‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 16 sur 25 · L INSTRUCTION INTÉGRALE I · texte numérisé non relu

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d'abord, et ensuite aussi pour les hommes qui se sont voue's exclusivement aux travaux de l'intelligence ; car ces hommes-là ne travaillent pas seulement pour eux-mêmes : leurs découvertes scientifiques, outre qu'elles élargissent l'esprit humain, n'améliorent-eiles pas la condition de tous les êtres humains sans aucune exception, en s'appliquant à l'industrie et à l'agriculture et, en général, à la vie politique et sociale ? Leurs créations artistiques n'ennoblissent-elles pas la vie de tout le monde?

Mais non, pas du tout. Et le plus grand reproche que nous ayons à adresser à la science et aux arts, c'est précisément de ne répandre leurs bienfaits et de n'exercer leur influence que sur une portion très minime de la société, à l'exclusion, et par conséquent aussi au détriment, de l'immense majorité. On peut dire aujourd'hui des progrès de la science et des arts ce qu'on a dit déjà avec tant de raison du développement prodigieux de l'industrie, du commerce, du crédit, de la richesse sociale en un mot, dans les pays les plus civilisés du monde moderne. Cette richesse est tout exclusive, et tend chaque jour aie devenir davantage, en se concentrant entre un nombre de mains toujours plus petit, et en rejetant les couches inférieures de la classe moyenne, la petite bourgeoisie, dans le prolétariat, de sorte que le développement de cette richesse est en raison directe de la misère croissante des masses ouvrières. D'où il résulte que l'abîme qui sépare la minorité heureuse et privilégiée des millions de travailleurs

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qui la font vivre du travail de leurs bras, s'ouvre toujours davantage, et que plus les heureux, les exploiteurs du travail populaire, sont heureux, plus les travailleurs deviennent malheureux. Qu'on mette seulement en regard de l'opulence fabuleuse du monde aristocratique, financier, commercial et industriel de l'Angleterre, la situation misérable des ouvriers de ce même pays; qu'on relise la lettre si naïve et si déchirante écrite tout dernièrement par un intelligent et honnête orfèvre de Londres, Walter Dugan, qui vient de s'empoisonner volontairement avec sa femme et ses six enfants, seulement pour échapper aux humiliations de la misère et aux tortures de la faim (*), et on sera bien forcé d'avouer que cette civilisation tant vantée n'est, au point de vue matériel, rien qu'oppression et ruine pour le peuple. Il en est de même des progrès modernes de la science et des arts. Ces progressent immenses! Oui, c'est vrai. Mais plus ils sont immenses, et plus ils deviennent une cause d'esclavage intellectuel, et par conséquent aussi matériel, une cause de misère et d'infériorité pour le peuple ; car ils élargissent toujours davantage l'abîme qui sépare déjà l'intelligence populaire de celle des classes privilégiées. La première, au point de vue de la capacité naturelle, est aujourd'hui évidemment moins blasée, moins usée, moins sophistiquée et moins corrompue par la nécessité de défendre des intérêts injustes, et par

(i) Cette lettre avait été reproduite dans le numéro précédent de VEgalité.

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conséquent elle est naturellement plus puissante que l'intelligence bourgeoise; mais, par contre, cette dernière a pour elle toutes les armes de la science, et ces armes sont formidables. Il arrive très souvent qu'un ouvrier fort intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l'esprit, qu'il n'a pas, mais par l'instruction, dont l'ouvrier est privé, et qu'il a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l'ouvrier l'habillait, le logeait, le nourrissait et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessairesàsoninstruction. Le degré de science réparti à chacun n'est point égal même dans la classe bourgeoise, nous le savons fort bien. Là aussi il y a une échelle déterminée non par la capacité des individus, mais par le plus ou moins de richesse de la couche sociale dans laquelle ils ont pris naissance : par exemple, l'instruction que reçoivent les enfants de la très petite bourgeoisie, très peu supérieure à celle que les ouvriers parviennent à se donner à eux-mêmes, est presque nulle en comparaison de celle que la société donne largement à la haute et moyenne bourgeoisie. Aussi que voyons-nous? La petite bourgeoisie, qui n'est actuellement rattachée à la classe moyenne que par une vanité ridicule d'un côté, et, de l'autre, par la dépendance où elle est des gros capitalistes, se trouve pour la plupart du temps dans une situation plus misérable et bien plus humiliante encore que le prolétariat. Aussi, quand nous parlons de classes

