FÉROCE
« Ces gens-là avaient attendu trois ans que la liévolut.on prit fin, ils avaient cr.t un moment que le roi la finirait en s'appuyant sur La Fayette. Qui l'en avait empêché, sinon les gens de cour, les prêtres qu'on tenait dans l'Abbayef « Ils nous ont « perdus et s: sont perdus, r^ disaient ces marchands furieux ; « qu'ils meurent maintenant ! w
« Nul doute que la panique n'ait été pow beaucoup dans leur fureur. Le tocsin leur troublait l'esprit — (comme aujourd'hui les chants patriotiques dont les ouvriers de Lyon et de Marseille remplissent les rues etqui empêchent les boutiquiers de dormir), — le canon que l'on tirait leur produisait l'clTct du canon des Prussiens. Ruinés, aés spérés, ivres de rage et de peur, ils se jetèrent sur l'ennemi, sur celui du moins qui se
(•) M. Micheletse trompe, ce n'est point la perte de l'honneur qui inquiète le boutiquier, mais la (>erte du crddit et la blessure faite à la vanité bour(;toise. Le boutiquier tient si peu à son honneur, qu'il ne demande pas mieux que de manquer à tous ses engagements, s'il peut le faire en gagnant et non en perdant. Quant à so:i honneur, il se manifeste complètement dans le faux poids et dans la fausse mesure, aussi bien que par l'empoisonnement et la détérioration lucrative de toutes ses marchandises. (M H.)
geois. Le Comité de salut public, la terreur calcule'e, froide, le'gale, la guillotine elle-même, furent des institutions bourgeoises. Leigg peuple n'en fut que le spectateur, et quelquefois, hélas I il fut aussi l'applaudisseur stupide de ces exhibitions de la légalité hypocrite et de la fureur politique des bourgeois. Après l'exécution de Danton, il commença même à en devenir la victime.
La révolution jacobine, bourgeoise, exclusivement politique, dejge 1792 a 1794, devait nécessairement aboutir a l'hypocrisie légale et à la solution de toutes
trouvait à leur portée, désarmé, peu difficile à vaincre, et qu'ils pouvaient tuer à leur aise, presque sans sortir de chez eux. > {Histoire de la Révo'utiun française, par i . Michelet, tome IV.)
— On dirait que M. Michelet a écrit ces pages après avoir été le témoin des journées de juin et des horribles massacres accomplis froidement par les bourgeois de Paris, sur des ouvriers désarmés, pendant les jours qui suivirent. (A'ofe de Bakounine.)
11 n'est pas besoin de faire remarquer combien la façon dont Michelet interprète le mouvement des journées de Septembre
— ce magnifique élan qui a entraîna au-devant de l'ennemi tous les citoyens français», au point que le Conseil général de la Commune dut inviter « les ouvriers des professions de nécessité première <> à rester à Paris (Arrêté du Conseil général du 8 septembre 1792) — estcontraire à la réalité. 11 y a chez Michelet un parti pris de dénigrement; il ne sait pas voir les choses telles qu'elles furent, il veut absolument les voir telles que son imagination malade, qu'habitent des fantômes, les présente à son regard d'halluciné. De son côté, Bakounine oublie que luimême avait écrit, peu de semaines avant : i Prenez les armes, anéantisse^ les Prussiens de l'intérieur, pour qu'il n'en reste plus un seul derrière vous, et courez a la défense de Paris ». La plupart des jugements de Bakounine sur la Révolution française — par exemple son appréciation exagérée du rôle de Danton (p. 121) — sont empruntés à Michelet, — J. G.
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les difficultés et de toutes les questions par l'argument victorieux de la guillotine.
Quand, pour extirper la réaction, on se contente d'attaquer ses manifestations, sans toucher à sa racine Ig^ et aux causes qui la produisent toujours de nouveau, on arrive forcément à la nécessité de tuer beaucoup de gens, d'exterminer, avec ou sans formes légales, beaucoup de réactionnaires. Il arrive fatalement, alors, qu'après en avoir tué beaucoup, les révolutionnaires se voient amenés à cette mélancolique conviction, qu'ils n'ont rien gagné, • i même fait faire un seul pas à leur cause ; qu'au contraire ils l'ont desservie et qu'ils ont préparé de leurs propres mains le triomphe de la réaction. Et cela pour une double raison : la première, c'est que les causes de la réaction ayant été épargnées, elle se reproduit et se multiplie sous des formes nouvelles ; et la seconde c'est que la tuerie, le massacre, finissent par révolter toujours ce qu'il y a d'humain dans les hommes et par faire tourner, bientôt, le sentiment populaire du côté des victimes.
La révolution de 1793, quoiqu'on en dise, n'était ni socialiste, ni matérialiste, ou, pour me servir de l'expression prétentieuse de M. Gambetta, elle n'était point du tout positiviste. Elle fut essentiellement bourgeoise, jacobine, métaphysique, politique et idéaliste. Généreuse et infiniment large dans ses aspirations, elle avait voulu une chose impossible : l'établissement d'une égalité idéale, au sein même de l'inégalité matérielle. En conservant, comme des
bases sacrées, toutes les conditions de l'inégalité économique, elle avait cru pouvoir re'unir et envelopper tous les hommes dans un immense sentiment d'e'galité fraternelle, humaine, intellectuelle, morale, politique et sociale. Ce fut son rêve, sa religion manifestés par l'enthousiasme et par les actes grandiosement héroïques de ses meilleurs, de ses plus grands représentants. Mais la réalisation de ce rêve était impossible, parce qu'elle était contraire à toutes les lois naturelles et sociales.
