‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 20 sur 75 · L EMPIRE KNOUTO-GERM\NIQUE · texte numérisé non relu

L EMPIRE KNOUTO-GERM\NIQUE

très précise, irès étroite et très sèche, qui se cache sous le vague insaisissable de ces formes poétiques, conduit aux mêmes résultats désastreux que toutes les religions positives : c'est-à-dire à la négation la plus complète de la liberté et de la dignité humaines.

Proclamer comme divin tout ce qu'on trouve de grand, de juste, de noble, de beau dans l'humanité, c'est reconnaître implicitement que l'humanité par elle-même aurait été incapable de le produire; ce qui revient à dire qu'abandonnée à elle-même, sa propre nature est misérable, inique, vile et laide. Nous voilà revenus à l'essence de toute religion, c'est-à-dire au dénigrement de l'humanité | i85 pour la plus grande gloire de la divinité. Et du moment que l'infériorité naturelle de l'homme et son incapacité foncière de s'élever par lui-même, en dehors de toute inspiration divine, jusqu'aux idées justes et vraies, sont admises, il devient nécessaire d'admettre aussi toutes les conséquences théologiques, politiques et sociales des religions positives. Du moment que Dieu, l'Etre parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l'humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l'espèce humaine.

Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soient également inspirés par Dieu ? alors il n'y aurait plus besoin d'intermédiaires, sans doute. Mais cette supposition est impossible, parce qu'elle est

trop contredite par les faits. Il faudrait alors attribuer à l'inspiration divine toutes les absurdite's et les erreurs qui se manifestent, et toutes les horreurs, les turpitudes, les lâchetés et les sottises qui se commettent dans le monde humain. Donc, il n'y a dans ce monde que peu d'hommes divinement inspirés. Ce sont les grands hommes de l'histoire, les génies vertueux, comme dit l'illustre citoyen et prophète italien Giuseppe Mazzini. Immédiatement inspirés par Dieu même et s'appuyant sur le consentement universel, exprimé par le suffrage populaire, — Dio e'Popolo, — ils sont appelés à gouverner les sociétés humaines (*).

|i86 Nous voilà retombés dans l'Eglise et dans i'Etat. Il est vrai que dans cette organisation nouvelle, établie, comme toutes les organisations politiques anciennes, par la grâce de Dieu, mais appuyée cette fois, au moins pour la forme, en guise de concession nécessaire à l'esprit moderne, et comme dans les préambules des décrets impériaux de Napoléon III, sur la volonté (fictive) du peuple, l'Eglise ne s'appellera plus l'Eglise, elle s'appellera l'Ecole. Mais sur les bancs de cette école ne seront pas assis seulement les enfants : il y aura le mineur éternel, l'écolier reconnu à jamais incapable de su-

(*' Il y a six à sept ans, à Londres, j-ai entendu M. Louis Blanc exprimer à peu prés la même idée : « La meilleure forme de gouvernement », m'a-t-il dit, « serait celle qui appellerait toujours aux affaires les hommes de génie vertueux ». {Note de Bakounine.)

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birscs examens, de s'clevcr à la science de ses maîtres et de se passer de leur discipline, le peuple (*). L'Etat ne s'appellera plus Monarchie, il s'appellera Re'publique, mais il n'en sera pas moins l'Etat, c'est-à-dire une tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d'hommes compétents, d'hommes de gcnie ou de talent vertueux^ pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant, le peuple. Les professeurs de l'Ecole et les fonctionnaires de l'Etat s'appelleront des re'publicains ; mais ils n'en seront pas moins des tuteurs, des pasteurs, et le peuple restera ce qu'il a cte' c'ternellement jusqu'ici, un

(*; J'ai demandé un jour à Mazzini quelles mesures on prendra pour l'émancipation du peuple, une fois que sa république unitaire triomphante aura été dérinitiveinent établie ? « La première mesure, m'a-t-il dit, sera la fondation des écoles pour le peuple. — Et qu'enseignera-t-on au peuple dans ces écoles r — Les devoirs de l'homme, le sacrifice et le dévouement. » — Mais où prendrez-vous un nombre suffisant de professeurs pour enseigner ces choses, qu'aucun n'a le droit ni le pouvoir d'enseigner, s'il ne prêche d'exemple r Le nombre des hommes qui trouvent une jouissance suprême dans le sacrifice et dans le dévouement n'est-il pas excessivement restreint ? Ceux qui | J87 se sacrifient au service d'une grande idée, obéissant à une haute passion, et satisfaisant cette passion personnelle en dehors de laquelle la vie elle-même perd toute valeur à leurs yeux, ceux-là pensent ordinairement à tout autre chose qu'à ériger leur action endoctrine; tandis que ceux qui en font une doctrine oublient le plus souvent de la traduire en action, par cette simjle raison que la doctrine tue la vie, tue la spontanéité vivante de l'action. Les hommes comme .Mazzini, dans lesquels la doctrine et l'action forment une unité admirable, ne sont que de très rares exceptions. Dans le christianisme aussi, il y a eu de grands hommes, de saints hommes qui ont fait réellement, ou qui au moins se sont passionnément efforcés de faire, tout ce qu'ils disaient, et

troupeau. Gare alors | 137 aux tondeurs ; car là où il y a un troupeau, il y aura nécessairement aussi des tondeurs et des mangeurs du troupeau.

Le peuple, dans ce système, sera l'e'colier et le pupille éternel. Malgré sa souveraineté toute fictive, il continuera de servir d'instrument à des pensées, à des volontés et par conséquent aussi à des intérêts qui ne seront pas les siens. Entre cette situation et ce que nous appelons, nous, la liberté, la seule vraie liberté, il y a un abîme. Ce sera, sous des formes nouvelles, Tantique oppression et l'antique esclavage ; et là où il y a esclavage, il y a misère, abrutis-

dont les cœurs, débordants | I88 d'amour, étaient pleins de mépris pour les jouissances et pour les biens de ce monde. Mais l'immense majorité des prêtres catholiques et protestants qui, par métier, ont prêché et prêchent la doctrine de la chasteté, de l'abstinence et de la renonciation, ont démenti généralement leur doctrine par leur exemple. Ce n'est pas sans motif, c'est à la suite d'une expérience de plusieurs siècles, que chez les peuples de tous les pays se sont formés ces dictons : Libertin comme un prêlre; gourmand comme un prêtre; ambitieux comme un prêtre ; avide, intéressé et cupide comme un prêtre. 11 est donc constaté que les professeurs des vertus chrétiennes, consacrés par l'Eglise, les prêtres, dans leur immense majorité, ont fait tout le contraire de ce qu'ils ont prêché. Cette majorité même, l'universalité de ce fait, prouvent | i89 qu'il ne faut pas en attribuer la faiite aux individus, mais à la position sociale impossible, et contradictoire en elle-même, dans laquelle ces individus sont placés. Il y a dans la position du prêtre chrétien une double contradiction. D'abord celle de la doctrine d'abstinence et de renonciation avec les tendances et les besoins positifs de la nature humaine, tendances et besoins qui dans quelques cas individuels, toujours très rares, peuvent bien être continuellement refoulés, comprimés et même complètement anéantis par l'influence constante de quelque puissante passion intellectuelle et morale; qui, en certains moments d'exaltation collective, peuvent être oubliés et négligés

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sèment, la vraie matérialisation de la société, tant des classes privilégiées que des masses.

En divinisant les choses humaines, les idéalistes aboutissent toujours au triomphe d'un matérialisme brutal. Et cela pour une raison très simple : le divin s'évapore et monte vers sa pairie, le Ciel, et le brutal seul reste réellement sur la terre.

1 188 Oui, l'idéalisme en théorie a pour conséquence nécessaire le matérialisme le plus brutal dans la pratique ; non sans doute pour ceux qui le prêchent de

pour quelque temiis par une grande quantité d'hommes à la fois; inaisqui sontsi foncièrement inhérentsàla nature humaine, qu'i's finissent toujours par reprendre leurs droits, de sorte que, lorsqu'ils sont empêchés de se satisfaire d'une manière régulière et normale, ils finissent toujours par chercher des satisfactions malfaisantes et monstrueuses. C'est une loi naturelle, et par conséquent ( 190 fatale, irrésistible, sous l'action funeste de laquelle tombent inévitablement tous les prêtres chrétiens et spécialement ceux de l'Eglise catholique romaine. Elle ne peut frapper les professeurs de l'Ecole, c'est-à-dire les prêtres de l'Ei^lise moderne, à moins qu'on ne les oblige, eux aussi, à prêcher l'abstinence et la renonciation chrétiennes.

Mais il est une autre contradiction qui est commune aux uns comme aux autres. Cette contradiction est attachée au titre et à la position même du maître. Un maître qui commande, qui opprime et qui exploite, est un personnage très logique et tout à fait naturel. Mais un maître qui se sacrifie à ceux qui lui sont subordonnés de par son privilège divin ou humain, est un être contradictoire et tout à fait impossible. C'est la constitution même de l'hypocrisie, si bien personnifiée par le pape | 191 qui, \.o\xX. en se d\sàn\. le dernier serviteur des serviteurs de Dieu, — en signe dequoi, suivant l'exemple du Christ, il lave même une fois par an les pieds de douze mendiants de Rome, — se proclame en même temps, comme vicaire de

bonne foi, — le résultat ordinaire, pour ceux-là, est de voir frappés de stérilité tous leurs efforts, — mais pour ceux qui s'eff'orcent de réaliser leurs préceptes dans la vie, pour la société tout entière, en tant qu'elle se laisse dominer par les doctrines idéalistes.

Pour démontrer ce fait général et qui peut paraître étrange de prime abord, mais qui s'explique naturellement, lorsqu'on y réticchit davantage, les preuves historiques ne manquent pas.

Comparez les deux dernières civilisations du monde antique, la civilisation grecque et la civilisa-

Dieu, le maître absolu et infaillible du monde. Ai-je besoin de rappeler que les prêtres de toutes les Eglises, loin de se sacrifier aux troupeaux confiés à leurs soins, les ont toujours sacrifiés, exploites et maintenus à l'état de trcupeau, en partie pour satisfaire leurs propres passions personnelles et en partie pour servir la toute-puissance de l'Eglise r Les mêmes conditions, les mêmes causes produisent toujours les mêmes eftets. Il en sera donc de même pour les professeurs de riicole moderne, divinement inspirés et patentés par l'Etat. Ils deviendront nécessairement, les. uns sans le savoir, les autres en pleine connaissance de cause, les enseigneurs de la doctrine du sacrifice populaire à la puissance de l'Etat et au profil des classes privilégiées.

Faudra-t-il donc éliminer de la société tout enseignement et abolir toutes les écoles? Non, pas du tout, il faut répandre à pleines mains l'instruction dans les masses, et transformer toutes les églises, tous ces temples dédiés à la gloire de Dieu et à l'asservissement des hommes, | 192 en autant d'écoles d'émancipation humaine. Mais, d'abord, entendons-nous : les écoles proprement dites, dans une société normale, fondée sur l'égalité et sur le respect de la liberté humaine, ne devront exister que pour les enfants et non pour les adultes; et, pour qu'elles deviennent des écoles d'émancipation et non d'asservissement, il faudra en éliminer avant tout cette fiction de Dieu, l'asservisseur éternel et absolu ; et il faudra fonder

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tion romaine. Laquelle est la civilisation la plus matérialiste, la plus naturelle par son point de depart, et la plus humainement idéale dans ses résultats? La civilisation grecque. Laquelle est au contraire la plus abstraitement idéale à son point de départ, sacrifiant la liberté matérielle | iso de l'homme à la liberté idéale du citoyen, représentée par l'absiraciion du droit juridique, et le développement naturel de la société humaine à l'abstraction de l'Etat, et laquelle est la plus brutale dans ses conséquences? La civilisation romaine sans doute. La civilisation grecque, comme toutes les civilisations antiques, y compris celle de Rome, a été exclusivement natio-

toute l'éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi ; sur le développement de la dignité et de l'indépendance personnelles, non sur celui de la piété et de l'obéissance ; sur le culte de la vérité et de la justice quand même, et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer eu tout et partout le culte divin. Le principe de l'autorité, dans l'éducation des entants, constitue le point de départ naturel ; il est légitime, nécessaire, lorsqu'il est appliqué aux enfants en bas âge, alors que leur intelligence ne s'est encore aucunement développée; mais comme le développement de toute chose, et par conséquent de l'éducation aussi, implique la négation successive du point de départ, ce principe doit s'amoindrir graduellement à mesure que l'éducation et l'instruction des enfants avance, pour faire place à leur liberté ascendante. Toute éducation rationnelle n'est au fond rien que celte immolation progressive de l'autorité au protit de la liberté, le but rtnal de l'éducation ne devant cire que celui de former des hommes libres et pleins de respect et d'amour pour la liberté d'autrui. Ainsi le premier jour delà vie scolaire, si l'école prend les enfants en bas âge, alors qu'ils commencent j 193 à peine à balbutier quelques mots, doit être celui de la plus grande autorité et d'une absence à peu près complète de liberté ; mais son dernier jour doit être celui de la plus grande liberté et de l'abolition ab-

nale, il est vrai, et a eu pour base l'esclavage. Mais malgré ces deux immenses défauts historiques, elle n'en a pas moins conçu et réalisé, la première, l'idée de l'humanité; elle a ennobli et réellement idéalisé la vie des hommes ; elle a transformé les troupeaux humains en associations libres d'hommes libres ; elle a crée les sciences, les arts, une poésie, une philosophie immortelles et les premières notions du respect humain, par la liberté. Avec la liberté politique et sociale, elle a créé la libre pensée. | 190 Et à la fin du moyen-âge, à l'époque de la Renaissance, il a suffi que quelques Grecs émigrés apportassent quelques-uns de ses livres immortels en Italie, pour

solue de tout vestige du principe animal ou divin de l'autorité.

Le principe d'autorité, appliqué aux hommes qui ont dépassé ou atteint l'âge de la majorité, devient une monstruosité, une négation tlagrante de l'humanité, une source d'esclavage et de dépravation intellectuelle et morale. Malheureusement, les gouvernements paternels ont laissé croupir les masses populaires dans une si profonde ignorance, qu'il sera nécessaire de fonder des écoles non seulement pour les enfants du peuple, mais pour le peuple lui-même. Mais de ces écoles devront être éliminées absolument les moindres applications ou manifestations du principe d'autorité. Ce ne seront plus des écoles, mais des académies populaires, dans lesquelles il ne pourra plus être question ni d'écoliers, ni de maîtres, où le peuple viendra librement prendre, s'il le trouve nécessaire, un enseignement libre, et dans lesquelles, riche de son expérience, il pourra enseigner, à son tour, bien des choses aux professeurs qui lui apporteront des connaissances qu'il n'a pas. Ce sera donc un enseignement mutuel, un acte de fraternité intellectuelle entre la jeunesse instruite et le peuple.

La véritable école pour le peuple et pour tous les hommes faits, c'est la vie. La seule grande et toute-puissante autorité naturelle et rationnelle à la fois, la seule que nous puissions respecter, ce sera celle de l'esprit collectif et public d'une so-

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que la vie, la liberté', la pensée, riuimanité, enterrées dans le sombre cachot du catholicisme, Fussent ressuscitées. L'émancipation humaine, voilà le nom de la civilisation grecque. Et le nom de la civilisation romaine ? C'est la conquête, avec toutes ses conséquences brutales. Et son dernier mot ? La toute-puissance des Césars, C'est l'avilissement et l'esclavage des nations et des hommes.

Et aujourd'hui encore, qu'est-ce qui tue, qu'est-ce qui écrase brutalement, matériellement, dans tous les pays de l'Europe, la liberté et l'humanité? c'est le triomphe du principe césarien ou romain.

Comparez maintenant deux civilisations mo-

ciété fondée sur l'égalité et sur la solidarité, aussi bien que sur la liberté el | 194 sur le respect humain et mutuel de tous ses membres. Oui, voilà une autorité nullement divine, tout humaine, mais devant laquelle nous nous inclinerons de grand cœur, certains que loin de les asservir, elle émancipera les hommes. Elle sera mille fois plus puissante, soyez-en certains, que toutes vos autorités divines, théologiques, métaphysiques, politiques el juridiques instituées par l'EL^lise et l'Etat, plus puissante que vos codes criminels, vos geôliers et vos bourreaux.

La puissance du sentiment collectif ou de l'esprit public est déjà très sérieuse aujourd'hui. Les hommes les plus cnpables de commettre des crimes osent rarement la déhcr, l'affronter ouvertement. Ils chercheront à la tromper, mais ils se i;arderont bien de la brusquer, à moins qu'ils ne se sentent appuyés au moins par une minorité quelconque. Aucun homme, quelque puissant qu'il se croie, n'aura jamais la force de .supporter le mépris unanime de la société, aucun ne saurait vivre sans se sentir soutenu par l'assentiment et l'estime au moins d'une partie quelconque de cette société. Il faut qu'un homme soit poussé par une immense et bien sincère conviction, pour qu'il trouve le courage d'opiner et de marcher contre tous, et jamais homme égoïste, dépravé et lâche, n'aura ce courage-là.

Rien ne prouve mieux la solidarité naturelle et fatale.

ET LA REVOLUTION SOCIALE Jl

dernes : la civilisation italienne et la civilisation allemande. La première représente sans doute, dans son caractère général, le matérialisme ; la | 191 seconde représente, au contraire, tout ce qu'il y a de pliî^ abstrait, de plus pur et de plus transcendant en fait d'idéalisme. Voyons quels sont les fruits pratiques de l'une et de l'autre.

