles généralement reconnues.

Le grand malheur, c'est qu'une grande quantité de lois naturelles déjà constatées, comme telles, par la science, restent inconnues aux masses populaires, grâce aux soins de ces gouvernements tutélaires qui n'existent, comme on sait, que pour le bien des peuples. Il est un autre inconvénient : c'est que la majeure partie des lois naturelles qui sont inhérentes au développement de la société humaine, et qui sont

tout aussi nécessaires, invariables, fatales, que les lois qui gouvernent le monde physique, n'ont pas e'té dûment constate'es et reconnues par la science elle-même.

Une fois qu'elles auront e'té reconnues d'abord par la science, et que de la science, au moyen d'un large système d'e'ducation et d'instruction populaires, elles auront passé dans la conscience de tous, la question de la liberté sera parfaitement résolue. Les autoritaires les plus récalcitrants doivent reconnaître qu'alors il n'v aura plus besoin ni d'organisation, ni de direction, ni de législation politiques, trois choses qui, soit qu'elles émanent de la volonté du souverain, soit qu'elles résultent des votes d'un parlement élu par le suffrage universel, et alors même qu'elles seraient conformes au système des lois naturelles, — ce qui n'a jamais lieu et ce qui ne pourra jamais avoir lieu, — sont toujours également funestes et contraires à la liberté des masses, parce qu'elles leur imposent un système de lois extérieures, et par conséquent despotiques.

La liberté de l'homme consiste uniquement en ceci', qu'il obéit aux lois naturelles parce qu'il les a reconnues lui-même \ i76 comme telles, et non parce qu'elles lui ont été extérieurement imposées par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle, quelconque.

Supposez une académie de savants, composée des représentants les plus illustres de la science ; supposez que cette académie soit chargée de la légis-

52 l'empire KNOUTO GERMANIQUE

laiion, de l'organisation de la société, et que, ne s'inspirant que du plus pur amour de la vérité, elle ne lui dicte que des lois absolument conformes aux plus récentes découvertes de la science. Eh bien, je prétends, moi, que cette législation et cette organisation seront une monstruosité, et cela pour deux raisons. La première, c'est que la science humaine est toujours nécessairement imparfaite, et que, en comparant ce qu'elle a découvert avec ce qu'il lui reste à découvrir, on peut dire qu'elle est toujours à son berceau. De sorte que si on voulait forcer la vie pratique, tant collective qu'individuelle, des hommes, à se conformer strictement, exclusivement, aux dernières données de la science, on condamnerait la société aussi bien que les individus à souffrir le martyre sur un lit de Procuste, qui finirait bientôt par les disloquer et par les étouffer, la vie restant toujours infiniment plus large que la science.

La seconde raison est celle-ci : une société qui obéirait à une législation émanée d'une académie scientifique, non parce qu'elle en aurait compris elle-même le caractère rationnel, auquel cas l'existence de l'académie deviendrait inutile, mais parce que celte législation, émanant de cette académie, s'imposerait au nom d'une science qu'on vénérerait sans la comprendre, — une telle société serait une société non d'hommes, mais de brutes. Ce serait une seconde édition de cette pauvre république du Paraguay qui se laissa gouverner si longtemps | 177 parla

Compagnie de Je'sus. Une telle société' ne manquerait pas de descendre bientôt au plus bas degré de l'idiotisme.

Mais il est encore une troisième raison qui rend un tel gouvernement impossible. C'est qu'une académie scientifique revêtue de cette souveraineté pour ainsi dire absolue, fût-elle même composée des hommes les plus illustres, finirait infailliblement et bientôt par se corrompre elle-même et moralement et intellectuellement. C'est déjà aujourd'hui, avec le peu de privilèges qu'on leur laisse, l'histoire de toutes les académies. Le plus grand génie scientifique, du moment qu'il devient un académicien, un saVant officiel, patenté, baisse inévitablement et s'endort. Il perd sa spontanéité, sa hardiesse révolutionnaire, et cette énergie incommode et sauvage qui caractérise la nature des plus grands génies, appelés toujours à détruire les mondes caducs et à jeter les fondements des mondes nouveaux. Il gagne sans doute en politesse, en sagesse utilitaire et pratique, ce qu'il perd en puissance de pensée. Il se corrompt, en un mot.

C'est le propre du privilège et de toute position privilégiée que de tuer l'esprit et le cœur des hommes. L'homme privilégié soit politiquement, soit économiquement, est^un homme intellectuellement et moralement dépravé. Voilà une loi sociale qui n'admet aucune exception, et qui s'applique aussi bien à des nations tout entières qu'aux classes, aux compagnies et aux individus. C'est la loi de l'é-

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galité, condition suprême de la liberté et de l'humanité. Le but principal de ce livre est précisément de la développer, et d'en démontrer la vérité dans toutes les manifestations de la vie humaine.

Un corps scientifique, auquel on aurait confié I 179 le gouvernement de la société, finirait bientôt par ne plus s'occuper du tout de science, mais d'une tout autre affaire ; et cette affaire, celle de tous les pouvoirs établis, serait de s'éterniser en rendant la société confiée à ses soins toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction.

