‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 17 sur 23 · I 69 LUTTE ÉLECTORALE · texte numérisé non relu

I 69 LUTTE ÉLECTORALE

Ce fut une bataille mémorable et qui devrait être décrite par un historien plus éloquent que moi. Je me contenterai d'en raconter les phases principales.

Parmi les cinq questions que le Conseil général avait mises dans le programme du Congrès qui devait se réunir en septembre 1869 à Bâle, il yen avait deux surtout qui entraient dans le fond même de la question sociale : celle de l'abolition de l'héritage et celle de l'organisation de la propriété collective, deux questions qui de tout temps eurent le don de mettre en fort mauvaise humeur les coryphées, les meneurs de la Fabrique de Genève. Ils s'étaient déjà montrés excessivement mécontents qu'on eût discuté la dernière de ces deux questions au Congrès de Bruxelles : « Ce sont des utopies, disaientils ; nous devons nous occuper de questions pratiques ».

Ils s'étaient donc bien promis, cette fois, d'éliminer ces deux questions du programme du Congrès de Bâle. C'était pour eux non seulement une nécessité de cœur et d'esprit, mais une nécessité de position politique. Ils s'étaient définitivement entendus et alliés avec la bourgeoisie radicale de Genève. On travaillait activement toutes les sections proprement genevoises, c'est-à-dire les ouvriers-citoyens de la fabrique, pour les grouper autour du drapeau radical dans les prochaines élections, qui devaient avoir

lieu en novembre. | ^q et 74 (^) Mais pour que l'alliance entre la bourgeoisie et les ouvrierscitoyens fût possible, il fallait que ces derniers éliminassent de leur programme tout ce qui pouvait contredire les principes fondamentaux et choquer la délicatesse de leurs nouveaux alliés les bourgeois radicaux de Genève. Parmi ces choses réprouvées, détestées, brillaient naturellement plus que toutes les autres ces deux propositions subversives de tout ordre social : l'abolition du droit d'héritage et l'organisation de la propriété collective.

La tactique de la coterie genevoise qui inspirait et dirigeait à volonté tous les actes du Comité central (cantonal), et qui, par son intermédiaire, déterminait les programmes de chaque assemblée générale, — cette tactique fut très simple. Ils firent nommer par les assemblées générales des commissions pour préparer et proposer des rapports sur toutes les autres questions, et ils oublièrent, négligèrent d'en faire nommerpour les deux questions brûlantes. Si on les avait laissés faire, voici ce qui se serait passé : on serait arrivé à la veille du Congrès sans avoir nommé de commissions pour elles, il n'y aurait pas eu de rapports, et par conséquent ces deux questions auraient été éliminées de fait.

Nous déjouâmes ce calcul, en rappelant, dans Tune de ces assemblées populaires, qu'il y avait encore deux questions que le Comité central paraissait

(x) Bakounine a donné à ce feuillet ce double numéro « 70 et 71 )> : il n'y a pas de lacune dans le manuscrit.

avoir oubliées, et qu'il était urgent de nommer immédiatement deux commissions pour les étudier et pour présenter leurs rapports à temps. Alors l'orage | 73 éclata ; tous les grands orateurs de la Fabrique et leurs alliés réactionnaires : Grosselin en tête ; Weyermann ; Crosset; Waehry ; Patru ; des typographes du parti de Crosset ; Dupleix ; le père Reymond (raveugle, le saint-simonien, le Jésus- Christ de l'Internationale de Genève); un maçon genevois, esprit fort et grand ergoteur, Paillard, l'ennemi intime de Robin ; Guétat, et bien d'autres encore vinrent tour à tour à la tribune dire que c'était un scandale, une inutile perte de temps, une action subversive, que de venir proposer dépareilles questions à des ouvriers; qu'il fallait s'occuper de questions pratiques et réalisables, par exemple de la coopération bourgeoise, etc., etc. Nous leur répondîmes. Ils furent battus. L'assemblée générale (le Temple-Unique était plein, et les ouvriers en bâtiment, convoqués avec soin dès la veille par nos « alliés », s'y trouvaient en masse) décida à une immense majorité qu'on nommerait sur-le-champ des commissions pour les deux questions déplaisantes : Bakounine fut élu pour la commission sur la question d'héritage, Robin pour celle de la propriété collective.

Dans l'assemblée générale qui suivit celle-ci on devait décider une autre question. D'après les statuts généraux, chaque section avait le droit d'envoyer un délégué au Congrès. Mais l'Internationale

de Genève aurait pu en envoyer plus de trente (1), Cela aurait été par trop dispendieux ; pour cette raison, déjà l'année précédente toutes les sections de l'Internationale de Genève s'étaient réunies pour envoyer collectivement et à frais communs à Bruxelles quatre délégués. | 73 Cette fois, comme le nombre des sections s'était considérablement accru, on voulait en envoyer cinq. Les envoyer collectivement était évidemment dans les intérêts des sections des bâtiments, ces sections étant beaucoup moins riches que les sections de la Fabrique. Les ouvriers de la Fabrique, naturellement inspirés et dirigés par leurs chefs, profitèrent de cette circonstance pour faire un coup. Leurs orateurs vinrent déclarer à la tribune, au nom de tous leurs camarades, que les sections de la Fabrique ne consentiraient à l'envoi collectif des délégués que si on leur accordait l'élimination des deux questions de l'héritage et de la propriété. Ce fut le signal d'un second orage.

Nous montâmes à la tribune pour expliquer aux ouvriers en bâtiment qu'en leur faisant une telle proposition on les insultait, on attentait à la liberté de leur conscience, à leur droit ; que mieux valait pour eux n'envoyer qu'un seul délégué, ou même ne pas en envoyer du tout, que d'en envoyer cinq ou davantage à des conditions qui leur seraient impo-

(i) Comme il a été dit plus haut, Bakounine exagère le nombre des sections qui existaient alors à Genève : voir la note 2 de la page 21 5. Voir aussi, plus haut, la note 2 de la

page 22.

sées au nom des sections de la Fabrique et qu'ils ne sauraient accepter. Alors les orateurs de la réaction revinrent à la tribune pour chanter l'e'ternel refrain de l'union, si nécessaire pour constituer la force de la classe ouvrière ; ils rappelèrent aux ouvriers en bâtiment la reconnaissance éternelle qu'ils devaient aux citoyens genevois de la Fabrique pour le concours qu'ils leur avaient prêté dans la grande grève du printemps. Ils les prémunirent surtout contre certains « étrangers » qui venaient semer la division dans l'Internationale genevoise. A cela les « étrangers )) — Brosset, Robin, Bakounine et d'autres — I 74 répondirent qu'il ne pouvait y avoir d'étrangers dans l'Internationale; que la reconnaissance et l'union étaient sans doute de fort belles choses, mais qu'elles ne devaient pas aboutir à l'asservissement, et que mieux valait se séparer que de devenir esclaves. Cette fois la victoire fut encore à nous. Les questions et leurs commissions furent maintenues à une immense majorité.

Deux ou trois jours plus tard, il y eut assemblée particulière de toutes les sections de la Fabrique au Temple-Unique. M. Grosselin, n"y trouvant pas d'opposants, s'y surpassa en éloquence. Il prononça un discours fulminant contre Brosset, contre Robin, contre Bakounine, désignés de façon transparente, les stigmatisant comme les perturbateurs de la paix, de l'union, de l'ordre public dans l'Internationale de Genève. « Qu'ont-ils à faire parmi nous, ces étrangers ! » disait-il, s'exaltant au point

d'oublier qu'il parlait non dans une réunion de citoyens genevois, mais au milieu d'ouvriers genevois membres de l'Internationale, et que l'Internationale ne connaît point les étroitesses civiques de la patrie. Crosset et Waehry vinrent ajouter, l'un, ses gros mots, l'autre son fiel à l'éloquence du puissant Grosselin, le futur homme d'Etat de Genève.

Enfin les sections de la Fabrique réunies décidèrent la séparation et nommèrent un seul délégué, M. Henri Perret, secrétaire du Comité fédéral, avec le mandat impératif de s'abstenir de voter sur les deux questions répudiées par la Fabrique (i). Elles n'avaient point nommé comme second délégué Grosselin, d'abord par économie, et, en second lieu, I75 dans l'espoir que les ouvriers du bâtiment le nommeraient. Les alliés, les amis de la Fabrique, les Crosset, les Wasbry, les deux frères Paillard, Guétat, Rossetti, Patru, avaient travaillé de longue main les ouvriers en bâtiment dans ce but.

La séparation était donc devenue un fait accompli, La Fabrique n'envoyait qu'un seul délégué. Les ouvriers en bâtiment, réunis aux tailleurs, et aux cordonniers, décidèrent d'en envoyer trois : furent nommés Heng, Brosset, et Grosselin {^).

(') Les sections de la Fabrique, qui choisirent Henri Perret pour leur délégué, étaient au nombre de sept : monteurs de boîtes, bijoutiers, gaîniers, guilloclieurs, graveurs, faiseurs de ressorts, faiseurs de pièces à musique (Rapport de Henri Perret, dans le Compte-rendu du 4" Congrès international, tenu à Baie, p. 49).

(2) Bakounine se trompe en disant que ces trois élus étaient les délégués des ouvriers du bâtiment réunis aux tailleurs

Sur ces entrefaites, Robin et Bakounine avaient fait leurs rapports, l'un sur l'organisation de la propriété' collective, l'autre sur Fabolition du droit d'héritage, naturellement dans le sens le plus affirmaiif pour l'une et pour l'autre. Leurs conclusions furent acclamées et votées à la presque unanimité.

La commission chargée de faire un rapport sur la question de l'instruction intégrale avait également fait son rapport. Ici se passa une chose fort étrange. Ce n'était pas la commission qui avait fait ce rapport, c'était M. Cambessédès, l'un des coryphées du parti radical bourgeois, un homme d'Etat, non membre de l'Internationale, et qui remplissait

et aux cordonniers : ils furent les délégués de toute la fédération genevoise. Après que les sections de la Fabrique eurent décidé de se faire représenter par un délégué spécial, qui fut Henri Perret, l'assemblée générale, réunie le 17 août, décida qu'il y aurait une délégation collective composée de trois membres élus par toutes les sections. L'Egalité du 21 août contient à ce sujet l'article suivant :

« II y a eu mardi 17 août une assemblée générale de toutes les sections de Genève. Il y a été décidé que trois délégués seraient envoyés à Bâle au nom de toutes les sections genevoises de langue française. Tout membre ou tout groupe peut proposer des candidats qui seront immédiatement inscrits sur un tableau. Le vote aura lieu au scrutin secret, chaque membre mettant sur sa liste trois noms. Pour être admis au vote, il faut prouver par la présentation de son livret que l'on est en règle avec sa section. Le scrutin sera ouvert :

« Samedi 21 août, de 8 heures du soir à 10 heures du soir ;

« Dimanche 22 août, de 8 heures du matin à 4 heures du soir;

« Lundi 23 août, de 8 heures du soir à 10 heures du soir. »

Au Congrès de Bâle, Heng, Brosset et Grosselin furent admis comme « délégués des Sections internationales de Genève », Henri Perret comme « délégué des sections de la Fabrique d'horlogerie, bijouterie et pièces à musique de Genève».

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à cette époque les fonctions d'inspecteur supérieur de toutes les écoles de Genève (si je ne me trompe pas). Naturellement son rapport fut fait dans un esprit éminemment bourgeois. Il maintenait la séparation des écoles pour les deux classes, sous ce prétexte touchant et charmant que les bourgeois ne consentiraient jamais jyg à envoyer leurs enfants dans des écoles fréquentées par les enfants du peuple. Tout le reste était à l'avenant, de sorte que notre ami Fritz Heng, membre de cette commission, et qui s'était chargé de donner lecture de ce rapport, dont il n'avait pas pris connaissance auparavant, s'arrêta au milieu de sa lecture et déclara naïvement que le rapport ne valait rien et ne pouvait convenir à l'Internationale.

Comment se fit-il qu'un bourgeois radical de Genève eût fait accepter son travail par une commission de l'Internationale? C'est un secret que la Fabrique et M. Crosset, l'allié des meneurs de la Fabrique et membre de cette commission, auraient pu seuls expliquer.

Lorsque la nomination de Grosselin comme troisième délégué nommé par les ouvriers en bâtiment {') fut proclamée, ces derniers déclarèrent et

(') La contradiction qui existe entre l'assertion de Bakounine, que Grosselin et ses deux collègues étaient des délégués des ouvriers du bâtiment, et le fait attesté par YEgalité, que les trois délégués furent élus pour représenter « toutes les sections de Genève de langue française » (car il y avait aussi à Genève des sections allemandes, qui furent représentées au Congrès de Bâle par Becker), peut être résolue ainsi : l'assemblée générale avait bien décidé que toutes les sections de langue

votèrent à l'unanimité qu'il ne pourrait être ciiargé de la mission de les représenter au Congrès de Baie que s'il promettait d'y voter pour l'organisation de la propriété collective et pour l'abolition du droit d'héritage.

Cela le mit dans une singulière position. Il avait été le principal promoteur de la proposition d'éliminer ces deux questions comme utopiques, intempestives et funestes, et de la séparation qui en était résultée; et maintenant il devait s'engager à voter affirmativement sur l'une et sur l'autre au Congrès de Bâle!