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privilégiées, n'entendons-nous jamais cette pauvre petite bourgeoisie, qui, si elle avait un peu plus d'esprit et de cœur, ne tarderait pas à venir se joindre à nous pour combattre la grande et moyenne bourgeoisie qui ne l'écrase pas moins aujourd'hui qu'elle écrase le prolétariat. Et si le développement économique de la société allait continuer dans cette direction encore une dizaine d'années, ce qui nous paraît d'ailleurs impossible, nous verrions encore la plus grande partie de la bourgeoisie moyenne tomber dans la situation actuelle de la petite bourgeoisie d'abord, pour aller se perdre un peu plus tard dans le prolétariat, toujours par suite de cette concentration fatale de la propriété en un nombre de mains de plus en plus restreint, ce qui aurait pour résultat infaillible de partager le monde social définitivement en une petite minorité excessivement opulente, savante, dominante, et une immense majorité de prolétaires misérables, ignorants et esclaves. Il est un fait qui doit frapper tous les esprits consciencieux, tous ceux qui ont à cœur la dignité humaine, la justice, c'est-à-dire la liberté de chacun dans l'égalité et par l'égalité de tous. C'est que toutes les inventions de l'intelligence, toutes les grandes applications de la science à l'industrie, au commerce et généralement à la vie sociale, n'ont profité jusqu'à présent qu'aux classes privilégiées, aussi bien qu'à la puissance des Etats, ces protecteurs éternels de toutes les iniquités politiques et sociales, jamais aux masses populaires. Nous n'avons

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qu'à nommer les machines, pour que chaque ouvrier et chaque partisan sincère de Témancipation du travail nous donne raison. Par quelle force les classes privilégiées se maintiennent-elles encore aujourd'hui, avec tout leur bonheur insolent et toutes leurs jouissances iniques, contre l'indignation si légitime des masses populaires? Est-ce par une force qui leur serait inhérente à elles-mêmes? Non, c'est uniquement par la force de l'Etat, dans lequel d'ailleurs leurs enfants remplissent aujourd'hui, comme ils l'ont fait toujours, toutes les fonctions dominantes, et même toutes les fonctions moyennes et inférieures, moins celles des travailleurs et des soldats. Et qu'est-ce qui constitue aujourd'hui principalement la puissance des Etats? C'est la science.

Oui, c'est la science. Science de gouvernement, d'administration, et science financière ; science de tondre les troupeaux populaires sans trop les faire crier, et, quand ils commencent à crier, science de leur imposer le silence, la patience et l'obéissance par une force scientifiquement organisée ; science de tromper et de diviser les masses populaires, de les maintenir toujours dans une ignorance salutaire, afin qu'elles ne puissent jamais, en s'entr'aidant et en réunissant leurs efforts, créer une puissance capable de renverser les Etats ; science militaire avant tout, avec toutes ses armes perfectionnées, et ces formidables instruments de destruction qui « font merveille » (*); science du génie enfin, qui a

(i) Allusion au mot du général de Faillyau lendemain de

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créé les bateaux à vapeur, les chemins de fer et les télégraphes; les chemins de fer qui, utilisés parla stratégie militaire, décuplent la puissance défensive et offensive des Etats ; et les télégraphes, qui, en transformant chaque gouvernement en un Briarée à cent, à mille bras, lui donnant la possibilité d'être présent, d'agir et de saisir partout, créent les centralisations politiques les plus formidables qui aient jamais existé au monde.

Qui peut donc nier que tous les progrès de la science, sans aucune exception, n'aient tourné Jusqu'ici qu'à l'augmentation de la richesse des classes privilégiées et de la puissance des Etats, au détriment du bien-être et de la liberté des masses populaires, du prolétariat? Mais, objectera-t-on, est-ce que les masses populaires n'en profitent pas aussi? Ne sont-elles pas beaucoup plus civilisées dans notre société qu'elles ne l'étaient dans les siècles passés?

A ceci nous répondrons par une observation de Lassalle, le célèbre socialiste allemand. Pour juger des progrès des masses ouvrières, au point de vire de leur émancipation politique et sociale, il ne faut point comparer leur état intellectuel dans le siècle présent avec leur état intellectuel dans les siècles passés. Il faut considérer si, à partir d'une époque donnée, la différence qui existait alors entre elles et les classes privilégiées ayant été constatée, elles

Mentana (3 novembre 1867) : <r Les chassepols ont fait merveille », — mot qui était encore dans toutes les mémoires.

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ont progressé dans la même mesure que ces dernières. Car s'il y a eu égalité dans ces deux progrès respectifs, la distance intellectuelle qui les sépare aujourd'hui du monde privilégié sera la même ; si le prolétariat progresse davantage et plus vite que les privilégiés, cette distance sera devenue nécessairement plus petite; mais si au contraire le progrès de l'ouvrier est plus lent et par conséquent moindre que celui de l'homme des classes dominantes, dans le même espace de temps, cette distance se sera agrandie : l'abîme qui les séparait sera devenu plus large, l'homme privilégié est devenu plus puissant, l'ouvrier est devenu plus dépendant, plus esclave qu'à l'époque qui a été prise pour point de départ. Si nous quittons tous les deux, à la même heure, deux points différents, vous ayant cent pas d'avance sur moi, et que vous fassiez soixante pas, moi seulement trente par minute, au bout d'une heure la distance qui nous séparera ne sera plus de cent, mais de dix-neuf cents pas.

