‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 16 sur 23 · RÈGLEMENT · texte numérisé non relu

RÈGLEMENT

de la Section de l'Alliance de la Démocratie socialiste à Genève.

« Article premier. — Le groupe genevois de

expressions employées ici par Bakounine. En effet, la discussion sur le nouveau règlement de la Section de l'Alliance commença le 17 avril et fut terminée le 24 avril. Toutefois, en mai et juin, il y eut encore à diverses reprises des débats sur tel ou tel point particulier du programme; et ce fut seulement le 26 juin que la Section se constitua définitivement.

(i) Le contenu de la suite du feuillet 5o, du feuillet 5i et des 23 premières lignes du feuillet 02 a été remplacé, dans le Mémoire, par ces simples mots : a Je n'insisterai pas sur les détails de ce règlement; je veux seulement citer le texte de l'article 7 » [suit la reproduction de l'article 7]. Après quoi le Mémoire reprend à l'alinéa qui commence par les mots « Qu'on juge... » (ci-après p. 208).

206 RAPPORT SUR l'aLLIANCE

l'Alliance de la Démocratie socialiste, voulant appartenir exclusivement à la grande Association Internationale des Travailleurs, constitue une section de l'Internationale sous le nom de l'Alliance de la Démocratie socialiste^ mais sans autre organisation, bureau, comités et congrès que ceux de l'Association Internationale des Travailleurs.

« Art. 2. — Cette section se donne pour mission spéciale le développement des principes contenus dans son programme, l'étude des moyens propres à accélérer l'émancipation définitive du travail et des travailleurs, et la propagande.

I 51 « Art. 3. — On ne peut en devenir membre sans en avoir sincèrement et complètement accepté tous les principes. Les membres anciens sont tenus, et les membres entrants doivent promettre, d'en faire autour d'eux, dans la mesure de leurs forces, la propagande la plus active, tant par leur exemple que par leur parole.

« Art. 4. — Chaque membre est tenu de connaître les statuts généraux de l'Association Internationale des Travailleurs et les résolutions des Congrès, qui doivent être considérés comme obligatoires pour tous.

« Art. 5. — V exercice persévérant et réel de la solidarité pratique entre les ouvriers de tous les métiers, y compris naturellement les cultivateurs de la terre^ est le gage principal de leur prochaine délivrance. L observation de cette solidarité dans les faits privés et publics de la vie ouvrière et de la

lutte des travailleurs contre le capital bourgeois doit être considérée comme le devoir suprême de chaque membre de la Section de V Alliance de la Démocratie socialiste. Tout membre qui aura manqué à ce devoir en sera immédiatement exclu (*).

« Art. 6. — En dehors des grandes questions de l'émancipation définitive et complète des travailleurs par l'abolition du droit d'héritage, des Etats politiques, et par l'organisation de la production et de la propriété collectives, aussi bien que par les autres voies qui seront ultérieurement indiquées par les Congrès, la Section de l'Alliance mettra aussi à l'étude et tâchera d'appliquer tous les moyens provisoires ou palliatifs qui pourront alléger, ne fût-ce que partiellement, la situation actuelle | 52 des travailleurs.

« Art. 7. — La forte organisation de l'Association Internationale des Travailleurs, une et indivisible à travers toutes les frontières des Etats et sans différence aucune de nationalités, comme sans considération pour le patriotisme, pour les intérêts et pour la politique des Etats, est le gage le plus certain et Vunique moyen pour faire triompher solidairement dans tous les pays la cause du travail et des travailleurs. Convaincus de cette vérité, tous les membres de r Alliance s'engagent solennellement à contribuer

(*) L'article 24 n'admet que trois motifs d'exclusion : i" Pour un acte lâche ou indigne; 2» Pour violation flagrante du programme et des articles fondamentaux du règlement; 3° Pour trahison de la solidarité ouvrière. {Note de Bakounirie.)

208 RAPPORT SUR l'aLLIANCE

de tous lews efforts à l'accroissement de la puissance et de la solidarité de cette organisation. En conséquence de quoi, ils s'engagent à soutenir, dans tous les corps de métier dont ils font partie ou dans lesquels ils exercent une influence quelconque, les résolutions des Congrès et le pouvoir du Conseil général d'abord, aussi bien que celui du Conseil fédéral [de la Suisse romande] et du Comité central de Genève.^ en tant que ce pouvoir est établi, déterminé et légitimé par les statuts (*). »

Qu'on juge maintenant combien les accusations de nos ennemis e'taient ridicules et odieuses (^)!