L'Italie a déjà rendu d'immenses services à la cause de l'émancipation humaine. Elle fut la première qui ressuscita et qui appliqua largement le principe de la liberté en Europe, et qui rendit à l'humanité ses titres de noblesse : l'industrie, le commerce, la poésie, les arts, les sciences positives et la libre pensée. Ecrasée depuis par trois siècles

cette loi de sociabilité qui relie tous les hommes, que ce fait, que chacun de nous peut constater, chaque jour, et sur lui-même et sur tous les hommes qu'il connaît. Mais si cette puissance sociale existe, pourquoi n'a-t-elle pas suffi, jusqu'à l'heure actuelle, à moraliser, à humaniser les hommes ? | 195 A cette question, la réponse est très simple : Parce que, jusqu'à l'heure qu'il est, elle n'a point été humanisée elle-même et elle n'a point été humanisée jusqu'ici, parce que la vie SO' ciale dont elle est toujours la fidèle expression est fondée comme on sait, sur le culte divin, non sur le respect humain sur l'autorité, non sur la liberté; sur le privilège^ non sur l'é galité; sur l'exploitation, non sur la fraternité des hommes sur l'iniquité et le mensonge, non sur la justice et sur la vérité. Par conséquent son action réelle, toujours en contradic tion avec les théories humanitaires qu'elle professe, a exercé constamment une influence funeste et dépravante, non morale Elle ne comprime pas les vices et les crimes, elle les crée. Son autorité est par conséquent uneautorité divine, anti-humaine son influence est malfaisante et funeste. Voulez-vous les rendre bienfaisantes et humaines '( Faites la Révolution sociale. Faites que tous les besoins deviennent réellement solidaires, que les intérêts matériels et sociaux de chacun deviennent con-

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de despotisme impérial et papal, et traîne'e dans ] J92 la boue par sa bourgeoisie gouvernante, elle paraît aujourd'hui, il est vrai, bien déchue en comparaison de ce qu'elle avait été. Et pourtant, quelle différence si on la compare à l'Allemagne! En Italie, malgré cette décadence, espérons-le, passagère, on peut vivre et respirer humainement, librement, | 193 entouré d'un peuple qui semble être né pour la liberté. L'Italie, même bourgeoise, peut vous montrer avec orgueil des hommes comme Mazzini et comme Garibaldi» En Allemagne, on respire | 196 (*) l'atmosphère d'un immense esclavage politique et social, philosophiquement expliqué et accepté par un grand peuple, avec une résignation et une bonne volonté réfléchies. Ses héros, — je parle toujours de l'Allemagne présente, non de l'Allemagne de l'avenir ; de l'Allemagne nobiliaire, bureaucratique, politique et bourgeoise, non de l'Allemagne prolétaire, — ses héros sont tout l'opposé de Mazzini et de Garibaldi : ce sont aujour-

formes aux devoirs humains de chacun. Et, pour cela, il n'est qu'un seul moyen : Détruisez toutes les institutions de l'inégalité; fondez l'égalité économique et sociale de tous, et sur cette base s'élèvera la liberté, la moralité, l'humanité solidaire de tout le monde.

Je reviendrai encore une fois sur cette question, la plus importante du socialisme. (Note de liakounine.)

(La note qu'on vient de lire a été placée dans le texte même par les éditeurs de Dieu et l'Etat, à la suite de l'alinéa finissant par les mots : o et le brutal seul reste réellement sur la terre ». — J. G.)

(1) Bakounine n'a point placé de texte dans le haut dés feuillets 194 et 195, qui sont occupés tout entiers par la continuation de la note commencée au feuillet iSô. — J. G.

d'hui Guillaume I", le féroce et naïf représentant du Dieu protestant, ce sont MM. de Bismarck et de Moltke, les généraux Manteuffel et Werder. Dans tous ses rapports internationaux, l'Allemagne, depuis qu'elle existe, a été lentement, systématiquement envahissante, conquérante, toujours prête à étendre sur les peuples voisins son propre asservissement volontaire ; et depuis qu'elle s'est constituée en puissance unitaire, elle est devenue une menace, un danger pour la liberté de toute l'Europe. Le nom de l'Allemagne, aujourd'hui, c'est la servilité brutale et triomphante.

Pour montrer comment l'idéalisme théorique se transforme incessamment et fatalement en matérialisme pratique, il n'y a qu'à citer l'exemple de toutes les Eglises chrétiennes, et naturellement, avant tout, celui de l'Eglise apostolique et romaine. Qu'y a-t-il de plus sublime, dans le sens idéal, de plus désintéressé, de plus détaché de tous les intérêts de cette terre, que la doctrine du Christ prechée parcette Eglise, — et qu'y a-t-il de plus brutalement matérialiste que la pratique constante de cette même Eglise, dès le huitième siècle, alors qu'elle a commencé de se constituer comme puissance? Quel a été et quel est encore l'objet principal de tous ses litiges contre les souverains de l'Europe? Les biens temporels, les revenus de l'Eglise, d'abord, et ensuite la puissance temporelle, les privilèges politiques de l'Eglise, Il faut rendre cette justice à l'Eglise, I 197 qu'elle a été la première à découvrir, dans l'his-

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toire moderne, ccite vérité incontestable, mais très peu chre'tienne, que la richesse et la puissance, l'exploitation économique et l'oppression politique des masses, sont les deux termes inséparables du règne de l'idéalité divine sur la terre : la richesse consolidant et augmentant la puissance, la puissance découvrant et créant toujours de nouvelles sources de richesses, et toutes les deux assurant, mieux que le martyre et la foi des apôtres, et mieux que la grâce divine, le succès de la propagande chrétienne. C'est une vérité historique que les Eglises protestantes ne méconnaissent pas non plus. Je parle naturellement des Eglises indépendantes de l'Angleterre, de l'Amérique et de la Suisse, non des Eglises asservies de l'Allemagne. Celles-là n'ont point d'initiative propre ; elles font ce que leurs maîtres, leurs souverains temporels, qui sont en même temps leurs chefs spirituels, leur ordonnent de faire. On sait que la propai^ande protestante, celle de l'Angleterre et de l'Amérique surtout, se rattache d'une manière très étroite à la propagande des intérêts matériels, commerciaux, de ces deux grandes na ions ; et l'on sait aussi que cette dernière propagande n'a point du tout pour objet l'enrichissement et la prospérité matérielle des pays dans lesquels elle pénètre, en compagnie de la parole de Dieu; mais bien l'exploitation de ces pays, en vue de l'enrichissement et de la prospérité matérielle croissante de certaines classes, très exploitantes à la fois et très pieuses, dans leur propre pays.

En un mot, il n'est point du tout difficile de prouver, l'histoire en main, que l'Eglise, que toutes les Eglises, chrétiennes et non- chrétiennes, à côté de leur propagande spiritualiste, et probablement pour en accélérer et en consolider le succès, n'ont jamais négligé de s'organiser en grandes compagnies pour l'exploitation économique des masses, du travail des masses, sous la protection et avec la bénédiction directes et spéciales 1 193 d'une divinité quelconque ; que tous les Etats qui, à leur origine, comme on sait, n'ont été, avec toutes leurs institutions politiques et juridiques et leurs classes dominantes etprivilégiées, rien que des succursales temporelles de ces diverses Eglises, n'ont eu également pour objet principal que cette môme exploitation au profit des minorités laïques, indirectement légitimée par l'Eglise ; et qu'en général l'action du bon Dieu et de toutes les idéalités divines sur la terre a finalement abouti, toujours et partout, à fonder le matérialisme prospère du petit nombre sur l'idéalisme fanatique et constamment affamé des masses.

Ce que nous voyons aujourd'hui en est une preuve nouvelle. A l'exception de ces grands cœurs et de ces grands esprits fourvoyés que j'ai nommés plus haut, quels sont aujourd'hui les défenseurs les plus acharnés de l'idéalisme? D'abord ce sont toutes les cours souveraines. En France, ce furent Napoléon 1 1 1 et son épouse madame Eugénie ; ce sont tous leurs cidevant ministres, courtisans et ex -maréchaux, depuis Rouher et Bazaine jusqu'à Fleury et Piétri; ce sont

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les hommes et les femmes de ce monde impérial, qui ont si bien idéalisé et sauvé la France. Ce sont ses journalistes et ses savants : les Cassagnac, les Girardin, les Duvernois, les Veuillot, les Leverrier, les Dumas, C'est entin la noire phalange des Jésuites et des Jésuitesses de toute robe; c'est toute la noblesse et toute la haute et moyenne bourgeoisie de la France. Ce sont les doctrinaires libéraux et les libéraux sans doctrine : les Guizot, les Thiers, les Jules Favre, les Pelletan et les Jules Simon, tous défenseurs acharnés de l'exploitation bourgeoise. En Prusse, en Allemagne, c'est Guillaume I^', le vrai démonstrateur actuel du bon Dieu sur la terre; ce sont tous ses généraux, tous ses officiers poméraniens et autres, toute son armée qui, forte de sa foi religieuse, vient de conquérir la France de la manière idéale que l'on sait. En Russie, c'est le tsar et 1 199 toute sa cour ; ce sont les Mouravief et les Berg, tous les égorgeurs et les pieux convertisseurs de la Pologne. Partout, en un mot, l'idéalisme, religieux ou philosophique, l'un n'étant rien que la traduction plus ou moins libre de l'autre, sert aujourd'hui de drapeau à la force matérielle, sanguinaire et brutale, à l'exploitation matérielle éhontée ; tandis qu'au contraire le drapeau du matérialisme théorique, le drapeau rouge de l'égalité économique et de la justice sociale, est levé par l'idéalisme pratique des masses opprimées et affamées, qui tend à réaliser la plus grande liberté et le droit humain de chacun dans la fraternité de tous les hommes sur la terre.

Qui sont les vrais idéalistes, les ide'alistes non de l'abstraction, mais de la vie, non du ciel, mais de la terre, et qui sont les matérialistes?

Il est évident que l'idéalisme théorique ou divin a pour condition essentielle le sacrifice de la logique, de la raison humaine, la renonciation à la science. On voit, d'un autre côté, qu'en défendant les doctrines idéalistes, on se trouve forcément entraîné dans le parti des oppresseurs et des exploiteurs des masses populaires. Voilà deux grandes raisons qui sembleraient devoir suffire pour éloigner de l'idéalisme tout grand esprit, tout grand cœur. Comment se fait-il que nos illustres idéalistes contemporains, auxquels, certainement, ce ne sont ni l'esprit, ni le cœur, ni la bonne volonté qui manquent, et qui ont voué leur existence entière au service de l'humanité; comment se fait-il qu'ils I200 s'obstinent à rester dans les rangs des représentants d'une doctrine désormais condamnée et déshonorée ?

Il faut qu'ils y soient poussés par une raison très puissante. Ce ne peut être ni lalogique, ni la science, puisque la logique et la science ont prononcé leur verdict contre la doctrine idéaliste. Ce ne peuvent être non plus des intérêts personnels, puisque ces hommes sont infiniment élevés au-dessus de tout ce qui a nom intérêt personnel. Il faut donc que ce soit une puissante raison morale. Laquelle? 11 ne peut

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y en avoir qu'une : ces hommes illustres pensent sans doute que les ihoories ou les croyances idcalisies sont essentiellement nécessaires à la digniic et à la grandeur morale de l'homme, et que les théories matérialistes, au contraire, le rabaissent au niveau des bêtes.

Et si c'était le contraire qui fût vrai ?

Tout développement, ai-je dit, implique la négation du point de départ. Le point de dépari, selon l'école matérialiste, étant matériel, la négation doit être nécessairement idéale. Partant de la totalité du monde réel, ou de ce qu'on appelle absiractivement la matière, elle arrive logiquement à l'idéalisation réelle, c'est-à-dire à l'humanisation, à l'émancipation pleine et entière de la société. Par contre, et par la même raison, le point de départ de l'école idéaliste étant idéal, cette école arrive forcément à la matérialisation de la société, à l'organisation d'un despotisme brutal et d'une exploitation inique et ignoble, sous la forme de l'Eglise et de l'Etat. Le développement historique de l'homme, selon l'école matérialiste, est une ascension progressive ; I201 dans le système idéaliste, il ne peut être qu'une chute continue.

Quelque question humaine qu'on veuille considérer, on trouve toujours cette même contradiction essentielle entre les deux écoles. Ainsi, comme je l'ai déjà fait observer, le matérialisme part de l'animalité pour constituer l'humanité ; l'idéalisme part de la divinité pour constituer l'esclavageet condam-

ner les masses à une animalité sans issue. Le matérialisme nie le libre arbitre, et il aboutit à la constitution de la liberté'; Tide'alisme, au nom de la dignité humaine, proclame le libre arbitre, et, sur les ruines de toute liberté, il fonde l'autorité. Le matérialisme repousse le principe d'autorité, parce qu'il le considère, avec beaucoup de raison, comme le corollaire de l'animalité, et qu'au contraire le triomphe de l'humanité, qui est selon lui le but et le sens principal de l'histoire, n'est réalisable que par la liberté. En un mot, dans quelque question que ce soit, vous trouverez les idéalistes toujours en flagrant délit de matérialisme pratique; tandis qu'au contraire vous verrez les matérialistes poursuivre et réaliser les aspirations, les pensées les plus largement idéales.

L'histoire, dans le système des idéalistes, ai-je dit, ne peut être qu'une chute continue. Ils commencent par une chute terrible, et dont ils ne se relèvent jamais : par le salto mortale divin des régions sublimes de l'Idée pure, absolue, dans la matière. Et observez encore dans quelle matière : non dans cette matière éternellement active et mobile, pleine de propriétés et de forces, de vie et d'intelligence, telle qu'elle se présente à nous dans le monde réel ; mais dans la matière abstraite, appauvrie et réduite à la misère absolue par le pillage en règle de ces Prus-

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siens de la pensée, c'est-à-dire des théologiens et des métaphysiciens, qui lui ont tout dérobé pour tout donner à leur Empereur, à leur Dieu ; dans cette I202 matière qui, privée de toute propriété, de toute action et de tout mouvement propres, ne représente plus, en opposition à l'idée divine, que la stupidité, l'impénétrabilité, l'inertie et l'immobilité absolues. La chute est si terrible que la Divinité , la personne ou l'idée divine, s'aplatit, perd la conscience d'ellemême et ne se retrouve plus jamais. Et dans cette situation désespérée, elle est encore forcée de faire des miracles! Car du moment que la matière est inerte, tout mouvement qui se produit dans le monde, même le plus matériel, est un miracle, ne peut être que l'effet d'une intervention divine, de l'action de Dieu sur la matière. Et voilà que cette pauvre Divinité, dégradée et quasi-annulée par sa chute, reste quelques milliers de siècles dans cet état d'évanouissement, puis se réveille lentement, s'efforçant toujours en vain de ressaisir quelque vague souvenir d'elle-même; et chaque mouvement qu'elle fait à cette tin dans la matière devient une création, une formation nouvelle, un miracle nouveau. De cette manière elle passe par tous les degrés de la matérialité et de la bestialité; d'abord gaz, corps chimique simple ou composé, minéral, elle se répand ensuite sur la terre comme organisation végétale et animale, puis se concentre dans l'homme. Ici, elle semble devoir se retrouver, car elle allume dans chaque être humain une étincelle angélique, une

ET LA RÉVOLUTION SOCIALE 8l

parcelle de son propre être divin, l'âme immortelle.

Comment a-t-elle pu parvenir à loger une chose absolument immate'rielle dans une chose absolument matérielle ; comment le corps peut-il contenir, renfermer, limiter, paralyser l'esprit pur ? Voilà encore une de ces questions que la foi seule, cette affirmation passionnée et stupide de l'absurde, peut résoudre. C'est le plus grand des miracles. Ici, nous n'avons [203 pas à faire autre chose qu'à constater les effets, les conséquences pratiques de ce miracle.

Après des milliers de siècles de vains efforts pour revenir à elle-même, la Divinité, perdue et répandue dans la matière qu'elle anime et qu'elle met en mouvement, trouve un point d'appui, une sorte de foyer pour son propre recueillement. C'est l'homme, c'est son âme immortelle emprisonnée singulièrement dans un corpsmortel. Mais chaque homme considéréindividuellement est infiniment trop restreint, trop petit pour renfermer l'immensité divine; il ne peut en contenir qu'une très petite parcelle, immortelle comme le Tout, mais infiniment plus petite que le Tout. Il en résulte que l'Etre divin, l'Etre absolument immatériel, l'Esprit, est divisible comme la matière. Voilà encore un mystère dont il faut laisser la solution à la foi.

Si Dieu tout entier pouvait se loger dans chaque homme, alors chaque homme serait Dieu. Nousaurions une immense quantité de Dieux, chacun se trouvant limité par tous les autres et tout de même

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chacun étant infini; contradiction qui impliquerait nécessairement la destruction mutuelle des hommes, l'impossibilité qu'il y en eût plus qu'un. Quant aux parcelles, c'est autre chose : rien de plus rationnel, en effet, qu'une parcelle soit limitée par une autre, et qu'elle soit plus petite que son Tout. Seulement ici se présente une autre contradiction. Etre limité, être plus grand et plus petit, sont des attributs de la matière, non de l'esprit. De l'esprit tel que l'entendent les matérialistes, oui, sans doute, parce que, selon les matérialistes, l'esprit réel n'est rien que le fonctionnement de l'organisme tout à fait matériel de l'homme ; et alors la grandeur ou la petitesse de l'esprit dépendent absolument de la plus ou moins grande perfection matérielle del'organisme humain. Mais ces mêmes attributs de limitation et de grandeur relative | 2oi ne peuvent pas être attribués à l'esprit tel que l'entendent les idéalistes, à l'esprit absolument immatériel, à l'esprit existant en dehors de toute matière. Là il ne peut y avoir ni de plus grand, ni de plus petit, ni aucune limite entre les esprits, car il n'y a qu'un Esprit : Dieu. Si on ajoute que les parcelles inhniment petites et limitées qui constituent les dmes humaines sont en même temps immortelles, on mettra le comble à la contradiction. Mais c'est une question de foi. Passons outre.