Faut-il répéter les arguments irrésistibles du socialisme, des arguments qu'aucun économiste bourgeois n'est jamais parvenu à détruire? — Qu'est-ce que la propriété, qu'est-ce que le capital, sous leur forme actuelle? C'est, \^ pour le capitaliste et pour le propriétaire, le pouvoir et le droit, garanti et protégé par l'Etat, de vivre sans travailler, et, comme ni la propriété ni le capital ne produisent absolument rien, lorsqu'ils ne sont pas fécondés par le travail, c'est le pouvoir et le droit de vivre par le travail d'autrui, d'exploiter le travail de ceux qui, n'ayant ni propriété ni capitaux, sont forcés de vendre leur force productive aux heureux détenteurs de l'une ou des autres.
Remarquez que je laisse ici absolument de côté cette question : Par quelles voies et comment la propriété et le capital sont tombés entre les mains
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de leurs détenteurs actuels? Question qui, lorsqu'elle est envisagée au point de vue de l'histoire, de la logique et de la justice, ne peut être résolue autrement que contre les détenteurs. Je me borne à constater, simplement, que les propriétaires ei les capitalistes, en tant qu'ils vivent, non de leur propre travail productif, mais de la rente de leurs terres, du loyer de leurs bâtiments, et des intérêts de leurs capitaux, ou bien de la spéculation sur leurs terres, sur leurs bâtiments et sur leurs capitaux, ou bien de l'exploitation soit commerciale, soit industrielle, du travail manuel du prolétariat, — spéculation et exploitation qui constituent sans doute aussi une sorte de travail, mais un travail parfaitement improductif (à ce compte les voleurs et les rois travaillent aussi), — que tous ces gens-là, dis-je, vivent au détriment du prolétariat.
Je sais fort bien que cette manière de vivre est infiniment honorée dans tous les pays civilisés ; qu'elle est expressément, tendrement protégée par tous les Etats, et que les Etats, les religions, toutes les lois juridiques, criminelles et civiles, tous les gouvernements politiques, monarchiques et républicains, avec leurs immenses administrations policières et judiciaires et avec leurs armées permanentes, n'ont proprement pas d'autre mission que de la consacrer et de la protéger. En présence d'autorités si puissantes et si respectables, je ne me permets donc pas même de demander si cette manière de vivre, au point de vue de la justice humaine, de
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la liberté, de l'e'galité et de la \gg fraternité humaines, est légitime? Je me demande simplement : A ces conditions-là, la fraternité et l'égalité, entre les exploitants et les exploités, et la Justice ainsi que la liberté pour les exploités, sont-elles possibles?
Supposons même, comme le prétendent Messieurs les économistes bourgeois, et avec eux tous les avocats, tous les adorateurs et croyants du droit juridique, tous ces prêtres du code criminel et civil, supposons que ce rapport économique des exploiteurs aux exploités soit parfaitement légitime, qu'il soit la conséquence fatale, le produit d'une loi sociale éternelle et indestructible : toujours reste-t-il vrai que l'exploitation exclut la fraternité et l'égalité.
Elle exclut l'égalité économique; cela s'entend de soi-même. Supposons que je sois votre travailleur et vous mon patron. Si je vous offre mon travail au plus bas prix possible, si je consens à vous faire vivre du produit de mon travail, ce n'est certes pas par dévouement, ni par amour fraternel pour vous, — aucun économiste bourgeois n'osera l'affirmer, quelque idylliques et naïfs que soient les raisonnements de ces messieurs lorsqu'ils se mettent à parler des rapports et des sentiments réciproques qui ..Vevraient exister entre les patrons et les ouvriers, — non, je le fais parce que, si je ne le faisais pas, moi et ma famille nous mourrions de faim. Je suis donc
forcé de vous vendre mon travail au plus bas prix possible, j'y suis forcé par la faim.
Mais — disent les économistes — les propriétaires, les capitalistes, les patrons, sont également forcés de chercher et dacheter le travail du prolétaire. — C'est vrai, ils y sont forcés, mais pas également. Ah! s'il y avait égalité entre le demandeur et l'offrant, entre la nécessité d'acheter le travail et celle de le vendre, l'esclavage et la misère du prolétariat n'existeraient pas. Mais c'est qu'alors il n'y aurait plus ni capitalistes, ni propriétaires, ni prolétariat, ni riches, ni pauvres, il n'y aurait rien que des travailleurs. Les exploiteurs ne sont et ne peuvent être tels, précisément, que parce que cette égalité n'existe pas.