Le lendemain même de l'acceptation unanime des nouveaux statuts par la Section de l'Alliance de Genève, Perron, secre'taire de cette section, s'empressa d'envoyer ces nouveaux statuts au Conseil général de Londres (^), en lui annonçant en même

(i) On voit se manifester dans ces mots l'esprit qui allait engager Bakounine et une partie des délégués « collectivistes » au Congrès de Bàle, à réclamer l'accroissement des pouvoirs du Conseil général.

(2} Cet alinéa, dans le Mémoire, a reçu cette forme : « Qu'on juge d'après cela combien les accusations de nos ennemis, qui prétendaient que l'Alliance cherchait à entraver et à détruire l'action du Conseil général, étaient odieuses et injustes! »

(3) 11 ne faut pas chercher dans les indications de Bakounine une chronologie rigoureusement exacte. 11 écrivait deux ans après les événements, n'ayant pas à sa disposition les procès-verbaux de la Section de l'Alliance. La lettre de Perron est du 22 juin; l'assemblée dans laquelle la Section de l'Alliance de Genève se constitua définitivement est du 26 juin;

temps la dissolution définitive | 53.25 (*) de l'ancienne organisation internationale et du Bureau central de l'Alliance, et en le priant de bien vouloir reconnaître la nouvelle section de Genève comme section .re'gulière de l'Internationale. Voici sa lettre :

Genève, le 22 juin 1869.

La Section de V Alliance de la Démocratie socialiste de Genève au Conseil général de Londres.

Citoyens,

Conformément à ce qui a été convenu entre votre Conseil et le Comité central de l'Alliance de la Démocratie socialiste, nous avons soumis aux diflérents groupes de l'Alliance la question de sa dissolution comme organisation distincte de celle de l'Association Internationale des Travailleurs, en leur communiquant la correspondance échangée entre le Conseil général de l'Internationale et le Comité central de l'Alliance.

Nous avons le plaisir de vous annoncer que la

et déjà, dans une séance delà section du 12 juin, Bakounine avait annoncé que le règlement serait envoyé à Londres pour le 19 juin, afin de demander l'admission de la Section dans l'Internationale (extraits de procès-verbaux publiés par Max Nettlau).

(i) Les feuillets 53, 54, 55 et 56 du manuL-crit ont disparu, probablement pour avoir été confiés en original aux compositeurs de l'imprimerie du Mcmoire de la FéJéruliun jurassienne. Mais le contenu de ces quatre feuillets existe — peut-être un peu resserré dans la forme, avec celui des trois documents qui y étaient soit intercalés, soit annexés — imprimé aux pages 55-58 des Pièces justificatives (n" vm) du Méiiiolre. C'est là que nous le prenons pour le reproduire ici.

grande majorité des groupes a partagé l'avis du Comité central tendant à prononcer la dissolution de l'Alliance Internationalede la Démocratie socialiste.

Aujourd'hui cette dissolution est prononcée.

En notifiant cette décision aux différents groupes de l'Alliance, nous les avons invités à se constituer, à notre exemple, en sections de l'Association Internationale et à se faire reconnaître comme telles par vous ou par le Conseil fédéral de cette Association dans leurs pays respectifs.

Comme confirmation de la lettre que vous avez adressée à l'ex-Comité central de l'Alliance, nous venons aujourd'hui, en vous soumettant les statuts de notre section, vous prier de la reconnaître officiellement comme branche de l'Association Internationale des Travailleurs.

Comptant que vous voudrez bien nous faire une prompte réponse, nous vous adressons nos salutations toutes fraternelles.

Au nom de la Section de V Alliance, Le secrétaire provisoire, Ch. Perron {').

(i| Pourquoi cette lettre fut-elle écrite par Perron r Evidemment parce que celui-ci avait fonctionné précédemment comme secrétaire du Bureau central de l'Alliance. Il n'était pas secrétaire de la Section de l'Alliance de Genève, car il avait refusé de se laisser élire membre du Comité de cette Section, et c'était Fritz Heng qui, le i" mai, îivait été nommé secrétaire. Mais, comme tout était encore « provisoire », sans doute les membres de l'Alliance trouvèrent-ils qu'il valait mieux que ce t'ùl Perron qui continuât, à titre provisoire, à correspondre avec le Conseil général. Dans cette lettre, d'ailleurs, il y a des phrases où Perron parle en qualité d'ancien secrétaire du Bureau central,— celles où il dit : « Nous avons soumis aux ditférents groupes de l'Alliance la question de sa dissolution... » — a Kn notifiant cette décision aux différents groupes de l'Alliance, nous les avons invités... », etc.

A la fin de juillet, Perron reçut de Londres la réponse suivante :

Conseil général de V Association Internationale des Travailleurs.

256, High Holborn, Londres W. C, le 28 juillet 1869.

A la Section de V Alliance de la Démocratie socialiste, à Genève.