Voilà donc la Divinité déchirée, et logée, par inhniment petites parties, dans une immense quantité d'êtres de tout sexe, de tout âge, de toutes races et de toutes couleurs. C'est là une situation excessive-

ment incommode et malheureuse pour elle ; car les parcelles divines se reconnaissent si peu, au début de leur existence humaine, qu'elles commencent par s'entre-dévorer. Pourtant, au milieu de cet état de barbarie et de brutalité tout à fait animale, les parcelles divines, les âmes humaines, conservent comme un vague souvenir de leur divinité primitive, elles sont invinciblement entraînées vers leur Tout ; elles se cherchent, elles le cherchent. C'est la Divinité elle-même, répandue et perdue dans le monde matériel, qui se cherche dans les hommes, et elle est tellement détruite par cette multitude de prisons humaines, dans lesquelles elle se trouve parsemée, qu'en se cherchant elle commet un tas de sottises.

Commençant par le fétichisme, elle se cherche et elle s'adore elle-même tantôt dans une pierre, tantôt dans un morceau de bois, tantôt dans un torchon. Il est même fort probable qu'elle ne serait jamais sonie du torchon, si l'autre divinité qui ne s'est pas laissé choir dans la matière, et qui s'est conservée à l'état |-205 d'esprit pur dans les hauteurs sublimes de l'idéal absolu, ou dans les régions célestes, n'avait pas eu pitié d'elle.

Voila un nouveau mystère. C'est celui de la Divinité qui se scinde en deux moitiés, mais également totales et infinies toutes les deux, et dont l'une — Dieu le père — se conserve dans les pures régions immatérielles ; tandis que l'autre — Dieu le fils — s'est laissé choir dans la matière. Nous allons voir tout à l'heure, entre ces deux Divinités séparées l'une de

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l'autre, s'établir des rapports continus de haut en bas et de bas en haut ; et ces rapports, considérés comme un seul acte éternel et constant, constitueront le Saint- Esprit. Tel est, dans son véritable sens théologique et métaphysique, le grand, le terrible mystère de la Trinité chrétienne.

Mais quittons au plus vite ces hauteurs, et voyons ce qui se passe sur la terre.

Dieu le père, voyant, du haut de sa splendeur éternelle, que ce pauvre Dieu le fils, aplati et ahuri par sa chute, s'est tellement plongé et perdu dans la matière qu'arrivé même à l'état humain il ne parvient pas à se retrouver, se décide enfin à l'aider. Entre cette immense quantité de parcelles à la fois immortelles, divines, et infiniment petites, dans lesquelles Dieu le fils s'est disséminé au point de ne plus pouvoir s'y reconnaître. Dieu le père choisit celles qui lui plaisent davantage, et il en fait ses inspirés, ses prophètes, ses « hommes de | 206 génie vertueux », les grands bienfaiteurs et législateurs de l'humanité : Zoroastre, Bouddha, Moïse, Confucius, Lycurgue, Solon, Socrate, le divin Platon, et Jésus-Christ surtout, la complète réalisation de Dieu le fils enfin recueilli et concentré en une seule personne humaine; tous les apôtres, saint Pierre, saint Paul, et saint Jean surtout; Constantin le Grand, Mahomet, puis Charlemagne, Grégoire Vil, Dante, selon les uns Luther aussi, Voltaire et Rousseau, Robespierre et Danton, et beaucoup d'autres grands et saints personnages historiques dont il est impossible derécapituler tous

les noms, mais parmi lesquels, comme Russe, je prie de ne pas oublier saint Nicolas.

Nous voici donc arrivés à la manifestation de Dieu surla terre. Mais aussitôt queDieu apparaît, l'homme s'anéantit. On dira qu'il ne s'anéantit pas du tout, puisqu'il est lui-même une parcelle de Dieu. Pardon ! J'admets qu'une parcelle, une partie d'un tout déterminé, limité, quelque petite que soit cette partie, soit une quantité, une grandeur positive. Mais une partie, une parcelle de l'infiniment grand, comparée avec lui, est nécessairement infiniment petite. Multipliez des milliards de milliards par des milliards de milliards, leur produit, en comparaison de l'infiniment grand, sera infiniment petit, et l'infinimentpetit est égal à zéro. Dieu est tout, donc l'homme et tout le monde réel avec lui, l'univers, nesont rien. Vous ne sortirez pas de là.

Dieu apparaît, l'homme s'anéantit; et plus la Divinité devient grande, plus l'humanité devient misérable. Voilà rhistoire de toutes les religions; voilà l'effet de toutes les inspirations et de toutes les législations divines. En histoire, le nom de Dieu est la terrible | 207 massue historique avec laquelle tous les hommes divinement inspirés, les grands « génies vertueux », ont abattu la liberté, la dignité, la raison et la prospérité des hommes.

Nous avons eu d'abord la chute de Dieu. Nous

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avons maintenant une chute qui nous intéresse davantage, celle de rhommc, causce par la seule apparition ou manifestation de Dieu sur la terre.

Voyez donc dans quelle erreur profonde se trouvent nos chers et illustres idéalistes. En nous. parlant de Dieu, ils croient, ils veulent nous élever, nous émanciper, nous ennoblir, et au contraire ils nous écrasent et nous avilissent. Avec le nom de Dieu, ils s'imaginent pouvoir établir la fraternité parmi les hommes, et au contraire ils créent l'orgueil, le mépris, ils sèment la discorde, la haine, la guerre, ils fondent l'esclavage. Car avec Dieu viennent nécessairement les ditiérents degrés d'inspiration divine ; l'humanité se divise en très inspirés, en moins inspirés, en pas du tout inspirés. Tous sont également nuls devant Dieu, il est vrai ; mais, comparés les uns aux autres, les uns sont plus grands que les autres; non seulement par le fait, ce qui ne serait rien, parce qu'une inégalité de fait se perd d'elle-même dans la collectivité, lorsqu'elle n'y trouve rien, aucune riction ou institution légale, à quoi elle puisse s'accrocher; non, les uns sont plus grands que les autres de par le droit divin de l'inspiration : ce qui constitue aussitôt une inégalité fixe, constante, pétrifiée. Les plus inspirés doivent être écoutés et obéis par les moins inspirés ; et les moins inspirés par les pas du tout inspirés. Voilà le principe de l'autorité bien établi, et avec lui les deux institutions fondamentales de l'esclavage : l'Eglise et l'Etat.

Ijog De tous les despotismes, celui des doctrinaires ou des inspirés religieux est le pire. Ils sont si jaloux de la gloire de leur Dieu et du triomphe de leur ide'e, qu'il ne leur reste plus de cœur ni pour la liberté, ni pour la dignité, ni même pour les souffrances des hommes vivants, des hommes réels. Le zèle divin, la préoccupation de l'idée finissent par dessécher dans les âmes les plus tendres, dans les cœurs les plus compatissants, les sources de l'amour humain. Considérant tout ce qui est, tout ce qui se fait dans le monde, au point de vue de l'éternité ou de l'idée abstraite, ils traitent avec dédain les choses passagères ; mais toute la vie des hommes réels, des hommes en chair et en os, n'est composée que de choses passagères ; eux-mêmes ne sont que des êtres qui passent, et qui, une fois passés, sont bien remplacés par d'autres tout aussi passagers, mais qui ne reviennent jamais en personne. Ce qu'il y a de permanent ou de relativement éternel dans les hommes réels, c"est le fait de l'humanité qui, en se développant constamment, passe, toujours plus riche, d'une génération à une autre. Je dis relativement éternel, parce qu'une fois notre planète détruite, — et elle ne peut manquer de périr tôt ou tard, toute chose qui a commencé devant nécessairement finir, — une fois notre planète décomposée, pour servir sans doute d'élément à quelque formation nouvelle dans le système de l'univers, le seul réellement éternel, qui sait ce qui adviendra de tout notre développement humain? Pourtant, comme le moment de cette

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dissolution est immensément éloigne de nous, nous pouvons bien considérer, relativement à la vie humaine si courte, l'humanité comme éternelle. Mais ce fait de l'humanité progressive, (209 lui-même, n'est réel et vivant qu'en tant qu'il se manifeste et se réalise dans des temps déterminés, dans des lieux déterminés, dans des hommes réellement vivants, et non dans son idée générale.

L'idée générale est toujours une abstraction, et, par cela même, en quelque sorte, une négation delà vie réelle. J'ai constaté dans l'Appendice cette propriété de la pensée humaine, et par conséquent aussi de la science, de ne pouvoir saisir et nommer dans les faits réels que leur sens général, leurs rapports généraux, leurs lois générales ; en un mot, ce qui est permanent dans leurs transformations continues, mais jamais leur côté matériel, individuel, et pour ainsi dire palpitant de réalité et de vie, mais par là même fugitif et insaisissable. La science comprend la pensée de la réalité, non la réalité elle-même ; la pensée de la vie, non la vie. Voilà sa limite, la seule limite vraiment infranchissable pour elle, parce qu'elle est fondée sur la nature même de la pensée humaine, qui est l'unique organe de la science.

Sur cette nature se fondent les droits incontestables et la grande mission de la science, mais aussi son impuissance vitale et même son action malfai-

santé, toutes les fois que, par ses représentants officiels, patente's, elle s'arroge le droit de gouverner j^ vie. La mission de la science est celle-ci : En constatant les rapports généraux des choses passagères et réelles, en reconnaissant les lois générales qui sont inhérentes au développement des phénomènes tant du monde physique que du monde social, elle plante pour ainsi dire les jalons immuables de la marche progressive de l'humanité, en indiquant aux hommes les conditions générales dont l'observation rigoureuse est nécessaire et dont l'ignorance ou l'oubli seront toujours fatah. En un mot, la science, c'est la boussole de la vie; mais [210 ce n'est pas la vie. La science est immuable, impersonnelle, générale, abstraite, insensible, comme les lois dont elle n'est rien que la reproduction idéale, réfléchie ou mentale, c'est-à-dire cérébrale (pour nous rappeler que la science elle-même n'est qu'un produit matériel d'un organe matériel de l'organisation matérielle de l'homme, du cerveau). La vie est toute fugitive et passagère, mais aussi toute palpitante de réalité et d'individualité, de sensibilité, de souffrances, de joies, d'aspirations, de besoins et de passions. C'est elle seule qui, spontanément, crée les choses et tous les êtres réels. La science ne crée rien, elle constate et reconnaît seulement les créations de la vie. Et toutes les fois que les hommes de la science, sortant de leur monde abstrait, se mêlent de création vivante dans le monde réel, tout ce qu'ils proposent ou ce qu'ils créent est pauvre, ridi-

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culcment abstrait, privé de sang et de vie, mort-né, pareil à Vhomunculus créé par Wagner, le disciple pédant de rimmortel docteur Faust. Il en résulte que la science a pour mission unique d'éclairer la vie, non'de la gouverner.

Le gouvernement de la science et des hommes de la science, s'appelasseni-ils même des positivistes, des disciples d'Auguste Comte, ou même des disciples de l'Ecole doctrinaire du communisme allemand, ne peut être qu'impuissant, ridicule, inhumain, cruel, oppressif, exploiteur, malfaisant. On peut dire des hommes de la science, comme tels, ce que j'ai dit des théologiens et des métaphysiciens : ils n'ont ni sens, ni cœur pour les êtres individuels et vivants. On ne peut pas même leur en faire un reproche, car c'est la conséquence naturelle de leur métier. En tant qu'hommes de science, ils n'ont affaire, ils ne peuvent prendre intérêt qu'aux généralités ; qu'aux lois (*)

(i) L'Imprimerie coopérative, à Genève, avait reçu du manuscritde Bakounine, en ditTérents envois, les 210 premiers feuillets. Ces tLuillets furent entièrement composes; de la partie qui n'entra pas dans la première livraison de l'Empire knouto-germanique (feuillets 1 38[fin]-2io), il existe une épreuve comprenant 44 paquets, épreuve conservée dans les papiers de Bakounine. Cette épreuve s'interrompt aux mots « qu'aux lois », mots qui sont les derniers du feuillet 210, mais qui ne sont pas les derniers d'une ligne dans l'épreuve, et qui, au contraire, laissent la ligne inachevée, — preuve certaine que l'imprimerie n'avait pas le feuillet 211 et n'avait pu continuer la composition au delà du feuillet 210.

Les trois feuillets 21 1-2 [3 ne se sont pas retrouvés lorsque les manuscrits encore inédits de liakounine furent placés dans une caisse pour m'ètre expédiés, en 1877 : la caisse contenait

(Manquent les feuillets 21 i-2i3 du manuscrit.)

j 214 ils ne sont pas exclusivement des hommes de la science, ils sont aussi plus ou moins des hommes de la vie.

Toutefois, il ne faut pas trop s'y fier, et, si Ton peut être sûr à peu près qu'aucun savant n'osera traiter aujourd'hui un homme comme il traite un lapin ('), il est à craindre toujours que le corps des savants, si on le laisse faire seulement, ne soumette les hommes vivants à des expe'riences scientifiques sans doute moins cruelles, mais qui n'en seraient pas moins désastreuses pour ses victimes humaines. Si les savants ne peuvent pas faire des expériences sur le corps des hommes individuels, ils ne demanderont pas mieux que d'en faire sur le corps social, et voilà ce qu'il faut absolument empêcher.

Dans leur organisation actuelle, monopolistes de la science et restant comme tels en dehors de la vie

les feuillets i38 (tin)-2io, puis les feuillets 214-340; mais les feuillets 211, 212, 2i3 manquaient. Quelle est la raison qui en a amené la perte ? 11 m'a été impossible de la deviner.

Les éditeurs de la brochure Dieu et l'Etat ont essayé de combler cette lacune ; ils ont raccordé la dernière ligne du feuillet 210 à la première ligne du feuillet 214 au moyen de 23 lignes d'un texte qui n'est pas de Bakounine, et qui a dû être rédige par Elisée Reclus. Je ne reproduis pas ce texte inventé, préférant laisser au lecteur le soin de suppléer, par sa propre réflexion, à ce qui manque ici dans le manuscrit. — J. G.

(i) Il paraît que, dans les feuillets manquants, Bakounine avait parlé de la vivisection et des expériences faites par des savants sur des lapins. — J. G.

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sociale, les savants forment certainement une caste à part et qui offre beaucoup d'analogie avec la caste des prêtres. L'abstraction scientifique est leur Dieu, les individualités vivantes et réelles sont les victimes, et ils en sont les immolateurs consacrés et patentés.

La science ne peut sortir de la sphère des abstractions. Sous ce rapport, elle est infiniment inférieure à l'art, qui, lui aussi, n'a proprement à faire qu'avec des types généraux et des situations générales, mais qui, par un artifice qui lui est propre, sait les incarner dans des formes qui, pour n'être point vivantes, dans le sens de la vie réelle, n'en provoquent pas moins, dans notre imagination, le sentiment ou le souvenir de cette vie; il individualise en quelque sorte les types et les situations qu'il conçoit, et, par ces individualités sans chair et .«-ans os, et, comme telles, permanentes ou immortelles, qu'il a le pouvoir de créer, il nous rappelle les individualités vivantes, réelles, qui apparaissent et qui disparaissent à nos yeux. L'art est donc en quelque sorte le retour de l'abstraction à ]2i5 la vie. La science est au contraire l'immolation perpétuelle de la vie fugitive, passagère, mais réelle, sur l'autel des abstractions éternelles.

La science est aussi peu capable de saisir l'individualité d'un homme que celle d'un lapin. C'est-àdire qu'elle est aussi indifférente pour l'une que pour l'autre. Ce n'est pas qu'elle ignore le principe de l'individualité. Elle la conçoit parfaitement comme principe, mais non comme fait. Elle sait fort bien que toutes les espèces animales, y compris l'espèce

humaine, n'ont d'existence réelle que dans un nombre indéfini d'individus qui naissent et qui meurent, faisant place à des individus nouveaux également passagers. Elle sait qu'à mesure qu'on s'élève des espèces animales aux espèces supérieures, le principe de l'individualité se détermine davantage, les individus apparaissent plus complets et plus libres. Elle sait enfin que l'homme, le dernier et le plus parfait animal sur cette terre, présente l'individualité la plus complète et la plus digne de considération, à cause de sa capacité de concevoir et de concréter, de personnifier en quelque sorte en luimême, et dans son existence tant sociale que privée, la loi universelle. Elle sait, quand elle n'est point viciée par le doctrinarisme soit théologique, soit métaphysique, soit politique et juridique, soit même par un orgueil étroitement scientifique, et lorsqu'elle n'est point sourde aux instincts et aux aspirations spontanées de la vie, elle sait, et c'est là son dernier mot, que le respect de l'homme est la loi suprême de l'humanité, et que le grand, le vrai but de l'histoire, le seul légitime, c'est l'humanisation et l'émancipation, c'est la liberté réelle, la prospérité réelle, le bonheur de chaque individu vivant dans la société. Car, en fin de compte, à moins de retomber dans la fiction liberiicid^du bien public représenté par l'Etat, fiction toujours fondée sur l'immolation systématique des masses populaires, il faut bien reconnaître que la liberté et la prospérité collectives ne sont réelles que lorsqu'elles représentent la

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lîie somme des libertés et des prospérités individuelles.