Dans la dernière assemblée générale I77 qui eut lieu avant le Congrès, il essaya de sortir de cette situation ridicule par un moyen singulier : il posa une question personnelle, en faisant appel aux sentiments personnels : « Je vous aime et vous m'aimez, vous savez que j'ai été toujours votre ami ; pourquoi donc vous méfiez-vous de moi, et m'imposez-vous maintenant des conditions que ma dignité et ma conscience ne me permettent pas d'accepter? h 11 ne nous fut pas difficile de lui répondre qu'il ne s'agissait pas ici du tout de questions personnelles, ni de sympathie ni de défiance personnelles ; qu'on l'ai-

française seraient invitées à participer à l'élection des trois délégués collectifs; mais les sept sections de la Fabrique, ayant déjà nommé un délégué particulier, s'abstinrent; seules participèrent au vote des 21, 22 et 23 août les sections du bâtiment et quelques sections intermédiaires (tailleurs, cordonniers, typographes), en sorte que, de fait, — si cette explication est exacte, comme je le crois, — Grosselin se trouva, lui monteu de boîtes, avoir été élu par les ouvriers du bâtiment.

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niait et qu'on l'estimait beaucoup, mais qu'on ne pouvait lui sacrifier le droit collectif et les principes. L'assemblée géne'rale s'étant prononce'e presque à l'unanimité pour la propriété collective et pour l'abolition du droit d'héritage, il devait répondre catégoriquement à cette question : Voulaitil et pouvait-il parler et voter en conscience pour l'une et pour l'autre ?

Sur notre proposition, l'assemblée décida de nouveau que ce vote était absolument obligatoire pour ses délégués et leur était imposé par un mandat impératif.

Alors Grosselin fut forcé de donner sa démission en pleine assemblée. Mais voici ce qui arriva. La veille ou le jour même du départ des délégués pour Baie, le Comité central (cantonal) se réunit, et, s'arrogeant un droit qu'il n'avait pas, puisque les statuts de la Fédération romande subordonnaient formellement toutes ses décisions à celles de l'assemblée générale, le Comité, j^g — qui dans cette occasion avait d'autant moins de droit qu'il s'agissait d'un délégué non de toutes les sections de l'Internationale, mais seulement des sections du bâtiment, qui le payaient de leur poche ('), — le Comité central (cantonal), dis-je, cette fois presque exclusivement composé de membres de la Fabrique qui s'étaient rendus tous à cette séance, tandis que la

(•) Ceci confirme ce qui a été dit dans la note de la page 236. Les sections de la Fabrique, ayant en Henri Perret leur délégué particulier, ne versèrent pas d'argent pour la délégation collective des sections de Genève.

majorité des représentants des autres sections en étaient absents, décida que Grosselin devait passer outre et qu'il devait se rendre à Baie comme délégué des sections du bâtiment, libéré du mandat impératif que lui avaient imposé les sections réunies des bâtiments.

Et il s'y rendit en effet, et, compagnon inséparable de M. Perret, le délégué de la Fabrique, il vota dans toutes les questions comme lui (^).

Ici s'arrête proprement mon récit historique. On comprend maintenant la haine terrible qu'ont dû nous vouer, à Perron (*), Brosset, Robin et moi,

(') Au Congrès de Bâle, ce fut Grosselin qui présenta le rapport administratif des sections de Genève. Après en avoir achevé la lecture, il ajouta une observation personnelle relative à son mandat : « Il termine — dit le Compte-rendu du Congrès — en disant que le Comité central lui a donné toute latitude pour traiter les questions de propriété et d'héritage, contrairement à ce qui a été fait pour ses collègues ». Mais Brosset protesta aussitôt : il dit que Grosselin avait reçu, tout comme Heng et comme lui-même, mandat impératif de voter en faveur de la propriété collective et de l'abolition de l'héritage, et que dix-sept sections les avaient investis de ce mandat {Compte-rendu, ^. 60). Evidemment, les dix-sept sections sont celles qui avaient participé au scrutin des 21, 22, et 23 août. Si à ces dix-sept sections on ajoute les sept sections de la Fabrique, qui avaient délégué Henri Perret, on obtient un total de vingt-quatre : il faut observer, toutefois, que la société des faiseurs de pièces à musique ne faisait pas partie « du groupe des sections de Genève et de la Fédération romande » (Rapport de Henri Perret, Cumpte-rendu, p. 5o).

(•) J'ai oublié de dire que Perron, cette fois, ne fit pas acte d'absence, qu'il nous soutint énergiquement dans les assem-

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tous les meneurs principaux de la Fabrique, et une grande partie de leur peuple que, par toute sorte de vilaines calomnies, ils étaient parvenus à passionner contre nous. Pendant que nous étions au Congrès de Bâle, ils avaient même monté un coup contre nous à Genève. Ils avaient convoqué une assemblée extraordinaire des comités, et là on nous l^g mit tous les trois en état d'accusation, Perron, Brosset et Bakounine, n'exigeant rien de moins, d'abord, que notre expulsion immédiate, puis, s'adoucissant un peu, un vote de blâme formellement prononcé contre nous, et déclarant que si on ne leur accordait pas cette satisfaction, toutes les sections de la Fabrique sortiraient de l'Internationale. La proposition fut rejetée, — et les sections de la Fabrique ne sortirent pas de l'Internationale.

Depuis cette époque, Je ne me suis plus mêlé en aucune manière des affaires de l'Internationale. Mes affaires m'appelant à Locarno, je m'étais même démis de mes fonctions de rédacteur du journal VEgalité. Après mon retour de Bâle, je restai bien encore trois ou quatre semaines à Genève ('), mais je n'allai presque plus, ou fort rarement, aux

blées générales; qu'il fut éloquent, logique, entraînant, et qu'il contribua beaucoup à nous faire triompher. {Note de B.ikounine.) (') Bakounine y resta du i3 ou 14 septembre au 3o octobre.

séances de l'Internationale, et Je n'y parlai qu'une seule fois, la veille de mon de'part (^).

Quant à la Section de l'Alliance, je n'y pris part, après mon retour de Bâle à Genève, qu'à une seule délibe'ration : celle qui avait pour objet de demander au Comité fédéral l'entrée dans la Fédération romande (^).

(i) Dans l'assemblée générale du 27 octobre.

(2) Dès le 6 août (procès-verbal du comité de la Section de l'Alliance), il avait été décidé, « après une longue discussion sur notre entrée dans la fédération cantonale, que, si nous rie sommes pas acceptés, nous ferons notre demande au Comité fédéral [romand] ». Le Comité central (ou cantonal) ayant re poussé, le 16 août, la demande d'admission dans la fédération cantonale, il ne restait qu'à mettre à exécution la décision du 6 août, ce qui fut fait dans la séance du comité de l'Alliance du 28 août : « On discute, dit le procès-verbal, la question de notre acceptation dans la Fédération romande ; tous les membres présents sont d'accord que le Comité fédéral n'a pas le droit de nous refuser, attendu que notre programme et règlement est parfaitement conforme aux statuts généraux ». Une lettre, rédigée par Bakounine dans les derniers jours d'août, fut envoyée au Comité fédéral, mais seulement après le Congrès de Bâle; le Comité fédéral devait se prononcer sur cette lettre dans sa séance du mercredi 22 septembre. Dans la séance du comité de l'Alliance du vendredi 17 septembre, on se demande ce qui va se passer. L'attitude de Guétat étant devenue nettement hostile, Bakounine dit qu'il faudrait le rayer de la liste des membres de l'Alliance ; mais Duval propose qu'on attende la séance du Comité fédérai du mercredi 22 pour voir quelle sera sa conduite. -Duval demande en outre « ce que nous devrons faire si le Comité fédéral nous refuse ; après une discussion sur ce sujet, on décide que dans ce cas nous ferons appel à toutes les Sections romandes par une circulaire j.

Max Nettlau a retrouvé, et publié dans la Biographie de Bakounine (p. 378), un projet de lettre du comité de la Section de l'Alliance au Comité fédéral romand, rédigé par Bakounine. Ce projet-là est-il identique à la lettre qui fut réellement envoyée ? on ne peut l'affirmer avec certitude, mais cela me paraît probable. Le voici ;

Cette demande fut présentée le 22 septembre 1869 par Fritz Heng, qui était en même temps secrétaire de la Section de l'Alliance et membre du Comité fédéral, aussi bien que Duval, qui alors, encore

« Association internationale.

« Au Comité fédéral de la Suisse romande,

« Le Comité de la Section de l'Alliance de la Démocratie socialiste.

(I Citoyens,

« Vous n'ignorez pas tous les malentendus auxquels a donné lieu la création de la Section de l'Alliance de la Démocratie socialiste.

« Nous sommes entrés à ce sujet en correspondance avec le Conseil général de Londres, qui, après avoir examiné notre programme et notre règlement particuliers, lésa déclarés conformes aux statuts généraux, en conséquence de quoi il nousa reconnus, à l'unanimité de ses voix, pour une section régulière de l'Association Internationale des Travailleurs.

« A ce titre, nous avons demandé au Comité cantonal notre acceptation dans la fédération des sections de Genève. Par une décision prise le 16 de ce mois, se fondant sur des prétextes spécieux et qui sont tous contraires aux principes si libéraux et si larges de l'Association Internationale, le Comité cantonal nous a refusés.

« Nous protestons devant vous contre cette décision, et nous sommes convaincus, citoyens, que plus pénétrés que ne le paraît être le Comité cantonal de ces grands principes qui doivent émanciper le monde, vous voudrez bien reconnaître notre droit incontestable de faire partie de la Fédération des sections de la Suisse romande.

« Nous avons l'honneur de vous présenter nos statuts, et nous avons cette conviction qu'après les avoir examinés, vous reconnaîtrez que, tout à fait conformes aussi bien aux statuts généraux qu'à ceux de la Suisse romande, ils prouvent la volonté sérieuse de notre section de coopérer de tous ses efforts au grand but de l'internationale, à l'émancipation définitive et complète de la classe ouvrière.

« Au nom de la Section de l'Alliance de la Démocratie socialiste.

« Le président, Bakounine.

« Le secrétaire, Heng. »

fidèle à l'Alliance, appuya la proposition. Le Comité fédéral ne nous refusa pas positivement, | gg mais il suspendit sa décision jusqu'à des jours plus favorables , c'est-à-dire il la renvoya aux calendes grecques.

Cette décision fut immédiatement rapportée en pleine assemblée de la Section de l'Alliance (*), par Duval et par Heng, qui nous donnèrent des détails assez intéressants sur la manière dont elle fut prise. Le Comité fédéral était composé de sept membres, qui étaient alors : Guétat, président; Henri Perret, secrétaire correspondant; son frère Napoléon Perret, secrétaire pour l'intérieur; Martin, Chénaz, Duval et Heng. Lorsque la demande fut présentée par ce dernier, il y eut sur tous les visages l'expression d'une grande incertitude, pour ne point dire confusion. Tous commencèrent par dire qu'ils étaient eux-mêmes des membres de l'Alliance, excepté Martin. Personne ne mit en doute la régularité de l'Alliance comme section de l'Internationale, ce qui d'ailleurs eût été impossible en présence des deux lettres originales d'Eccarius et de Jung, écrites au

(i) Le mot « immédiatement » est de trop. La première assemblée de la Section de l'Alliance qui suivit la réunion du Comité fédéral eut lieu le lundi 27 septembre; Bakounine présidait; il fut rendu compte de l'ajournement prononcé par le Comité fédéral; la Section de l'Alliance, dont le Comité avait, le 17 septembre, décidé qu'en cas de refus du Comité fédéral on en appellerait à toutes les Sections romandes par une circulaire, prit la résolution de ne rien faire pour le moment, et d'attendre jusqu'à la réunion du Congrès romand, qui devait avoir lieu en avril 1870.

nom du Conseil général, et que Fritz Heng leur avait présentées, et après ce fait également décisif et connu d'eux tous, que la Section de TAlliance avait envoyé son délégué à Baie, qui avait été admis comme tel par le Congrès. Le devoir du Comité fédéral de recevoir la Section de l'Alliance dans la Fédération romande était donc évident, crevait les yeux, comme disait alors notre ci-devant ami Philippe Becker, Mais, d'un autre côté, le Comité fédéral ne pouvait accomplir cet acte de justice sans provoquer un grand | g, déplaisir chez tous les chefs de la coterie réactionnaire ou genevoise, qui avait fini par comprendre que cette petite section avait pourtant contribué au fiasco mémorable qu'elle avait éprouvé dans la question du programme et des délégués au Congrès, Comment sortir de ce dilemme?

Ce fut M. Henri Perret, le grand diplomate de l'Internationale de Genève, qui prit le premier la parole. Il commença par reconnaître que l'Alliance était une section régulière, et reconnue comme telle tant par le Conseil général que par le Congrès de Bâle ; qu'elle était en plus une section très bien inspirée, très utile, puisqu'il en faisait lui-même partie (il le croyait, mais il n'en faisait plus partie en réalité (*)); que sa demande enfin était parfaitement légitime, mais que le Comité fédéral, selon lui, devait remettre sa réception à une époque plus

(i) Il avait été rayé de la liste des membres : voir plus haut p. 222.

éloignée, alors que les passions soulevées par les luttes qui venaient d'avoir lieu se seraient calmées, etc., etc. Quant à M. Guétat, il déclara rondement qu'il aurait accepté l'Alliance pour son compte, s'il n'y avait pas eu dans cette section des personnes qui lui déplaisaient. Martin se prononça ouvertement contre. Chénaz dormait. On décida de remettre l'acceptation à un jour indéterminé.