Citoyens,

J'ai l'honneur de vous annoncer que vos lettres ou déclarations aussi bien que le Programme (*) et Règlement ont été reçus, et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme section à Vunanimité.

Au nom du Conseil général. Le secrétaire général,

J.-G. ECCARIUS.

Aussitôt après la réception de cette lettre, la Section de l'Alliance se constitua définitivement. Elle nomma son comité, qui envoya immédiatement la cotisation annuelle de la section à Londres (*).

(*) Remarquez qu'au seul changement près indiqué plus haut (concernant les mots égalisation des classes], c'est le Programme entier de l'ancienne Alliance, et que l'article i" de ce Programme commence par ces mots : L'Alliance se déclare athée. {^Note de Bakounine.)

(i) Il y a là, de nouveau, plusieurs erreurs de chronologie. La Section de l'Alliance était définitivement constituée depuis le 26 juin. Elle avait nommé son comité dès le i"' mai. Ce fut dans la séance du comité du 17 juillet que le comité décida d'envoyer la cotisation à Londres (10 fr. 40 pour 104 membres). Et c'est seulement dans la séance de la section du 3i juillet que fut lue la lettre d'Eccarius.

Voici une autre lettre de Londres qui en accuse réception :

Au citoyen Heng, secrétaire de la Section de r Alliance de la Démocratie socialiste, à Genève.

Citoyen,

J'ai bien reçu votre lettre (') avec la somme de 10 fr. 40 c, repre'sentant la cotisation de 104 membres pour l'anne'e 68-69. Pour éviter à l'avenir les longs retards qu'a subis cette lettre, vous ferez mieux d'adresser vos correspondances à mon adresse... Dans l'espoir que vous pratiquerez activement les principes de notre Association, recevez, cher citoyen Heng, de même que tous les amis, mes salutations fraternelles.

H. Jung,

secrétaire pour la Suisse auprès du

Conseil général.

25 août i86g.

Voilà des preuves suffisantes, j'espère, pour démontrer à nos adversaires les plus obstinés, pourvu qu'ils soient consciencieux, que la Section de l'Alliance de la Démocratie socialiste de Genève, avec son programme anti-politique, anti-juridique et athée, a été une section tout à fait régulière de l'Association Internationale des Travailleurs, et re-

(i) Cette fois, comme on le voit, ce n'est plus Perron, l'organisation internationale de TAlliance ayant été définitivement dissoute, mais bien le secrétaire de la Section de l'Alliance de Genève, Fritz Heng, qui a correspondu avec le Conseil général.

connue comme telle non seulement par le Conseil général, mais encore par le Congrès de Baie, auquel, conformément à son droit, elle avait envoyé comme délégué le citoyen Gaspar Sentinon, médecin, délégué de la Section de l'Alliance de Genève et du Centre fédéral des sociétés ouvrières de Barcelone (^). Il fallait donc toute la cynique mauvaise foi de MM. Outine, Perret, Becker, Duval, Guétat et C' pour contester à notre section le titre et les droits d'une section régulière de l'Internationale. En laissant de côté le petit Juif, menteur et intrigant par nature, j'ajouterai qu'aucun de ces messieurs ne peut avoir la possibilité même de simuler l'ignorance sur ce point, puisqu'il peut être constaté, par les procèsverbaux de l'Alliance et par je ne sais combien de dizaine de témoins, que Becker et Duval ont pris connaissance des lettres d'Eccarius et de Jung; que ces lettres ont été produites, au mois d'août 1869, au Comité cantonal de Genève, et en septembre.

(i) En passant par Genùve pour se rendre à Bâle, Sentinon se fit admettre comme membre de la Section de l'Alliance de Genève. Le procès-verbal de la séance du Comité du 28 août 1869 dit : « Le citoyen Sentinon est présenté par Bakounine et Robin. Ce citoyen est accepté à l'unanimité des membres présents. On décide ensuite de convoquer une assemblée générale extraordinaire pour le dimanche 29 août, à dix heures du matin, pour l'élection d'un délégué au Congrès de Bâle. » Le lendemain, l'assemblée générale extraordinaire confirme l'admission de Sentinon comme membre de la Section; elle rédige un mandat pour le délégué au Congrès de Bâle, lui prescrivant de voter pour « la collectivité, l'abolition du droit d'héritage, les caisses de résistance par corps de métiers et fédéralisées »; ensuite elle nomme à l'unanimité Sentinon délégué au Congrès.

après le Congrès de Bâle, au Comité fe'de'ral de la Suisse romande, dont Perret et Guétat e'taient membres; que ces deux honorables citoyens étaient présents lorsque Duval et Fritz Heng, deux autres membres de ce Conseil, et en même temps membres de la Section de l'Alliance, présentèrent ces lettres au Comité fédéral.