I90 Elle n'existe pas, parce que dans la société moderne, où la production des richesses se fait par l'intervention du capital salariant le travail, l'accroissement de la population est beaucoup plus rapide que celui de cette production, d'où il résulte que l'offre du travail doit nécessairement en surpasser toujours davantage la demande, ce qui doit avoir pour conséquence infaillible la diminution relative des salaires. La production ainsi constituée, monopolisée, exploitée par le capital bourgeois, se trouve poussée, d'un côté, par la concurrence que se font les capitalistes entre eux, à se concentrer chaque jour davantage entre les mains d'un nombre toujours plus petit de capitalistes très puissants, — les petits et les moyens capitaux succombant naturellement dans cette lutte meurtrière, puisqu'ils ne peuvent pro-
duire aux mêmes frais que les grands, — ou même entre les mains de sociéte's anonymes, plus puissantes par la réunion de leurs capitaux que les plus grands capitalistes isolés ; d'un autre, elle est forcée, par cette même concurrence, à vendre ses produits au plus bas prix possible. Elle ne peut atteindre ce double résultat qu'en rejetant un nombre de plus en plus considérable de petits et de moyens capitalistes, spéculateurs, commerçants et industriels, du monde des exploiteurs dans celui du prolétariat exploité; et en faisant, en même temps, des économies progressives sur les salaires de ce même prolétariat.
D'un autre côté, la masse du prolétariat augmentant toujours, et par l'accroissement naturel de la population, que la misère elle-même, comme on sait, n'arrête guère, et par le renvoi dans son sein d'un nombre toujours croissant de bourgeois, cidevant propriétaires, capitalistes, commerçants et industriels, — et augmentant, comme je viens de le dire, dans une proportion plus forte que les besoins I91 de la production exploitée en commandite par le capital bourgeois, — il en résulte une concurrence désastreuse entre les travailleurs eux-mêmes ; car n'ayant d'autre moyen d'existence que leur travail manuel, ils sont poussés, par la crainte de se voir remplacés par d'autres, à vendre leur travail au plus bas prix possible. Cette tendance des travailleurs, ou plutôt cette nécessité à laquelle ils se voient condamnés par leur misère, combinée avec la tendance plus ou moins forcée des patrons à vendre les
produits de leurs travailleurs, et par conséquent aussi à acheter leur travail , au plus bas prix possible, reproduit constamment et consolide la misère du pro- Ic'tariat. Etant misérable, l'ouvrier doit vendre son travail presque pour rien, et, parce qu'il le vend presque pour rien, il devient de plus en plus misérable.
Oui, plus misérable, vraiment I Car dans ce travail de forçat, les forces productives de l'ouvrier, abusivement appliquées, impitoyablementexploitées, excessivement dépensées et fort mal nourries, s'usent vite ; et une fois qu'elles se sont usées, que vaut sur le marché son travail, que vaut cette unique 77îarchandise qu'il possède et dont la vente journalière le fait vivre? Rien; et alors? Alors il ne lui reste plus rien qu'à mourir.
Quel est, dans un pays donné, le plus bas salaire possible? C'est le prix de ce qui est considéré par les prolétaires de ce pays comme absolument nécessaire pour l'entretien d'un homme. Les économistes bourgeois de tous les pays sont d'accord sur ce point.
Turgot, celui qu'on est convenu d'appeler le vertueux ministre de Louis XVI, et qui était réellement Jgj un homme de bien, dit :
« Le simple ouvrier qui n'a que ses bras, n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre à d'autressa peine. Il la vend plus ou moins cher; mais ce prix, plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul : il dépend de l'accord qu'il fait avec celui qui paie son travail. Celui-ci le paie le moins cher qu'il peut; comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il pré-
fère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc forcés à baisser le prix à Venvi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer son existence. » {Réflexions sur lajormation et la distribution des richesses.)
J.-B. Say, le vrai père des économistes bourgeois en France, dit aussi :
« Les salaires sont d'autant plus élevés que le travail est plus demandé et moins offert, et ils se réduisent à mesure que le travail de l'ouvrier e-t plus offert et moins demandé. C'est le rapport de l'offre avec la demande qui règle le prix de cette marchandise appelée le travail de l'ouvrier, comme il règle le prix de tous les autres services publics. Quand les salaires vont un peu au-delà du taux nécessaire pour que les familles des ouvriers puissent s'entretenir, les enfants se multiplient et une offre plus grande se proportionne bientôt à une demande plus étendue. Quand, au contraire, la demande de travailleurs reste en arrière de la quantité des gens qui s'offrent pour travailler, leurs gains déclinent au-dessous du taux nécessaire pour que la classe puisse se maintenir au méyne nombre. Les familles les plus I93 accablées d'enfants disparaissent ; dès lors, l'offre du travail décline, et, le travail étant moins offert, le prix remonte... De sorte qu'il est difficile que le prix du travail du simple manœuvre s'élève ou s'abaisse au-dessous du taux nécessaire pour maintenir la
classe (des ouvriers, le prolétariat) au nombre dont on a besoin. » [Cours complet d'économie politique.)