La science sait tout cela, mais elle ne va pas, elle ne peut aller au delà. L'abstraction constituant sa propre nature, elle peut bien concevoir le principe de l'individualité réelle et vivante, mais elle ne peut rien avoir à faire avec les individus réels et vivants. Elle s'occupe des individus en général, mais non do Pierre et de Jacques, non de tel ou de tel autre individu, qui n'existent point, qui ne peuvent exister pour elle. Ses individus à elle ne sont, encore une fois, que des abstractions.

Pourtant, ce ne sont pas ces individualités abstraites, ce sont les individus réels, vivants, passagers, qui font l'histoire. Les abstracrions n'ont point de jambes pour marcher, elles ne marchent que lorsqu'elles sont portées par des hommes réels. Pour ces êtres réels, composés, non en idée seulement, mais réellement de chair et de sang, la science n'a pas de cœur. Elle les considère tout au plus comme de la chair à développement intellectuel et social. Que lui font les conditions particulières et le sort fortuit de Pierre et de Jacques? Elle se rendrait ridicule, elle abdiquerait et s'annihilerait, si elle voulait s'en occuper autrement que comme d'un exemple a l'appui de ses théories ét^nelles. Et il serait ridicule de lui en vouloir pour cela, car ce n'est pas là sa mission. Elle ne peut saisir le concret; elle ne peut se mouvoir que dans les abstractions. Sa mission, c'est de s'occuper de la situation et des condi-

tions générales de l'existence et du développement soit de Tespèce humaine en général, soit de telle race, de tel peuple, de telle classe ou catégorie d'individus ; des causes générales de leur prospérité ou de leur décadence, et des moyens généraux pour les faire avancer en toutes sortes de progrès. Pourvu qu'elle accomplisse largement et rationnellement cette besogne, elle aura rempli tout son devoir, et il serait vraiment ridicule et injuste de lui en demander davantage.

Mais il serait également ridicule, il serait désastreux 1 21- de lui confier une mission qu'elle est incapable de remplir. Puisque sa propre nature la force d'ignorer l'existence et le sort de Pierre et de Jacques, il ne faut jam.ais lui permettre, ni à elle, ni à personne en son nom, de gouverner Pierre et Jacques. Car elle serait bien capable de les traiter à peu près comme elle traite les lapins. Ou plutôt, elle continuerait de les ignorer ; mais ses représentants patentés, hommes nullement abstraits, mais au contraire très vivants, ayant des intérêts très réels, cédant à l'influence pernicieuse que le privilège exerce fatalement sur les hommes, finiraient par les écorcher au nom de la science, comme les ont écorchés jusqu'ici les prêtres, les politiciens de toutes les couleurs et les avocats, au nom de Dieu, de l'Etat et du droit juridique.

Ce que je prêche, c'est donc, jusqu'à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ou plutôt contre le gouvernement de la science. Non pour

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détruire la science, — ce serait un crime de lèse-humanité, — mais pour la remettre à sa place, de manière qu'elle ne puisse plus jamais en sortir. Jusqu'à présent toute l'iiistoire humaine n'a été qu'une immolation perpétuelle et sanglante de millions de pauvres êtres humains à une abstraction impitoyable quelconque : dieux, patrie, puissance de l'iîtat, honneur national, droits historiques, droits juridiques, liberté politique, bien public. Tel a été jusqu'à ce jour le mouvement naturel, spontané et fatal des sociétés humaines. Nous ne pouvons rien y faire, nous devons bien l'accepter, quant au passé, comme nous acceptons toutes les fatalités naturelles. Il faut croire que c'était la seule voie possible pour l'éducation de l'espèce humaine. Car il ne faut pas s'y tromper : U.is même en faisant la part la plus large aux artifices machiavéliques des classes gouvernantes, nous devons reconnaître qu'aucunes minorités n'eussent été assez puissantes pour imposer tous ces horribles sacrifices aux masses, s'il n'y avait eu dans ces masses elles-mêmes un mouvement vertigineux, spontané, qui les poussât à se sacrifier toujours de nouveau à l'une de ces abstractions dévorantes qui, comme les vampires de l'histoire, se sont toujours nourries de sang humain.

Que les théologiens, les politicie.-:s et les juristes trouvent cela fort bien, cela se conçoit. Prêtres de ces abstractions, ils ne vivent que de cette continuelle immolation des masses populaires. Que la métaphysique y donne aussi son consentement.

cela ne doit pas e'tonner non plus. Elle n'a d'autre mission que de le'gitimer et de rationaliser autant que possible ce qui est inique et absurde. Mais que la science positive elle-même ait montre' jusqu'ici les mêmes tendances, voilà ce que nous devons constater et de'plorer. Elle n'a pu le faire que pour deux raisons : d'abord parce que, constitue'e en dehors de la vie populaire, elle est représentée par un corps privilégié ; et ensuite, parce qu'elle s'est posée elle-même, jusqu'ici, comme le but absolu et dernier de tout développement humain ; tandis que, par une critique judicieuse, qu'elle est capable et qu'en dernière instance elle se verra forcée d'exercer contre elle-même, elle aurait dû comprendre qu'elle est seulement un moyen nécessaire pour la réalisation d'un but bien plus élevé : celui de la complète humanisation de la situation réelle de tous les individus réels qui naissent, qui vivent et qui meurent sur la terre.

L'immense avantage de la science positive sur la. I219 théologie, la métaphysique, la politique et le droit juridique consiste en ceci, qu'à la place des abstractions mensongères et funestes prônées par ces doctrines, elle pose des abstractions vraies qui expriment la nature générale ou la logique même des choses, leurs rapports généraux et les lois générales de leur développement. Voilà ce qui la sépare profondément de toutes les doctrines précédentes et ce qui lui assurera toujours une grande position dans la société humaine. Elle constituera en quel-

que sorte sa conscience collective. Mais il est un côté par lequel elle se rallie absolunicnià toutes ces doctrines : c'est qu'elle n'a et ne peut avoir pour objet que des abstractions, et qu'elle est force'e, par sa nature même, d'ignorer les individus réels, en dehors desquels les abstractions même les plus vraies n'ont point de réelle existence. Pour remédier à ce défaut radical, voici la diflférence qui devra s'établir entre l'agissement pratiquedes doctrines précédentes et celui de la science positive. Les premières se sont prévalues de l'ignorance des- masses pour les sacrifier avec volupté à leurs abstractions, d'ailleurs toujours très lucratives, pour leurs représentants corporels. La seconde, reconnaissant son incapacité absolue de concevoir les individus réels et de s'intéresser à leur sort, doit détinitivement et absolument renoncer au gouvernement de la société ; car si elle s'en mêlait, elle ne pourrait faire autrement que de sacritier toujours les hommes vivants, qu'elle ignore, à ses abstractions qui forment l'unique objet de ses préoccupations légitimes.

La vraie science de l'histoire, par exemple, n'existe pas encore, et c'est à peine si on commence à entrevoir aujourd'hui les conditions immensément compliquées de cette science. Mais supposons-la enfin réalisée : que pourra-t-elle nous donner ? Elle reproduira le tableau raisonné et tidèle du développement naturel des conditions [aso générales, tant matérielles qu'idéelles, tant économiques que politiques et sociales, religieuses, philosophiques, esthétiques et

scientitiques, des sociétés qui ont eu une histoire. Mais ce tableau universel de la civilisation humaine, si détaillé qu'il soit, ne pourra jamais contenir que des appréciations générales et par conséquent abs* traites, en ce sens, que les milliards d'individus humains qui ont formé la matière vivante et souffrante de cette histoire, à la fois triomphante et lugubre,— triomphante au point de vue de ses résultats généraux, lugubre au point de vue de l'immense hécatombe de victimes humaines « écrasées sous son char », — que ces milliards d'individus obscurs, mais sans lesquels aucun de ces grands résultats abstraits de l'histoire n'eût été obtenu, et qui, notez-le bien, n'ont jamais profité d'aucun de ces résultats, que ces individus ne trouveront pas même la moindre petite place dans l'histoire. Ils ont vécu, et ils ont été immolés, écrasés, pour le bien de l'humanité abstraite, voilà tout.

Faudra-t«il en faire reproche à la science de l'histoire? Ce serait ridicule et injuste. Les individus sont insaisissables pour la pensée, pour la réflexion, même pour la parole humaine, qui n'est capable d'exprimer que des abstractions; insaisissables dans le présent, aussi bien que dans le passé. Donc la science sociale elle-même, la science de l'avenir, continuera forcément de les ignorer. Tout ce que nous avons le droit d'exiger d'elle, c'est qu'elle nous indique, d'une main ferme et fidèle, les causes générales des souffrances individuelles, — et parmi ces causes elle n'oubliera sans doute pas l'immolation et la su-

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bordination, hélas ! trop habituelles encore, des individus vivants aux ge'ne'ralitcs abstraites; et qu'en même temps elle nous montre les conditions générales I221 nécessaires d l'éir.ancipation réelle des individus vivant dans la société. Voilà sa mission, voilà aussi ses limites, au-delà desquelles l'action de la science sociale ne saurait être qu'impuissante et funeste. Car au-delà de ces limites commencent les prétentions doctrinaires et gouvernementales de ses représentants patentés, de ses prêtres. Et il est bien temps d'en finir avec tous les papes et les prêtres : nous n'en voulons plus, alors même qu'ils s'appelleraient des démocrates-socialistes.

Encore une fois, l'unique mission de la science, c'est d'éclairer la route. Mais la vie seule, délivrée de toutes les entraves gouvernementales et doctrinaires et rendue à la plénitude de son action spontanée, peut créer.

Comment résoudre cette antinomie?

D'un côté la science est indispensable à l'organisation rationnelle de la société; d'un autre côté, incapable de s'intéresser à ce qui est réel et vivant, elle ne doit pas se mêler de l'organisation réelle ou pratique de la société.

Cette contradiction ne peut être résolue que d'une seule manière : la liquidation de la science comme être moral existant en dehors de la vie sociale de tout le monde, et représenté, comme tel, par un corps de savants patentés, et sa diffusion dans les masses populaires. La science, étant appelée

ET LA REVOLUTION SOCIALE lOI

désormais à représenter la conscience collective de la société, doit réellement devenir la propriété de tout le monde. Par là, sans rien perdre de son caractère universel, dont elle ne pourra jamais se départir, sous peine de cesser d'être la science, et tout en continuant de s'occuper exclusivementdescauses générales, des conditions générales et des rapports généraux des individus et des choses, elle se fondra dans le fait avec la vie immédiate et réelle de tous les individus humains. Ce sera un mouvement analogue à celui qui a fait dire aux protestants, dans le commencement 1 222 de la Réforme religieuse, qu'il n'y avaitplus besoin de prêtres, tout homme devenant désormais son propre prêtre, tout homme, grâce à l'intervention invisible, unique, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, étant enfin parvenu à avaler son bon Dieu. Mais ici il ne s'agit ni de Notre-Seigneur Jésus-Christ ni du bon Dieu, ni de la liberté politique, ni du droit juridique, toutes choses soit théologiquement, soit métaphysiquement révélées, et toutes également indigestes, comme on sait. Le mondedes abstractions scientifiques n'est point révélé; il est Inhérent au monde réel, dont il n'est rien que l'expression et la représentation générale ou abstraite. Tant qu'il forme une région séparée, représentée spécialement par le corps des savants, ce monde idéal nous menace de prendre, vis-à-vis du monde réel, la place du bon Dieu, et de réserver à ses représentants patentés l'office de prêtres. C'est pour cela que, par l'instruction générale, égale pour tous et

102 l'empire knouto-germanique

pour toutes, il faut dissoudre l'o- ganisaiion sociale séparée de la science ; arin que les masses, cessant d'être des troupeaux menés et tondus par des pasteurs privilégiés, puissent prendre désormais leurs propres destinées historiques en leurs mains (*).

M;iis tant que les masses ne seront pas arrivées à ce I223 degré d'instruciion, faudra-t-il qu'elles se laissent gouverner par les hommes de la science? A Dieu ne plaise! il vaudrait mieux pour elles se passer de la science que de se laisser gouverner par des savants. Le gouvernement des savants aurait pour première conséquence de rendre la science inaccessible au peuple et serait nécessairement un gouvernement aristocratique, parce que l'institution actuelle de la science est une institution aristocratique. L'aristocratie de l'intelligence! au point de vue pratique la plus implacable, et au point de vue social la plus arrogante et la plus insultante : tel serait le pouvoir constitué au nom de la science. Ce régime serait capable de paralyser la vie et le mouvement dans

(*) La science, en devenant le patrimoine de tout le monde, se mariera en quelque sorte à la vie immédiate et réelle de chacun. Klle gagnera en utilité et en grâce ce qu'elle aura perdu en orgueil, en ambition et en pédanlisme doctrinaire. Ce qui n'empici era pas, sans doute, que des hommes de génie, mieux organisés pour les spéculations scicnlitiqucs que la mnjorité de leurs contemporains, ne s'adonnent plus exclusivement que les autres à la culture des sciences, et ne rendent de grands services à l'humanité, sans amb:tionner toutefois d'autre influence sociale que l'influence naturelle qu'une intelligence supérieure ne manque jamais d'exercer sur son milieu, ni d'autre récompense que la haute jouissance que tout esprit d'élite trouve dans la satisfaction d'une noble passion. (Note de bakouuine.)

ET L\ RÉVOLUTION SOCIALE lO^

la société. Les savants, toujours présomptueux, toujours suffisants, et toujours impuissants, voudraient se mêler de tout, et toutes les sources de la vie se dessécheraient sous leur souffle abstrait et savant.

Encore une fois, la vie, non la science, cre'e la vie ; l'action spontanée du peuple lui-même peut seule créer la liberté populaire. Sans doute, il serait fort heureux que la science pût, dès aujourd'hui, éclairer la marche spontanée du peuple vers son émancipation. Mais mieux vaut l'absence de lumière qu'une fausse lumière allumée parcimonieusement du dehors avec le but évident d'égarer le peuple. D'ailleurs le peuple ne manquera pas absolument de lumière. Ce n'est pas en vain qu'un peuple a parcouru une longue carrière historique et qu'il a payé ses erreurs par des siècles de souffrances horribles. Le résumé pratique de ces douloureuses expériences constitue une sorte de science traditionnelle, qui, souscertains rapports, vaut bien la science théorique. Enfin une partie de la jeunesse studieuse, ceux d'entre les bourgeois studieuxqui se sentiront assezde haine contre le mensonge, contre l'hypocrisie, contre l'iniquité 1 224 et contre la lâcheté de la bourgeoisie, pour trouver en eux-mêmes le courage de lui tourner le dos, et assez de passion pour embrasser sans réserve la cause juste et humaine du prolétariat^ ceux-là seront, comme je l'ai déjà dit, les instructeurs fraternels du peuple ; en lui apportant les connaissances qui lui manquent encore, ils ren-

104 L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE

dront parfaitement inutile le gouvernement des savants.

Si le peuple doit se garder du gouvernement des savants, à plus forte raison doit-il se pre'munir contre celui des idéalistes inspirés. Plus ces croyants et ces poètes du ciel sont sincères et plus ils deviennent dangereux. L'abstraction scientifique, ai-je dit, est une abstraction rationnelle, vraie dans son essence, ne'cessaire à la vie dont elle est la repre'sentation théorique, la conscience. Elle peut, elle doit être absorbée et digérée par la vie. L'abstraction idéaliste. Dieu, est un poison corrosif qui détruit et décompose la vie, qui la fausse et la tue. L'orgueil des idéalistes n'étant point personnel, mais un orgueil divin, est invincible et implacable. 11 peut, il doit mourir, mais il ne cédera jamais, et, tant qu'il lui restera un souffle, il essaiera d'asservir le monde sous le talon de son Dieu, comme les lieutenants de la Prusse, ces idéalistes pratiques de l'Allemagne, voulaient le voir écraser sous la botte éperonnée de leur roi. C'est la mcme foi — les objets n'en sont même pas beaucoup différents — et le même résultat de la foi, l'esclavage.

C'est en même temps le triomphe du matérialisme le plus crasse et le plus brutal : il n'est pas besoin de le démontrer pour l'Allemagne, car il faudrait être J225 aveugle vraiment pour ne pas le voir, à l'heure qu'il est. Mais je crois encore nécessaire de le démontrer par rapport à l'idéalisme divin.

L'homme, comme tout le reste du monde, est un ctre complètement matériel. L'esprit, la faculté de penser, de recevoir et de réfléchir les différentes sensations tant extérieures qu'intérieures, de s'en ressouvenir alors qu'elles sont passées et de les reproduire par l'imagination, de les comparer et de les distinguer, d'en abstraire les déterminations communes et de créer par là même des notions générales ou abstraites, enfin de former les idées en groupant et en combinant les notions selon des modes différents, — l'intelligence en un mot, l'unique créateur de tout notre monde idéal, est une propriété du corps animal et notamment de l'organisation tout à fait matérielle du cerveau.

Nous le savons d'une manière très certaine, par l'expérience universelle, qu'aucun fait n'a jamais démentie et que tout homme peut vérifier à chaque instant de sa vie. Dans tous les animaux, sans excepter les espèces les plus inférieures, nous trouvons un certain degré d'intelligence, et nous voyons que, dans la série des espèces, l'intelligence animale se développe d'autant plus, quel'organisation d'une espèce se rapproche davantage de celle de l'homme ; mais que dans l'homme seul, elle arrive à cette puissance d'abstraction qui constitue proprement la pensée.