Mais ce qui est vrai pour les académies scientifiques, l'est également pour toutes les assemblées constituantes et législatives, lors même qu'elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n'empêche pas qu'il ne se forme en quelques années un corps de politiciens, privilégiés défait, non de droit, et qui, en se vouant exclusivement à la direction des affaires publiques d'un pays, finissent par former une sorte d'aristocratie ou d'oligarchie politique. Voir les Etais- Unis d'Amérique et la Suisse.

Ainsi, point de législation extérieure et point d'autorité, l'une étant d'ailleurs inséparable de l'autre, et toutes les deux tendant à l'asservissement de la société et à l'abrutissement des législateurs euxmêmes.

S'en suit-il que je repousse toute autorité? Loin de moi cette pensée. Lorsqu'il s'agit de bottes, j'en réfère à l'autorité du cordonnier ; s'il s'agit d'une maison, d'un canal ou d'un chemin de fer, je consulte celle de l'architecte ou de l'ingénieur. Pour telle science spéciale je m'adresse à tel ou tel savant. Mais je ne me laisse imposer ni le cordonnier, ni l'architecte, ni le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur | 179 savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j'en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais point d'autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales ; par conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l'honnêteté et pour la sincérité de tel ou tel individu, je n'ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même de mes entreprises; elle me transformerait immédiatement en un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d'autrui.

Si je m'incline devant l'autorité des spécialistes et si je me déclare prêt à en suivre, dans une certaine mesure et pendant tout le temps que cela me paraît nécessaire, les indications et même la direction, c'est parce que cette autorité ne m'est imposée par personne, ni par les hommes, ni par Dieu. Autre-

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ment je les repousserais avec horreur et j'enverrais au diable leurs conseils, leur direction et leur science, certain qu'ils me feraient payer par la perte de ma liberté et de ma dignité les bribes de vérité humaine, enveloppées de beaucoup de mensonges, qu'ils pourraient me donner.

Je m'incline devant l'autorité des hommes spéciaux parce qu'elle m'est imposée par ma propre raison. J'ai conscience de ne pouvoir embrasser dans tous ses détails et ses développements positifs qu'une très petite partie de la science humaine. La plus grande intelligence ne suffirait pas pour embrasser le tout. D'où résulte, pour la science aussi bien que pour rindustrie, la nécessité de la division et de l'association du travail. Je reçois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est autorité dirigeante et chacun est dirigé à son tour. Donc il n'y a point d'autorité fixe et constante, mais un échange continu d'autorité et de subordination | iso mutuelles, passagères et surtout volontaires.

Cette même raison m'interdit donc de reconnaître une autorité fixe, constante et universelle, parce qu'il n'y a point d'homme universel, d'homme qui soit capable d'embrasser dans cette richesse de détails, sans laquelle l'application de la science à la vie n'est point possible, toutes les sciences, toutes les branches de la vie sociale. Et, si une telle universalité pouvait jamais se trouver réalisée dans un seul homme, et qu'il voulût s'en prévaloir pour nous imposer son autorité, il faudrait chasser cet homme de

la société, parce que son autorité réduirait inévitablement tous les autres à l'esclavage et à l'imbécillité. Je ne pense pas que la société doive maltraiter les hommes de génie comme elle l'a fait jusqu'à présent. Mais je ne pense pas non plus qu'elle doive trop les engraisser, ni leur accorder surtout des privilèges ou des droits exclusifs quelconques; et cela pour trois raisons : d'abord parce qu'il lui arriverait souvent de prendre un charlatan pour un homme de génie ; ensuite parce que, par ce système de privilèges, elle pourrait transformer en un charlatan même un véritable homme de génie, le démoraliser, l'abêtir; et enfin, parce qu'elle se donnerait un despote.

Je me résume. Nous reconnaissons donc l'autorité absolue de la science, parce que la science n'a d'autre objet que la reproduction mentale, réfléchie et aussi systématique que possible, des lois naturelles qui sont inhérentes à la vie tant matérielle qu'intellectuelle et morale du monde physique et du monde social, ces deux mondes ne constituant dans le fait qu'un seul et même monde naturel. En dehors de cette | isi autorité uniquement légitime, parce qu'elle est rationnelle et conforme à la liberté humaine, nous déclarons toutes les autres autorités mensongères, arbitraires, despotiques et funestes.

Nous reconnaissons l'autorité absolue de la science, mais nous repoussons l'infaillibilité et l'universalité des représentants de la science. Dans

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notre Eglise à nous, — qu'il me soit permis de me servir un moment de cette expression que d'ailleurs je déteste ; l'Eglise et l'Etat sont mes deux bètes noires, — dans notre Eglise, comme dans l'Eglise protestante, nous avons un chef, un Christ invisible, la science; et comme les protestants, plus conséquents même que les protestants, nous ne voulons y souffrir ni pape, ni conciles, ni conclaves de cardinaux infaillibles, ni e'vêques, ni même des prêtres. Notre Christ se distingue du Christ protestant et chrétien en ceci, que ce dernier est un être personnel, et que le nôtre est impersonnel ; le Christ chrétien, déjà accompli dans un passé éternel, se présente comme un être parfait, tandis que l'accomplissement et la perfection de notre Christ à nous, de la science, sont toujours dans l'avenir : ce qui équivaut à dire qu'ils ne se réaliseront jamais. En ne reconnaissant l'autorité absolue que de la science absolue, nous n'engageons donc aucunement notre liberté.