Cet exemple donne une idée tout à fait juste des progrès respectifs delà bourgeoisie et du prolétariat. Jusqu'ici les bourgeois ont marché plus vite dans la voie de la civilisation que les prolétaires, non que leur intelligence ait été naturellement plus puissante que celle de ces derniers, — aujourd'hui à bon droit on pourrait dire tout le contraire, — mais parce que l'organisation économique et politique de la société a été telle, jusqu'ici, que les bourgeois seuls ont pu s'instruire, que la science n'a existé que

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pour eux, et que le prolétariat s'est trouvé condamné à une ignorance forcée, de sorte que s'il avance quand même, — et ses progrès sont indubitables, — ce n'est pas grâce à la société, mais bien malgré elle.

Nous nous résumons. Dans l'organisation actuelle de la société, les progrès de la science ont été la cause de l'ignorance relative du prolétariat, aussi bien que les progrès de l'industrie et du commerce ont été la cause de sa misère relative. Progrès intellectuels et progrès matériels ont donc également contribué à augmenter son esclavage. Qu'en résultet-il ? C'est que nous devons rejeter et combattre cette science bourgeoise, de même que nous devons rejeter et combattre la richesse bourgeoise. Les combattre et les rejeter dans ce sens, que, détruisant l'ordre social qui en fait le patrimoine d'une ou de plusieurs classes, nous devons les revendiquer comme le bien commun de tout le monde.

{Égalité du 3i juillet 1869.)

Nous avons démontré que tant qu'il y aura deux ou plusieurs degrés d'instruction pour les différentes couches de la société, il y aura nécessairement des classes, c'est-à-dire des privilèges économiques et politiques pour un petit nombre d'heureux, et l'esclavage et la misère pour le grand nombre.

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Membres de l'Association internationale des travailleurs, nous voulons l'égalité', et, parce que nous la voulons, nous devons vouloir aussi l'instruction inte'grale, égale pour tout le monde.

Mais si tout le monde est instruit, qui voudra travailler? demande-t-on. Notre réponse est simple : Tout le monde doit travailler, et tout le monde doit être instruit. A ceci, on répond fort souvent que ce mélange de travail industriel avec le travail intellectuel ne pourra avoir lieu qu'au détriment de l'un et de l'autre : les travailleurs manuels feront de mauvais savants, et les savants ne seront jamais que de bien tristes ouvriers. Oui, dans la société actuelle, où le travail manuel et le travail de l'intelligence sont également faussés par l'isolement tout artificiel auquel on les a condamnés tous les deux. Mais nous sommes convaincus que dans l'homme vivant et complet, chacune de ces deux activités, musculaire et nerveuse, doit être également développée, et que, loin de se nuire mutuellement, chacune doit appuyer, élargir et renforcer l'autre : la science du savant deviendra plus féconde, plus utile et plus large quand le savant n'ignorera plus le travail manuel, et le travail de l'ouvrier instruit sera plus intelligent et par conséquent plus productif que celui de l'ouvrier ignorant.

D'où il suit que, dans Tintérêt même du travail aussi bien que dans celui de la science, il faut qu'il n'y ait plus ni ouvriers, ni savants, mais seulement des hommes.

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Il en résultera ceci, que les hommes qui, par leur intelligence supérieure, sont aujourd'hui entraînés dans le monde exclusif de la science et qui, une fois établis dans ce monde, cédant à la nécessité d'une position toute bourgeoise, font tourner toutes leurs inventions à l'utilité exclusive de la classe privilégiée dont ils font eux-mêmes partie, — que ces hommes, une fois qu'ils deviendront réellement solidaires de tout le monde, solidaires, non en imagination ni en paroles seulement, mais dans le fait, par le travail, feront tourner tout aussi nécessairement les découvertes et les applications de la science à l'utilité de tout le monde, et avant tout à l'allégement et à l'ennoblissement du travail, cette base, la seule légitime et la seule réelle, de Thumaine société.

Il est possible et même très probable qu'à l'époque de transition plus ou moins longue qui succédera naturellement à la grande crise sociale, les sciences les plus élevées tomberont considérablement au-dessous de leur niveau actuel ; comme il est indubitable aussi que le luxe et tout ce qui constitue les raffinements de la vie devra disparaître de la société pour longtemps, et ne pourra reparaître, non plus comme jouissance exclusive, mais comme un ennoblissement de la vie de tout le monde, que lorsque la société aura conquis le nécessaire pour tout le monde. Mais cette éclipse temporaire de la science supérieure sera-t-elle un si grand malheur? Ce que la science perdra en élévation sublime, ne le gagnera-t-elle pas en élargissant sa base? Sans doute, il

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