L'expérience universelle (*) qui, en définitive, est

(*) Il faut bien distinguer \'e.\périence universelle, sur laquelle se fonde toute la science, delà foi universelle, sur laquelle les idéalistes veulent appuyer leurs croyances; la première est une constatation réelle de faits réels; la seconde n'est qu'une supposition de faits que personne n'a vus et qui

lOÔ l'hMPIRE KNOITO-GERMANIQUI-:

l'unique origine, la source de toutes nos connaissances, nous démontre donc, primo, I22C que toute intelligence est toujours attachée à un corps animal quelconque, et, secundo, que Tintcnsiié, la puissance de cette fonction animale dépend de la perfection relative de l'organisation animale. Ce second résultat de l'expérience universelle n'est pas applicable seulement aux différentes espèces animales; nous le constatons également dans les hommes, dont la puissance intellectuelle et morale dépend d'une manière par trop évidente de la plus ou moins grande periection de lenr organisme, comme race, comme nation, comme classe et comme individus, pour qu'il soit nécessaire de beaucoup insister sur ce point (*). D'un autre côté, il est certain qu'aucun homme n'a jamais vu ni pu voir l'esprit pur, détaché de

par conséquent sont en contradiction avec l'expérience de tout ie monde. {Note de Bakounine.)

{*\ Les idéalistes, tous ceux qui croient en l'immatérialité et en l'immortalité de l'âme humaine, doivent être excessivement embarrassés de la dilYérence qui existe entre les intelligences des races, des peuples et des individus. A moins de supposer que les parcelles divines ont été inégalement distribuées, comment expliquent-ils cette différence ? 11 y a malheureusement un nombre trop considérable d'hommes trut à tait stupides, bêtes jusqu'à l'idiotisme. Auraient-ils donc reçu en partage une parcelle à la fois divine et stupider Pour sortir de cet embarras, les idéalistes doivent nécessairement supposer que toutes les âmes humaines sont égales, mais que les prisons dans lesquelles elles se trouvent enfermées — les corps humains — sont inégales, les unes plus capables que les autres de servir d'organe à l'intellectualité pure de l'âme. Telle âme aurait de cette manière à sa disposition des organes très fins, une autre des organes très grossiers. Mais ce sont là des distinctions dont l'idéalisme n'a pas le droit de se servir, dont il ne peut se ser-

ET LA REVOLUTl >N SOCIALE IO7

toute forme matérielle, existant séparément d'un corps animal quelconque. Mais si [226 personne ne l'a vu, comment les hommes ont-ils pu arriver à croire à son existence? Car le fait de cette croyance est notoire, et, sinon universel comme le prétendent les idéalistes, au moins très général ; et, comme tel, il est tout à fait digne de notre attention respectueuse, car une croyance générale,- si sotte qu'elle soit, exerce toujours une influence trop puissante sur les destinées humaines pour qu'il soit permis de l'ignorer ou d'en faire abstraction.

Le fait de cette croyance historique s'explique

vir sans tombe:- lui-même dans l'inconséquence et dans le matérialisme le plus grossier. Car devant l'absolue immatérialité de l'âme, toutes les différences corporelles disparaissent, tout ce qui est corporel, matériel, devant apparaître comme indifféremment, I 227 également, absolument grossier. L'abîme qui sépare l'âme du corps, l'absolue immatérialité de la matérialité absolue, est infini; par conséquent toutes les différences, inexplicables d'ailleurs et logiquement impossibles, qui pourraient exister de l'autre côté de l'abîme, dans la matière, doivent être pour l'âme nulles et non avenues et ne peuvent, ne doivent exercer sur elle aucune influence. En un mot, l'absolum.ent immatériel ne peut être contenu, emprisonné, et encore moins exprimé, à quelque degré que ce soit, par l'absolument matériel. De toutes les imaginations grossières, et matérialistes dans le sens attaché à ce mot par les idéalistes, c'est-à-dire brutales, qui ont été engendrées par l'ignorance et par la stupidité primitive des hommes, celle d'une âme immatérielle emprisonnée dans un corps matériel est certainement la plus grossière, la plus crasse; et rien ne prouve mieux la toute-puissance exercée même sur les meilleurs esprits par des préjugés antiques, qu3 ce fait vraiment déplorable, que des hommes doués d'une haute intelligence paissent en parkr encore aujourd'hui. (.Vote de Bàkounine.)

I08 l'empire KNOUrO-GERMANIQUB

d'ailleurs d'une manière naturelle et rationnelle. L'exemple que nous offrent les enfants et les adolescents, voire même beaucoup d'hommes qui ont bien dépassé l'âge de la majorité, nous prouve que l'homme peut exercer longtemps ses facultés mentales avant de se rendre compte de la manière dont il les exerce, avant d'arriver à la conscience nette et claire de cet exercice. Dans cette période du fonctionnement de l'esprit inconscient de lui-même, de cette action de rinielligence naïve ou croyante, l'homme, obsédé par le monde extérieur et poussé 1 228 par cet aiguillon intérieur qui s'appelle la vie et les multiples besoins de la vie, crée une quantité d'imaginations, de notions et d'idées, nécessairement très imparfaites d'abord, très peu conformes à la réalité des choses et des faits qu'elles s'efforcent d'exprimer. Et comme il n'a pas la conscience de sa propre action intelligente, comme il ne sait pas encore que c'est lui-même qui a produit et qui continue de produire ces imaginations, ces notions, ces idées, comme il ignore lui-même leur origine toute subjective, c'est-à-dire humaine, il les considère naturellement, nécessairement, comme des êtres objectifs, comme des êtres réels, tout à fait indépendants de lui, existant par eux-mêmes et en euxmêmes.

C'est ainsi que les peuples primitifs, sortant lenment de leur innocence animale, ont créé leurs dieux. Les ayant créés, ne se doutant pas qu'ils en fussent eux-mêmes les créateurs uniques, ils les ont

adorés; les considérant comme des êtres re'els, infiniment supe'rieurs à eux-mêmes, ils leur ont attribué la touie-puissance, et se sont reconnus pour leurs créatures, leurs esclaves. A mesure que les idées humaines se développaient davantage, les dieux, qui, comme je l'ai fait déjà observer, n'en ont jamais été que la réverbération fantastique, idéale, poétique, ou l'image renversée, s'idéalisaient aussi. D'abord fétiches grossiers, ils devinrent peu à peu des esprits purs, existant en dehors du monde visible, et enfin, à la suite d'un long développement historique, ils finirent par se confondre en un seul Etre divin, Esprit pur, éternel, absolu, créateur et maître des mondes.

Dans tout développement, juste ou faLix, réel ou imaginaire, tant collectif qu'individuel, c'est toujours le premier pas qui coûte, le premier acte qui est le plus difficile. Une fois ce pas franchi et ce premier acte accompli, le reste se déroule naturellement comme une conséquence nécessaire. 1 229 Ce qui était difficile dans le développement historique de cette terrible folie religieuse qui continue de nous obséder et de nous écraser, c'était donc de poser un monde divin tel quel, en dehors du monde réel. Ce premier acte de folie, si naturel au point de vue physiologique et par conséquent nécessaire dans l'histoire de l'humanité, ne s'accomplit pas d'un seul coup II a fallu je ne sais combien de siècles pour développer et pour faire pénétrer cette croyance dans les habitudes mentales des hommes. Mais, une fois établie,

110 L EMPIRE KNOUTO-GERMANlQUE

elle est devenue touic-puissanic, comme le devient nécessairement toute folie qui s'empare du cerveau de l'homme. Prenez un fou .'quelque soit l'objet spécial de sa folie, vous trouverez que l'idée obscure et fixe qui l'obsède lui paraît la plus naturelle du monde, et qu'au contraire les choses naturelles et réelles qui sont en contradiction avec cette idée lui sembleront des tolies ridicules et odieuses. Eh bien, la religion est une folie collective, d'autant plus puissante qu'elle est une folie traditionnelle etque son origine se perd dans une antiquité excessivement reculée. Comme folie collective, elle a pénétré dans tous les détails tant publics que privés de l'existence sociale d'un peuple, elle s'est incarnée dans la société, elle en est devenue pour ainsi dire l'âme et la pensée collective. Tout homme en est enveloppé dès sa naissance, il la suce avec le lait de sa mère, l'absorbe avec tout ce qu'il entend, tout ce qu'il voit. Il en a été bien si nourri, empoisonné, pénétré dans tout son être, que plus tard, quelque puissant que soit son esprit naturel, il a besoin de faire des efforts inouïs pour s'en délivrer, et encore n'y parvient-il jamais d'une manière complète. Nos idéalistes modernes en sont une preuve, et nos matérialistes doctrinaires, les communistes allemands, en sont un« autre, lis n'ont pas su se défaire de la religion de l'Etat. Une fois le monde surnaturel, le monde divin, |23nbien établi dans l'imagination traditionnelle des peuples, le développement des différents systèmes religieux a suivi son cours naturel et logique, tou-

jours conforme d'ailleurs au développement contemporain et re'el des rapports économiques et politiques dont il a été en tout temps, dans le monde de la fantaisie religieuse, la reproduction fidèle et la consécration divine. C'est ainsi que la folie collective et historique qui s'appelle religion s'est développée depuis le fétichisme, en passant par tous les degrés du polythéisme, jusqu'au monothéisme chrétien.

Le second pas, dans le développement des croyances religieuses, et le plus difficile sans doute après l'établissement d'un monde divin séparé, ce fut précisément cette transition du polythéisme au monothéisme, du matérialisme religieux des païens à la foi spiritualiste des chrétiens. Les dieux païens, et c'était là leur caractère principal, étaient avant tout des dieux exclusivement nationaux. Puis, comme ils étaient nombreux, ils conservèrent nécessairement, plus ou moins, un caractère matériel, ou plutôt c'est parce qu'ils étaient matériels qu'ils furent si nombreux, la diversité étant un des attributs principaux du monde réel. Les dieux païens n'étaient pas encore proprement la négation des choses réelles : ils n'en étaient que l'exagération fantastique (').

(i) Ici, la brochure Dieu et L'Etat a intercalé le contenu de six feuillets qui n'appartiennent pas au manuscrit de L'Empire knouto- germanique, et qui ont fait partie d'un autre manuscrit dont ils ont été détachés. Bakounine a écrit, au verso de l'un d'eux, cette mention : « Religion. 2. Tout récent. » Je n'imprime pas ici ces six feuillets, étrangers au présent ouvrage. - J. G.

112 L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE

Pour établir sur les ruines de leurs autels si nombreux l'autel d'un Dieu unique et suprême, maître du monde, il a fallu donc que fût détruite d'abord l'existence auionomique des différentes nations qui composaient le monde païen ou antique. C'est ce que tirent très brutalement les Romains, qui, en conquérant la plus grande partie du monde connu des anciens, créèrent en quelque sorte la première ébauche, sans doute tout à fait négative et grossière, de l'humanité.

Un Dieu qui s'élevait ainsi au-dessus de toutes les différences nationales, tant matérielles que sociales, |23i de tous les pays, qui en était en quelque sorte la négation directe, devait être nécessairement un être immatériel et abstrait. Mais la foi si difficile en l'existence d'un Etre pareil n'a pu naître d'un seul coup. Aussi, comme je l'ai montré dans l'Appendice, fut-elle longuement préparée et développée par la métaphysique grecque, qui établit la première, d'une manière philosophique, la notion de ïldée divine, modèle éternellement créateur et toujours reproduit parle monde visible. Mais la Divinité conçue et créée par la philosophie grecque était une divinité impersonnelle, aucune métaphysique, lorsqu'elle est conséquente et sérieuse, ne pouvant s'élever, ou plutôt s'abaisser, à l'idée d'un Dieu personnel. II a fallu donc trouver un Dieu qui fût unique et qui fût très personnel à la fois. 11 se trouva dans la personne très brutale, très éj^oistc, très cruelle de Jéhovah, le Dieu national des Juifs. Mais les Juifs,

malgré cet esprit national exclusif qui les distingue encore aujourd'hui, étaient devenus de fait, bien avant la naissance du Clirist, le peuple le plus international du monde. Entraînés en partie comme cap* tifs, mais beaucoup plus encore poussés par cette passion mercantile qui constitue l'un des traits principaux de leur caractère nationa', ils s'étaient répandus dans tous les pays, portant partout le culte de leur Jéhovah, auquel ils devenaient d'autant plus fidèles qu'il les abandonnait davantage.

A Alexandrie, ce Dieu terrible des Juifs Ht la connaissance personnelle de la Divinité métaphysique de Platon, déjà fort corrompue par le contact de l'Orient et se corrompant plus tard encore davantage par le sien. Malgré son exclusivisme national, jaloux et féroce, il ne put à la longue résister aux 1 232 grâces de cette Divinité idéale tt impersonnelle des Grecs. Il l'épousa, et de ce mariage naquit le Dieu spiritualiste — mais non spirituel — des chrétiens. On sait que les néo-platoniciens d'Alexandrie furent les principaux créateurs de la théologie chrétienne.

Mais la théologie ne constitue pas encore la religion, comme les éléments historiques ne suffisent pas pour créer l'histoire. J'appelle éléments historiques les dispositions et conditions générales d'un développement réel quelconque : par exemple, ici, la conquête des Romains, et la rencontre du Dieu des Juifs avec la Divinité idéale des Grecs. Pour féconder les éléments historiques, pour leur faire produire une série de transformations historiques nou-

114 L EMPIRE KNOUTO-GBRMANIQUE

velles, il faut un fait vivant, spontané, sans lequel ils auraient pu rester bien des siècles encore à l'éiat d'éle'ments, sans rien produire. Ce fait ne manqua pas au christianisme : ce fut la propagande, le martyre et la mort de Jésus-Christ.

Nous ne savons presque rien de ce grand et saint personnage; tout ce que les Evangiles nous en rapportent étant si contradictoire et si fabuleux, qu'à peine pouvons-nous y saisir quelques traits réels et vivants. Ce qui est certain, c'est qu'il fut le prêcheur du pauvre peuple, l'ami, le consolateur des misérables, des ignorants, des esclaves et des femmes, et qu'il fut beaucoup aimé par ces dernières. Il promit à tous ceux qui étaient opprimés, à tous ceux qui souffraient ici-bas, — et le nombre en est immense, — la vie éternelle. Il fut, comir.e de raison, pendu par les représentants de la morale officielle et de l'ordre public de l'époque. Ses disciples, et les disciples de ses disciples, purent se répandre, grâce à la conquête des Romains qui avait détruit les barrières nationales, et portèrent en effet la propagande [233 de l'Evangile dans tous les pays connus des anciens. Partout ils furent reçus à bras ouverts par les esclaves et les femmes, les deux classes les plus opprimées, les plus souffrantes et naturellement aussilesplus ignorantes du monde antique. S'ils firent quelques prosélytes dans le monde privilégié et lettré, ils ne le durent encore, en très grande partie, qu'à l'influence des femmes. Leur propagande la plus large s'exerça presque exclusivement dans le peuple, aussi malheu-

reux qu'abruti par l'esclavage. Ce fut le premier réveil, la première re'volte principielle du prolétariat.

Le grand honneur du christianisme, son mérite incontestable et tout le secret de son triomphe inouï ei d'ailleurs tout à fait légitime, ce fut de s'être adressé à cepublic souffrant et immense, auquel le monde antique, constituant une aristocratie intellectuelle et politique étroite et féroce, déniait jusqu'aux derniers attributs et aux droits les plus simples de l'humanité. Autrement il n'aurait jamais pu se répandre. La doctrine qu'enseignaient les apôtres du Christ, toute consolante qu'elle ait pu paraître aux malheureux, était trop révoltante, trop absurde, au point de vue de la raison humaine, pour que des hommes éclairés eussent pu l'accepter. Aussi avec quel triomphe l'apôtre saint Paul ne parle-t-il pas du scandale- de la foi, et du triomphe de cette divine folie repoussée par les puissants et les sages du siècle, mais d'autant plus passionnément acceptée par les simples, les ignorants et les pauvres d'esprit !

En effi. t, il fallait un bien profond mécontentement de la vie, une bien grande soif du cœur, et une pauvreté à peu près absolue de l'esprit, pour accepter l'absurdité chrétienne, de toutes les absurdités religieuses la plus hardie et la plus monstrueuse.

l23i Ce n'était pas seulement la négation de toutes les institutions politiques, sociales et religieuses de l'antiquité : c'était le renversement absolu du sens commun, de toute raison humaine. L'Etre effectivement existant, le monde réel, était considéré désor-

ii6 l'empire knoutogrrmanique

mais comme le néant; le produit de la faculté abstraiiedelhomme, ladernicre, lasuprcmcabstraciion, dans laquelle cette faculté, ayant dépassé toutes les choses existantes et jusqu'aux déterminations les plus générales de l'Etre réel, telles que les idées de l'espace et du temps, n'ayant plus rien à dépasser, se repose dans la contemplation de son vide et de son immobilité absolue (voyez l'Appendice); cette abstraction, ce caput morluum (') absolument vide de tout contenu, le vrai néant, Dieu, est proclamé le seul être réel, éternel, tout-puissant. Le Tout réel est déclaré nul, et le nul absolu, le Tout. L'ombre devient le corps, et le corps s'évanouit comme uneombrc (*). C'était d'une audace et d'une absurdité inouïes, le vrai scandale de la foi, le triomphe de la sottise croyante sur l'esprit, pour les masses ; et pour quelques-uns, l'ironie triomphante d'un esprit fatigué, corrompu, désillusionné et dégoûté de la recherche honnête et sérieuse de la vérité ; le besoin de s'étourdir et de s'abrutir, besoin qui se rencontre souvent chez les esprits blasés :

(i) Caput mortuum équivaut à « résidu ». — J. G.