Que dire après cela de l'honnêteté de ces gens, qui ont osé dire, dans leur avant-dernier Congrès fédéral à Genève, et reproduire dans leur Egalité cette assertion formidable : « Qu'ils n'ont jamais entendu dire que la Section de l'Alliance ait été reconnue par le Conseil général, qu'ils l'ignoraient encore jusqu'à présent, et qu'ils viennent d'écrire au Conseil général pour s'en assurer » l

Une fois qu'elle se vit acceptée et régulièrement reconnue comme section régulière de l'Internationale par le Conseil général de Londres, la Section de l'Alliance chargea son comité de demander au Comité central (cantonal) de Genève son admission dans la fédération genevoise (^), se réservant de demander, aussitôt après, son admission dans la Fédération romande au Comité fédéral.

(i) Cette décision est antérieure à l'arrivée de la lettre d'Eccarius. Dès le 17 juillet il est question, dans le procès-verbal du comité de la Section de l'Alliance, de faire une demande au Comité cantonal des sections genevoises pour l'entrée de la Section de l'Alliance dans la fédération cantonale; et, le 3o juillet, Bakounine lit au comité de la Section de l'Alliance un projet de lettre au Comité cantonal, qui est adopté.

Cette fois le Comité cantonal, déjà complètement subjugué et dominé parles meneurs de la Fabrique, répondit par un refus net, dans une séance (*) à laquelle, comme de coutume, n'avaient assisté à peine qu'une douzaine de membres, tandis que ce comité était composé, déjà alors, de plus de soixante membres (^).

Nous nous étions attendus à ce refus, et nous n'avions fait cette demande que pour la forme, afin qu'il ne fût point dit que nous nous refusions à la solidarité des sections genevoises; nous nous y étions attendus, parce que nous n'ignorions pas les intrigues et les calomnies misérables que soulevèrent déjà alors contre nous certaines gens qui depuis jetèrent complètement le masque (^).

1 57 (*) en bâtiment, ce qui lui attira néces-

(i) Le i6 août £869.

(2) Ce chiffre de soixante membres, qui correspondrait à l'existence de trente sections, est exagéré. Au moment du Congrès général de Bruxelles, en septembre 1868, il y avait dans le canton de Genève vingt-quatre sections (rapport du délégué Graglia) ; au moment de la fondation de la Fédération romande, en janvier 1869, le nombre des sections genevoises était de vingt-trois (rapport du Comité fédéral romand au Congrès de la Chaux-de-Fonds, avril 1870, dans V Egalité du 3o avril 1870); il était de vingt-six en octobre 1869 [L' Internationale, Documents et Souvenirs, t. le', p. 23o). Enfin, d'après un passage de V Egalité du 28 avril 1870, les sections de Genève, à l'époque du Congrès de la Chaux-de-Fonds, auraient été au nombre de vingt-huit.

(3) Ici s'arrêtent les extraits, formant le n» vin des Pièces justificatives du Mémoire de la Fédération jurassienne, empruntés aux feuillets 53-56 du manuscrit de Bakounine.

(4) II y a une lacune entre la fin du n» vni des Pièces justi-

2l6 RAPPORT SUR l'aLLIANCË

sairement les Jalousies et les haines des chefs de la Fabrique genevoise, qui, après l'avoir expulse' du Cercle, tendaient tous leurs efforts à l'expulser de l'Internationale. Serno-Solovie'vitch, dont ces messieurs parlent aujourd'hui les larmes de crocodile aux yeux, et qui fut certainement l'un des membres les plus dévoue's de l'Internationale de Genève, avait été publiquement traité par eux d'espion russe. Enfin Perron, par l'exaltation désintéressée de ses principes, d'ailleurs encore assez peu déterminés à cette époque, et surtout par sa profonde amitié pour Serno-Soloviévitch, dont il prit toujours noblement la défense, s'attira également les haines de ses co-citoyens genevois.

