ANIMALITÉ, HUMANITÉ
hardis et sympathiques penseurs de nos Jours, Ludwig Feuerbach, Vhomme fait tout ce que les animaux font^ seulement il est appelé à le faire — et, grâce à cette faculté si étendue de penser, grâce à cette puissance d'abstraction qui le distingue des animaux de toutes les autres espèces, il est forcé de le faire — de plus en plus humainement. C'est toute la diffe'rence, mais elle est énorme. Elle coniient en germe toute notre civilisation, avec toutes les merveilles de rindustrie, de la science et des arts; avec tous ses développements religieux, philosophiques, esthétiques, politiques, économiques et sociaux, — en un mot tout le monde de l'histoire.
Tout ce qui vit, ai-je dit, poussé par une fatalité qui lui est inhérente et qui se manifeste en chaque être comme un ensemble de facultés ou de propriétés, tend à se réaliser dans la plénitude de son être. L'homme, être pensant en même temps que vivant, pour se réaliser dans cette plénitude, doit se connaître. C'est la cause de l'immense retard que nous trouvons dans son développement, et ce qui fait que, pour arriver à l'état actuel de la civilisation dans les pays les plus avancés, état encore si peu conforme à Tidéal vers lequel nous tendons aujourd'hui, il lui a fallu je ne sais combien de dizaines ou de centaines de siècles. On dirait que dans sa recherche de lui-même, à travers toutes ses pérégrinations et transformations historiques, il a dû d'abord épuiser toutes les brutalités, toutes |i5i les iniquités et tous les malheurs possibles, pour réaliser
seulement ce peu de raison et de justice qui règne aujourd'liui dans le monde.
Pousse' toujours par cette même fatalité qui constitue la loi fondamentale de la vie, l'homsne crée son monde humain, son monde historique, en conquérant pas à pas, sur le monde extérieur et sur sa propre bestialité, sa liberté et son humaine dignité. Il les conquiert par la science et par le travail.
Tous les animaux sont forcés de travailler pour vivre; tous, sans y prendre garde et sans en avoir la moindre conscience, participent, dans la mesure de leurs besoins, de leur intelligence et de leur force, à l'œuvre si lente de la transformation Je la surface de noire globe en un lieu favorable à la vie animale. Mais ce travail ne devient un travail proprement humain que lorsqu'il commence à servir à la satisfaction, non plus seulement des besoins fixes et fatalement circonscrits de la vie animale, mais encore de ceux de l'être social, pensant et parlant, qui tend à conquérir et à réaliser pleinement sa liberté.
L'accomplissement de cette tâche imniense, et que la nature particulière de l'homme lui impose comme une nécessité inhérente à son être, — l'homme est /orc<?' de conquérir sa liberté, — l'accomplissement de cette tâche n'est pas seulement une œuvre intellectuelle et morale; c'est avant tout, dans l\)rdre du temps aussi bien qu'au point de vue de notre développement rationnel, une œuvre <X émancipation matérielle. L'homme ne devient réellement homme,