La Section de l'Alliance, après avoir entendu ce rapport fait par Heng et accompagné des commentaires de Duval, décida qu'elle ferait appel de cette décision — ou plutôt de cette indécision — du Comité fédéral au prochain Congrès des sections de la Suisse romande.

A la fin d'octobre je quittai Genève, où je ne revins qu'à la fin de mars 1870, et je priai, en partant, mes amis Perron et Robin de s'occuper un peu de l'Alliance. Ils me le promirent.

Ils ne tinrent pas leur promesse ; ils ne pouvaient pas la tenir et j'avais eu tort de la leur demander, sachant que l'un et l'autre étaient par système opposés à l'existence de cette section. Aussi contribuèrent-ils tous les deux beaucoup à la démoraliser, à la discréditer parmi les amis des Montagnes, et à préparer sa ruine, leurs natures et leurs convictions prenant naturellement le dessus sur la promesse formelle qu'ils m'avaient faite.

Leur système (ceci ne soit dit que pour les amis intimes) était diamétralement opposé à celui de l'Alliance. L'Alliance avait toujours préféré aux

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assemblées générales nombreuses les petites réunions de vingt à trente, tout au plus de quarante personnes, prenant ses membres dans toutes les sections et choisissant autant que possible les membres les plus sincèrement dévoués à la cause et aux principes de l'Internationale. Elle ne se contentait pas seulement de développer les principes, elle cherchait à provoquer le développement des caractères, l'entente, l'action solidaire et la confiance mutuelle des volontés sérieuses ; elle voulait en un mot former des propagandistes, des apôtres, et en dernier lieu des organisateurs. Aux intrigues de la coterie réactionnaire de Genève, elle voulait opposer une solidarité révolutionnaire. Elle ne faisait aucunement fi des assemblées générales ; | §3 elle les considérait au contraire comme fort utiles, nécessaires dans les grandes occasions, lorsqu'il fallait frapper un grand coup, emporter une position d'emblée ; mais même pour atteindre ce but, pour s'assurer ce triomphe, elle pensait qu'une préparation individuelle antérieure dans les petites réunions était absolument nécessaire, afin de faire bien pénétrer dans l'esprit de la majorité, par l'intermédiaire des individus ainsi prévenus, le vrai sens, la portée et le but qui se cachaient sous les questions proposées aux décisions des assemblées générales. L'Alliance pensait, avec beaucoup de raison, que cette préparation individuelle si urgente, que cette consolidation des pensées et des convictions dans les individus, ne pouvaient être faites dans les grandes assemblées

populaires, dans lesquelles beaucoup de choses très importantes, très décisives, ne pouvaient point être dites, et qui laissent aux orateurs à peine le temps ne'cessaire pour effleurer les questions principales. Enfin, dans les assemblées générales, il est impossible de reconnaître les meilleurs individus, les caractères, les volontés sérieuses, ceux qui dans les ateliers exercent une influence légitime sur leurs camarades. Ce ne sont pas ordinairement ceux-là qui parlent; retenus par une mauvaise honte et par un culte superstitieux pour l'art oratoire, ils se taisent modestement et laissent parler les autres; de sorte qu'ordinairement, des deux côtés, ce sont les mêmes orateurs qui viennent répéter plus ou moins les mêmes discours stéréotypés. Tout cela est excellent pour un feu | g^ d'artifice de paroles, mais ne vaut rien, au moins n'est pas suffisant, pour le triomphe des principes révolutionnaires et pour l'organisation sérieuse de l'Internationale.

Perron et Robin, amants du parlementarisme quand même, amants platoniques de la publicité, s'imaginaient au contraire qu'il fallait tout faire au grand jour et devant un immense public : par le journal, dans les assemblées et par les assemblées générales. Tout ce qui pouvait se faire en dehors de ce système de transparence générale et absolue leur paraissait de l'intrigue ; et ils n'étaient pas fort éloignés d'accuser la Section de l'Alliance sinon d'intrigues, comme le faisait cette chère Fabrique, au moins de mesquin esprit de coterie et d'exclusivisme

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étroit. Je ne sais pas même s'ils ne l'ont pas plus ou moins accusée d'intrigue, ce qui était injuste et faux au dernier point.

Ce furent les meneurs de la coterie genevoise qui, surtout après leur défaite éclatante de la fin du mois d'août, intriguèrent d'une manière dégoûtante. Ils propagèrent systématiquement, au moyen de leurs agents qu'ils envoyèrent dans les ateliers et chantiers des ouvriers en bâtiment, et au moyen des comités de section, dont l'immense majorité leur était dévouée, les calomnies les plus infâmes contre Brosset, Bakounine, Perron, Robin. Toute l'intrigue de l'Alliance, au contraire, consista dans le développement de plus en plus énergique des principes et du but révolutionnaire de l'Internationale, et dans la dénonciation des théories et des buts réactionnaires aussi bien que des sales [... (i)j | ggde la coterie genevoise.

Tant que ce travail s'était fait avec persistance, l'Alliance, malgré son petit nombre, était une puissance; elle était puissante surtout par l'intimité réelle, par la confiance mutuelle qui régnait en son sein. On s'y sentait en famille. Perron et Robin y apportèrent un tout autre esprit. Robin a dans toute son apparence quelque chose de nerveux, de taquin, qui, contrairement à ses meilleures intentions, agit comme un dissolvant dans les associations ouvrières. Perron, avec son air froid, une certaine

(i) Ici un mot a été omis par Bakounine au bas du feuillet : probablement « manœuvres » ou « calomnies ».

apparence de sécheresse genevoise, à la fois de'daigneuse et timide, et qui exprime si mal la sensibilité et la chaleur cachées de son cœur, repousse plutôt qu'il n'attire, — il repousse surtout les ouvriers en bâtiment, dont il semble, au moins, dédaigner l'ignorance et la grossièreté (*). La première chose qu'ils apportèrenttousles deuxdans l'Alliance, ce fut donc beaucoup d'incertitude et de froid. Ils y apportèrent en outre la condamnation que dans le fond de leurs cœurs et de leur pensée ils avaient déjà portée contre l'Alliance ; de sorte que sous leur souffle sceptique et glacial toute la flamme vive, toute la confiance mutuelle et la foi de l'Alliance en elle-même diminuèrent à vue d'œil et finirent par s'évanouir tout à fait. Enfin ils finirent par assommer la section en lui proposant pour secrétaire un gamin qui sait à peine penser et écrire, le petit Sutherland, après quoi ils cessèrent tous les deux d'assister à ses séances.

(*) C'est en grande partie leur faute si Duval nous a lâchés; |86 ils avaient trouvé tous les deux que Duval était un sot, un blagueur, et ils le traitèrent comme tel. Ils eurent tort. Je connaissais, moi aussi, toutes les faiblesses de Duval, mais tant que je restai là il nous fut complètement dévoué, et souvent fort utile. Si j'étais resté à Genève, il ne nous eût jamais abandonnés, car j'avais pour habitude de ne dédaigner etde ne jamais délaisser aucun de nos alliés. Je ne me contentais pas de nos jours de séance ; je tâchais de les rencontrer chaque soir au Cercle, tâchant d'entretenir en eux toujours les bonnes dispositions. C'est un travail quelquefois assez ennuyeux, mais nécessaire; faute de ce travail, Robin et Perron se sont trouvés au jour de la crise sans appui, sans amis ; et la désertion de Duval, très influent dans la section des menuisiers, nous a causé un grand mal. — (Note de Bakoiinine.)

I se Ils eurent grand tort, car l'Alliance e'tait le seul point où ils eussent pu donner rendez-vous et rencontrer les ouvriers en bâtiment les plus influents et les plus dévoués, converser avec eux librement, leur expliquer à fond le sens et le but des questions qui se débattaient dans l'Internationale et s'assurer par ce moyen du concours de la masse des ouvriers en bâtiment. Dans le Cercle, cette franche explication était impossible, caria Fabrique y avait introduit un système d'espionnage qui paralysait toutes les conversations libres. 11 ne restait donc, en dehors de l'Alliance, qu'un seul moyen de rencontrer les ouvriers en bâtiment : c'était d'aller les chercher dans leurs ateliers ; mais, outre que ce moyen était trop difficile et eût nécessité une immense perte de temps, il était encore dangereux àcepoini de vue, qu'ils auraient pu rencontrer dans les ateliers des agents gagnés par la Fabrique et eussent été | 37 accusés plus que jamais d'intrigues. Robin et Perron avaient donc préféré de s'en reposer, pour tout ce qui avait rapport à la propagande individuelle parmi les ouvriers en bâtiment, sur Brosset. Mais Perron, au moins, aurait dû connaître Brosset. C'est un homme qui, malgré ses instincts et son apparence et son éloquence de tribun populaire, est l'homme le plus vaniteusement personnel, le plus changeant et le plus défiant qu'il y ait au monde. Il peut devenir un instrument magnifique pour un moment et dans des circonstances données, mais il est impossible de se reposer

sur lui pour une action continue. Encore tant que sa femme vivait, cela allait. Ce'tait un cœur fort, une amie constante ; elle e'tait son bon génie inspirateur. Mais après la mort de sa femme, Brosset a perdu la moitié de sa valeur sociale. (Tout cela est pour les amis intimes, et j'espère que ceux qui liront ces lignes — même M. Perron que je n'ai plus l'honneur de compter parmi mes amis, s'il les lit — n'iront pas le raconter à Brosset.)

Enfin l'action et la propagande individuelle de Robin et de Perron, infatués exclusivement de leur chère publicité et de leur propagande à grands coups de tambours et à petites médailles ('), étaient nulles, et à cause de cela même leur propagande publique, tant par le journal que dans les assemblées populaires, était condamnée d'avance à un fiasco complet (-).

I gg CAMPAGNE DÉSASTREUSE DE PERRON ET DE ROBIN

Automne et hiver i86g-i87o.

{Pour les très intimes amis.)

Chaque maître d'armes un peu célèbre possède le secret de quelque botte mortelle, qu'il a bien garde de révéler à personne et à l'aide de laquelle il est à peu près sûr de coucher son adversaire.

Depuis longtemps j'avais acquis la certitude que Perron croyait être en possession d'une botte

(i) Voir la note i de la p«ge 256.

(2) Au bas de ce feuillet, Bakounine a écrit : « Fin demain »,

pareille, capable de coucher bas l'intrigue réactionnaire et de le rendre maître du terrain politique dans l'Internationale de Genève. Déjà à la fin du printemps de i86g, il m'avait dit : « Veux-tu me laisser la direction exclusive, absolue, de notre propagande et de notre action dans l'Internationale de Genève? et je te réponds que d'ici à peu de temps nous aurons triomphé de tous nos adversaires, nous serons les maîtres ». A cela je lui avais répondu que je ne demandais pas mieux que de me rendre à ses conseils, de suivre même sa direction aussitôt que je serais convaincu qu'elle était la bonne ; mais que, pour cela, il était nécessaire qu'il m'exposât d'abord son plan d'action, de défense et d'attaque, et qu'il me persuadât de la bonté de ce plan. « Non, me me répondit-il, laisse-moi faire, ne te mêle de rien ; à cette seule condition je prends la responsabilité du succès. » C'est-à-dire qu'il ne | gg demandait rien de moins qu'une dictature absolue pour lui-même, et de ma part une soumission aveugle, plus que cela, une annihilation complète. C'était trop demander, n'est-ce pas ? Trop de la part de Perron surtout, qui, bien que doué de qualités estimables, n'avait encore prouvé par aucun acte qu'il eût la capacité et la volonté, la puissance et la clarté d'esprit nécessaires pour mener dictatorialement quelque affaire sérieuse que ce fût; trop vis-à-vis de moi, qu'il n'avait point le droit de considérer comme un premier venu pourtant.

J'avais alors beaucoup, beaucoup d'amitié pour

Perron et beaucoup de confiance, confiance qui à cette époque commençait de'jà à s'ébranler toutefois, tant ses incertitudes, ses caprices, ses changements d'un jour à l'autre, ses négligences, ses oublis, ses élans d'exaltation passionnée suivis presque toujours d'incroyables abattements de cœur et d'esprit et d'une indifférence évidente, me paraissaient singuliers. Ce n'était évidemment pas la nature d'un homme de pensée fixe et d'action persévérante, c'était plutôt celle d'un homme sentimental, d'un poète. Il n'avait pas la trempe d'un dictateur, et s'il se croyait, à ce moment, capable de remplir ce rôle, il était évident qu'il se faisait illusion sur lui-même. Sans me fâcher, je lui rappelai tout doucement qu'il ne pouvait être question de dictature entre nous, que notre loi c'était l'action collective. (Et maintenant que les amis des Montagnes me connaissent un peu, je fais appel à leur jugement. I90 Ont-ils trouvé en moi l'ombre de tendances dictatoriales ? Vivement et profondément convaincu, quand je suis parmi les amis je leur expose et au besoin je défends vivement mes convictions. Mais est-ce que j'ai jamais voulu les imposer, et, lorsque la majorité avait décidé autrement, ne me suis-je pas toujours soumis à son vote ? Mes amis des Montagnes se sont convaincus, j'espère, que chez moi la foi, je dirai presque exclusive, fanatique, dans la pensée, dans la volonté et dans l'action collectives est très sérieuse.) A toutes mes remontrances Perron répondit : « Ou bien, tu me laisseras faire tout

254 RAPPORT SUR l'alLIANCE

seul, ou bien Je ne ferai rien du tout». Je ne pus naturellement consentir à un tel pacte ; et réellement depuis, à l'exception de quelques très rares moments, où il vint nous donner un très utile coup d'épaule, il ne fit presque rien.