Après avoir cité Turgot et J.-B. Say, Proudhon s'écrie :
« Le prix comme la valeur (dans l'économie sociale actuelle) est chose essentiellement mobile, par conséquent essentiellement variable, et qui, dans ses variations, ne se règle que par la concurrence, — concurrence, ne l'oublions pas, qui, comme Turgot et Say en conviennent, a pour effet nécessaire de ne donner en salaires à l'ouvrier que ce qui l'empêche tout juste de mourir de faim, et maintient la classe ail nombre dont on a besoin. (*) »
Donc, le prix courant du strict nécessaire est la mesure constante, ordinaire, au-dessus de laquelle les salaires ouvriers ne peuvent s'élever ni longtemps ni beaucoup, mais au-dessous de laquelle ils tombent trop souvent, ce qui a toujours pour
{*) N'ayant pas les ouvrages ci-dessus noiiime's sous la main, j'cmprunie toutes ccs citations à VHistoire de la Révolution de 1 S48, par Louis Blanc. M. Louis Blanc les faii suivre par les paroles suivantes :
« Ainsi nous voilà bien avertis. Nous s.vons mantenant, à n'en pouvo r douter, que, suivant tous les docteurs de la vieille économij politique, le salaire ne saurait .ivoir d'autre base que le rapport de l'i iTre et de 1 1 demande, quoiqu'il résulte de là que la rémunération du trivail se borne à ce qui est strictement nécessaire au travailleur pour qu'il ne s'éteif^ne pas d'inanition. A la bonne heure, et i 1 ne reste plus qu'à répéter le mot échappé à la sincérité de bmith. le chef de cette école ; C'est peu consolant your les individus qui n'ont d'autre moyen d'existence que le travail ! » {Note de Bakounine.)
Igj conséquence l'inanition, les maladies et la mort, jusqu'à ce qu'aient disparu un nombre de travailleurs suffisant pour rendre l'offre du travail non égale, mais conforme à la demande.
Ce que les économistes appellent l'égalité entre l'offre et la demande ne constitue pas encore l'égalité entre le demandeur et les offrants. Supposons que moi, fabricant, j'aie besoin décent travailleurs et qu'il s'en présente sur le marché précisément cent, seulement cent, — car s'il s'en présentait davantage l'offre surpasserait la demande, il y aurait inégalité évidente au détriment des travailleurs, et par conséquent diminution de salaires. Mais puisqu'il ne s'en est présenté que cent, et que moi, le fabricant, je n'ai besoin que de ce nombre précis, ni plus ni moins, il semble au premier abord qu'il y ait égalité parfaite : l'offre et la demande étant toutes deux égales à un même nombre, elles sont nécessairement égales entre elles. S'ensuit-il que les ouvriers pourront exiger de moi un salaire et des conditions de travail qui leur assurent les moyens d'une existence vraiment libre, digne et humaine ? Pas du tout. Si je leur accordais ce salaire et ces conditions, moi, capitaliste, je ne gagnerais pas plus qu'eux, et je ne le gagnerais encore qu'à la condition de travailler comme eux. Mais alors, pourq ;oi diable irais-je me tourmenter et me ruiner en leur offrant les avantages de mon capital ? Si je veux travailler moi-même comme ils travaillent, je placerai le capital autre part à intérêts aussi élevés que possible, et j'offrirai
moi-mcme mon travail à quelque autre capitaliste, comme ils me l'offrent à moi.
Si, profitant de la puissance d'initiative que me donne mon capital, je demande à ces cent travailleurs de venir le fe'conder par leur travail, ce n'est pas du tout par sympathie jgg pour leurs souffrances, ni par esprit de justice, ni par amour de l'humanité. Les capitalistes ne sont pas philanthropes, ils se ruineraient à ce métier. C'est parce que j'espcre pouvoir tirer de leur travail un gain sulfisant pour pouvoir vivre convenablement, richement, et grossir mon cher capital en mcMne temps, sans avoir besoin de travailler. Ou bien je travaillerai aussi, mais autrement que mes ouvriers. Mon travail sera de tout autre nature, et il sera infiniment mieux re'tribué que le leur. Ce sera un travail d'administration et d'exploitation, non de production.
Mais le travail d'administration n'est-il pas un travail productif? Sans doute, il l'est, car, sans une bonne et intelligente administration, le travail manuel ne produirait rien, ou produirait peu et mal. Mais, au point de vue de la justice et de l'utilité de la production elle-même, il n'est pas du tout nécessaire que ce travail soit monopolisé en mes mains, et surtout qu'il soit rétribué davantage que le travail manuel. Les associations coopératives ont prouvé que les ouvriers savent et peuvent administrer fort bien des entreprises industrielles, par des ouvriers qu'ils élisent dans leur sein et qui reçoivent la même rétribution que les autres. Donc, si je concentre le
pouvoir administratif en mes mains, ce n'est point du tout pour l'utilité' de la production, c'est pour ma propre utilité, pour celle de l'exploitation. Comme maître absolu de mon e'tablissement, je perçois pour ma Journe'e de travail dix, vingt, et, si je suis un grand industriel, souvent cent fois plus que mon ouvrier n'en perçoit pour la sienne, maigre' que mon travail soit, sans comparaison, moins pe'nible que le sien.
Maisle capitaliste, le chefd'un établissement, court des risques, dit-on, tandis que l'ouvrier n'en court aucun. Ce n'est pas vrai, car, même à ce point de vue, tous les désavantages sont du côté de l'ouvrier. Le chef d'un établissement peut mal conduire ses affaires, être tué par la concurrence, ou bien devenir la victime d'une grande crise commerciale ou d'une 1 96 catastrophe imprévue ; en un mot, il peutse ruiner. C'est vrai. Mais, voyons, avez-vous vu des industriels bourgeois se ruiner et se voir réduits à un tel point de misère, qu'eux et les leurs meurent de faim, ou bien se voient forcés de descendre à l'état de manœuvre, à l'état d'ouvrier ? Cela n'arrive presque jamais, on pourrait même dire jamais. D'abord, il est rare que l'industriel ne conserve pas quelque chose, quelque ruiné qu'il paraisse. Par le temps qui court, toutes les banqueroutes sont plus ou moins frauduleuses. Mais si même il n'a absolument rien conservé, il lui reste toujours ses alliances de famille, ses rapports sociaux, qui, à l'aide de l'instruction que son capital perdu lui avait permis d'acquérir et de donner à ses enfants, lui permettent de les
placer et de se placer lui-même dans le haut prole'tariat, dans le prolétariat privilégie : soit dans quelque fonction de l'Etat, soit comme administrateur salarié d'une entreprise commerciale ou industrielle, soit entin comme commis, avec une rétribution de travail toujours supérieure à celle qu'il avait payée à ses ouvriers.