Mais c'est surtout à la fin de 1868, après le Congrès de Bruxelles, alors qu'il devint le fondateur et le principal rédacteur du journal VEgalité, qu'il devint le bouc émissaire de la bonne société genevoise. Il eut le malheur, sans le vouloir sans doute, de léser les intérêts et de blesser la vanité d'un typographe féroce, M. Crosset, et d'attirer sur lui sa haine formidable. M, Crosset devint le centre d'un

ficatives du Mémoire et la premier", ligne du feuillet Sj du manuscrit. Bakounine, ayant achevé ce qu'il avait à dire sur l'admission de la Section de l'Alliance par le Conseil général, a fait un retour en arrière, et il revient maintenant au conflit de tendances et de principes qui s'était produit, dés i86S, entre les ouvriers du bâtiment et les meneurs des sections de la Fabrique. C'est de ce conflit qu'il est question dans le présent alinéa, dont le commencement se trouvait sur le feuillet 56. Le personnage dont parle la phrase tronquée qui s'achève aux quatre premières lignes du feuillet Sy est Brosset.

groupe en partie avoué, mais en plus grande partie anonyme (M. Henri Perret et beaucoup d'autres chefs de la Fabrique en étaient), qui déversa ses calomnies contre Perron. Je gagnai mes premiers ennemis dans l'Internationale en | gg prenant hautement la défense de Perron, avec lequel j'étais alors lié d'amitié.

En dehors de toutes ces questions personnelles, le nom seul du journal V Egalité nous valut de grandes batailles. (*) Qu'on se rappelle que ce fut au lendemain du Congrès de Bruxelles, qui pour la première fois avait posé carrément la question socialiste et révolutionnaire. La proclamation de la propriété collective, la condamnation du socialisme bourgeois, et la rupture évidente avec le radicalisme bourgeois, manifestée par le refus des avances faites par la Ligue de la Paix et de la Liberté, tout cela avait fortement indisposé, inquiété les meneurs de la Fabrique genevoise. Ils craignirent de voir l'Internationale de Genève prendre une direction par trop socialiste, par trop révolutionnaire, de la voir s'embarquer sur le grand océan où ils se sentaient incapables de la suivre. Attachés bourgeoisement, patriotiquement, aux bords fleuris du Léman, ils voulaient une Internationale non mondiale, mais agréablement genevoise, un socialisme anodin et philanthropique,

(i) A partir d'ici, le contenu des feuillets 58-78 du manuscrit a été utilisé dans \q. Mémoire de la Fédéraiion jurassienne, pages 68-77, mais avec beaucoup de suppressions et d'atténuations.

menant droit à une conciliation de dupes avec le radicalisme bourgeois de leur cité. Tous ces rêves patriotiques, toutes ces ambitieuses espérances qui étaient d'autant plus vivaces qu'elles n'osaient s'avouer, se sentirent renversés, effarouchés par ce terrible mot d'Egalité.

Alors il y eut des explications charmantes : tous ces grands citoyens de Genève comprenaient, adoraient l'égalité, et, s'il n'eût | gg tenu qu'à eux seuls, ils auraient voté des deux mains pour un titre comme celui-là. Mais ce mot ne serait pas compris par la foule, par la canaille de l'Internationale; il pourrait blesser les susceptibilités aristocratiques des ouvriers en bâtiment! C'est ce que disait au moins le porte-voix de la coterie, le pauvre tailleur Wœhry, Parisien, ci-devant communiste icarien, un homme plein de dévouement, mais aussi plein de fiel et de vanité rentrée, et qui eut toujours le malheur, tout en professant théoriquement les principes les plus avancés, de voter en pratique pour les résolutions les plus réactionnaires. Aussi fut-il, tant qu'il vécut, le Benjamin et le prophète de la Fabrique genevoise.

Nous emportâmes toutefois de haute lutte le nom d'Egalité^ et nous parvînmes plus tard à créer un Comité de rédaction dont la grande majorité du moins se montra franchement dévouée aux principes contenus dans ce seul nom. Ces luttes, et plus encore l'apparition successive des numéros de VEgalité, qui devenait de semaine en semaine plus

socialiste et plus révolutionnaire, contribuèrei^t immensément à déterminer les rapports peu amicaux des deux partis qui se partagèrent désormais l'Internationale de Genève.

D'un côté, la phalange serrée et parfaitement organisée de la Fabrique, avec son radicalisme bourgeois, avec ses rêves platoniques d'une coopération étroite et privilégiée, avec ses chefs aspirant au Conseil d'Etat dans le secret de leur cœur (i), avec leur patriotisme genevois mesquin, | gQ vaniteux et bruyant, tendant ostensiblement à transformer l'Internationale en une association genevoise, en un piédestal pour des ambitions genevoises. De l'autre, la masse passablement désorganisée des ouvriers en bâtiment, riches d'instincts, révolutionnaires et socialistes autant par position que par tendance naturelle, et soutenant de leurs votes toujours ou presque toujours les vrais principes du socialisme révolutionnaire.

A cette époque, les citoyens Becker, Guétat, Duval votaient encore avec nous ; ils n'avaient pas encore goûté du fruit savoureux de l'intrigue réactionnaire. Mais nous avions contre nous les citoyens Grosselin, Weyermann, Waehry, Crosset, et bien d'autres représentants de la Fabrique, ou d'ouvriers des autres métiers gagnés par la Fabrique. M. Henri Perret tâchait de se maintenir toujours au milieu, votant toujours avec la majorité, — comme le bon

(i) A Genève, les membres du Conseil d'Etat, c'est-à-dire du gouvernement cantonal, sont élus directement par le peuple.