A la veille de mon départ pour Locarno, il était rayonnant ; il était visiblement satisfait. Il allait pouvoir enfin essayer, sans aucun empêchement de ma part, sa botte savante et mortelle. Il avait adopté comme compagnon, comme conseiller et comme aide, comme aller ego, Robin, avec lequel il paraissait s'entendre tout à fait.

J'avais abandonné la rédaction du journal V Egalité l'avant-veille de mon départ pour le Congrès de Baie. J'avais formellement déposé ma démission dans le comité de rédaction, me proposant de partir pour le Tessin immédiatement après le Congrès, sauf à rester seulement | gj quelques jours à Genève. Je restai beaucoup plus longtemps que je ne me l'étais proposé; mais, occupé de tout autres affaires, je ne me mêlai plus du tout ni du journal, ni des séances de l'Internationale de Genève.

A mon retour de Bâle, Perron m'avait demandé : « As-tu encore quelque chose à dire dans le journal ? Si tu le veux, fais-le pour achever ton œuvre. » Je lui répondis que, pour mon compte, à présent, je n'avais rien à ajouter aux idées que j'avais développées dans le journal, et que je n'écrirais rien. « C'est bien, me répondit-il; tu as rempli ta mission, maintenant la nôtre commence. Tu as déve-

loppé les principales idées, maintenant il s'agit de les faire entrer dans la conviction de tout le monde, de les faire aimer, les faire accepter par tout le monde. Pour arriver à ce but, Robin et moi, nous avons décidé de changer de système. 11 faut maintenant apaiser, calmer les passions. Pour cela il faut baisser de ton, prendre un langage plus conciliateur, et dans le journal, aussi bien que dans les assemblées de l'Internationale, faire la paix avec tout le monde. »

Je lui répondis que je ne croyais pas beaucoup à cette paix, mais que peut-être ils avaient raison, et que, dans tous les cas, sans beaucoup espérer, je leur désirais sincèrement à tous les deux le plus grand succès.

I92 Puisqu'ils voulaient faire la paix, et qu'il n'y avait eu de guerre qu'avec la Fabrique, il était évident que Perron et Robin espéraient pouvoir se réconcilier avec la Fabrique, sans pourtant lui faire aucune concession de principe, chose dont ni Perron ni Robin n'eussent été capables. La fameuse botte de Perron consistait donc en ceci : Rendre la propriété collective, l'abolition de l'Etat et du droit juridique, choses si amères pour la conscience des bourgeois, — les rendre si douces, si sucrées, si agréables au goût, que la Fabrique, malgré qu'elle soit bourgeoise de la tête aux pieds, pût les avaler et s'y convertir sans s'en douter.

Perron et Robin s'étaient donc imaginé que ce qui nous séparait de la Fabrique n'était qu'une dif-

256 RAPPORT SUR l'alliance

férence de théories, et ils ne s'apercevaient pas de l'abîme qui nous séparait en pratique. Ils ne tenaient aucun compte de l'ambition ni des intérêts des meneurs de la coterie genevoise, ni de l'alliance étroite qui s'était déjà établie entre les bourgeois radicaux et les ouvriers-bourgeois de Genève, ni enfin de l'antique et puissante organisation des sections de la Fabrique fondues complètement dans le moule étroit du patriotisme et de la vanité genevoise.

Infatués de publicité, comme je l'ai déjà dit plus haut, dédaignant la propagande individuelle qui répugnait peut-être à leur intelligence doctrinaire et légèrement dédaigneuse, comme uniques instruments d'action ils employèrent le journal et les assemblées générales qui devaient se réunir une fois par semaine au Temple-Unique. J'allais oublier les médailles et les feuilles volantes (').

I93 Ces armes en mains, ils ouvrirent leur nouvelle campagne, qui s'annonça d'abord sous des auspices extrêmement favorables. La Fabrique, heureuse de s'être défaite de moi, leur sourit. A un a change banal » (-), festin de réconciliation fraternelle, les deux partis opposés s'étaient rencontrés.

(') Robin avait imaginé de faire fabriquer des médailles de propagande dites « de l'Internationale », qui, frappées en aluminium, pourraient être vendues à un prix infime; il avait fait aussi imprimer des petites proclamations, gommées au verso, «papillons» de propagande destinés à être collés partout.

(') On appelait «change banal », à Genève, une agape dans laquelle on buvait et mangeait en commun. Le cliange banal dont parle Bakounine eut lieu au Temple-Unique le 27 novembre 1869.

Brosset, Robin, Perron y furent invités et fêtés. Outine, encore innocent et aimable, indécis sur le parti qu'il devait embrasser, pour s'en faire un petit piédestal, commençait à percer. Grosselin but à la santé du comité de rédaction de V Egalité^ déclarant que ce journal était devenu maintenant le digne organe de l'Internationale. Le baiser Lamourette était donné. Outine attendri prononça je ne sais quel discours. Perron et Robin l'avaient accepté entiers, comme une sorte d'aide précieux, tant dans le journal que dans les assemblées générales. Nouveau Messie monté sur leurs épaules, il faisait son entrée triomphante dans la nouvelle Jérusalem de Genève.

Et pourtant, à la veille et le jour même de mon départ, j'avais supplié Perron et Robin de se bien garder de ce petit Juif intrigant. Moi qui le connaissais, je savais ce qu'il voulait. Perron me répondit que « j'étais toujours comme cela, m'occupant toujours des personnes au lieu des principes ». Je haussai les épaules et me tus. Je ne fus pas le seul à les prévenir contre Outine. Jouk m'a dit que lui aussi il avait, à beaucoup de reprises différentes, conseillé jg^ à Perron de ne point se fier à ce monsieur, mais que Perron l'avait rebuté comme il m'avait rebuté. Je voudrais savoir ce que Perron en pense maintenant : qui de nous avait raison, lui ou nous?

Les assemblées générales, sur lesquelles Perron et Robin avaient compté surtout, trompèrent leur attente. Elles réunissaient rarement plus de cin-

258 RAPPORT SUR l'alliance

quante personnes, dont la moitié au moins ne venait que par hasard, non pour l'assemblée, mais par habitude, pour la chopine, pour le Cercle. Quant à la trentaine d'auditeurs attentifs, c'étaient toujours les mêmes. On débattait toute sorte de questions plus ou moins historiques ou lointaines, excepté celles qui touchaient réellement à la situation et à l'organisation de l'Internationale de Genève : celles-là étaient des questions brûlantes, délicates, réservées au huis-clos gouvernemental des comités et de l'oligarchie genevoise. Le reste intéressait fort peu l'auditoire, de sorte que le nombre des auditeurs diminuait d'une manière sensible. Du reste, ces assemblées avaient leur utilité : Outine, protégé par Perron et Robin, s'y formait à l'art oratoire, et préparait sa petite place dans l'Internationale.

Les médailles et les feuilles volantes eussent été un moyen très utile à côté d'autres moyens plus efficaces, plus sérieux. Mais seules, elles restèrent ce qu'elles étaient, une occupation innocente.

Restait le journal. Les premiers numéros furent Igg assez innocents. C'était commandé par la prudence. Il fallait changer de front sans que cela parût. Mais à moins de s'anéantir et de trahir sa mission, le journal ne pouvait persister longtemps dans cet état d'innocence. Et voilà que ces choses terribles : la propriété collective, l'abolition de l'Etat et du droit juridique, l'irréligion, l'athéisme, l'abîme social séparant la bourgeoisie du proléta-

RAPPORT SUR l'alliance 259

riat, la guerre de'claréeà toute politique bourgeoise, recommencèrent à y montrer leurs oreilles ; et à mesure qu'elles reparaissaient, se souleva aussi l'orage que ces questions doivent produire infailliblement et toujours dans les consciences bourgeoises. Washry et Paillard, les deux représentants de la re'action dans la re'daction du journal, soutenus par la Fabrique, recommencèrent toujours plus haut leurs protestations e'ioquentes ; et comme Robin est excessivement nerveux et peu endurant, la guerre recommença de plus belle, — et la fameuse botte se montra impuissante à terrasser l'ennemi.

Perron, dans toute cette campagne, se montra un fort mauvais calculateur. Il avait de'daigné la propagande et l'organisation des ouvriers en bâtiment, et il s'e'tait propose' comme but principal de convertir la Fabrique, comme si la Fabrique de Genève était si facile à convertir. Je ne dis pas qu'elle soit absolument inconvertissable. Les ouvriers des Montagnes sont également des ouvriers horlogers. Ils gagnent autant que les ouvriers de Genève, ce qui ne les a pourtant pas empêchés d'adopter nos principes, tous nos principes, d'esprit et de cœur, avec beaucoup de passion. Il est vrai que les ouvriers des Montagnes n'ont pas été organisés de longue main dans un f^ esprit de patriotisme étroit et de civisme vaniteux comme le sont les ouvriers de Genève. Tout de même j'admets qu'à force de propagande individuelle persévérante on pouvait et

26o RAPPORT SUR l'aLLIANCE

on peut, assez lentement il est vrai modifier l'esprit et les sentiments de la Fabrique. Pour cela il aurait fallu commencer par chercher dans toutes les sections de la Fabrique les esprits et les cœurs les plus avancés, et, après les avoir trouvés, il aurait fallu les cultiver spécialement, se lier avec eux, les rencontrer souvent et ne point les abandonner jusqu'à ce qu'on les eût réellement amenés à partager aussi ces principes. Mais c'est un travail lent, difficile, exigeant beaucoup de persévérance et de patience, — qualités qui font malheureusement défaut à Per^ ton aussi bien qu'à Robin ; de sorte qu'on peut dire qu'ils n'ont fait avancer d'aucun pas les convictions socialistes et révolutionnaires de la Fabrique. Ils avaient dédaigné et délaissé les ouvriers en bâtiment, et ils n'avaient point gagné ceux de la Fabrique, de sorte qu'alors qu'ils s'imaginaient avoir pour eux presque toute l'Internationale de Genève, bâtiments et Fabrique, ils n'avaient en réalité personne, pas même Outine, leur protégé et en quelque sorte leur fils adoptif. Ils s'imaginaient avoir un terrain si solide sous leurs pieds qu'ils se crurent assez forts tous les deux pour commencer une guerre contre Londres. Vous rappelez-vous cette fameuse protestation contre la ligne de conduite et contre les préoccupations exclusivement anglaises du Conseil général, qui avai|: été rédigée par Robin et I 97 par Perron et qu'ils avaient envoyée à l'acceptation des Montagnes, de l'Italie, de l'Espagne? Elle me fut également envoyée. Y trouvant leur nom et

RAPPORT SUR l'alliance 201

le nom de Guillaume, je la signai pour ne point me séparer de mes amis, et pour ne point décliner la solidarité qui me liait à eux; mais, tout en la signant, j'écrivis à Guillaume tout ce que j'en pensais. C'était, selon moi, une protestation injuste d'un côté, et de l'autre impolitique et absurde. Ce fut' bien heureux pour nous que cette protestation, déjà signée par les Espagnols et les Italiens, ait été enterrée. Car si elle avait vu le jour, ce serait alors qu'on aurait crié contre nous et qu'on nous aurait accusés d'intrigues (*).

(1) On me permettra, pour faciliter l'intelligence de cet alinéa, de reproduire un passage de L'Internationale, Documents et Souvenirs (tome !«•■, p. 269}, où j'ai parlé de l'incident que rappelle ici Bakounine :

« Au moment où le Conseil général adressait aux divers comités, le 16 janvier 1870, sa Communication privée dn !•■■ janvier, Robin et Perron, de leur côté, dans leur zèle intempestif, prenaient l'initiative d'une démarche encore plus maladroite que ne l'avaient été les articles de VEgalité [articles où Robin avait taquiné le Conseil général]. Ils rédigèrent — ou plutôt Robin rédigea, car je crois qu'il fut seul à tenir la plume — une sorte de pétition au Conseil général, qu'ils eurent l'idée de faire signer à un certain nombre de membres de l'Internationale, délégués au Congrès de Bâle, pour l'envoyer ensuite à Londres. Je ne me rappelle pas dans quels termes cette pièce était conçue. Tout ce que je puis dire, c'est qu'ils me la communiquèrent en me demandant ma signature, que j'eus la faiblesse de leur donner. Us la communiquèrent également, entre autres, à Sentinon à Barcelone et à Bakounine à Locarno. Bakounine et Sentinon signèrent, et ce dernier envoya ensuite le document à Varlin, à Paris. On lit à ce sujet ce qui suit, dans l'acte d'accusation contre les trentehuit membres de l'Internationale parisienne inculpés d'avoir fait partie d'une société secrète (audience du 2i juin 1870 de la 6« Chambre du tribunal correctionnel de Paris) : « Sentice non, de Barcelone (Espagne), l'un des délégués au Congrès « de Bâle, transmet à Varlin, le !•■■ février, une pièce qu'il a

262 RAPPORT SUR l'alliance

Une autre preuve de Taveuglement dans lequel Perron et Robin se trouvaient par rapport à leur propre situation, à leur force réelle, ce fut la manière dont ils déclarèrent la guerre à Waehry^ Chose encore inusitée dans l'Internationale, ils posèrent une question personnelle : « Ou lui ou nous ; ou bien il sortira de la rédaction, ou nous n'y resterons plus » ('). Ils s'étaient trompés sur deux points.