Les risques de l'ouvrier sont inlinimcnt plus grands. D'abord, si l'établissement dans lequel il est employé fait banqueroute, il reste quelques jours, et souvent quelques semaines, sans travail : et, pour lui, c'est plus que la ruine, c'est lamort; car il mange chaque jour tout ce qu'il gagne. Les épargnes du travailleur sont un conte bleu, inventé par les économistes bourgeois pour endormir le faible sentiment de justice, les remords qui pourraient s'éveiller par hasard au sein même de leur classe. Ce conte ridicule et odieux n'endormira jamais les angoisses du travailleur. Il sait ce qu'il lui en coûte de suffire aux besoins de chaque jour de sa nombreuse famille. S'il avait des épargnes, il n'enverrait passes pauvres enfants, depuis l'âge de six ans, s'épuiser, s'étioler, se faire physiquement et moralement assassiner dans les fabriques où ils sont forcés de travailler, nuit et jour, douze et souvent quatorze heures par jour.
1^7 Si même il arrive quelquefois que l'ouvrier fasse une petite épargne, elle est bien vite consommée par les jours de chômage forcé qui interrompent trop souvent et trop cruellement son travail, aussi bien que par les accidents imprévus et les maladies qui
peuvent survenir dans sa famille. Quant aux accidents et aux maladies qui peuvent le frapper luimême, ils constituent un risque en comparaison duquel tous les risques du chef de l'établissement, du patron, ne sont rien : car, pour l'ouvrier, la maladie qui frappe la seule richesse qu'il possède, sa faculté productive, sa force de travail, surtout la maladie prolongée, c'est la plus terrible banqueroute, une banqueroute qui signifie, pour ses enfants et pour lui, la faim et la mort.
On voit bien qu'avec les conditions que moi, capitaliste, ayant besoin de cent ouvriers pour féconder mon capital, je fais à ces ouvriers, tous les avantages sont pour moi, tous les désavantages pour eux. Je ne leur proposent plus ni moins que de les exploiter, et, si je voulais être sincère, ce dont je me garderai bien sans doute, je leur dirais :
« Voyez-vous, mes chers enfants, j'ai là un capital qui à la rigueur ne devrait rien produire, parce qu'une chose morte ne peut rien produire, il n'y a de productif que le travail. S'il en était ainsi, je ne pourrais en tirer d'autre usage que de le consommer improductivement, et, une fois que je l'aurais consommé, je n'aurais rien. Mais grâce aux institutions sociales et politiques qui nous régissent et qui sont toutes en ma faveur, dans l'organisation économique actuelle mon capital est censé produire aussi : il me donne des intérêts. Sur qui ces intérêts sont pris, — et ils doivent être pris sur quelqu'un, puisque lui-même en réalité ne produit rien du
tout, — ceci ne vous regarde pas. Qu'il vous suffise de savoir qu'il porte des intérêts. Seulement ces intérêts sont insuffisants pour couvrir mes dépenses. Je ne suis pas un fiomme grossier comme vous, je ne puis ni ne veux me contenter de peu. Je veux bien vivre, moi, habiter une belle maison, [gg bien manger et bien boire, rouler carrosse, faire le beau, en un mot me procurer toutes les jouissances de la vie. Je veux aussi donner une bonne éducation à mes enfants, en faire des messieurs et les faire étudier, afin que, beaucoup plus instruits que les vôtres, ils puissent les dominer un jour, comme je vous domine aujourd'hui. Et, comme l'instruction seule ne suffit pas, je veux leur laisser un gros héritage, pour qu'en le partageant entre eux ils restent au moins aussi riches que moi. Par conséquent, outre les jouissances que je veux me donner, je veux encore grossir mon capital. Comment ferai-je pour arriver à ce but ? Armé de ce capital, je me propose de vous exploiter, et je vous propose de vous laisser exploiter par moi. Vous travaillerez, et je recueillerai, je m'approprierai et je vendrai pour mon propre compte le produit de votre travail, en ne vous en laissant que la partie absolument nécessaire pour que vous ne mouriez pas de faim aujourd'hui, afin (jue demain vous puissiez travailler encore pour moi aux mêmes conditions ; et, quand je vous aurai épuisés, je vous chasserai et vous remplacerai par d'autres. Sachez bien que je vous paierai le salaire aussi petit, et que je vous imposerai la journée aussi longue et
les conditions de travail aussi sévères, aussi despotiques, aussi dures que possible ; non par méchanceté', — je n'ai aucune raison de vous haïr, ni de vous faire du mal, — mais par amour du gain et pour m'enrichir plus vite; parce que moins je vous paierai et plus vous travaillerez, plus je gagnerai. »
Voilà ce que dit implicitement tout capitaliste, tout entrepreneur d'industrie, tout chef d'établissement, tout demandeur de travail, aux travailleurs qu'il recrute.