J'entends par ce mot, « science absolue », la science vraiment universelle qui reproduirait idéalement, dans toute son extension et dans tous ses détails infinis, l'univers, le système ou la coordination de toutes les lois naturelles qui se manifestent dans le développement incessant des mondes. Il est évident que cette science, objet sublime de tous les efforts de l'esprit humain, ne se réalisera jamais dans sa plénitude absolue. Notre Christ restera donc éternellement inachevé, ce qui doit rabattre beaucoup

I 182 l'orgueil de ses représentants patente's parmi nous. Contre ce Dieu le tils au nom duquel ils pre'tendraient nous imposer leur autorité insolente et pe'dantesque, nous en appellerons à Dieu le père, qui est le monde réel, la vie réelle, dont il n'est, lui, que l'expression par trop imparfaite, et dont nous sommes, nous, — les êtres réels, vivant, travaillant, combattant, aimant, aspirant, jouissant et souffrant, — les représentants immédiats.

Mais tout en repoussant l'autorité absolue, universelle et infaillible des hommes de la science, nous nous inclinons volontiers devant l'autorité respectabU-, mais relative et très passagère, très restreinte, des représentants des sciences spéciales, ne demandant pas mieux que de les consulter tour à tour, et fort reconnaissants pour les indications précieuses qu'ils voudront bien nous donner, à condition qu'ils veuillent bien en recevoir de nous-mêmes sur les choses et dans les occasions où nous sommes plus savants qu'eux; et, en général, nous ne demandons pas mieux que de voir des hommes doués d'un grand savoir, d'une grande expérience, d'un grand esprit, et d'un grand cœur surtout, exercer sur nous une influence naturelle et légitime, librement acceptée, et jamais imposée au nom de quelque autorité officielle que ce soit, céleste ou terrestre. Nous acceptons toutes les autorités naturelles, et toutes les influences de fait, aucune de droit; car toute autorité ou toute influence de droit, et comme telle officiellement impcfsée, devenant aussitôt une oppres-

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sion et un mensonge, nous imposerait infailliblement, comme je crois l'avoir suffisamment démontre', l'esclavage et l'absurdité.

En un mot, nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiées, patentées, officielles et légales, même [ isa sorties du suffrage universel, convaincus qu'elles ne pourront tourner jamais qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l'immense majorité asservie.

Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes.

Les idéalistes modernes entendent l'autorité d'une manière tout à fait différente. Quoique libres des superstitions traditionnelles de toutes les religions positives existantes, ils attachent néanmoins à cette idée de l'autorité un sens divin, absolu. Cette autorité n'est point celle d'une vérité miraculeusement révélée, ni celle d'une vérité rigoureusement et scientifiquement démontrée. Ils la fondent sur un peu d'argumentation quasi-philosophique, et sur beaucoup de foi vaguement religieuse, sur beaucoup de sentiment idéalement, abstractivement poétique. Leur religion est comme un dernier essai de divinisation de tout ce qui constitue l'humanité dans les hommes.

C'est tout le contraire de l'œuvre que nous accom-

ET LA RÉVOLUTION SOCIALE 6l

plissons. Nous croyons devoir, en vue de la liberté humaine, de la dignité' humaine et de la prospe'rité humaine, reprendre au Ciel les biens qu'il a de'robés à la terre, pour les rendre à la terre; tandis que, s'efforçant de commettre un dernier larcin religieusement he'roïque, ils voudraient, eux, au contraire, restituer de nouveau au ciel, à ce divin voleur aujourd'hui de'masqué, mis à son tour au pillage par l'impiété audacieuse et par l'analyse scientifique des libres-penseurs, tout ce que l'humanité contient de plus grand, de plus beau, de plus noble.

1 184 II leur paraît, sans doute, que, pour jouir d'une plus grande autorité parmi les hommes, les idées et les choses humaines doivent être revêtues d'une sanction divine. Comment s'annonce cette sanction? Non par un miracle, comme dans les religions positives, mais par la grandeur ou par la sainteté même des idées et des choses ; ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui est juste, est réputé divin. Dans ce nouveau culte religieux, tout homme qui s'inspire de ces idées, de ces choses, devient un prêtre, immédiatement consacré par Dieu même. Et la preuve? C'est la grandeur même des idées qu'il exprime, et des choses qu'il accomplit : il n'en est pas besoin d'autre. Elles sont si saintes qu'elles ne peuvent avoir été inspirées que par Dieu.

Voilà en peu de mots toute leur philosophie : philosophie de sentiments, non de pensées réelles, une sorte de piétisme métaphysique. Cela paraît innocent, mais cela ne l'est pas du tout, et la doctrine

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