« reçue de Genève, et qu'il prie ce dernier de renvoyer, après « qu'elle aura été signée par les membres de l'Internationale « à Paris, à Richard, qui la fera lui-même parvenir à Genève. « C'est une pétition au Conseil général pour obtenir qu'il reste serre ses liens avec l'Association par des communications « fréquentes et régulières -a [Troisième procès de l'Internationale à Paris, p. 42). Dans la lettre qu'il écrivait à Varlin, en lui envoyant ce document, Sentinou disait : « A vous, qui « suivez sans nul doute le mouvement actuel de la France, « ferons-nous encore remarquer que les événements les plus <i graves peuvent surgir d'un jour à Tautre, et qu'il est extrê- « mement funeste que le Conseil général ne soit pas depuis « longtemps en correspondance active avec ceux qui se trou- « veront à la tête du mouvement révolutionnaire? » (IbiJ., p. 43). Je crois me souvenir que Varlin adressa — comme Bakounine m'en avait adressé à moi-même — des observations à Robin sur l'inopportunité de la démarche proposée, observations à la suite desquelles les auteurs de la pétition renoncèrent à la faire parvenir à Londres. »

On voit, par la façon dont Bakounine s'exprime (a Ce fut bien heureux pour nous que cette protestation ait été enterrée, car, si elle avait vu le jour, c'est alors qu'on aurait crié contre nous »), qu'il ignorait, à ce moment, que la « pétition >» avait été envoyée à Paris par Sentinon, que la lettre de Sentinon à Varlin avait été lue au procès de juin 1870) puis publiée dans le volume édité par Le Chevalier, et que par conséquent Marx avait pu avoir connaissance de la démarche tentée par Robin et Perron.

(i) Voici comment Robin a raconté lui-même (dans un Mémoire justificatif véà'igé en 1872) cet incident Waehry, qui eut pour résultat de faire tomber V Egalité entre les mains

RAPPORT SUR l'alliance 263

D'abord ils avaient pensé qu'eux sortant de la rédaction, il ne se trouverait personne pour faire le journal; ils avaient compté sans la vanité de Washry et sans l'intrigue d'Outine. Wgehry, soutenu par la sottise de la Fabrique, fut heureux d'imprimer toutes ses tartines, ordinairement repoussées par les deux premières rédactions. Et Outine, le petit serpent réchauffé dans leur sein, n'aspirait qu'au moment où, armé de sa blague formidable, de son front d'airain, et de ses quinze mille francs de rente, il pourrait recueillir leur | 93 héritage. Ils s'étaient imaginé, d'un autre côté, que l'immense majorité de l'Internationale de Genève était pour eux, — et il ne se trouva personne pour les appuyer. De sorte

d'Outine: « La guerre éclata à propos d'une note sur la bibliothèque tenue fermée depuis trois mois et demi sous prétexte de réparations qu'on n'y faisait pas. Un pauvre homme (Washry), aigri par une maladie cruelle, qui faisait à la fois partie de la commission de la bibliothèque et du Conseil de rédaction, vint à ce dernier nous insulter de façon que nous dûmes le mettre en demeure de donner sa démission sousm.enace de donner la nôtre en masse. Il refusa, nous nous retirâmes. » Sept membres du Comité de rédaction de VEgalité, sur neuf, donnèrent leur démission par une lettre du 3 janvier 1870. Le Comité fédéral romand, enchanté, accepta la démission et annonça aux Sections romandes (circulaire du 5 janvier 1870) qu'il avait « pris les mesures nécessaires pour aider dans leur tâche les membres restants de la rédaction, afin que notre journal ne subisse aucune interruption jusqu'au Congrès romand du mois d'avril ». Les membres restants étaient Waehry et F, Paillard; le Comité fédéral leur adjoignit Outine et J.-Ph. Becker ; ce dernier, la veille encore chaud ami de Robin et de Perron, se transforma du jour au lendemain en leur adversaire acharné : il avait reçu des instructions de Londres. On trouve tous les détails de cette histoire à la fois lamentable et risible dans L'Internationale, Documents et Souvenirs, t. !«', pages 248-252, 269-271.

264 RAPPORT SUR l'alliance

que lorsque, réalisant leurs menaces, ils partirent, personne ne les retint et personne ne pleura.

Enfin, leur dernier fiasco fut celui de leur plan combiné avec l'ami James pour le transfert du Comité fédéral, et de la rédaction du journal surtout, dans les Montagnes. Ce projet fut si bien tenu secret, que le lendemain même il fut ébruité à Genève (*); et ce fut là la première et la principale

(i) Il semblerait, à lire ce passage de Bakounine, qu'entre Robin, Perron et moi, et d'autres amis encore, un plan eût été formé, qui eût dû rester un secret, mais qui aurait été maladroitement ébruité par une indiscrétion. En réalité, il n'y eut absolument aucun mystère dans notre projet de soustraire VEgalité aux mains d'Outine, qui s'était emparé de la rédaction par un escamotage; nous annonçâmes publiquement que nous demanderions au Congrès des Sections romandes de décider que le journal ne resterait pas à Genève. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 98 : « Dès ce moment [janvier 1870], l'idée tut mise en discussion, dans les sections des Montagnes, de proposer au Congrès romand, qui devait avoir lieu en avril, de transférer le journal dans une autre ville que Genève, afin de le soustraire à la pernicieuse influence d'un milieu réactionnaire. Le Congrès devait aussi élire le nouveau Comité fédéral romand ; nul parmi nous, dès avant ces événements, n'avait songé à le laisser deux ans de suite à Genève, étant décidés par principe à le transporter chaque année dans une localité différente : toute la question était de savoir quelle ville, après Genève, se trouverait la mieux placée pour devenir, pendant l'année 1870-1 871, le siège du Comité fédéral ; et l'on hésitait entre le Locle et la Chaux-de-Fonds. Ces pourparlers au sujet ds propositions à faire au Congrès romand, parfaitement légitimes et dont personne n'avait songea faire un mystère, furent représentés plus tard parles dissidents genevois comme une conspiration; ils nous reprochèrent comme un crime d'avoir osé nourrir la pensée de transférer, ainsi que le voulait l'esprit des statuts, le journal et le Comité fédéral dans une autre ville. » — Bakounine, qui se trouvait à Locarno depuis novembre 1869, ne fut que très imparfaitement renseigné sur ce qui se passa à

RAPPORT SUR l'alliance 265

cause de l'immense orage qui devait éclater plus tard à la Chaux-de-Fonds. Après quoi Robin partit pour Paris (*), et Perron, le fameux tacticien, avec sa botte secrète et son dictatoriat avorté, se retira boudeur sous sa tente.

Outine remplit tout seul le grand vide que leur retraite simultanée avait produit dans l'Internationale de Genève.

Il est maintenant nécessaire que je dise quelques mots sur M. Outine. C'est un trop grand personnage pour que je puisse le passer sous silence.

I 99 OUTINE, LE MACCHABÉE ET LE ROTHSCHILD DE l'internationale de GENÈVE

Ce soir, je veux m'amuser. Je remets donc à demain la continuation de mon second article contre Mazzini (^), et je m'en vais tâcher de peindre le portrait de M. Nicolas Outine.

Fils d'un très riche monopoleur du commerce d'eau-de-vie, — le commerce le plus sale et le plus

Genève et aux Montagnes après son départ; et, sans s'en douter, il se fait ici l'écho du langage tenu par nos adversaires, la coterie du Temple-Unique.

(i) Au commencement de février 1870.

(2) Le 24 août, Bakounine m'avait expédié les feuillets 79-98 du Rapport sur VAlllance. Le lendemain 25, son calendrierjournal nous le montre commençant à écrire un « second article contre Mazzini », puis interrompant le soir ce nouveau travail pour se remettre à la rédaction du Rapport. L'idée d'avoir à tracer le portrait d'Outine le mettait en verve; c'est pourquoi il débute par cette phrase : « Ce soir, je veux m'amuser ».

206 RAPPORT SUR l'aLLIANCE

lucratif en Russie, — Outine, est-il besoin de le dire, est Juif de naissance, et, qui pis est, Juif russe. Il en a la figure, le tempe'rament, le caractère, les manières, toute la nature nerveuse à la fois insolente et lâche, vaniteuse et mercantile. Outre les douze mille francs par an (*) que lui donne aujourd'hui son père, il a encore hérité de lui et de son vilain commerce — auquel dans son enfance, jusqu'à l'âge de l'adolescence, il avait pris une part active — le génie et la tradition des sales tripotages, de l'astuce, de l'intrigue. Il a un front d'airain ; pour lui, mentir ne coûte rien. Il est foncièrement faux, et, quand il croit avoir besoin de quelqu'un soit pour sa vanité, soit pour sa cupidité, il se fait aimable, cajoleur, flatteur; les gens qui ne s'y connaissent pas diraient le meilleur enfant du monde. On ne peut pas dire qu'il soit bête; il a, au contraire, avec la passion du mensonge, l'esprit de la ruse, toute la fourberie des exploiteurs des faiblesses et de la sottise du monde. Mais lui aussi est un sot infatué de lui-même. Voilà sa faiblesse principale, son talon d'Achille, l'écueil contre lequel il se brisera toujours. Il crève d'une vanité qui déborde I iQo st qui finit toujours par trahir sa véritable nature à tout le monde. Sa capacité intellectuelle est fort petite. J'ai rencontré peu d'hommes dont l'esprit soit frappé de stérilité, d'impuissance, comme le sien. Travailleur très assidu, il lit tous

(i) Bakounine a dit plus haut « quinze mil!e » ; plus loin il dira « douze à quinze mille ».

les livres possibles, mais il n'en a compris réellement aucun. Il est réellement incapable de concevoir une idée. Sa mémoire, à force de travail opiniâtre, a retenu une masse de faits ; mais ces faits ne lui disent absolument rien, ils l'écrasent, et ne font que manifester davantage sa sottise : car il les cite à tort et à travers, et en tire pour la plupart du temps des conséquences saugrenues. Mais s'il n'a point la réelle conception des idées, il en a toute la phrase. Il vit, il respire, il se noie dans la phrase. Et le dernier but, le dernier mot de cette phrase, c'est lui. Il est en éternelle adoration devant lui-même. Toutes ses idées et toutes ses convictions, qu'il change à volonté selon les besoins du moment, ne sont qu'un piédestal pour rehausser sa peiite personne.

On se demande comment un si insignifiant personnage a pu s'élever au rôle de dictateur qu'il joue maintenant dans l'Internationale de Genève? Cette question se résout simplement. D'abord et avant tout, au milieu de la misère générale, il est le possesseur heureux de douze à quinze mille livres de rente; ajoutez à cela une ambition aussi vaniteuse que passionnée ; un front d'airain, une conscience sans scrupule, l'indifférence la plus absolue pour tous les principes, et un esprit d'intrigue des plus I lui remarquables. C'est une vraie nature de démagogue, moins le courage et l'esprit.

Grâce à la puissance de son père, il a pu sauter par-dessus les examens du gymnase, et s'est trouvé dans les années i86o-i863 étudiant de l'université

268 RAPPORT SUR l'aLLIANCE

de Saint-Pétersbourg. C'était l'époque des grandes agitations politiques et socialistes en Russie. Les étudiants des universités de Saint-Pétersbourg, de Moscou, de Kazan s'agitaient beaucoup. Il y avait dans ces agitations juvéniles un fond sérieux, mais aussi beaucoup de vanité bruyante. C'était sérieux en tant que cela donnait la main au mouvement populaire, à celui des paysans surtout, qui se trouvaient dans une telle effervescence sur toute l'étendue de l'empire que tout le monde, en Russie, même le monde officiel, croyait à une révolution prochaine.

Le mouvement de la jeunesse de l'université de Kazan se trouvait en rapport positif avec le mouvement des paysans. Quant aux étudiants de l'université de Moscou, et de celle de Saint-Pétersbourg surtout, ils firent de l'agitation et du bruit en artistes, pour s'amuser et pour satisfaire leur vanité à bon marché. C'était la mode des conspirations, et on conspirait alors sans danger. Le gouvernement, frappé de stupeur, laissait faire ; et les jeunes gens conspiraient en pleine rue, criant tout haut leurs plans révolutionnaires.

On peut s'imaginer si M. Outine a dû s'en donner. C'était son règne, le règne de la phrase et de l'héroïsme à bon marché. Il se dit le disciple, l'ami de Tchernychevsky. | 102 Sous ce rapport je ne puis rien dire de positif, car, excepté Outine lui-même, personne ne m'a jamais rien pu dire sur la nature des rapports qui avaient pu exister entre Tcherny-

RAPPORT SUR l'alliance 269

chevsky et lui. Mais je suis sûr qu'il ment. Tchernychevsky était un homme trop intelligent, trop sérieux, trop sincère, pour avoir pu supporter un gamin faussement exalté, phraseur sans vergogne, et infatué de lui-même, comme Outine. Il en sera, sans doute, de ses rapports avec Tchernychevsky comme de ses prétendus rapports amicaux avec Serno-Soloviévitch. Vous avez lu ou vous avez entendu parler du discours qu'il a prononcé à l'inauguration du monument élevé sur la tombe de Serno (^) : dans ce discours, Outine parla de leur amitié, de leur sympathie mutuelle, disant que Serno avait encouragé sa propagande russe. Le fait est que Serno avait un dégoût profond pour Outine ; il ne parlait jamais de lui qu'avec mépris. « Si quelqu'un m'a fait prendre le mot de révolution en horreur, me disait-il une fois, c'est Outine. » Il est fort probable qu'il en fut de même avec Tchernychevsky.