Mais puisque l'offre et la demande sont égales, dira-t-on, pourquoi les ouvriers accepteraient-ils de pareilles conditions? Le capitaliste ayant tout aussi besoin d'occuper [gg é,s cent ouvriers que les cent ouvriers d'être occupés par lui, ne s'en suit-il pas qu'ils sont l'un comme chacun des autres dans des conditions parfaitement égales, arrivant tous les deux sur le marché comme deux marchands également libres, au point de vue juridique au moins, et apportant, l'un, une marchandise qui s'appelle le salaire journalier, soit par jour ou à terme, et voulant l'échanger contre une autre marchandise qui s'appelle le travail journalier de l'ouvrier, de tant d'heures par jour; et l'autre apportant sa marchandise à lui, qui s'appelle son propre travail journalier, et qu'il veut échanger contre le salaire offert par le capitaliste. Puisque, dans notre supposition, la demande est de cent travailleurs, et que l'offre est de cent travailleurs aussi, il semble que des deux côtés les conditions sont égales.
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Non, elles ne le sont pas du loui. Qu'est-ce qui amène le capitaliste sur le marché? C'est le besoin de s'enrichir, de grossir son capital, et de se procurer la satisfaction de toutes les ambitions et vanités sociales, de se donner toutes les jouissances imaginables. Qu'est-ce qui amène l'ouvrier? C'est le besoin de manger aujourd'hui et demain, c'est la faim. Donc, égaux au point de vue de la riciion juridique, le capitaliste et l'ouvrier ne le soni pas du tout à celui de leur situation économique ou réelle. Le capitaliste n'est point menacé par la faim en arrivant au marché; il sait fort bien que s'il n'y trouve pas aujourd'hui les travailleurs qu'il cherche, il aura toujours quelque chose à manger pendant beaucoup de temps, grâce à ce capital dont il est l'heureux possesseur. Si les ouvriers qu'il rencontre sur le marché lui font des propositions qui lui paraissent exagérées, parce que, loin de grossir sa fortune et d'améliorer encore davantage sa situation économique, ces propositions et ces conditions pourraient, je ne dis pas l'égaliser, mais seulement la rapprocher quelque peu de la situation économique de ces mêmes ouvriers dont il veut acheter le travail, alors que fait-il? Il les refuse et il attend. Ce qui le presse n'étant pas la nécessité, mais le désir d'améliorer unel^^position qui, comparée à celle des ouvriers, est déjà très confortable, il peut attendre; et il attendra, parce que l'expérience des affaires lui a appris que la résistance des ouvriers, qui, n'ayant ni capitaux, ni confort, ni grandes épargnes, sont
pressés, eux, par une ne'cessité impitoyable, par celle de la faim, — que cette re'sistance ne peut durer très longtemps et qu'il trouvera enfin les cent ouvriers qu'il cherche et qui seront forcés d'accepter les conditions qu'il trouvera utile pour lui-même de leur imposer. Si ceux-ci les refusent, d'autres viendront qui seront trop heureux de les accepter. C'est ainsi que les choses se passent chaque jour au vu et à la connaissance de tout le monde.
Si même, par suite de circonstances particulières qui influent d'une manière plus constante sur l'e'tat du marché, la branche d'industrie dans laquelle il avait d'abord projeté d'employer son capital ne lui offre pas tous les avantages qu'il en avait espérés, alors il appliquera ce môme capital à une autre branche; le capital bourgeois n'étant lié par sa nature à aucune industrie spéciale, mais fécondant, comme disent les économistes, — exploitant, dirons-nous, — indifféremment toutes les industries possibles. Supposons enfin que, soit incapacité, soit malheur indépendant de son savoir et de sa volonté, il ne parvienne à le placer dans aucune industrie, eh bien, il achètera des actions ou des rentes; et si les intérêts et les dividendes qu'il percevra lui paraissent insuffisants, il s'engagera dans quelque service, c'est-à-dire qu'il vendra son travail à son tour, mais à des conditions bien autrement lucratives pour lui-même que celles qu'il avait proposées à ses ouvriers.
Le capitaliste vient donc sur le marché en homme, sinon absolument libre, au moins infiniment plus
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libre que l'ouvrier. C'csi la rencontre du lucre avec la faim, du maître avec l'esclave. Juridiquement, ils sont égaux; e'conomiquement, l'ouvrier est le serf du capitaliste, même avant la conclusion du marché par lequel il lui vendra ù terme sa personne et sa liberté, parce que cette menace terrible de la faim, qui est chaque jour suspendue sur lui et sur toute sa famille, le forcera d'accepter toutes les conditions qui lui seront imposées par les calculs lucratifs du capitaliste, du chef d'industrie, du patron,
1 100 Une fois que le marché est conclu, le servage de l'ouvrier devient double; ou plutôt, avant d'avoir conclu ce marché, aiguillonné par la faim, il n'était serf qu'en puissance, que par la nécessité de se vendre; après l'avoir conclu, il devient serf en réalité. Car quelle est la marchandise qu'il a vendue au patron? C'est son travail, son service personnel, la force productive corporelle, intellectuelle et morale qui se trouve en lui et qui est inséparable de sa personne, — c'est donc sa propre personne. Désormais le patron veillera sur lui, soit directement, soit par ses contre-maîtres ; le patron sera chaque jour, pendant les heures et dans les conditions convenues, le maître de ses actes et de ses mouvements. Il lui dira : o Tu feras cela », et l'ouvrier sera forcé de le faire ; ou bien : « Tu iras là-bas », et il devra y aller. N'est-ce pas là ce qu'on appelle le servage?