Dieu du grand Frédéric, il est toujours du côté des gros bataillons. En général, il faut observer que la majorité des membres tant des comités des sections de métiers, même des bâtiments, que du Comité central ou cantonal, votaient avec la réaction, ce qui était naturel, puisqu'ils faisaient partie de cette oligarchie dominante et de ce gouvernement occulte qui tendait évidemment à museler le peuple de l'Internationale.

Notre tendance à nous c'était, d'ailleurs en pleine conformité avec les statuts de la Fédération romande, de briser cette autorité, ce despotisme naissant des comités, en les soumettant autant que possible à l'expression de la volonté populaire dans les assemblées générales. On conçoit que les membres les plus ambitieux de ces comités ne nous en surent aucun gré. Plusieurs fois ils osèrent I ei même soutenir que l'assemblée des comités devait primer l'assemblée populaire. 11 ne nous fut pas difficile, les statuts de la Fédération romande à la main, de leur prouver leur erreur, et le peuple de l'Internationale nous donna raison contre eux.

Pendant ce temps la Section de l'Alliance, fidèle à sa mission, poursuivait ardemment Tœuvre de la propagande. Elle tenait régulièrement ses séances chaque samedi. Tous les cent quatre membres qu'elle comptait dans son sein lors de sa constitution définitive n'assistèrent sans doute pas régulièrement à chaque séance, mais il y avait toujours une vingtaine, une trentaine de membres qui s'y ren-

daient régulièrement, et qui formèrent le ve'ritable noyau de l'Alliance. A mon regret, je dois dire que Perron n'en e'tait pas. Fantasque, ine'gal, capricieux, il avait pris je ne sais pourquoi l'Alliance en grippe, et n'y faisait que de très courtes apparitions. Ses instincts plus ou moins genevois l'entraînaient toujours dans la Section centrale, qui, de section largement internationale qu'elle avait été d'abord, était devenue une section presque exclusivement genevoise. Brosset nous négligeait aussi. Président du Comité fédéral, il ne crut pas sans doute politique de se montrer ouvertement le partisan d'une section qui était devenue la bête noire d'une fraction puissante de l'Internationale, avec laquelle, comme un homme politique qu'il était, il se trouvait alors dans des rapports de coquetterie mutuelle. Guétat enfin, le recommandé, la faute de Perron, I 62 nous avait également abandonnés. Depuis qu'il était devenu membre et vice-président du Comité fédéral, les fumées des honneurs avaient tourné sa pauvre tête. Plein de sotte importance, il était devenu d'un ridicule achevé. Il avait fini par faire rentrer en lui-même son discours stéréotypé habituel sur la révolution, et dans les assemblées générales, aussi bien qu'au sein du Comité fédéral, il ne votait plus qu'avec la réaction.

Par contre, ma faute à moi, le blagueur Duval, et notre faute commune à Perron et à moi, le versatile patriarche Becker, étaient des membres assidus de l'Alliance. Duval, qui était également membre du

Comité fédéral, venait nous répéter tous les propos des frères Perret, qu'il faisait mine de détester, et de Guétat, qu'il se donnait les airs de mépriser. C'est par lui, et aussi par un autre membre de l'Alliance, Fritz Heng, que nous sûmes tout ce qui fut dit à propos de notre section dans le Comité fédéral. Becker ne jurait plus que par l'Alliance; il répéta maintes fois, presque à chacune de nos séances, que rinternationale véritable n'était plus au Temple- Unique, mais dans la petite Section de l'Alliance. M. Henri Perret ne se montrait plus parmi nous ; et comme il n'avait pas été présent le jour de la constitution définitive de la section (*), et comme il n'avait pas répondu à deux ou trois appels qu'on lui fit, il fut effacé de la liste.

L'Alliance était devenue une véritable section d'amis, et, ce qui n'existait pas au Temple-Unique, on I g3 s'y parlait en toute franchise, avec une pleine confiance mutuelle. On y parla souvent, au grand scandale de Brosset, de la situation réelle de l'Internationale de Genève, de l'esprit réactionnaire et de l'excellente organisation de la Fabrique, de l'excellent esprit et de la détestable organisation des ouvriers en bâtiment. Brosset, comme président du Comité fédéral et comme diplomate, ne voulait pas qu'on touchât à ces questions brûlantes, à ces choses officielles et sacrées. Tout au plus, selon lui, était-il permis d'en parler entre quatre-z-yeux, et à voix

(i) Le 26 juin 1869.

basse, car il ne fallait pas manquer au de'corum, à la fiction majestueuse de l'Internationale.