Outine émigra en i863, en été. Les persécutions avaient commencé, et ce n'était pas un homme à affronter les dangers. Il ne les aime qu'en idée et de loin. Je le rencontrai à Londres, dans la société d'Ogaref, à mon retour de Stockholm. Il ne me plut pas du tout. Il me parut très vaniteux, très phraseur, voilà tout.

Depuis je ne le vis plus pendant quatre | 103 ans

(i) L'inauguration de ce monument, au cimetière de Plain» palais (Genève), eut lieu le 26 décembre 1869. L'Egalité en a rendu compte dans son numéro du i" janvier 1870.

que je passai en Italie. Je le rencontrai de nouveau en 1867, à Genève, où je m'e'tais rendu pour prendre part au Congrès de la Paix. Je l'avais si peu remarqué à Londres que, lorsqu'il se présenta à moi, je ne le reconnus pas. Mais depuis lors il s'attacha aux pans de mon habit. Dans ce Congrès j'avais acquis une certaine popularité: cela suffit à Outine pour qu'il voulût à toute force devenir mon ami. Il me déplut alors encore plus qu'à Londres. Il détestait Herzen, qui, malgré ce qu'en pense Marx, n'a jamais été mon ami (^), et Outine me répéta à plusieurs reprises : « Je dis à tous ceux qui me demandent mon opinion : Je suis le partisan de Bakounine, non de Herzen ». Et, en effet, beaucoup de mes amis français, Rey, Elle Reclus, Naquet et d'autres me demandèrent : « Qu'est-ce que c'est donc que ce petit monsieur qui nous répète toujours qu'il est votre partisan et non celui de Herzen ? »

Après cela je le perdis de vue de nouveau. Mais depuis janvier jusqu'en octobre 1868 j'eus l'avantage de le voir chaque jour, et j'ai pu l'étudier. Nous formions ensemble, près de Vevey, une sorte de petite commune russe : il y avait Joukovsky et sa femme ; M™° Levachof, sœur de M""'' Joukovsky; la princesse Obolensky, Mrouk (^), Zagôrski. Outine et sa femme vinrent compléter la société.

(i) Bakounine veut dire que Herzen n'a jamais été son ami « politique », conspirant avec lui.

(2) Le major polonais Valérien Mroczkowski, connu plus tard sous le nom d'Ostroaa.

Huit à neuf mois passés ensemble, il n'en fallait pas tant pour connaître à fond ce monsieur. Le re'sultat de cette mutuelle connaissance fut de ma part un de'goût profond, et de la sienne une haine inextinguible.

I loi Jouk m'avait alors proposé de fonder un journal russe. Le mari de M™* Levachof avait donné pour cet objet mille roubles à Jouk. Mais ]yjme Levachof, qui s'était prise d'une passion furieuse pour Outine, voulut absolument que celuici prît part à cette rédaction. Il y avait incompatibilité absolue, non d'idées, car à proprement parler Outine n'en avait aucune, et il disait que nous devions accepter les principes que la jeunesse russe trouverait bon de nous infuser, — il y avait incompatibilité absolue d'humeur, de tempérament, de but. Nous voulions la chose, Outine ne cherchait que lui-même. Je m'opposai donc longtemps à toute alliance avec Outine. De guerre lasse, je cédai; et, après une courte épreuve, comme l'argent était proprement à M""* Levachof, j'abandonnai à Outine le journal avec son titre (^). — Je ne finirais jamais si je devais raconter toutes les misérables et sales intrigues d'Outine.

Avant d'être entré dans l'Association Internationale, j'étais international. Outine, au contraire, se posait comme un patriote exclusivement national,

(i) Ce journal s'appelait Narodnoé Diélo (La Cause du Peuple). Bakounine n'a collaboré qu'au premier numéro, paru le i" septembre 1868.

disant que rinternationalitéétait une trahison envers la patrie. Par cette raison il ne voulait pas aller au Congrès de Berne. Il y alla pourtant, et il y joua le rôle le plus ridicule.

Lorsque mes amis et moi, de'cide's à sortir de la Ligue de la Paix et de la Liberté, nous nous réunîmes pour tenir conseil sur la ligne que nous devions suivre, Outine, sans être invité, se présenta parmi nous. Je le priai de se retirer en lui disant que nous voulions | 105 rester seuls. Vous pouvez vous imaginer sa fureur. Ce soir même nous fondâmes l'Alliance, et vous concevez qu'il devait devenir l'ennemi acharné de l'Alliance.

Après le Congrès de Berne, je me transportai à Genève, et depuis octobre 1868 jusqu'en septembre 1869 je ne le rencontrai fortuitement que trois ou quatre fois. En été 1869, dans deux proclamations russes, l'une signée de mon nom, traduite et publiée dans la Liberté (*), l'autre anonyme, j'attaquai les idées ou plutôt les phrases ridicules de son journal russe, ce qui naturellement n'augmenta pas son amitié pour moi. Je suis certain qu'il n'a jamais détesté un homme plus qu'il ne m'a détesté.

Cela ne l'empêcha pas, pourtant, lorsque nous nous rencontrâmes au Congrès de Baie, où, entouré de ses femmes, il était venu jouer le rôle de public,

(i) Il s'agit de l'écrit Qiielques paroles à mes jeunes frères en Russie, publié en traduction française à Genève (en une brochure, mai 1869), et ensuite dans la Liberté, de Bruxelles, du 5 septembre 186g.

de se dire publiquement encore une fois mon ami. Il me voyait assez influent, et cela lui imposait sans doute. Il prit part au banquet qui eut lieu après le Congrès, et là il prononça son discours habituel sur les femmes en général et sur les femmes russes en particulier. Et il faut le dire, il doit un fameux cierge aux dames russes. Ce petit Juif semble avoir un attrait particulier pour ces dames, elles se collent à lui comme des mouches à un morceau de sucre, et il se démène et s'égosille glorieusement au milieu d'elles comme un coq dans son poulailler. Elles sont à genoux devant lui, admirent son dévouement passionné, son héroïsme juif et ses phrases. Et il faut lui rendre cette justice, il sait tirer parti de ces dames. | loe H les a transformées en autant de propagandistes et d'intrigantes pour son compte. Elles chantent partout ses vertus, et, sans vergogne comme lui, elles calomnient tous ceux qui osent lui déplaire. Je suis devenu naturellement leur bête noire. Au Congrès de Bâle, ces dames, dirigées par le grand tacticien, s'étaient partagé les rôles. Les délégués anglais surtout, qui leur parurent probablement les plus sots, et qui avaient aux yeux d'Outine le mérite d'être plus ou moins les amis de Marx, et en même temps des membres du Conseil général, devinrent spécialement les objets des prévenances et des coquetteries de ces dames.

Donc, dans ce discours prononcé en faveur de « nos sœurs », Outine, en parlant de moi, se servit de cette expression : « M. Bakounine, mon compa-

triote et ami » ; après quoi il accourut vers moi et me dit : « Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, de ce que je vous ai nommé mon ami? » — « Pas le moins du monde », lui répondis-je. Après quoi nous nous se'parâmes, et nous ne nous vîmes plus qu'à Genève, deux ou trois fois. A la veille de mon départ, étant venu prendre congé de l'Internationale, j'eus l'occasion de relever seulement quelques sottises qu'il avait dites du haut de la tribune (^). Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés depuis.

I 107 Outine était arrivé à Genève avec deux pensées fixes, l'une inspirée par la haine féroce qu'il m'avait vouée, l'autre par son ambition vaniteuse : c'était de me détruire, et de devenir le grand homme de l'Internationale de Genève. Grâce à l'habileté, à la tactique savante et à l'activité énergique de nos amis, il a pu réaliser l'une et l'autre.

Tandis que nos deux amis Perron et Robin, infatués de l'efficacité infaillible de leurs plans stratégiques, spirituellement certains de leur triomphe qui leur paraissait inévitable, suivaient, en vrais théoriciens abstraits qu'ils étaient tous les deux, la

(i) Dans l'assemblée générale du 27 octobre 1869, dont le compte-rendu se trouve dans l'Egalité du 3o octobre, Outine avait fait un long éloge des Trade Unions, qu'il avait proposées comme « des modèles de solidarité et de bonne organisation de la résistance ». Bakounine fît observer que « les Trade Unions avaient un but beaucoup moins radical que l'Internationale, les premières ne cherchant qu'à améliorer la situation de l'ouvrier dans le milieu existant^ la seconde poursuivant la transformation sociale complète, la suppression du patronat et du salariat ».

voie qu'ils s'étaient tracée, ne voyant rien et ne se donnant pas même la peine d'observer ce qui se faisait autour d'eux, Outine, en homme pratique, commença sa double intrigue.

La première chose qu'il fit, naturellement, fut de répandre contre moi dans l'Internationale de Genève les calomnies les plus infâmes. A mon retour à Genève, vingt personnes au moins, parmi lesquelles je citerai Brosset, Lindegger, Dégrange, Deshusses, Pinier, Sutherland, Jouk, Perron lui-même, un cordonnier et bien d'autres encore dont j'ai oublié le nom, vinrent me répéter les choses horribles qu'il avait débitées contre moi : j'étais un voleur, un intrigant, un homme sale et malhonnête dans mes rapports individuels, etc., etc. Cette haine et cette persistance furieuse de calomnie contre moi avait été le premier point de réunion entre lui et les meneurs I io8 de la Fabrique. Leurs efforts unis furent couronnés d'un plein succès. Lorsque j'avais quitté Genève en octobre 1869, tous les ouvriers du bâtiment, à très peu d'exceptions près, — à l'exception de quelques individus des comités, surtout, gagnés par la coterie genevoise, et votant avec elle, — étaient mes amis, à un tel point qu'ils vinrent me dire, en me disant adieu : « Ces messieurs de la Fabrique croient nous insulter en nous appelant des bakouninistes ; mais nous leur avons répondu que nous aimons mieux être appelés des bakouninistes que des réactionnaires ». Mais lorsque je revins à Genève à la fin de mars 1870, je les retrouvai sinon

276 RAPPORT SUR l'alliance

tous hostiles, du moins tous prévenus et de'fiants, sans que j'aie pu en aucune manière avoir contribué à ce changement, puisque pendant ces cinq mois d'absence je n'exerçai pas la moindre action, et n'eus même aucuns rapports ni directs, ni même indirects, avec l'Internationale de Genève. Ce changement fut donc évidemment l'œuvre de mes ennemis.

Et que firent mes amis pour me défendre? Rien. Ignoraient-ils les infâmes calomnies qu'on répandait contre moi ? Ils ne pouvaient pas les ignorer, puisqu'elles furent répétées devant eux. Mais ils craignirent de se compromettre, sans doute, et de compromettre leur fameux plan stratégique en prenant ma défense contre des attaques injustes, ridicules, et infâmes. Je ne réponds même pas que Perron n'ait ressenti un certain plaisir en me voyant dénigré. Je lui donnais sur les nerfs, et, sans vouloir se l'avouer | 109 à lui-même, il me détestait déjà, comme un reproche pour la plupart du temps muet, mais néanmoins sensible pour lui, de ses imaginations et de ses faiblesses. Sans doute il n'en avait pas trop conscience lui-même, — on n'aime pas à s'avouer de pareils sentiments, — mais il excusait sa non-intervention et sa neutralité dans ce cas par un principe que je lui ai entendu énoncer fort souvent, et que j'ai toujours considéré comme foncièrement faux : « Qu'il ne faut pas s'occuper des personnes, mais seulement des principes ». Quant à moi, qui n'ai jamais pu concevoir que les principes puissent

marcher sans l'intervention de personnes qui leur sont dévouées et qui sont solidairement unies en leur nom, j'ai toujours attaché un grand prix aux personnes tant qu'elles restaient fidèles aux principes, et, par instinct aussi bien que par conviction réfléchie, j'ai toujours pratiqué ce précepte si naturel et si simple, d'être Vami des amis et Vennemi des ennemis de mes alliés et amis, auxquels je reste fidèle jusqu'à la mort, ou jusqu'à ce qu'ils aient trahi eux-mêmes le pacte de solidarité. Il est vrai que Perron fait une exception à sa règle d'indifférence absolue pour les questions de personnes. Il reste calme quand on attaque ses amis, mais il devient furieux lorsqu'on l'attaque lui-même. Par exemple, Jouk c'est autre chose : il pardonne les injures même personnelles. Ne l'ai-je pas vu rester l'admirateur passionné de M""^ Levachof, la nymphe Egérie de Numa-Outine? — pourtant j no elle ne lui a épargné ni les injures, ni les mépris.

En un mot, ni Robin ni Perron ne firent rien pour me défendre contre les calomnies d'Outine. Mieux que cela : sachant qu'il me calomniait, moi qui étais encore censé être leur allié, leur ami, ils le prirent en tiers dans leur journal et dans leur propagande ; Robin, en quittant Genève, lui avait remis tous les papiers concernant cette dernière.

Outine leur resta fidèle pendant quelque temps. Ils représentaient tous les deux la révolution contre la réaction, et lui, qui s'était toujours donné, crié, comme un révolutionnaire à outrance, ne pouvait

décemment embrasser d'un seul coup le parti de la réaction. Au commencement de la lutte de Perron et Robin contre Washry, il s'enthousiasma même au point d'appeler espion ce pauvre Wœhry, en pleine assemblée de la Section centrale. Mais lorsque nos deux amis firent ce fameux coup qui, selon leurs calculs, devait être mortel pour leurs adversaires; lorsque le journal, abandonné par eux, resta sans rédaction; lorsque, à la suite d'une intrigue préparée de longue main par Becker et Outine, la Fabrique vint proposer elle-même à ce dernier la rédaction du journal, alors Outine crut le moment favorable pour se déclarer ouvertement l'allié de la Fabrique. Et le pauvre Perron, avec toute sa stratégie si habile et sa fameuse botte secrète, resta capot.