M. Charles Marx, l'illustre chef du communisme allemand, observe justement, dans son magnifique
ouvrage sur le Capital (*), que si le contrat qui se conclut librement entre les vendeurs d'argent, sous la forme de salaires, à telles conditions de travail, et les vendeurs de leur propre travail, c'est-à-dire entre les patrons et les ouvriers, au lieu d'être conclu à terme seulement, e'tait conclu pour la vie, il constituerait un réel esclavage. Conclu à terme et re'servant à l'ouvrier la faculté de quitter son patron, il ne constitue qu'une sorte de servage volontaire et passager. Oui, passager et volontaire, seulement au point de vue juridique, mais nullement à celui de la possibilité économique. L'ouvrier a bien toujours le droit de quitter son patron, mais en a-t-il les moyens? Et s'il le quitte, sera-ce pour
(*) Das Kapital, Kritik der politischen Oekouomie, von Karl Marx; Erster Band. Cet ouvrage aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, ( loi aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je puis m'exprimer ainsi, aussi imi itoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et ce l'exj loitnion systématique et cruelle que ce capital continue d'exercer sur le travail du prolétariat. L'unique défaut de cet ouvrage, parfaitement positiviste, n'en déplaise à la Liberté de Bruxelles, — positiviste dans ce sens que, f ndé sur une étude approfondie des faits économiques, il n'admet pas d'autre logique que la logique des faits, — son seul tort, dis-je, c'est d'avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans un style par trop métaphysique et abstrait, ce qui a sans doute induit en erreur la Liberté de Bruxelles et ce qui en rend la lecture difficile et à peu prés inabordable pour la majeure partie des ouvriers, l-.t ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou, s'ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et, s'ils le comprennent, ils n'en parleront jamais; cet ouvrage n'étant autre chose qu'une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe. {Note de Bakounine.)
commencer une existence libre, où il n'aurait d'autre patron que lui-même? Non, ce sera pour se vendre à un nouveau patron. Il y sera pousse' fatalement par cette même faim qui l'avait déjà vendu au premier. Donc sa liberté, cette liberté de l'ouvrier qu'exaltent tant les économistes, les juristes et les républicains bourgeois, n'est qu'une liberté théorique sans aucun moyen de réalisation possible, par conséquent une liberté toute fictive, un mensonge. La vérité est que toute la vie de l'ouvrierne présente autre chose qu'une continuité désolante de servages à terme, | loi juridiquement volontaires, mais économiquement forcés, une permanence de servages, momentanément interrompus par la liberté accompagnée de la faim, et, par conséquent, un réel esclavage.
Cet esclavage se manifeste dans la pratique de chaque jour, de toutes les manières possibles. En dehors des conditions déjà si vexatoires du contrat, qui font de l'ouvrier un subordonné, un serviteur obéissant et passif, et du patron un maître quasiabsolu, il est notoire qu'il n'existe presque pas d'établissement industriel où le maître, poussé, d'un côté, par ce double instinct, du lucre dont l'appétit n'est jamais satisfait, et du maître qui aime à faire sentir sa toute-puissance, et, de l'autre, profitant de la dépendance économique où se trouve l'ouvrier, ne transgresse ces conditions à son profit et au détriment de l'ouvrier : tantôt en lui demandant plus d'heures, ou de demi-heures ou de quarts d'heure
de travail qu'il n'était convenu, tantôt en diminuant son salaire sous des prétextes quelconques, tantôt en le frappant d'amendes arbitraires ou en le traitant durement, d'une manière impertinente et grossière. Mais alors l'ouvrier doit le quitter, dira-t-on. C'est facile à dire, mais non toujours à exécuter. Quelquefois l'ouvrier a reçu des avances, sa femme ou ses enfants sont malades, ou bien l'ouvrage dans sa branche d'industrie est mal rémunéré. D'autres patrons paient encore moins que le sien, et, en quittant celui-là, il n'est pas toujours sûr d'en trouver un autre. Et pour lui, nous l'avons dit, rester sans travail, c'est la mort. D'ailleurs, tous les patrons s'entendent et tous se ressemblent. Tous sont presque également vexatoires, injustes et durs.
N'est-ce pas une calomnie ? Non, c'est dans la nature des choses et dans la nécessité logique des rapports qui existent entre les patrons et leurs ouvriers.
I102 Voulez-vous que les hommes n'en oppriment pas d'autres ? Faites qu'ils n'en aient jamais la puissance. Voulez-vous qu'ils respectent la liberté, les droits, le caractère humain de leurs semblables? Faites qu'ils soient forcés de les respecter : forcés non par la volonté ni par V action oppressive d'autres hommes, ni par la répression de VEtat et des lois, nécessairement représentées et appliquées par des
hommes, ce qui les rendrait esclaves à leur tour, mais par l'organisation même du milieu social : organisation constituée de manière que^ tout en laissant d chacun la plus entière jouissance de sa liberté, elle ne laisse la possibilité à aucun de s'élever au-dessus des autres, ni de les dominer, autrement que par l'influence naturelle des qualités intellectuelles ou morales quil possède, sans que cette influence puisse jamais s'imposer comme un droit ni s'appuyer sur une institution politique quelconque.