(*) Je sais fort bien que dans les systèmes théologiques et métaphysiques orientaux, et surtout dans ceux de l'Inde, y compris le bouddhisme, on trouve déjà le principe de l'anéantissement du monde réel au profit de l'idéal ou de l'abstraction absolue. Mais il n'y porte pas encore ce caractère de négation volontaire et réfléchie qui distingue le christianisme; p irce que, lorsque ces systèmes furent conçus, le monde proprement humain, le monde de l'esprit humain, de la volonté humaine, de la science et de la liberté humaines, ne s'était pas encore développé comme il s'est manifesté depuis dans la civilisation gréco-romaine. [Note de Bakouuine.)

« Credo quia absurdum »,

a Je ne crois pas seulement à l'absur.^e ; j'y crois précisément I235 et surtout parce qu'il est l'absurde. » C'est ainsi que beaucoup d'esprits distingués et éclairés, de nos jours, croient au magnétisme animal, au spiritisme, aux tables tournantes, — eh, mon Dieu, pourquoi aller si loin? — croient encore au christianisme, à l'idéalisme, à Dieu.

La croyance du prolétariat antique, aussi bien que des masses modernes après lui, était plus robuste, de moins haut goût et plus simple. La propagande chrétienne s'était adressée à son cœur, non à son esprit; à ses aspirations éternelles, à ses besoins, à ses souffrances, à son esclavage, non à sa raison qui dormait encore, et pour laquelle les contradictions logiques, l'évidence de l'absurde, ne pouvaient par conséquentexister. Laseule question qui l'intéressait, ce fut de savoir quand sonnerait l'heure de la délivrance promise, quand arriverait le règne de Dieu ? Quant aux dogmes théologiques, il ne s'en souciait pas, parce qu'il n'y comprenait rien du tout. Le prolétariat converti au christianisme en constituait la puissance matérielle ascendante, non la pensée théorique.

Quant aux dogmes chrétiens, ils furent élaborés, comme on sait, dans une série de travaux théologiques, littéraires, et dans les conciles, principalement par les néo-platoniciens convertis de TOrient. L'esprit grec était descendu si bas, qu'au quatrième

ii8 l'empire knouto-germanique

siùcle de l'ùre chrétienne déjà, e'poque du premier concile, nous trouvons l'idée d'un Dieu personnel, Esprit pur, éternel, absolu, créateur et maître suprême du monde, existant en dehors du monde, unanimement acceptée par tous les pères de l'Eglise ; et comme conséquence logique de cette absurdité absolue, la croyance dès lors naturelle et nécessaire I 236 à l'immatérialité et à l'immortalité de l'âme humaine, logée et emprisonnée dans un corps mortel, mais mortel seulement en partie; parce que dans ce corps lui-même il y a une fiartie qui, tout en étant corporelle, est immortelle comme lame et doit ressusciter comme l'âme. Tant il a été difficile, même à des pères de l'Eglise, de se représenter l'esprit pur en dehors de toute forme corporelle!

Il faut observer qu'en général le caractère de tout raisonnement théologique, et métaphysique aussi, c'est de chercher à expliquer une absurdité par une autre.

Il a été fort heureux pour le christianisme d'avoir rencontré le monde des esclaves. 11 eut un autre bonheur : ce fut l'invasion des barbares. Les barbares étaient de braves gens, pleins de force naturelle, et surtout animés et poussés par un grand besoin et par une grande capacité de vivre ; des brigands à toute (.preuve, capables de tout dévaster et de tout avaler, de même que leurs successeurs, les Allemands actuels ; beaucoup moins systématiques et pédants dans leur brigandage que ces derniers, beaucoup moins moraux, moins savants; mais, par contre,

beaucoup plus indépendants et plus fiers, capables de science et non incapables de liberté, comme les bourgeois de l'Allemagne moderne. Mais avec toutes ces grandes qualités, ils n'étaient rien que des barbares, c'est-à-dire aussi indifférents que les esclaves antiques, dont beaucoup d'ailleurs appartenaient à leur race, à l'égard de toutes les questions de la théologie et de la métaphysique. De sorte qu'une fois leur répugnance pratique [237 rompue, il ne fut pas difficile de les convenir théoriquement au christianisme.

Pendant dix siècles de suite, le christianisme, armé de la toute-puissance de l'Eglise et de l'Etat, et sans concurrence aucune de la part de qui que ce fût, put dépraver, abâtardir et fausser l'esprit del'Europe. Il n'eut point de concurrents, puisqu'en dehors de l'Eglise il n'y eut point de penseurs, ni même de lettrés. Elle seule pensait, elle seule parlait, écrivait, elle seule enseignait. Si des hérésies s'élevèrent en son sein, elles ne s'attaquèrent jamais qu'aux développements théologiques ou pratiques du dogme fondamental, non à ce dogme même. La croyance en Dieu, esprit pur et créateur du monde, et la croyance en , l'immatérialiié de l'âme restèrent intactes. Cette double croyance devint la base idéale de toute la civilisation occidentale et orientale de l'Europe, et elle pénétra, elle s'incarna dans toutes les institutions, dans tous les détails de la vie tant publique que privée de toutes les classes aussi bien que des masses.

120 l'empire knouto-germaniqub

Peut-on s'ctonner, après cela, quecette croyance se soit maintenue jusqu'à nos jours, et qu'elle continue d'exercer son influence désastreuse même sur des espritsd'élite comme Mazzini, Quinet, Micheletet tant d'autres ? Nous avons vu que la piemière attaque fut soulevée contre elle par la Renaissance du libre esprit au quinzième siècle, Renaissance qui produisit des héros et des martyrs comme Vanini, comme Giordano Bruno et comme Galilée, et qui, bien qu'étouffée bientôt parle bruit, le tumulte et les passions de la Réforme religieuse, continua sans bruit son travail invisible, léguant aux plus 1 233 nobles esprits de chaque génération nouvelle cette œuvre de l'émancipation humaine par la destruction de l'absurde, jusqu'à ce qu'entin, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, elle reparut de nouveau au grand jour, élevant hardiment le drapeau de l'athéisme et du matérialisme.

On put croire alors que l'esprit humain allait enfin se délivrer, une fois pour toutes, de toutes les obsessions divines. C'était une erreur. Le mensonge divin, dont l'humanité s'était nourrie — pour ne parler que du monde chrétien — pendant dix-huit siècles, devait se montrer, encore une fois, plus puissant que l'humaine vérité. Ne pouvant plus se servir de la gent noire, des corbeaux consacrés de l'Eglise, des prêtres catholiques ou protestants, qui avaient perdu

tout crédit, il se servit des prêtres laïques, des menteurs et sophistes à robe courte, parmi lesquels le rôle principal fut de'volu à deux hommes fatals : l'un l'esprit le plus faux, l'autre la volonté la plus doctrinairement despotique du siècle passé [le dix-huitième], à J.-J. Rousseau et à Robespierre.

Le premier représente le vrai type de l'étroitesse et de la mesquinerie ombrageuse, de l'exaltation sans autre objet que sa propre personne, de l'enthousiasme à froid et de l'hypocrisie à la fois sentimentale et implacable, du mensonge forcé de l'idéalisme moderne. On peut le considérer comme le vrai créateur de la moderne réaction. En apparence l'écrivain le plus démocratique du dix-huitième siècle, il couve en lui le despotisme impitoyable de l'homme d'Etat. 11 fut le prophète de l'Etat doctrinaire, comme Robespierre, son digne et fidèle disciple, essaya d'en devenir le grand-prêtre. Ayant entendu dire à Voltaire que s'il n'y avait pas de Dieu, il faudrait en inventer un, J.-J. Rousseau inventa l'Etresuprême, le Dieu abstrait et stérile des déistes. Et I239 c'est au nom de l'Etre-suprême, et de la vertu hypocrite commandée par l'Etre-suprême, que Robespierre guillotina les hébertistes d'abord, ensuite le génie même de la Révolution, Danton, dans la personne duquel il assassina la République, préparant ainsi le triomphe, devenu dès lors nécessaire, de la dictature de Bonaparte I". Après ce grand triomphe, la réaction idéaliste chercha et trouva des serviteurs moins fanatiques, moins terribles, mesu-

122 l'empire knouto germanique

rés à la taille considcrablemcnt amoindrie de la bourgeoisie de notre siècle. En France, ce furent Chateaubriand, Lamartine, et — faut-il le dire? eh ! pourquoi non ? il faut tout dire, quand c'est vrai — ce fut Victor Hugo lui-même, le démocrate, le républicain, le quasi-socialiste d'aujourd'hui, et à leur suite toute la cohorte mélancolique et sentimentale d'esprits maigres et pâles qui constituèrent, sous la direction de ces maîtres, l'école du romantisme jnoderne. En Allemagne, ce furent les Schlegel, les Tieck, les Novalis, les Werner, ce fut Schelling, et tant d'autres encore dont les noms ne méritent pas même d'être nommés,

La littérature créée par cette école futle vrai règne des revenants et des fantômes. Elle ne supportait pas le grand jour, le clair-obscur étant le seul élément où elle pût vivre. Elle ne supportait pas non plus le contact brutal des masses ; c'était la littérature des âmes tendres, délicates, distinguées, aspirant au Ciel, leur patrie, et vivant comme malgré elles sur la terre. Elle avait la politique, les questions du jour, en horreur et en mépris; mais lorsqu'elle en parlait par hasard, elle se montrait franchement réactionnaire, prenant le parti de l'Eglise contre l'insolence des libres-penseurs, des rois contre les peuples, et de toutes les aristocraties contre la vile canaille des rues. Au reste, comme je viens de le dire, ce qui dominait dans l'école, c'était une indifférence quasi-complète pour les questions politiques. Au milieu des nuages dans lesquels elle vivait, on ne pouvait dis-

tinguer que deux points réels : le développement rapide du matérialisme bourgeois et I240 le déchaînement effréné des vanités individuelles.

Pour comprendre cette littérature, il faut en chercher la raison d'être dans la transformation qui s'était opérée au sein de la classe bourgeoise depuis la révolution de ijg3 .

Depuis la Renaissance et la Réforme jusqu'à cette Révolution, la bourgeoisie, sinon en Allemagne, du moins en Italie, en France, en Suisse, en Angleterre, en Hollande, fut le héros et représenta le génie révolutionnaire de l'histoire. De son sein sortirent en plus grande partie les libres-penseurs du quinzième siècle, les grands réformateurs religieux des deux siècles suivants, et les apôtres de l'émancipation humaine, y compris cette fois aussi ceux de l'Allemagne, du siècle passé [le dix-huitième]. Elle seule, naturellement appuyée sur les sympathies et sur le bras puissant du peuple qui avait foi en elle, fit la Révolution de 89 et de g3. Elle avait proclamé la déchéance de la royauté et de l'Eglise, la fraternité des peuples, les Droits de l'homme et du citoyen. Voilà ses titres de gloire, ils sont immortels.

Depuis lors elle se scinda. Un parti considérable d'acquéreurs de biens nationaux, devenus riches, et s'appuyant cette fois non sur le prolétariat des villes, mais sur la majeure partie des paysans de France

124 l'empirk knouto-germaniqub

qui étaient également devenus des propriétaires terriens, aspirait à la paix, au rétablissement de l'ordre public, à la fondation d'un gouvernement régulier et puissant. II acclama donc avec bonheur la dictature du premier Bonaparte, et, quoique toujours voltairien, ne vit pas de mauvais œil son Concordat avec le Pape et le rétablissement de l'Eglise ofricielle en France : « La religion est si nécessaire au peuple! » — ce qui veut dire que, repue, cette partie de la bourgeoisie commença dès lors à comprendre qu'il était urgent, dans l'intérêt de la conservation de sa position et de ses biens acquis, de tromper la faim non assouvie du peuple par les promesses d'une manne céleste. Ce fut alors que commença à prêcher |aii Chateaubriand (*).

Napoléon tomba. La Restauration ramena en France, avec la monarchie légitime, la puissance de l'Eglise et de l'aristocratie nobiliaire, qui se ressaisirent, sinon du tout, au moins d'une considérable partie de leur ancien pouvoir. Cette réaction rejeta la bourgeoisie dans la Révolution ; et avec l'esprit révolutionnaire se réveilla en elle aussi l'esprit fort.

(*/ Je crois utile de rappeler ici une anecdote d'ailleurs très connue et tout à fait authentique, et qui jette une luinière très précieuse tant sur le caractère personnel de ce réchauffeur des croyances catholiques que sur la sincérité religieuse de cette époque. Chateaubriand avait apporté à son libraire un ouvrage dirige contre la foi. Le libraire lui fit observer que l'athéisme était passé de mode, que le public lisant n'en voulait plus, et qu'il demandait au contraire des ouvrages religieux. Chateaubriand s'éloigna, mais quelques mois plus tard il lui apporta son Génie du Christianisme. (Note de Dakounine.)

Elle mil Chateaubriand de côté, et recommença à lire Voltaire. Elle n'alla pas jusqu'à Diderot : ses nerfs affaiblis ne comportaient plus une nourriture aussi forte. Voltaire, à la fois esprit fort et déiste, lui convenait au contraire beaucoup. Be'ranger et Paul-Louis Courier exprimèrent parfaitement cette tendance nouvelle. Le « Dieu des bonnes gens » et l'idéal du roi bourgeois, à la fois libéral et démocralique, dessinés sur le fond majestueux et désormais inoffensif des victoires gigantesques de l'Empire, telle fut, à cette époque, la nourriture intellectuelle quotidienne de la bourgeoisie de France.

Lamartine, aiguillonné par l'envie vaniteusement ridicule de s'élever à la hauteur poétique du grand poète anglais, Byron, avait bien commencé ses hymnes froidement délirants I242 en l'honneur du Dieu des gentilshommes et de la monarchie légitime. Mais ses chants ne retentissaient que dans les salons aristocratiques. La bourgeoisie ne les entendait pas. Béranger était son poète et Paul-Louis Courier son écrivain politique.

La révolution de Juillet eut pour conséquence l'ennoblissement de ses goûts. On sait que tout bourgeois en France porte en lui le type impérissable du bourgeois gentilhomme, qui ne manque jamais de paraître aussitôt qu'il acquiert un peu de richesse et de puissance. En i83o, la riche bourgeoisie avait définitivement remplacé l'antique noblesse au pouvoir. Elle tendit naturellement à fonder une aristocratie nouvelle : aristocratie du capital,

126 l'empire knouto-germanique

sans doute, avant tout ; mais aussi aristocratie d'intelligence, de bonnes manières et de sentiments de'iicats. La bourgeoisie commença à se sentir religieuse.

Ce ne fut pas de sa part une simple singerie des mœurs arisocratiques, c'était en même temps une nécessité de position. Le prolétariat lui avait rendu un dernier service, en l'aidant à renverser encore une fois la noblesse. Maintenant, la bourgeoisie n'avait plus besoin de son aide, car elle se sentait solidement assise à l'ombre du trône de Juillet, et l'alliance du peuple, désormais inutile, commençait à lui devenir incommode. Il fallait le remettre à sa place, ce qui ne put naturellement se faire sans provoquer une grande indignation dans les masses. Il devint nécessaire de les contenir. Mais au nom de quoi ? Au nom de l'intérêt bourgeois crûment avoué? C'eût été par trop cynique. Plus un intérêt est injuste, inhumain, et plus il a besoin de sanction ; et où la prendre, si ce n'est dans la religion, cette bonne protectrice de tous les repus, et cette consolatrice si utile de tous ceux qui ont faim? Et plus que jamais, la bourgeoisie triomphante sentit que la religion |2i3 était absolument nécessaire pour le peuple.

Après avoir gagné tous ses litres impérissables de gloire dans l'opposition, lant religieuse et philosophique que politique, dans la protestation et dans la révolution, elle était enfin devenue la classe dominante, et par là même le défenseur et le conserva-

teur de l'Etat, ce dernier e'tant à son tour devenu l'institution régulière de la puissance exclusive de cette classe. L'Etat c'est la force, et il a pour lui avant tout le droit de la force, l'argumentation triomphante du fusil à aiguille, du chassepot. Mais rhommeestsi singulièrement fait que cette argumentation, tout éloquente qu'elle paraît, ne lui suffit pas à la longue. Pour lui imposer le respect, il lui faut absolument une sanction morale quelconque. Il faut de plus que cette sanction soit tellement évidente et simple qu'elle puisse convaincre les masses, qui, après avoir été réduites par la force de l'Etat, doivent être amenées maintenant à la reconnaissance morale de son droit.

Il n'y a que deux moyens pour convaincre les masses de la bonté d'une institution sociale quelconque. Le premier, le seul réel, mais aussi le plus difficile, parce qu'il implique l'abolition de l'Etat, — c'est-à-dire l'abolition de l'exploitation politiquement organisée de la majorité par une minorité quelconque, — ce serait la satisfaction directe et complète de tous les besoins, de toutes les aspirations humaines des masses ; ce qui équivaudrait à la liquidation complète de l'existence tant politique qu'économique de la classe bourgeoise, et, comme je viens de le dire, à l'abolition de l'Etat. Ce moyen serait sans doute salutaire pour les masses, mais funeste pour les intérêts bourgeois. Donc il ne faut pas en parler.