C'est ainsi que raisonnent, et pour cause, tous les gouvernements et tous les hommes de gouvernement. C'est ainsi que raisonnent aussi tous les partisans des institutions caduques qu'ils proclament sacrées, qu'ils adorent en fiction, sans permettre jamais qu'on les approche et qu'on les considère de trop près, parce qu'ils craignent avec beaucoup de raison qu'un regard indiscret ou qu'une parole téme'raire ne découvrent et ne manifestent leur inanité.

C'est l'esprit général qui règne dans l'Internationale de Genève. Lorsqu'on en parle, on ment. Tout le monde ou presque tout le monde dit des choses qu'il sait ne pas être vraies. II règne une sorte de cérémonie chinoise qui y domine tous les rapports tant collectifs qu'individuels. On est censé être, on n'est | g^ pas ; on est censé croire, on ne croit pas ; on est censé vouloir, on ne veut pas. La fiction, l'officialité, le mensonge ont tué l'esprit de l'Internationale à Genève. Toute cette institution est devenue à la fin un mensonge. C'est pour cela que les Perret, les Dupleix, les Guétat, les Duval et les Outine ont pu s'en emparer avec tant de facilité.

L'Internationale n'est point une institution bourgeoise et caduque ne se soutenant plus que par des moyens artificiels. Elle est toute jeune et pleine d'avenir, elle doit donc pouvoir supporter la cri-

224 RAPPORT SUR l'aLLIANCE

tique. Seules la vérité, la franchise, la hardiesse des paroles et des actes, et un contrôle permanent exercé par elle-même sur elle-même, peuvent la faire prospérer. Comme ce n'est pas une association qui doive être organisée de haut en bas par voie autoritaire et par le despotisme de ses comités, comme elle ne peut s'organiser que de bas en haut par la voie populaire, par le mouvement spontané et libre des masses, il faut que les masses sachent tout, qu'il n'y ait point pour elles de secret gouvernemental, qu'elles ne prennent jamais des fictions ou des apparences pour des réalités, qu'elles aient la conscience de la méthode et du but de leur marche, et qu'avant tout elles aient toujours le sentiment de leur situation réelle. Pour cela, toutes les questions de l'Internationale doivent être traitées hardiment au grand jour, et ses institutions, l'état réel de ses organisations ne doivent pas être des secrets de gouvernement, mais des objets constants d'une franche et publique discussion.

N'est-il pas vraiment singulier que nos | 55 adversaires, qui ont réellement établi dans l'Internationale de Genève une sorte d'oligarchie dominante et secrète, un gouvernement occulte, si favorable à toutes les ambitions et à toutes les intrigues personnelles, aient osé nous accuser de. menées secrètes, nous dont toute la politique a toujours consisté à les forcer de venir poser toutes les questions dans les assemblées générales, dont les résolutions, selon nous et conformément aux statuts de la Fédération

romande, devaient être obligatoires pour tous les comite's de l'Internationale de Genève?

Notre grand moyen contre eux a e'te' toujours de les appeler dans cette lutte publique, dans laquelle, en de'daignant les personnalite's et toutes les intrigues personnelles, nous les combattions et nous les terrassions presque toujours, par l'unique puissance des principes. Par contre, comme il convient à une coterie gouvernementale, ils nous faisaient une guerre souterraine toute remplie d'intrigues et de calomnies personnelles.

Ces discussions de la Section de l'Alliance, auxquelles venaient assister et prendre part presque toujours beaucoup d'ouvriers en bâtiment, non membres eux-mêmes, mais amene's par des amis membres de la section, exercèrent une grande influence sur l'esprit des ouvriers en bâtiment, au grand de'pit des chefs de la coterie re'actionnaire de l'Internationale de Genève.

L'abîme qui s'ouvrait de jour en jour plus large entre le parti de la Révolution et celui | gg de la Réaction, devint plus sensible encore à partir du milieu du mois de juin 1869, lorsque Perron, obligé pour quelque temps par ses affaires d'abandonner la direction du journal ÏEgalité, la remit aux mains de Bakounine. Ce dernier en profita pour développer largement, franchement, dans toute leur vérité et avec toutes leurs conséquences logiques et leurs applications pratiques, les principes de l'Internationale. Il commença sa rédaction par une

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attaque ouverte contre le jésuitisme du Je'sus-Christ de la Chaux-de-Fonds, CouUery, qui, diffe'rent en cela des réactionnaires internationaux de Genève, voulait convertir l'Internationale en un piédestal pour la réaction aristocratique et mômière, tandis que ses alliés, défenseurs et amis, à Genève, les Perret, les Grosselin et compagnie, se contentaient d'en faire seulement un instrument à l'usage du radicalisme bourgeois. Bakounine combattit et démasqua les uns et les autres, et il s'efforça de découvrir aux yeux du prolétariat l'abîme infranchissable qui sépare désormais sa cause de celle de la bourgeoisie de toutes les couleurs.

