‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 73 sur 75 · LA RELIGION 3oy · texte numérisé non relu

LA RELIGION 3oy

nière, en fixant l'objet de la terreur et de l'adoration animales ou du premier culte de l'homme, le géne'ralise, le transforme pour ainsi dire en un être abstrait, en cherchant à le de'signer par un nom. L'objet réellement adoré par iel ou tel individu reste toujours celui-ci : cette pierre, ce morceau de bois, ce chiffon, pas un autre ; mais du moment qu'il a e'té désigne par la parole, il devient une chose abstraite, générale : une pierre, un morceau de bois, un chiffon. C'est ainsi qu'avec le premier éveil de la pensée, manifesté par la parole, le monde exclusivement humain, le monde des abstractions commence.

Cette faculté d'abstraction, source de toutes nos connaissances et de toutes nos idées, est sans doute l'unique cause de toutes les émancipations humaines. Mais le premier éveil de cette faculté dans l'homme ne produit pas immédiatement sa liberté.

1 178 Lorsqu'elle commence à se former, en se dégageant lentement des langes de l'instinctivité animale, elle se manifeste d'abord, non sous la forme d'une réflexion raisonnée ayant conscience et connaissance de son activité propre, mais sous celle d'une réflexion imaginative, inconsciente de ce qu'elle fait, et à cause de cela même prenant toujours ses propres produits pour des êtres réels, auxquels elle attribue naïvement une existence indépendante, antérieure à toute connaissance humaine, et ne s'attribuant d'autre mérite que celui de les avoir découverts en dehors d'elle-même. Par ce procédé, la réflexion imaginative de l'homme peuple

son monde extérieur de fantômes qui lui paraissent plus dangereux, plus puissants, plus terribles que les êtres rc'els qui l'entourent ; clic ne délivre l'homme de l'esclavage naturel qui l'obsède que pour le rejeter aussitôt sous le poids d'un esclavage mille fois plus dur et plus effrayant encore, — sous celui de la religion.

C'est la réflexion Imaginative de l'homme qui transforme le culte naturel, dont nous avons retrouvé les éléments et les traces chez tous les animaux, en un culte humain, sous la forme élémentaire d\x fétichisme. Nous avons vu les animaux adorant instinctivement les grands phénomènes de la nature qui réellement exercent sur leur existence une action immédiate et puissante ; mais nous n'avons jamais entendu parler d'animaux qui adorent un inoffensif morceau de bois, un torchon, un os ou une pierre, tandis que nous retrouvons ce culte dans la religion primitive des sauvages et jusque dans le catholicisme. Comment expliquer cette anomalie — en apparence du moins — si étrange, et qui, sous le rapport du bon sens et du sentiment de la réalité des choses, nous présente l'homme |i79 comme bien inférieur aux plus modestes animaux ?

Celte absurdité est le produit de la réflexion Imaginative de l'homme sauvage. Il ne sent pas seulement, comme les autres animaux, la toute-puissance delà nature, il en fait l'objet de sa constante réflexion, il la flxe, il cherche à la localiser, et, en même temps,

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