I244 Parlons alors de l'autre moyen, qui, funeste

128 l'eMPIRK KNOUTO-GERMANIQUlî

pour le peuple seulement, est au contraire prc'cicux pourlesalutdesprivilègesbourgeois. Cetautre moyen ne peut être que la religion. C'est ce mirage éternel qui entraîne les masses à la recherche des tre'sors divins, tandis que, beaucoup plus modérée, la classe dominante se contente de partager, fort inégalement d'ailleurs et en donnant toujours davantage à celui qui possède davantage, entre ses propres membres, les misérables biens de la terre et les dépouilles humaines du peuple, y compris sa liberté politique et sociale.

Il n'est pas, il ne peut exister d'Etat sans religion. Prenez les Etats les plus libres du monde, les Etats- Unis d'Amérique ou la Confédération suisse, par exemple, et voyez quel rôle important la Providence divine, cette sanction suprême de tous les Etats, y joue dans tous les discours officiels.

Mais toutes les fois qu'un chef d'Etat parle de Dieu, que ce soit Guillaume l*^"", l'empereur knoutogermanique, ou Grant, le président de la Grande république, soyez certains qu'il se prépare de nouveau à tondre son peuple-troupeau.

La bourgeoisie française, libérale, voltairienne, et poussée par son tempérament à un positivisme, pour ne point dire à un matérialisme, singulièrement étroit et brutal, étant devenue, par son triomphe de i83o, la classe de l'Etat, a dû donc nécessairement se donner une religi(jn officielle. La chose n'était point facile. Elle ne pouvait se remettre crûment sous le joug du catholicisme romain. Il y avait entre elle et l'Eglise

de Rome un abîme de sang et de haine, et, quelque pratique et sage qu'on soit devenu, on ne parvient jamais à re'primer I245 en son sein une passion développe'e par l'histoire. D'ailleurs, le bourgeois français se serait couvert de ridicule, s'il e'tait retourné à l'église pour y prendre part aux pieuses cérémonies du culte divin, condition essentielle d'une conversion méritoire et sincère. Plusieurs l'ont bien essayé, mais leur héroïsme n'eut d'autre résultat qu'un scandale stérile. Enfin le retour au catholicisme était impossible à cause de la contradiction insoluble qui existe entre la politique invariable de Rome et le développement désintérêts économiques et politiques de la classe moyenne.

Sous ce rapport, le protestantisme est beaucoup plus commode. C'est la religion bourgeoise par excellence. Elle accorde juste autant de liberté qu'il en faut aux bourgeois, et a trouvé le moyen de concilier les aspirations célestes avec le respect que réclament les intérêts terrestres. Aussi voyons-nous que c'est surtout dans les pays protestants que le commerce et l'industrie se sont développés. Mais il était impossible pour la bourgeoisie de la France de se faire protestante. Pour passer d'une religion à une autre, — à moins qu'on ne le fasse par calcul, comme le font quelquefois les Juifs en Russie et en Pologne, qui se font baptiser trois, quatre fois, afin de recevoir chaque fois une rémunération nouvelle, — pour changer de religion, il faut avoir un grain de foi religieuse. Eh bien, dans le coeur exclusive-

IJO L EMPIRE KSOUTO-GI£RMANIQUE

ment positif du bourgeois français, il n'y a point de place pour ce grain. Il professe l'indifférence la plus profonde pour toutes les questions, excepté celle de sa bourse avant tout, et celle de sa vanité sociale après elle. Il est aussi indiffèrent pour le protestantisme que pour le catholicisme. D'autre part, la bourgeoisie française n'aurait pu embrasser le protestantisme sans se mettre en contradiction avec la routine catholique de la majorité 1 246 du peuple fran çais, ce qui eût constitué une grande imprudence de la part d'une classe qui voulait gouverner la France.

Il restait bien un moyen : c'était de retourner à la religion humanitaire et révolutionnaire du dix-huitième siècle. Mais cette religion mène trop loin. Force fut donc à la bourgeoisie de créer, pour sanctionner le nouvel Etat, l'Etat bourgeois qu'elle venait de fonder, une religion nouvelle, qui pût être, sans trop de ridicule et de scandale, la religion professée hautement par toute la classe bourgeoise.

C'est ainsi que naquit le déisme de l'Ecole doctrinaire.

D'autres ont fait, beaucoup mieux que je ne saurais le faire, l'histoire de la naissance et du développement de cette école, qui eut une influence si décisive et, je puis bien le dire, si funeste sur l'éducation politique, intellectuelle et morale de la jeunesse bourgeoise en France. Elle date de Benjamin Constant et de M™» de Staël, mais son vrai fondateur fut Royer-Collard ; ses apôtres : MM. Guizot, Cousin, Villemain et bien d'autres; son but hautement

ET LA RÉVOLUTION SOClALIi I3I

avoué : la réconciliation de la Révolution avec la Réaction, ou, pour parler le langage de l'école, du principe de la liberté avec celui de l'autorité, naturellement au profit de ce dernier.

Cette réconciliation signifiait, en politique, l'escamotage de la liberté populaire au profit de la domination bourgeoise, représentée par l'Etat monarchique et constitutionnel ; en philosophie, la soumission réfléchie de la libre raison aux principes éternels de la foi. Nous n'avons à nous occuper ici que de cette dernière partie.

On sait que cette philosophie fut principalement élaborée par M. Cousin, le père de l'éclectisme français. Parleur superficiel I2i7 et pédant; innocent de toute conception originale, de toute pensée qui lui fût propre, mais très fort dans le lieu commun, qu'il a le tort de confondre avec le bon sens, ce philosophe illustre a préparé savamment, à l'usage de la jeunesse étudiante de France, un plat métaphysique de sa façon, et dont la consommation, rendue obligatoire dans toutes les écoles de l'Etat, soumises à l'Université, a condamné plusieurs générations de suite à une indigestion du cerveau ('). Qu'on s'imagine une vinaigrette philosophique, composée des systèmes les plus opposés, un mélange de Pères de l'Eglise, de scolas-

(i) C'est ici que se termine la brochure Dieu et VEtat. Les éditeurs font suivre cette dernière phrase de cette mention : « Ici le manuscrit est interrompu ». Or, comme on le voit, le manuscrit, qu'ils ont arbitrairement coupé au milieu d'une page, ne présente aucune interruption ; et il est continué encore par 92 feuillets. — J. G.

132 L HMPIRE KNOUTO-GERMANIQUK

tiques, de Descartes et de Pascal, de Kant et de psychologues écossais, le tout superposé sur les idées divines et innées de Platon et recouvert d'une couche d'immanence hégélienne, accompagne nécessairement d'une ignorance aussi dédaigneuse que complète des sciences naturelles, et prouvant, comme « deux fois deux font cinq » (') :

i) L'existence d'un Dieu personnel, l'immortalité de l'âme, et sa détermination spontanée, le libre arbitre. Et comme conséquence de cet;e triple croyance :

2) La morale individuelle, la responsabilité absolue de chacun devant la loi morale écrite par Dieu dans la conscience de chacun. La liberté individuelle antérieure à toute société, mais n'arrivant à son développement que dans la société.

3) La liberté de l'individu se réalise d'abord par l'appropriation ou prise de possession de la terre. Le droit de propriété est une conséquence nécessaire de cette liberté.

4) La famille, fondéesurl'héréditédecedroit, d'un côté, et de l'au.re sur l'autorité de l'époux et du père, est une institution à la fois naturelle et divine, divine en ce sens que, dès le début de l'histoire, elle se trouve sanctionnée par la religion, par la (iis conscience que les hommes ont de Dieu,

(i) A partir d'ici, tout le texte, jusqu'à la Hn, texte consistant en treize paragraphes numérotés, expose non l'opinion de Bakouniiie, mais la doctrine de Victor Cousin et de l'Ecole éclectique. Bakounine a intercalé dans cet exposé quelques notes, et quelques remarques critiques placées entre parenthèses, et imprimées en caractères italiques. — J. G.

si imparfaite que cette conscience soit d'abord.

5) La famille est le germe historique de l'Etat.

6) De'veloppement historique de ces principes éternels, bases de toute civilisation humaine, par le triple mouvement progressif :

a) De 1 intelligence humaine, qui, e'tant une e'manation et pour ainsi dire une révélation permanente de Dieu dans l'homme, s'est manifestée d'abord par une série de religions soi-disant révélées, puis, après s'être cherchée vainement dans une foule de systèmes philosophiques, s'est enfin rencontrée, reconnue et complètement réalisée dans le système éclectique de M. Victor Cousin;

b) Du travail humain, seul producteur des richesses sociales, sans lesquelles aucune civilisation n'est possible ;

c) Des luttes humaines, tant collectives qu'individuelles, aboutissant toujours à de nouvelles transactions historiques, politiques et sociales ;

Le tout dirigé par la divine Providence.

7) L'histoire, considérée dans son ensemble, est une manifestation continue de la pensée et de la volonté divines. Dieu, espritpur. Etre absolu et parfait en lui-même, résidant dans son éternité et dans son immensité infinies, en dehors de l'histoire du monde ('), suit avec une curiosité paternelle et di-

(•) Je demande pardon au lecteur d'entasser, avec si peu de mots, l'une sur l'autre, tant d'absurdités grandioses et monstrueuses. C'est la logique des idéalistes doctrinaires, pas la mienne. {Note de Bakowiine.)

1 54 L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE

rigc d'une main invisible le dcveloppemeni humain. Voulant absolument, dans sa géncrosiic divine, que les hommes, ses créatures et par conséquent, de fait, ses esclaves, soient libres, et comprenant qu'ils ne le seraient pas du tout s'il se mêlait I249 trop souvent et trop ostensiblement de leurs allaires, que sa puissance non seulement les gênerait, mais les anéantirait (*), il ne se manifeste à eux qu'aussi rarement que possible, et que quand cela devient absolument nécessaire à leur salut. Le plus souvent, il les abandonne à leurs propres efforts et au développement de cette double lumière, à la fois divine et humaine, qu'il a allumée dans leurs âmes immortelles : la conscience, source de toute morale, tiY intelligence, source de toute vérité. Mais lorsqu'il voit que cette lumière commence à faiblir, lorsque les hommes fourvoyés, et trop imparfaits pour pouvoir marcher toujours seuls, s'enfoncent dans une situation sans

(*) N'est-ce pas une chose remarquable que, dans toutes les religions, on retrouve cette imagination, qu'aucun mortel ne saurait supporter la vue d'un Dieu dans sa gloire immortelle, sans être anéanti, foudroyé, consumé sur-le-champ; de sorte que tous les Dieux, compatissant à cette faiblesse humaine, se sont montrés aux hommes toujours sous une forme empruntée quelconque, souvent même sous la forn.e de quelque bête, mais jamais dans leur véritable splen leur. Jéhovah a montré une seule fois, je ne me rappelle plus à quel prophète, son propre derrière, et produisit en lui par cette démonstration a posteriori un tel dérangement du cerveau, que le pauvre proplièie battit la campagne pendant tout le reste de sa vie. Il est évident que dans toutes les religions il y a comme un instinct confus de cette vérité, que l'existence de Dieu est incompatible non seulement avec la liberté, la dignité et la raison humaines, mais avec l'existence même de l'homme et du monde. (Note de Bakounine.)

issue, alors il intervient. Mais comment? Non par l'un de ces miracles extérieurs et matériels dont sont peuplées les traditions superstitieuses des peuples et qui sont impossibles parce qu'ils intervertiraient l'ordre et les lois de la nature établis par Dieu même (Oui, l'audace des idéalistes doctrinaires va jusquà nier ces miracles!), mais par un miracle exclusivement spirituel, intérieur [et qui, au point de vue de la raison, de la logique, du bon sens, n'est pas moins absurde et impossible que les miracles grossiers imaginés par la croyance populaire; ces derniers ont au moins le mérite d'une poétique naïveté, tandis que les miracles soi-disant intérieurs, avec toutes leurs prétentions au rationalisme^ ne sont rien que des sottises savamment, froidement, raisonneusement tirées par les cheveux), par un miracle inaccessible aux sens.

Dieu intervient alors en inspirant de sa divine \-iz,(> pensée quelque âme d'élite, moins corrompue, moins fourvoyée et plus intelligente que les autres. Il en fait son prophète, son Messie. Alors, armé de cette pensée qui lui est directement inspirée par Dieu même, — cette inspiration constituant d'ailleurs un de ces miracles psychologiques qui nous sont donnés et que nous devons accepter comme des faits historiquement constatés, mais qu'il nous sera à jamais impossible de comprendre; et la pensée divine étant toujours mesurée au degré de développement, au caractère et à l'esprit de l'époque, et par conséquent ne se manifestant jamais dans sa pléni-

136 l'empire knouto-gbrmanique

tude et dans sa perfection absolue, Dieu étant trop sage et trop amoureux de la liberté des hommes pour leur proposer une nourriture qu'ils seraient incapables de digérer, — fort de l'assistance invisible de Dieu, et attirant à lui toutes les âmes de bonne volonté avec une puissance invincible, ce prophète, ce Messie, proclame la volonté divine et fonde une religion et une législation nouvelles.

C'est ainsi que furent établis tous les cultes religieux et tous les Etats. D'où il résulte que les uns comme les autres, considérés dans ce qu'ils ont d'immuable et en les dégageant de tous les détails qui y ont été apportés par l'imperfection tant intellectuelle que morale des hommes, à différentes époques de leur développement historique, sont des institutions divines et doivent jouir, comme telles, d'une autorité absolue. Voilà VLglise et ÏEtatf avec leur consécration divine, écrasante, formidable.

8) L'Eglise et l'Etat ont donc un caractère double : divin et humain à la fois. En tant qu'institutions divines, elles sont immuables, et tout leur développement historique consiste seulement en une manifestation plus complète de leur propre nature divine, ou de la pensée de Dieu qui se trouve réalisée en leur sein, | 251 sans que jamais les révélations ou inspirations nouvelles se mettent en contradiction avec les révélations et inspirations antérieures, ce qui constituerait un démenti donné par Dieu à luimême. Mais comme institutions humaines, l'Eglise

et l'Etat, représentés par des hommes, et comme tels devenant solidaires de toutes les passions, de tous les vices et de toutes les sottises humaines, offrent nécessairement d'immenses défauts, et sont susceptibles de grands et salutaires changements successifs, amenés par le développement progressif moral, intellectuel et matériel des nations, qui constituent le fond sérieux de l'histoire.

9) Dans le développement intellectuel et moral de l'humanité, quoique constamment dirigé par la Providence éternelle, la forme de la révélation religieuse n'est point- toujours nécessaire. Elle était inévitable dans les temps les plus reculés de l'histoire, alors que l'intelligence, cette lumière à la fois humaine et divine, cette révélation permanente de Dieu dans les hommes, ne s'était pas encore suffisamment développée; mais, à mesure qu'elle prend possession d'elle-même, cette forme extraordinaire, insolite, des révélations tend à disparaître de plus en plus, faisant place aux inspirations plus rationnelles des philosophes illustres, des grands penseurs qui, mieux armés de cet instrument divin que les autres, aidés d'ailleurs toujours de Dieu, — quoique d'une manière le plus souvent insensible, même pour eux-mêmes, mais quelquefois aussi en leur faisant sentir cette aide (voir le démon de Socrate), — cherchent à surprendre par les efforts de leur propre pensée les mystères de Dieu, mystères qui leur ont été déjà révélés en partie, à eux comme à tout le monde, par toutes les révélations passées, de

138 l'empire knoutogermanique

sorte qu'il ne leur reste plus que la peine de les |2S2 développer et de les expliquer, en leur donnant désormais pour sanction et pour base, non plus quelque tradition merveilleuse, mais le propre développement logique de la pensée humaine.

C'est en cela seulement que les métaphysiciens se séparent des théologiens. Toute la différence qui existe entre eux est dans la forme, non dans le fond. Leur objet est le même : c'est Dieu, ce sont les vérités éternelles, les principes divins, c'est l'ordre religieux, politique et civil, divinement établi et s'imposant aux hommes avec une autorité absolue. Mais les théologiens {beaucoup plus conséquents, selon moi, que les métaphysiciens) prétendent que les hommes ne peuvent s'élever à la connaissance de Dieu que par la voie d'une révélation surnaturelle; tandis que les métaphysiciens assurent qu'ils peuvent concevoir Dieu et toutes les vérités éternelles par la seule puissance de la pensée, qui est, répètent-ils toujours, la révélation à la fois naturelle (!) et permanente de Dieu dans l'homme.

(Pour nous, nalurellement, les uns sont aussi absurdes que les autres, et nous préférons même, en fait d'absurdités, celles qui le sont franchement, d celles qui se donnent des apparences de respect pour la raison humaine.)