C'est ainsi que fut inauguré le règne d'Outine.

LE TRIUMVIRAT d'oUTINE, de becker et de HENRI PERRET

Nous connaissons maintenant Outine. Il faut à présent se rendre compte du caractère des deux autres membres de ce triumvirat.

Henri Perret.

Ce portrait n'est pas difficile à faire. C'est le Talleyrand en miniature de la coterie réactionnaire dans riniernationale de Genève. Très sale dans sa vie privée, méprisable et méprisé par ses concitoyens mêmes, il se maintient dans leur milieu par

une élasticité remarquable et par des complaisances sans bornes. Comme Outine, il n'a aucune idée, aucune conviction qui lui soient sacrées et propres; il les conforme toujours à l'esprit des gens au milieu desquels il se trouve, vote toujours avec la majorité, et ne poursuit qu'un but, celui de maintenir sa petite barque sur les flots. Avec nous il était collectiviste, anarchiste et athée. Lorsque la Fabrique se fut soulevée contre nous, voyant qu'il n'y avait plus moyen de se partager, il se tourna contre nous. Son ambition éternelle, c'est de rester toujours secrétaire général avec dix-huit cents francs ou au moins douze cents francs, et de se trouver à la tête de la direction et de l'administration financière du journal. Malheureusement pour lui, il a su gagner et conserver les titres, mais non l'argent. Au moins jusqu'à présent, (i)

j 112 (2) D'ailleurs vaniteux, vantard et bavard comme une pie, et faux comme un jeton; souriant à tout le monde et trahissant tout le monde. C'était

(i) Les feuillets gg-iii me furent envoyés le 27 août; au verso du feuillet 1 11, Bakounine a écrit : « Presque fin démon rapport sur l'Alliance, pages 99-1 11. — J'ai vraiment très peu de choses à y ajouter : Portrait de Philippe Becker ; leurs exploits triumviriques pendant l'hiver 1869-1870, jusqu'au congrès de la Chaux-de-Fonds. Tout le reste vous est aussi bien connu qu'à moi-même. »

(2) Bakounine avait gardé entre ses mains le feuillet 112, sur lequel il avait achevé le portrait de Henri Perret et écrit les trois premières lignes de celui de Becker. Mais il ne poussa pas plus loin sa rédaction. — Max Nettlau, ayant retrouvé ce feuillet dans les manuscrits de Bakounine, en a publié le contenu dans la note lySS de la Biographie.

28o RAPPORT SUR l'aLLIANCE

un allié naturel d'Outine, dont la faconde, l'esprit d'intrigue, le front d'airain, le mensonge sans vergogne, et surtout les quinze mille livres de rente, doivent beaucoup le toucher.

Philippe Becker.

Ce portrait est beaucoup plus difficile à dessiner; car, à côté de traits vilains, mesquins, misérables, il présente des traits incontestablement respectables. Commençons par ces derniers.

[Le reste du feuillet est blanc.)

REPONSE

VUNITA ITALIANA

Aussitôt après Tapparition de la Risposta d'un Internationale a Ma:{iini dans le Ga^i-ttino Rosa du 14 août 1871, un mazzinien, probablement Brusco Onnis, se chargea de répondre à l'audacieux étranger qui venait de dire son fait avec tant de franchise à l'insulteur de la Commune et de l'Internationale, et qui osait annoncer qu'il se proposait de prouver, contre lui, la non-existence de Dieu. La première partie de cette réplique, intitulée Un maestro délia Rossia, parut dans le n" 219 (26 août) de YUnità Italiana, journal mazzinien hebdomadaire publié à Milan. Il ne m'a pas été possible de me procurer ce journal ; mais un passage de la Réponse à l'Unità italiana (voir plus loin pages 301-302), de même que le passage suivant d'une lettre écrite par Bakounine, le 29 août, aux rédacteurs de la Liberté de Bruxelles, nous font connaître un des points de l'article du journaliste milanais :

... Et maintenant une grande prière, chers compagnons... L'Unilà Italiana, dans son n° 219 du 26 août (que je vous envoie également), a ouvert contre moi, comme je devais m'y attendre, son feu. Elle nie que Mazzini ait jamais maudit et calomnié les ouvriers insurgés de Juin, et me défie de prouver qu'il l'ait fait. Maintenant moi je suis sur de mon fait, mais comme je n'ai pas les œuvres ni toutes les proclamations de Mazzini sous la main, je me trouve dans l'impossibilité de répondre, et comme je me trouve ici dans un désert, je ne puis consulter personne. Vous ne vivez pas dans un

désert, vous avez de grandes bibliothèques à votre disposition. D'ailleurs notre ami Robin m'a dit qu'il y avait parmi vous des hommes qui savent tout et qui se rappellent tout. Rendez-moi donc un grand service. Dans un des prochains numéros de votre journal, répondez à ce défi que m'ont jeté les rédacteurs de VUnità lialiana; répondez les faits à la main et en citant les propres paroles de Mazzini. Si enfin vous ne pouviez les retrouver autour de vous, demandez-les à Marx, pas en mon nom, mais au vôtre ; la haine de Marx a toujours bonne mémoire et certainement il se rappelle tout ce qui peut desservir Mazzini... Toute cette affaire est beaucoup plus importante que vous ne pourriez le penser peut-être ; car bien que Mazzini ait cessé d'être une puissance politique, il jouit encore dans l'opinion, dans les habitudes d'esprit delà jeunesse italienne, d'un prestige immense, et, pour le combattre avec succès, il faut avoir toujours les faits à la main (*),

La suite et la fin de la réplique du journaliste mazzinien parurent dans deux autres numéros de VUnità lialiana, le n° 222 (lô septembre) et le n° 225 (6 octobre). Dès que Bakounine eut reçu le dernier de ces trois articles, il envoya au Ga^^ettino Rosa une Risposta aW Unità Italiana, sans doute commencée déjà le mois précédent. Son calendrier-journal porte, à la date du 6 octobre : « Envoyé à Sirico (^) lettre et Risposta air Unità Italiana ». La traduction de la Réponse de Bakounine avait été faite probablement par Emilio Bellerio, comme l'avait été celle de la Réponse d'un International.

(i) Cité par Max Nettlau dans sa Biographie de Bakounine, note 2844. J'ignore si la Liberté publia quelque chose à ce sujet.

(2) Je ne sais pas quel est l'ami italien désigné par ce pseudonyme.

Cette nouvelle Risposta parut comme supplément aux numéros du Ga^:{ettino Rosa des i o, 1 1 et 1 2 octobre 1 87 1 . J'ai obtenu de l'obligeance du citoyen Luigi Molinari qu'il voulût bien en faire faire une copie à la bibliothèque de Brera, à Milan; et c'est sur cette copie que j'ai retraduit de l'italien en français le texte de Bakounine, dont l'original français n'existe plus (*).

On verra que la réponse de Bakounine renseigne le lecteur d'une façon suffisante sur le contenu des articles de VUniîà Italiana.

(i) Max Nettlau a retrouvé quelques feuillets d'un brouillon de la Réponse à l'Unità Italiana; il diffère assez sensiblement, en plusieurs parties, du textedétinitivement adopté par l'auteur, tandis qu'en d'autres parties la rédaction en est identique à celle qui a été imprimée par le Ga:^:{ettino Rosa. Ce premier jet, que j'ai eu sous les yeux en traduisant en français la version italienne, m"a permis de retrouver en plus d'un endroit les expressions originales de Bakounine, et de donner ainsi à ma traduction plus de fidélité. Mais il ne m'a pas paru qu'il valût la peine d'imprimer ici ce brouillon, qui ferait double emploi avec le texte définitif.

REPONSE

L'«DHITÀ ITALIAHA

Traduction française inédite

{faite sur la version italienne)

Ecrit en Septembre- Octobre iSji.

Publié en traduction italienne dans le Gazzettino

RosA des 10, II et 12 Octobre iS-ji.

--— =::*y^MS3iifcS=^

RÉPONSE

VUNITÀ ITALIANA^'^

UUnità Italiana (n°' 219, 222, 225), qui, ainsi que je devais m'y attendre, s'est dressée furieuse pour la défense des doctrines de son maître, vient de faire une grande découverte.

Elle prétend que la doctrine matérialiste et athée, dont j'ai le grand tort de me déclarer partisan, exclut l'utilité, la possibilité, et entin l'idée même de l'éducation. Pour être conséquente avec elle-même, YUnità Italiana aurait dû ajouter que cette doctrine profane exclut également l'idée et la possibilité de la croissance et du développement des choses naturelles, et que, sans l'intervention perpétuelle de Dieu, les animaux, par exemple, ne pourraient pas croître, se multiplier, développer les facultés spé-

(i) Retraduit sur la version italienne.

290 RÉPONSE A L'Unità Italiana

ciales à leur organisme; que les semences végétales ne pourraient jamais se transformer en une plante, ni la plante porter des feuilles, des fleurs et des fruits, et que le monde en général, privé d'organisation, d'ordre, de lois, ne pourrait exister. Et pourtant la science positive enseigne que le développement naturel du monde organique, végétal et animal, constitue l'éducation naturelle de ce monde, comme l'histoire, c'est-à-dire le développement naturel et fatal delà société humaine, constitue l'éducation des hommes tant collectivement qu'individuellement; et que tous les systèmes d'éducation individuelle, connus et non connus, ne sont et ne peuvent être que des reflets, des conséquences et des applications diverses de cette ample éducation collective qui s'appelle l'histoire.

Ce que nous nions, ce n'est donc pas l'éducation du genre humain; car au contraire c'est sur elle que nous fondons toutes nos espérances.

Elle nous donne la certitude du triomphe, précisément parce qu'elle ne consiste pas dans l'œuvre de quelques individus plus ou moins inspirés, hommes de génie, couronnés de vertu, et qui croient avoir reçu leur mission d'en haut, mais qu'elle s'accomplit par la logique fatale des faits, par le développement naturel et nécessaire de la société, développement dont les individus qui sont inspirés, non de haut en bas, mais de bas en haut, ne sont rien que les instruments plus ou moins conscients, plus ou moins pensants.

RÉPONSE A l'Unità Ilaliana 291

Ce que nous nions, c'est l'intervention de Dieu dans cette éducation, tout comme nous nions cette intervention dans les mouvements et dans le développement naturel des mondes. Toute la question se réduit toujours à cela. Nos adversaires prétendent que sans un Dieu, il ne pourrait y avoir ni éducation, ni développement, ni monde, tandis que nous affirmons, au contraire, que tout cela ne pourrait exister avec Dieu. Voilà ce que je me suis engagé (i) à démontrer.

UUnità Italiana et beaucoup de personnes, à ce qu'on m'écrit d'Italie, ont été surprises de la témérité avec laquelle j'ai énoncé publiquement de tels principes. Il me sera permis d'exprimer à mon tour la surprise que j'éprouve à voir que la franche exposition de principes si vrais, si simples, si salutaires, ait pu produire un tel effet. Croit-on vraiment qu'il soit si difficile de les prouver? S'il y a une difficulté, elle ne peut être que la suivante :

On éprouve évidemment un certain embarras à démontrer aux hommes que 2 et 2 font quatre, et à leur faire entendre que dans la plupart de leurs raisonnements 2 et 2 font cinq. Je doute presque que VUnità Italiana le comprenne jamais. L'habitude est un terrible despote, et VUnità Italiana s'est tellement absorbée dans l'arithmétique et dans la logique de la théologie, que l'absurde lui paraît natu-

■ (1) Dans la Risposta d'un In:ernajionale : voir ci-dessus, pages 121-123

292 RÉPONSE A L'Unità llaliana

rel, et le naturel absurde. Son mal est presque incurable.

Si donc Je tiens ma parole, en démontrant du mieux que je pourrai que l'existence d'un Dieu est incompatible avec l'existence de la vraie morale et de la liberté (ce que j'essaierai de faire dans la suite de ces articles), ce ne sera pas dans l'espoir de guérir ÏUnità Italiana. Mes articles ne seront de quelque utilité qu'à ceux dont l'épiderme seul est attaqué de cette horrible maladie théologique, malédiction traditionnelle historique des hommes, et qui sont beaucoup moins religieux qu'ils ne le pensent euxmêmes. Ceux-là, loin d'aimer les hommes pour Vamour de Dieu, ne s'accrochent à l'auteur divin que pour cette seule raison, qu'ils regardent son existence comme nécessaire au salut des hommes. En résumé, mes articles ne seront utiles qu'à ceux pour qui la religion n'est pas une doctrine dominante, une dépravation systématique de l'esprit, mais seulement l'aberration d'un cœur aimant, qui cherche et veut le triomphe de la justice, de la liberté et de l'humanité.

