‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 58 sur 75 · ANIMALITÉ, HUMANITÉ · texte numérisé non relu

ANIMALITÉ, HUMANITÉ

il ne conquiert la possibilité de son émancipation intérieure, qu'autant qu'il est parvenu à rompre les chaînes d'esclave que la nature extérieure fait peser sur tous les êtres vivants. Ces chaînes, en commençant par les plus grossières et les plus apparentes, sont les privations de toute espèce, l'action incessante des saisons et des climats, la faim, le froid, le chaud, l'humidité, la sécheresse et tant d'autres influences matérielles qui agissent directement sur la vie animale et qui maintiennent l'être vivant dans une !i55 dépendance quasi-absolue vis-à-vis du monde extérieur ; les dangers permanents qui, sous la forme de phénomènes naturels de toute sorte, le menacent et l'oppressent de tous les côtés, d'autant plus qu'étant lui-même un être naturel etrien qu'un produit de cette même nature qui l'étreint, l'enveloppe, le pénètre, il porte pour ainsi dire l'ennemi en lui-même et n'a aucun moyen de lui échapper. De là naît cette crainte perpétuelle qu'il ressent et qui constitue le fond de toute existence animale, crainte qui, comme je le montrerai plus tard, constitue la base première de toute religion. De là résulte aussi pour l'animal la nécessité de lutter pendant toute sa vie contre les dangers qui le menacent du dehors; de soutenir son existence propre, comme individu, et son existence sociale, comme espèce, au détriment de tout ce qui l'entoure : choses, êtres organiques et vivants. De là pour les animaux de toute espèce la nécessité du travail.

Toute l'animalité travaille et ne vit qu'en travail-

lanr. L'homme, être vivant, n'est pas soustraii à cette nécessite, qui est la loi suprême de la vie. Pour maintenir son existence, pour se développer dans la plénitude de son être, il doit travailler. Il y a pourtant entre le travail de l'homme et celui des animaux de toutes les autres espèces une différence e'norme : le travail des animaux est stagnant, parce que leur intelligence est stagnante; celui de rhomme au contraire est essentiellement progressif, parce que son intelligence est au plus haut degré progressive.

Rien ne prouve mieux l'infériorité décisive de toutes les autres espèces d'animaux, par rapport à rhomme, que ce fait incontestable et incontesté, que les méthodes aussi bien que les produits du travail tant collectif qu'individuel de tous les autres animaux, méthodes et produits souvent tellement ingénieux qu'on les croirait diriges et confectionnés par une intelligence scientifiquement développée, ne varient et ne se perfectionnent presque pas. Les fourmis, les abeilles, les castors, et d'autres animaux qui vivent en république, font aujourd'hui précisément ce qu'ils ont fait il y a trois mille ans, ce qui prouve que dans leur intelligence il n'y a pas de progrès. Ils sont aussi savants et aussi bêtes à cette heure qu'il y a | ^r^ trente ou quarante siècles. 11 se fait bien un mouvement progressif dans le monde animal. Mais ce sont les espèces elles-mêmes, les familles et les clas«es, qui se transforment lentement, poussées par la lutte pour la vie, celte loi suprême

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