Toutes les institutions politiques, même les plus de'mocratiques et fondées sur la plus large application du suffrage universel, alors même qu'elles commencent, comme elles le font souvent à leur origine, par placer au pouvoir les personnes les plus dignes, les plus libérales, les plus dévouées au bien commun, et les plus capables de le servir, finissent toujours, précisément parce qu elles ont pour effet nécessaire de transformer Vinfluence naturelle et, comme telle, parfaitement légitime de ces hommes, en un droit, par produire une double démoralisation, un double mal.
D'abord, elles ont pour effet immédiat et direct de transformer des hommes réellement libres en citoyens soi-disant libres aussi et qui, par une illusion et une infatuation singulières, continuent même à se considérer comme les égaux de tout le monde, mais qui, en réalité, sont forcés désormais d'obéir aux représentants de la loi^\ 103 à des hommes.
Et lors même que ces hommes, au point de vue économique et social, seraient re'ellement leurs égaux, ils n'en deviennent pas moins, au point de vue politique, des chefs auxquels, sous le prétexte du bien public et en vertu de la soi-disant volonté du peuple, exprimée par une résolution prise pas même à l'unanimité, mais à la majorité des suffrages, tous les citoyens doivent une obéissance passive, naturellement dans les limites déterminées par la loi, limites qui, comme l'expérience de tous les jours nous l'apprend, s'étendent toujours beaucoup pour le droit de celui qui commande, et se rétrécissent singulièrement pour le citoyen qui voudrait user du droit de la désobéissance légale.
Eh bien, je déclare qu'en tant que les citoyens obéissent aux représentants officiels de la loi, aux chefs qui leur sont imposés par l'Etat, alors même que ces chefs auraient été sanctionnés par le suffrage universel, ils sont des esclaves.
Qu'est-ce que la liberté? Qu'est-ce que l'esclavage ? La liberté de l'homme consisterait-elle dans la révolte contre toutes les lois? Non, en tant que ces lois sont des lois naturelles, économiques et sociales, des lois non autoritairement imposées, mais inhérentes aux choses, aux rapports, aux situations dontelles expriment le développement naturel. Oui, en tant que ce sont des lois politiques et juri-
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diqucs, imposées par des hommes à des hommes, soit par le droit de la force, violemment ; soit hypocritement, au nom d'une religion ou d'une doctrine métaphysique quelconque ; soit enfin en vertu de cette fiction, de ce mensonge démocratique, qu'on appelle le suffrage universel.
(loi Contre les lois de la nature, pour l'homme, il n'est point de révolte possible; par cette simple raison, qu'il n'est lui-même qu'un produit de cette nature et qu'il n'existe qu'en vertu de ces lois. Se révolter contre elle serait donc de sa part une tentative ridicule, une révolte contre soi-même, un vrai suicide. Et lors même que l'homme prend la détermination de se détruire, lors même qu'il exécute ce projet, il agit encore conformément à ces lois naturelles auxquelles rien, ni la pensée, ni la volonté, ni le désespoir, ni aucune autre passion, ni la vie ni la mort ne sauraient le soustraire. Lui-même n'est rien que nature'; ses sentiments les plus sublimes ou les plus monstrueux, les déterminations les plus dénaturées, les plus égoïstes ou les plus héroïques de sa volonté, ses pensées les plus abstraites, les plus théologiques, les plus folles, tout cela n'est rien que nature. La nature l'enveloppe, le pénètre, constitue toute son existence : comment pourra-t-il jamais sortir de la nature?
On peut s'étonner qu'il ait jamais pu concevoir l'idée d'en sortir. La séparation étant si complètement impossible, comment l'homme a-t-il pu seulement la rêver? D'où viont-il, ce rêve monstrueux?
D*où? mais de la théologie, de la science du Ne'ant, ei plus tard de la métaphysique, qui est celle de la re'conciliation impossible du Néant avec la re'alité. 1 105 II ne faut pas confondre la the'ologie avec la religion, ni l'esprit the'ologique avec le sentiment religieux. La religion prend sa source dans la vie animale. Elle est l'expression directe de la de'pendance absolue dans laquelle toutes les choses, tous les êtres qui existent dans le monde, se trouvent visà-vis du Grand Tout, de la Nature, de l'infinie Totalité des choses et des êtres re'els (*).
(1) C'est ici que Bakounine a placé le titre Appendice : Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur L'homme, donné par lui, après coup, au contenu des feuillets io5 et suivants, et le premier des sous-titres (/. Système du monde) des cinq sections en lesquelles il a divisé cet Appendice. L'alinéa qu'on lira à la page suivante (p. 216), c Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des spéculations philosophiques sur la nature de l'Etre... », suit immédiatement, dans le manuscrit, celui qui se termine par les mots : « de l'infinie totalité des choses et des êtres réels ». — J. G.
CONSIDÉRATIONS PHILOSOPHIQUES SUR LE FANTÔME DIVIN, SUR LE MONDE RÉEL ET SUR l'hOMME