Beaucoup de mes amis m'ont conseille' de laisser de côté toutes les autres questions et de consacrer ce second article exclusivement aux démonstrations anti-divines, afin, disent-ils, de prouver au public que j'ai pris ma tâche au sérieux et que je suis réellement disposé à tenir ma promesse. UUnità Italiana elle-même, après avoir cité, avec une horreur bien sincère, la thèse anti-théologique que j'ai osé affirmer, s'est écriée avec indignation : « Mais où sont ses preuves? Qu'il nous montre donc le critère de ses déductions! » Eh, Messieurs, un peu de patience. 11 est impossible d'énoncer une thèse et de la démontrer tout ensemble. Je ne manquerai pas, soyez-en bien persuadés, de vous communiquer bientôt mon critère et mes preuves. Mais, de grâce, laissez-moi la liberté de développer mes idées de la manière qui me semblera la plus conforme au but.

Contrairement à l'opinion de mes amis, je considère comme beaucoup plus urgent de répondre avant

294 RÉPONSE A hUnità Ilaliana

tout aux attaques de Mazzini contre l'Internationale. Cette association, e'tant un être re'el et vivant, doit avoir la priorité, tandis que le Bon Dieu, n'étant qu'une chose imaginaire, un être fictif, peut attendre. D'autre part, comme l'Internationale exclut par sa nature l'idéalisme, tant métaphysique et religieux que politique, en même temps qu'elle affirme la science positive, la philosophie de l'humanité et la révolution populaire et sociale, en parlant d'elle j'arriverai naturellement à démontrer mes principes matérialistes et athées, qui ont si fort offensé ÏUnitd Italiana.

Mais qu'elle se rassure. Je n'ai jamais eu la ridicule prétention d'avoir inventé ces principes. Ils ont été élaborés par les siècles, et recueillis de nos jours par une main puissante. Ils ont pénétré dans les masses, dont ils formulent fidèlement les instincts, en sorte qu'on peut bien dire qu'aujourd'hui ils constituent le patrimoine universel. Tout mon mérite, si mériie il y a, est d'avoir osé exprimer à haute voix, en appelant les choses par leur nom, des sentiments et des pensées que tous se disent à l'oreille. Dans le camp de la démocratie, nous ne connaissons ni révélateurs, ni initiateurs, ni dictateurs, ni tuteurs, ni maîtres. Nous croyons sincèrement à l'instinct moral de chacun, nous cherchons à le deviner, à y puiser nos inspirations et à les formuler.

Je ne revendique pour moi qu'un seul mérite, celui d'être profondément convaincu de la justesse

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des principes que j'ai eu l'audace d'opposer aux croyances religieuses de Mazzini.

Je le répète encore, ce n'est pas de gaîté de cœur que je me suis engagé dans cette polémique avec le grand agitateur italien.

J'ai obéi, en m'y décidant, à un sentiment de devoir; mais, du moment que je m'y suis décidé, je ne reculerai pas d'un pas, et je ne m'arrêterai pas avant d'avoir fait tout mon possible pour démolir jusqu'au bout ces théories qui, selon ma conviction intime, sont aussi fausses au point de vue de la logique et de la science positive, que funestes dans leur application pratique.

Il n'est pas probable que je trouve nécessaire ou utile de m'entretenir une seconde fois avec VUnità Italiana. Je préfère m'adresser directement au Maître. Non pas que je n'estime beaucoup ce respectable journal. J'en reconnais le caractère dévoué, honnête, constant et fidèle jusqu'à l'absurde. Mais que répondre à sa rédaction, si au lieu de produire des raisons, elle agite les bras, roule les yeux, les lève au ciel, pousse des cris de surprise, de douleur, de colère, d'indignation? Un tel système peut être très dramatique, mais il n'est certainement pas raisonnable. Son premierargument contre moi, c'est que je suis Russe! — C'est un fait que je peux déplorer beaucoup, mais qu'y faire? Impossible de changer ma nationalité.

Dans cette disgrâce involontaire et irréparable, une réflexion me console.

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Supposons que je fusse un Italien de la religion de Mazzini et, en cette qualité', un rédacteur attitré de VUnitd Italiana : serais-je pour cela plus vrai, plus raisonnable, plus juste, plus sympathique à la jeunesse italienne, et plus profondément dévoué à la sainte cause de l'émancipation ree//e du peuple? 11 me semble que non; mais alors je préfère rester ce que je suis, et ne pas risquer un changement qui pourrait me faire du tort.

J'espère que la jeunesse italienne, moins humanitaire peut-être, mais certainement plus humaine que l'école mazzinienne, laquelle semble avoir inventé le dogme de Vhiimanité [verbe de Dieu, comme on sait) seulement pour en faire un piédestal non pour la nation vivante, mais pour un Etat-Eglise italien, c'est-à-dire mazzinien, — j'espère que cette jeunesse, en lisant mes écrits, ne demandera pas si mes pensées sont allemandes, françaises, turques, russes, chinoises, japonaises ou italiennes, mais si elles sont justes, oui ou non. C'est là tout ce qu'il lui importe de savoir. Autrement elle ne serait plus la jeunesse, mais la vieillesse, non l'intelligence qui conquiert l'avenir, mais la réflexion routinière qui s'ensevelit dans le passé. Incapable de comprendre et de dire des paroles vivantes, elle radoterait alors comme VUnitd Italiana.

Pauvre Unitàl Elle a été tellement épouvantée par ce simple exposé de principes qui aujourd'hui courent le monde, que, croyant sans doute voir apparaître le Diable, elle s'est mise à réciter, en guise

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d'exorcisme, le symbole non du Concile de Nicée, mais de la nouvelle Eglise mazzinienne :

« Nous croyons en Dieu Père, Intelligence et Amour, Créateur et Educateur de l'Humanité';

« En une loi providentielle donnée par Lui à la vie, loi de progrès indéfini, fondé et mesuré sur nos œuvres;

« En l'Humanité, seule interprète de la loi de Dieu sur la terre;

« En Tunité de la vie, entrevue selon nous par la philosophie (*) des deux derniers siècles;

« En l'unité de la loi pour les manifestations tant collectives qu'individuelles de la vie ;

« En l'immortalité du Moi, qui n'est rien autre que l'application de la loi du progrès, révélée incontestablement désormais par la tradition historique, par la science et par les aspirations de l'âme à la vie manifestée dans l'individu ;

« En la liberté, sans laquelle ne peuvent exister ni responsabilité, ni conscience, ni mérite de progrès ;

« En l'unité du genre humain et en légalité morale de tous les fils de Dieu, sans distinction de sexe, de couleur, de condition, et qui ne peut être interrompue que par la faute ;

« Et en conséquence :

« En l'idée sainte et dominatrice du Devoir, unique règle de la vie : Devoir qui embrasse pour

(*) Trop rationnelle pour être croyante. {No:e de Bakounine.

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chacun, selon la sphère dans laquelle il se trouve et les moyens qu'il possède, la Famille, la Patrie, l'Humanité : la Famille, autel delà Patrie ; la Patrie, sanctuaire de l'Humanité ; l'Humanité, portion de l'Univers et temple érigé à Dieu qui le créepour qu'il gravite vers Lui ; Devoir qui commande de favoriser le progrès d'autrui, pour pouvoir opérer son propre progrès, et son propre progrès pour aider celui d'autrui ; Devoir sans lequel il n'existe pas de Droit et qui crée la vertu du sacrifice, seule preuve réellement etficace et sacrée, la plus splendide qui couronne, en la sanctifiant, l'âme humaine.

« Et finalement nous croyons non au dogme actuel, mais à une manifestation religieuse fondée sur les principes ci-dessus indiqués, qui sortii'a, à son heure, de l'initiative d'un peuple vraiment libre et croyant, peut-être de Rome, si Rome comprend sa propre mission, et qui, recueillant la portion de vérité déjà conquise par les religions antérieures, en révélera une autre portion, et, étouffant dans leur germe tout privilège, toute intolérance de caste, ouvrira la voie au Progrès futur. »

Ouf ! Quel coup de massue I Contre un semblable exorcisme il n'est diable qui résiste, et je confesse que les cheveux me dressent sur la tête chaque fois que j'entends réciter cette si logique enfilade d'absurdités colossales. Et dire qu'en plein dix-neuvième siècle une grande intelligence comme celle de Mazzini a pu inventer ça et se contenter de ça! c'est à désespérer de l'humanité, n'est-il pas vrai?

Contre la monomanie religieuse il n'y a que deux remèdes efficaces, l'un the'orique, l'auire pratique : le premier est la science posiiive, avec sa me'thode se'vère et qui n'admet pas d' utres synthèses que celles qui sont fondées sur 1 analyse, l'observation et l'expérience; le second, tout à tait pratique, est d'exercer le plus souvent possible l'esprit et le cœur à se modeler sur l'esprit et sur l'iniérêt réel des masses. Il y a encore un troisième remède encore plus eiticace que le premier : c'est la révoiuti m.

Il paraît bien que VUnità Italiana n'a jamais dû faire usage d'aucun de ces trois moyens. Aussi peutelle répéter avec fierté ces paroles de TertuUien : Credo quia absurdum, « Je le crois parce que c'est absurde » ; et elle pourrait encore ajouter : « Plus une chose est absurde et plus j'y crois! » C'est là en effet la base principale, la condition pratique, nécessaire, de toute théologie sincère et ardente La passion théologique, c'est le culte, l'adoration, la frénésie de l'absurde. Faut-il s'étonner, après cela, qu'il suffise d'un seul rayon de vérité pure, de la

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simple répétition de cet axiome arithmétique que 2 et 2 font quatre, pour mettre en fureur tous les théologiens sincères?

Je ne doute pas de la sincérité de VUnità Italiana^ et je lui pardonne de bon cœur ses injures et sa colère; ses transports contre ce qu'elle appelle mon « tsarisme philosophique », en le comparant aux hésitations modestes et aux réticences plus prudentes que sincères de l'illustre Littré, représentant actuel de la philosophie positive d'Auguste Comte.

Je ne ferai pas à VUnità Italiana l'injure de supposer qu'elle prend au sérieux ces réticences du savant disciple de Comte. Pour peu que les rédacteurs de ce journal honnête, mais atteint de cécité, aient lu avec quelque attention les écrits de Littré, ils ont dû se convaincre que l'illustre académicien est un matérialiste, un athée profondément et scientifiquement convaincu. Pourquoi donc ces déclarations à double sens et ces échappatoires selon moi indignes d'une intelligence consacrée au culte de la vérité, et qui évidemment n'ont d'autre but que de laisser dans l'incertitude les personnes de peu de pénétration qui les lisent? C'est que M. Littré peut être considéré comme le chef d'une école éminemment aristocratique. Les positivistes français, fidèles en cela aux préceptes d'Auguste Comte, leur maître, tendent évidemment à former une autre aristocratie, qui, selon moi, serait la plus détestable, la plus insolente, la plus nuisible de toutes : l'aristocratie de l'intelligence et de la science, la caste scientifique,

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qui, s'organisant en un pouvoir spirituel, prétendrait gouverner, de concert avec les banquiers, représentants et directeurs du pouvoir temporel, les masses théologisées. On conçoit qu'avec dépareilles prétentions, les positivistes doivent nécessairement penser que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire au peuple.

Pour moi, socialiste révolutionnaire, ennemi juré de toutes les aristocraties, de toutes les tutelles, de tous les tuteurs, je pense au contraire qu'il faut tout dire au peuple, parce que c'est le seul moyen de provoquer son émancipation prompte et complète.

Encore un mot pour terminer cette conversation, probablement la dernière, avec VUnità Italiana. Qu'elle se fâche contre mon tsarisme philosophique et contre ma nationalité tartare et cosaque, je trouve cela, de son point de vue théologiquement humanitaire, parfaitement naturel et licite. Mais pourquoi m'attribuer des paroles qui jamais ne sont sorties ni de ma bouche, ni de ma plume? Oià a-t-elle vu que j'aie accusé Mazzini d'avoir calomnié et maudit le peuple français ?

J'aurais bien pu constater dans tous les écrits de Mazzini une répugnance très marquée contre la nation française en général, à laquelle il semble ne pas pouvoir pardonner d'avoir usurpé pour quelque temps une initiative qui, selon sa profonde conviction, appuyée sur une prophétie de Dante, doit appartenir exclusivement à l'Italie, non populaire, mais mazzinienne, c'est-à-dire à l'Etat-Eglise de

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Mazzini. 11 est très probable que je reviendrai encore une fois sur ce point, mais dans mon premier article [du 14 août] je n'en ai pas dit un seul mot. J'ai parle' de la colère de Mazzini non contre le peuple français en général, mais contre les ouvriers de Paris qui se sont insurgés en juin 1848 et qui, par cette insurrection mémorable et féconde, bien que vaincue, ont inauguré l'ère des révolutions sociales; et j'ai dit que Mazzini avait maudit ce mouvement et avait calomnié les ouvriers qui en furent tout à la fois les héros et les martyrs, tout comme aujourd'hui il a calomnié et maudit le mouvement, les héros et les nobles martyrs de la Commune de Paris.

VUnità Italiana m'a défié de lui citer une seule preuve. Eh bien, j'accepie le défi ! Je citerai non pas un seul document, mais plusieurs, à l'appui de cette affirmation positive. Seulement, comme je n'ai actuellement sous la main qu'une très petite partie des écrits de Mazzini, je prie YUnità italiana de m'accorder un peu de temps, et je puis l'assurer qu'elle ne perdra rien pour avoir attendu.

Après cette réponse que j'ai cru devoir faire à l'austère et pieux journal mazzinien, je prends respectueusement congé. Je continuerai à le lire, mais je ne lui répliquerai que lorsqu'il aura remplacé ses sarcasmes plus colériques que méchants et ses exclamations dramatiques par une argumentation sérieuse et appuyée sur des faits.

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