La question ainsi posée ne faisait pas du tout le compte des chefs ambitieux de la Fabrique de Genève. C'était précisément l'époque où le parti radical genevois fit d'incroyables efforts pour se rapprocher de l'Internationale et pour s'en emparer. Beaucoup d'anciens membres, agents reconnus du parti radical, et qui, comme tels, s'étaient séparés de l'Internationale, y rentrèrent alors. Cette intrigue se faisait pour ainsi dire au grand jour, tellement les citoyens radicaux de l'Internationale étaient sûrs du succès. I gy Nous les combattions ouvertement, tant dans le journal que dans les séances de l'Alliance, ainsi que dans les assemblées'générales.

Tout cela a dû nécessairement accroître la haine des meneurs de la Fabrique contre nous. D'un autre côté, les principes franchement socialistes et révolutionnaires que VEgalité exposait sans aucune

cérémonie ne pouvaient point les servir, étaient diamétralement opposés à leur but; l'abolition des Etats, des frontières patriotiques et politiques, l'abolition du droit d'héritage, l'organisation de la propriété et du travail collectifs de bas en haut, par la liberté, — tout cela ne pouvait servir de pont pour unir en un seul parti les bourgeois radicaux avec les internationaux bourgeois de Genève. Tout le parti radical de cette ville, les Fazy, les Vautier, les Garleret, les Gambessédès étaient donc acharnés contre nous, et, comme ils exerçaient dès lors une influence directe sur les meneurs de la Fabrique dans l'Internationale, sur les Grosselin, les Weyermann, les Perret, et tant d'autres, ils contribuèrent beaucoup à fomenter, à grossir et à organiser leur haine et leurs persécutions contre nous.

Les comités des sections de la Fabrique vinrent protester, au nom deleurs sections, devant le Comité fédéral, contre la rédaction de VEgalité, le plus souvent sans que leurs sections en sussent rien. Tant que Brosset resta président du Gomité fédéral, ces intrigues n'aboutirent pas. Mais, par un système de taquineries combinées, auxquelles, toujours I Qg par trop susceptible, il eut le tort de ne point répondre par le mépris, on le força à abandonner la place ('). Guétat devint président à sa place» et alors le Gomité fédéral se rangea définitivement du côté de la réaction. Heureusement, le Gomité de

(i) Ce fut en août 1869 que Brosset, écœuré, donna sa dénîission de président du Comité fédéral romand.

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rédaction était sauvegardé par un article des statuts de la Fédération romande, qui le rendait en quelque sorte indépendant de l'arbitraire du Comité fédéral (*).

L'Internationale de Genève était donc en pleine guerre : d'un côté, il y avait la Fabrique, savamment disciplinée, aveuglée et menée par ses chefs ; de l'autre, la masse des ouvriers en bâtiment éclairés par le journal VEgalité, et s'organisant peu à peu sous l'influence de l'Alliance. Au milieu, il y avait les sections des métiers intermédiaires : les cordonniers, les tailleurs, les typographes, etc., dont les comités appartenaient, il est vrai, en très grande partie à la réaction, mais dont le peuple avait plus de sympathie pour la Révolution.

Une bataille décisive était devenue inévitable. Elle se livra dans la seconde moitié du mois d'août, à l'occasion de l'élection des délégués pour le Congrès de Bâle (').

(i)Cet article (art. Sa) disait : « Le Congrès [romand] arrêtera chaque année le programme et le prix du journal ». Mais un autre article (art. 42), relatif aux attributions du Comité fédéral, portait : « Il aura la surveillance morale du journal de l'Association ».

(2) Au bas du feuillet 68, Bakounine a écrit ces lignes, adressées à ceux qui devaient lire son manuscrit : « Fin immédiatement. — Je ne sais pas l'usage que vous trouverez bon de faire de ce manuscrit. Ce qui est certain, c'est que je ne ferai pas d'autre rapport que celui-ci, qui ne peut pas être imprimé dans sa/orme présente, mais qui contient des détails suffisants pour éclaircir tous les points et pour vous fournir tous les matériaux nécessaires pour un mémoire plus serré et plus court. — Je vous prie instamment, chers amis, de ne point égarer ce manuscrit, et de me le renvoyer tout entier, après en avoir tiré le parti que vous voudrez. »

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