10) De cette opposition de forme est issue la grande lutte historique de la métaphysique contre la théologie. Cette lutte, qui était, d'un côté, légitime et bienfaisante, n'a pas manqué, d'un autre, d'avoir

des conséquences de'testables. Elle a servi immensément au développement de l'esprit liumain, en l'émancipant du joug de la foi aveugle sous lequel voulaient le retenir les théologiens, et en lui faisant reconnaître sa propre puissance et sa capacité de s'élever jusqu'aux choses divines, condition de l'humaine dignité et de l'humaine liberté. Mais, en même temps, elle a affaibli dans l'homme (253 une qualité précieuse : le respect divin, le sentiment de piété. L'esprit humain s'est laissé entraîner trop souvent, parla passion de la lutte, et par les triomphes faciles qu'il avait obtenus sur les défenseurs, toujours plus ou moins stupides, de la foi aveugle et des formes surannées des institutions religieuses, à nier le fond même delà foi; et notamment, dans le siècle passé [le dix-huitième], il a poussé l'égarement jusqu'à se proclamer matérialiste et athée et jusqu'à vouloir renverser l'Eglise, oubliant, dans son orgueilleuse folie, qu'en osant nier l'Etre divin il proclamait sa propre déchéance, sa matérialisation complète, et que toute sa grandeur, sa liberté, sa puissance consistent précisément dans la capacité qui lui est inhérente de s'élever jusqu'à Dieu, le grand, l'unique objet de toutes les pensées immortelles ; oubliant que cette Eglise qu'il prétendait follement renverser, et qui laisse beaucoup à désirer sans doute sous le rapport de ses mœurs, de ses coutumes, de ses formes, qui ne sont plus à la hauteur du siècle, n'en est pas moins une institution divine, fondée, comme l'Etat, par des hommes divinement

140 L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUB

inspirés, et qu'elle est encore à présent l'unique manifestation possible de la Divinité pour les masses ignorantes et par là même incapables de s'élever jusqu'à Dieu par le développement spontané de leur intelligence encore endormie.

Cette aberration de l'esprit philosophique, tout déplorables qu'en aient été les effets, fut probablement nécessaire pour compléter son éducation historique. Voilà, sans doute, pourquoi Dieu la souffrit. Averti par les tragiques expériences du siècle passé, l'esprit philosophique sait maintenant qu'en lait déchaînant outre mesure le principe de la négation et de la critique, il marche vers l'abîme et aboutit au néant ; que ce principe, parfaitement légitime et même salutaire, lorsqu'il s'applique avec modération aux formes passagères et humaines des choses divines, devientpernicieux, nul, impuissant, ridicule, lorsqu'il s'attaque à Dieu. Il sait qu'il est des vérités éternelles qui sont au-dessus de toute investigation et de toute démonstration, et qui ne peuvent pas même faire l'objet d'un doute, parce que, d'un côté, elles nous sont révélées par la conscience universelle, par la croyance unanime des siècles, et que, d'un autre côté, elles se retrouvent comme idées innées dans l'intelligence de tout homme, et sont lellement inhérentes à notre conscience qu'il suffit que nous nous approfondissions en nousmêmes, dans notre être intime, pour qu'elles y apparaissent devant nous dans toute leur simplicité et dans toute leur splendeur. Ces vérités fondamen-

taies, ces axiomes philosophiques sont : Vexistence de Dieu, l'immortalité de Vdme, le libre-arbitre. Il ne peut, il ne doit plus être question d'en contester la réalité', parce que, comme Ta si bien démontré Descartes, celte réalité nous est donnée, nous est imposée par le fait même que nous trouvons toutes ces idées dans la conscience que notre pensée a d'elle-même. Tout ce que nous avons à faire, c'est de les comprendre, c'est de les développer en les coordonnant dans un système organique. Tel est l'unique objet de la philosophie.

Et cet objet vient d'être enfin complètement réalisé par le système de M. Victor Cousin. Désormais le penseur adorera Dieu en esprit, et il pourra même se dispenser de tout autre culte. Il a parfaitement le droit de ne point aller à l'église, àljgg moins qu'il ne trouve utile d'y aller pour sa femme, pour ses filles et pour les gens. Mais qu'il y aille ou qu'il n'y aille pas, il respectera toujours l'institution et même le culte de l'Eglise, quelque surannées que puissent lui en paraître les formes : d'abord, parce que même ces formes, et les fausses idées qu'elles provoquent en partie dans les masses, sont probablement encore nécessaires, dans l'état d'ignorance où se trouve encore le peuple, et qu'en les attaquant brusquement on courrait le risque d'ébranler des croyances qui, dans la situation en général assez malheureuse dans laquelle se trouve le peuple, forment son unique consolation et l'unique entrave morale qui l'enchaîne. 11 doit enfin les respecter parce que le Dieu

que l'Eglise et le peuple adorent, sous ces formes saugrenues, est le même Dieu devant lequel s'incline gravement la tcte majestueuse du philosophe doctrinaire.

Cette pensée consolante et rassurante a été fort bien exprimée par Tun des chefs les plus illustres de l'Eglise doctrinaire, par M. Guizot lui-même, qui, dans une brochure publiée en 1845 ou 1846, se réjouit fort de ce que la divine vérité soit si bien représentée en France, sous ses formes les plus différentes : L'Eglise catholique — dit-il dans cette brochure, que je n'ai pas sous la main — nous la donne sous la forme de l'autorité ; l'Eglise protestante, sous la forme du libre examen et de la libre conscience; et l'Université sous celle de la pensée pure. Il faut être un homme bien religieux, n'est-ce pas, pour oser dire et imprimer, étant en même temps un homme intelligent et savant, de pareilles niaiseries! 1 1) La lutte qui avait mis en opposition les métaphysiciens Ijjjg avec les théologiens s'est reproduite nécessairement dans le monde des intérêts matériels et de la politique. C'est la lutte mémorable de la liberté populaire contre l'autorité de l'Etat. Cette autorité, comme celle de l'Eglise au commencement de l'histoire, fut naturellement despotique; et ce despotisme fut salutaire, les peuples ayant été d'abord trop sauvages, trop grossiers, trop peu mûrs pour la liberté, — ils le sont si peu même encore aujourd'hui I — trop peu capables encore de plier librement, comme le font aujourd hui les Allemands,

leurs cous sous le joug de la loi divine, de s'assujettir volontairement aux conditions e'ternelles de l'ordre public. L'homme étant naturellement paresseux, il a bien fallu qu'une force majeure le poussât au travail. C'est ainsi que s'explique et se légitime l'institution de l'esclavage dans l'histoire ; non comme une institution éternelle, mais comme une mesure transitoire, ordonnée par Dieu même et rendue nécessaire par la barbarie et par la perversité naturelle des hommes, comme un moyen d'éducation historique.

En instituant la famille fondée sur la propriété (*) et soumise à l'autorité suprême de l'époux et du père, Dieu avait créé le germe de l'Etat. Le premier gouvernement fut nécessairement despotique et patriarcal. Mais à mesure que le nombre des familles libres augmentait dans une I257 nation, les liens naturels qui les avaient tout d'abord groupées comme une seule famille, sous la direction patriarcale d'un chef unique, se relâchèrent, et cette organisation primitive dut être remplacée par une organisation plus savante et plus compliquée de l'Etat. Ce fut, au commencement de l'histoire, partout l'œuvre de la théocratie. A mesure que les hommes, sortant de

(*) Les philosophes doctrinaires, aussi bien que les juristes et les économistes, supposent toujours que la propriété est antérieure à l'EtAt, tandis qu'il est évident que l'idée juridique de la propriété, aussi bien que le droit de famille, la famille juridique, n'ont pu naître historiquement que dans l'Etat, dont nécessairement le premier acte fut de les constituer. (iVo/< de Bakounine.)

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l'état sauvage, arrivaient à la première conscience, naturellement très grossière, de la Divinité, une caste d'intermédiaires, plus ou moins inspirés, entre le ciel et la terre se formait. Ce tut au nom de la Divinité que les prêtres des premiers cultes religieux instituèrent les premiers Etats, les premières organisations politiques et juridiques de la société. En faisant abstraction de différences secondaires, on retrouve dans tous les Etats antiques quatre castes : la caste des prêtres; celle des noblesguerriers, composée de tous les membres masculins, etprincipalement des chefs, des familles libres : ces deux premières castes constituant proprement la classe religieuse, politique et juridique, l'aristocratie de l'Etat; puis la masse à peu près inorganisée des hôtes, des réfugiés, des clients et des esclaves libérés, personnellement libres, mais privés de droits juridiques, ne participant au culte national que d'une manière indirecte, et constituant ensemble l'élément proprement démocratique, le peuple ; enfin, la masse des esclaves, qui n'étaient pas même considérés comme des hommes, mais comme des choses, et qui restèrent dans cette condition misérable jusqu'à l'avènement du christianisme.

Toute l'histoire de l'antiquité, qui, en se déroulant à mesure que les progrès tant intellectuels que matériels de la civilisation humaine se développaient et s'étendaient davantage, fut toujours dirigée par la main invisible de Dieu, — qui intervint, non personnellement sans doute, mais au moyen de ses

élus et de ses inspire's : prophètes, prêtres, grands conque'rants, hommes politiques, philosophesjjgg et poètes, — toute cette histoire nous pre'sente une lutte incessante et fatale entre ces différentes castes, et une série de triomphes obtenus d'abord par l'aristocratie sur la théocratie, et plus tard par la démocratie sur l'aristocratie. Quand la démocratie eut définitivement vaincu, incapable d'organiser l'Etat, ce but suprême de toute société humaine sur la terre, et surtout d'organiser l'Etat immense que la conquête des Romains avait fondé sur les ruines dt; toutes les existences nationales séparées, et qui embrassait presque tout le monde connu des anciens, elle dut céder la place à la dictature militaire, impériale, des Césars. Mais comme la puissance des Césars était fondée sur la destruction de toutes les organisations nationales et partielles de la société antique, et représentait par conséquent la dissolution de l'organisme social et la réduction de l'Etat à une existence de fait, uniquement appuyée sur une concentration mécanique des forces matérielles, lecésarisme s'est vu fatalement condamné par son propre principe à se détruire lui-même; de manière qut lorsque les barbares, les fléaux divins envoyés par le Ciel pour renouveler la terre, sont venus, ils n'ont presque plus rien trouvé à détruire.

L'antiquité nous a légué, dans le monde spirituel : la première conscience de la Divinité et l'élaboration métaphysique de l'idée divine; un commence ment très sérieux de sciences positives; ses arts

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merveilleux et S'a poe'sie immortelle; — dans l'ordre temporel : l'institution sublime de l'Etat, avec le patriotisme, cette passion et cette vertu de l'Etat; le droit juridique, l'esclavage, et d'immenses richesses mate'rielles, crée'es par le travail accumulé des esclaves, et dilapidées un peu, il est vrai, par la mauvaise économie des barbares, mais qui, néanmoins, réparées, complétées I2.0 et accrues depuis par le travail asservi et réglementé du moyen âge, ont servi de base première à la constitution des capitaux modernes.

La grande idée de l'humanité est restée complètement inconnue du monde antique. Entrevue vaguement par ses philosophes, elle était trop contraire à une civilisation fondée sur l'esclavage, et sur l'organisation exclusivement nationale des Etats, pour avoir pu y être admise. Ce fut le Christ qui l'annonça au monde et qui fut par là même l'émancipateur des esclaves et le destructeur théorique de l'ancienne société (*).

S'il fut jamais un homme directement inspiré par Dieu, ce fut lui. S'il est une religion absolue, c'est la sienne. En retranchant des Evangiles quelques incohérences monstrueuses qui y furent évidemment introduites soit par la sottise des copistes, soit par l'ignorance des disciples, on y trouve, sous une forme populaire, toute la vérité divine : Dieu, esprit pur, Père éternel, créateur, maître suprême, Pro-

(i) Ne pas oublier que ce n'est pas Bakounine qui parle,, mais Victor Cousin. — J. G.

ET LA. RtVOLUTION SOCIALE I47

vidence et Justice du monde; son Fils unique, rtiomme élu, l'homme qui, s'inspirant de son Saint Esprit, sauve le monde; et cet Esprit divin, à la fin dévoile', manifesté et montrant à tous les hommes la voie du salut éternel. Voilà la divine Trinité. A côté d'elle, l'homme, doué d'une âme immortelle, libre et par conséquent responsable, appelé à un perfectionnement infini. Enfin la fraternité de tous les hommes datis le ciel, et leur égalité {c est-à-dire leur égale nullité) devant Dieu, sont hautement proclamées. Il faudrait être bien difficile vraiment pour demander davantage.

Plus tard, ces vérités ont été sans doute malencontreusement travesties et dénaturées tant par l'ignorance et la sottise que par le zèle indiscret et trop souvent |2oo même passionnément intéressé des théologiens, au point que, lorsqu'on lit certains traités de théologie, c'est à peine si on parvient à les reconnaître. Mais la vraie philosophie a précisément pour mission spéciale de les dégager de cet alliage humain et impur, et de les rétablir dans toute leur simplicité primitive, à la fois rationnelle et divine (*).

(*) L'absurdité criante, révoltante de tous les métaphysiciens consiste précisément en ceci, qu'ils mettent toujours ces deux mots, rationnel et divin, ensemble, commes'ils ne sedétruisaient pas mutuellement. Les théologiens sont vraiment plus consciencieux et beaucoup plus conséquents et plus profonds qu'eux. Us savent et ils osent dire hautement que, pour que Dieu soit un Etre réel et sérieux, il faut absolument qu'il soit au-dessus de la raison humaine, la ] 26i seule que nous connaissions et dont nous ayons le droit de parler, et au-dessus de tout ce que nous appelons les lois naturelles. Car s'il n'était que cette raison et que ces lois, il ne serait en effet rien qu'une

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La rcvélation chrétienne servit de base à une civilisation nouvelle. Recommençant par le commencement, elle prit pour base et pour point de départ

vaine dénominalion nouvelle pour cette raison et pour ces lois : c'est-à-dire une niaiserie ou une hypocrisie, et, le plus souvent, à la lois l'une et l'autre. Il ne sert à rien de dire que la raison de l'homme est la même que celle de Dieu, seulement que, limitée dans l'homme, djns Dieu elle est absolue. Si la raison divine est absolue et la nôtre limitée, celle de Dieu est nécessairement au-dessus de la nôtre, ce qui ne peut signifier que ceci : la raison divine contient une infinité de choses que notre pauvre raison humaine est incapable de saisir, d'embrasser et encore moins de comprendre, ces choses étant en contradiction avec la logique humaine, parce que, si elles ne lui étaient pas contraires, rien ne nous empêcherait de les comprendre, mais alors la raison divine ne serait pas supérieure à la raison humaine. | 262 On pourrait bien faire observer que cette différence et une supériorité relative existent même parmi les hommes, les uns parvenant à comprendre des choses que les autres sont incapables de saisir, sans qu'il résulte de cela que la raison dont sont doués les uns soit différente de celle qui est départie aux autres. Il en résulte seulement qu'elle est moins développée chez les uns et beaucoup plus développée, soit par l'instruction, soit même par une disposition naturelle, chez les autres. On ne dira pas pourtant que les choses que comprennent les plus intelligents soientconirairesà la raison des moins intelligents. Pourquoi donc se révolteraiton à l'idée d'un Etre dont la raison aurait éternellement accompli son développement absolu.' Je réponds : D'abord parce que ces deux idées d'éternellement accompli et de développement s'excluent; et surtout parce que le rapport de l'intelligence éternellement absolue de Dieu à la raison éternellement limitée de l'homme est tout autre que celui d'une intelligence humaine plus développée, mais tout de même limitée, à une intelligence moins développée et par conséquent encore plue limitée. Ici ce n'est qu'une diff'érence toute relative, une différence de quantité, de plus ou de moins, qui ne détruit aucunement l'identité. L'intelligence humaine inférieure, en se développant davantage, peut et doit arriver à la hauteur de 1 intelligence humaine supérieure. La distance qui sépare 1 une de l'autre peut être, peut nous paraître, fort grande, mais, étant limitée, elle peut être diminuée et à la fin dispa-

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rorganisation d'une nouvelle théocratie, le règne absolu de l'Eglise. C'était fatal. L'Eglise, étant l'incarnation visible de la divine vérité et de la divine volonté, devait nécessairement gouverner le monde. Nous retrouvons aussi dans ce nouveau monde

raître. Il n'en est pas ainsi entre l'homme et Dieu; ils sont séparés par un abîme infini. Devant l'absolu, devant l'infinie grandeur, toutes les différences des grandeurs limitées disparaissent et s'annulent ; ce qui est relativement le plus grand devient aussi petit que l'inhniment petit. Comparé avec Dieu, le plus grand génie humain est aussi bête que l'idiot. Donc la différence qui existe | 263 entre la raison de Dieu et la raison de l'homme n'est pas une différence de quantité, c'est une différence de qualité. La raison divine est qualitativement autre que la raison humaine, et, lui étant infiniment supérieure, et s'imposant à elle comme une loi, elle l'anéantit, elle l'écrase. Donc les théologiens ont mille fois raison contre tous les métaphysiciens pris ensemble, lorsqu'ils disent qu'une fois l'existence de Dieu admise, il faut hautement proclamer la déchéance de la raison humaine, et que ce qui est folie pour les plus grands génies humains est par cela même sagesse devant Dieu :

Credo quia absurdutn.

Qui n'a pas le courage de prononcer ces paroles si sages, si énergiques, si logiques de Tertullien, doit renoncer à parler de Dieu.

Le Dieu des théologiens est un Etre malfaisant, ennemi de l'humanité, comme le disait feu notre ami Proudhon. Mais c'est un h'ire sérieux. Tandis que le Dieu sans chair et sans os, sans nature, sans volonté, sans action, et surtout sans un grain de logique, des métaphysiciens, est l'ombre d'une ombre, un fantôme qu'on dirait être expressément ressuscité par les idéalistes modernes pour couvrir d'un voile complaisant les turpitudes du matérialisme bourgeois et la pauvreté désespérante de leur propre pensée.

Rien ne dénote autant l'impuissance, l'hypocrisie et la lâcheté de l'intelligence moderne de la bourgeoisie, que d'avoir adopté avec une unanimité si touchante ce Dieu de la métaphysique. (Note de Bakounine.)

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