‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 74 sur 75 · LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA RELIGION

il la généralise, en lui donnant un nom quelconque ; il en fait le centre autour duquel se groupent toutes ses imaginations enfantines. Encore incapable d'embrasser par sa propre pensée l'Univers, même le globe terrestre, même le milieu si restreint au sein duquel il est né et il vit, il cherche partout, se demandant où réside donc cette toute-puissance dont le sentiment, désormais réfléchi et fixé, l'obsède ? et par un jeu, par une aberration de sa fantaisie ignorante qu'il nous serait difficile d'expliquer aujourd'hui, il l'attache à ce morceau de bois, à ce torchon, à cette pierre. C'est le pur fétichisme, la plus religieuse, c'est-à-dire la plus absurde, des religions.

Après, et souvent avec, le fétichisme vient le culte des sorciers. C'est un culte, sinon beaucoup plus rationnel, au moins plus naturel, et qui nous surprendra moins que le fétichisme. Nous y sommes plus habitués, étant encore aujourd'hui, au sein même de cette civilisation dont nous sommes si fiers, entourés de sorciers : les spirites, les médiums, les clairvoyants avec leur magnétisme, les prêtres de l'Eglise catholique, grecque et romaine, qui prétendent avoir la puissance de forcer le Bon Dieu, à l'aide de quelques formules mystérieuses, de descendre sur l'eau, voire même de se transformer en pain et en vin, tous ces forceurs de la Divinité soumise à leurs enchantements, ne sont-ils pas autant de sorciers? Il est vrai que la Divinité adorée et invoquée par nos sorciers modernes, enrichie par plusieurs milliers d'années d'extravagance humaine, est beau-

coup plus compliquée que le Dieu de la sorcellerie primitive, cette dernière n'ayant d'abord pour objet que la repre'sentation, sans doute déjà Hxe, mais encore fort peu déicrmine'e, de la Toute-puis-^ance mate'rielle, sans aucun autre attribut, soit intellectuel, soit moral. La distinction du bien et du mal, du juste I 180 et de l'injuste, y est encore inconnue. On ne sait ce que la Toute-puissance aime, ce qu'elle de'ieste, ce qu'elle veut, ce qu'elle ne veut pas : elle n'est ni bonne, ni mauvaise, elle n'est rien que la Toute-puissance. Pourtant le caractère divin commence déjà à se dessiner : elle est égoïste, vaniteuse ; elle aime les compliments, les génuflexions, l'humiliation et l'immolation des hommes, leur adoration et leurs sacrifices, et elle persécute et punit cruellement ceux qui ne veulent pas se soumettre : les rebelles, les orgueilleux, les impies. C'est, comme on sait, le fond principal de la nature divine dans tous les Dieux antiques et présents, créés par l'humaine déraison. Y eut-il jamais au monde un être plus atrocement jaloux, vaniteux, égoïste, vindicatif, sanguinaire, que le Jéhovah des Juifs, devenu plus tard le Dieu, le Père des chrétiens ?

Dans le culie de la sorcellerie primitive, le Dieu, ou cette Toute-puissance indéterminée sous le rapport intellectuel et moral, apparaît dabord comme inséparable de la personne du sorcier : lui-même est Dieu, comme le fétiche. Mais à la longue le rôle d'homme surnaturel, d'homme-Dieu, pour un homme réel, surtout pour un sauvage qui, n'ayant

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