I, SYSTÈME DU MONDE
vérité en disant que la nature, c'est la somme des transformations réelles des choses qui se produisent et se produiront incessamment en son sein ; et, pour me donner une idée un peu plus déterminée de ce que peut être cette somme ou cette totalité, que j'appelle la nature, j'énoncerai, et je crois pouvoir établir comme un axiome, la proposition suivante : « Tout ce qui est, les êtres qui constituent l'ensemble indéfini de l'univers, toutes les choses existantes dans le monde, quelle que soit d'ailleurs leur nature particulière, tant sous le rapport de la qualité que sous celui de la quantité, les plus différentes et les plus semblables, grandes ou petites, rapprochées ou immensément éloignées, exercent nécessairement et inconsciemment, soit par voie immédiate lios et directe, soit par transmission indirecte, une action et réaction perpétuelles; et toute cette quantité infinie d'actions et de réactions particulières, en se combinant en un mouvement général et unique, produit et constitue ce que nous appelons la vie, la solidarité et la causalité {') universelle, la nature. Appelez
(i) Ici et plus loin, Bakounine n'einploiepasle mot de causalité dans son sens philosophique ordinaire. Ce mot signifie habituellement « le rapport de la cause à l'effet », et c'est avec cette acception qu'il est usité dans l'expression : « Le principe de causalité », le principe au nom duquel l'esprit rattache tout « elïet » à une a cause ». Ce que Bakounine, lui, désigne par le mot de causalité, ce n'est pas cela, ce n'est pas une des formes nécessaires de nos conceptions logiques, une catégorie de l'entendement. C'est une sorte d'entité supérieure : l'ensemble de toutes les causes qui agissent, qui ont agi et qui agiront sur l'Univers. La Causalité universelle, qui est la chaîne infinie et éternelle des causes, remplace pour lui la Cause
2l8 APPENDICE
cela Dieu, l'Absolu, si cela vous amuse, que m'importe, pourvu que vous ne donniez à ce mot Dieu d'autre sens que celui que je viens de pre'ciser : celui de la combinaison universelle, naliirelle, nécessaire et réelle, mais nullement prédéterminée, ni préconçue, ni prévue, de cette infinité d'actions et de réactions particulières que toutes les choses réellement existantes exercent incessamment les unes sur les autres. La solidarité universelle ainsi définie, la Nature, considérée dans le sens de l'Univers sans limites, s'impose comme une nécessité rationnelle à notre esprit ; mais nous ne pourrons jamais l'embrasser d'une manière réelle, même par notre imagination, et encore moins la reconnaître. Car nous ne pouvons reconnaître que cette partie infiniment petite de l'Univers qui nous est manifestée par nos sens; quant à tout le reste, nous le supposons, sans pouvoir même en constater réellement l'existence. « Bien entendu que la solidarité universelle, expliquée de cette manière, ne peut avoir le caractère d'une cause absolue et première; elle n'est au contraire rien qu'une résultante (*), toujours produite et
premicre, dont il dcclare l'existence impossible prccisc'ment parce que « elle roinpraitj dans le passé, cet enchaînement éternel des causes, sans commencement comme sans terme ». - J. G.
(*) Comme tout individu humain, à ch.ique instant donné de sa vie, n'est aussi que la résultante de toutes les causes qui ont agi à sa naissance et même avant sa naissance, combinées avec toutes les conditions de son développement postérieur, aussi bien qu'avec toutes Ls circonstances qui agissent sur lui dans ce moment. {Note de Bakountne.)