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y aura moins de savants illustres, mais en même temps il y aura moins d'ignorants. 11 n'y aura plus ces quelques hommes qui touchent les cieux, mais, par contre, des millions d'hommes qui, aujourd'hui, eussent été avilis, écrasés, marcheront humainement sur la terre ; point de demi-dieux, point d'esclaves. Les demi-dieux et les esclaves s'humaniseront à la fois, les uns en descendant un peu, les autres en montant beaucoup. Il n'y aura donc plus de place ni pour la divinisation, ni pour le mépris. Tous se donneront la main, et, une fois réunis, tous marcheront avec un entrain nouveau à de nouvelles conquêtes, aussi bien dans la science que dans la vie.
Loin donc de redouter cette éclipse, d'ailleurs tout à fait momentanée, de la science, nous l'appelons au contraire de tous nos vœux, puisqu'elle aura pour effet d'humaniser les savants et les travailleurs manuels à la fois, de réconcilier la science et la vie. Et nous sommes convaincus qu'une fois cette base nouvelle conquise, les progrès de l'humanité, tant dans la science que dans la vie, dépasseront bien vite tout ce que nous avons vu et tout ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui.
Mais ici se présente une autre question : Tous les individus sont-ils également capables de s'élever au, même degré d'instruction ? Imaginons une société organisée selon le mode le plus égalitaire et dans laquelle tous les enfants auront dès leur naissance le même point de départ, tant sous le rapport économique et social que sous le rapport poli-
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tique, c'est-à dire absolument le même entretien, la même e'ducation, la même instruction ; n'y aura-t-il pas, parmi ces milliers de petits individus, des différences infinies d'énergie, de tendances naturelles, d'aptitudes?
Voilà le grand argument de nos adversaires, bourgeois purs et socialistes bourgeois. Ils le croient irrésistible. Tâchons donc de leur prouver le contraire. D'abord, de quel droit se fondent-ils sur le principe des capacités individuelles ? Y a-t-il place pour le développement de ces capacités dans la société telle qu'elle est? Peut-il y avoir une place pour leur développement dans une société qui continuera d'avoir pour base économique le droit d'héritage? Evidemment non, car, du moment qu'il y aura héritage, la carrière des enfants ne sera Jamais le résultat de leurs capacités et de leur énergie individuelle : elle sera avant tout celui de l'état de fortune, de la richesse ou de la misère de leurs familles. Les héritiers riches, mais sots, recevront une instruction supérieure; les enfants les plus intelligents du prolétariat continueront à recevoir en héritage l'ignorance, tout à fait comme cela se pratique maintenant. N'est-ce donc pas une hypocrisie que de parler non seulement dans la présente société, mais même en vue d'une société réformée, qui continuerait toutefois d'avoir pour bases la propriété individuelle et le droit d'héritage? n'est-ce pas une infâme tromperie que d'y parler de droits individuels fondés sur des capacités individuelles?
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On parle tant de liberté individuelle aujourd'hui, et pourtant ce qui domine ce n'est pas du tout l'individu humain, l'individu pris en géne'ral, c'est l'individu privilégié par sa position sociale, c'est donc la position, c'est la classe. Qu'un individu intelligent de la bourgeoisie ose seulement s'élever contre les privilèges économiques de cette classe respectable, et l'on verra combien ces bons bourgeois, qui n'ont à la bouche à cette heure que la liberté individuelle, respecteront la sienne ! Que nous parle-t-on de capacités individuelles! Ne voyons-nous pas chaque jour les plus grandes capacités ouvrières et bourgeoises forcées de céder le pas et même de courber le front devant la stupidité des héritiers du veau d'or? La liberté individuelle, non privilégiée mais humaine, les capacités réelles des individus ne pourront recevoir leur plein développement qu'en pleine égalité. Quand il y aura l'égalité du point de départ pour tous les hommes sur la terre, alors seulement — en sauvegardant toutefois les droits supérieurs de la solidarité, qui est et restera toujours le plus grand producteur de toutes les choses sociales : intelligenee humaine et biens matériels — alors on pourra dire, avec bien plus de raison qu'aujourd'hui, que tout individu est le lils de ses œuvres. D'où nous concluons que, pour que les capacités individuelles prospèrent et ne soient plus empêchées de porter tous leurs fruits, il faut avant tout que tous les privilèges individuels, tant économiques que politiques, aient disparu, c'est-à-dire
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que toutes les classes soient abolies. Il faut la disparition de la propriété individuelle et du droit d'héritage, il faut le triomphe économique, politique et social de l'égalité.
Mais une fois l'égalité triomphante et bien établie, n'y aura-t-il plus aucune différence entre les capacités et les degrés d'énergie des différents individus? Il y en aura, pas autant qu'il en existe aujourd'hui peut-être, mais il y en aura toujours sans doute. C'est une vérité passée en proverbe, et qui, probablement, ne cessera jamais d'être une vérité, qu'il n'y a point sur le même arbre deux feuilles qui soient identiques. A plus forte raison sera-ce toujours vrai par rapport aux hommes, les hommes étant des êtres beaucoup plus complexes que les feuilles. Mais cette diversité, loin d'être un mal, est au contraire, comme l'a tort bien observé le philosophe allemand Feuerbach, une richesse de l'humanité. Grâce à elle, l'humanité est un tout collectif dans lequel chacun complète tous et a besoin de tous ; de sorte que cette diversité infinie des individus humains est la cause même, la base principale de leur solidarité, un argument tout-puissant en faveur de l'égalité.
Au fond, même dans la société actuelle, si l'on excepte deux catégories d'hommes, les hommes de génie et les idiots, et si l'on fait abstraction des différences créées artificiellement par l'influence de mille causes sociales, telles qu'éducation, instruction, position économique et politique, qui diffèrent
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non seulement dans chaque couche de la société, mais presque dans chaque famille, on reconnaîtra qu'au point de vue des capacités intellectuelles et de l'énergie morale, l'immense majorité des hommes se ressemblent beaucoup ou qu'au moins ils se valent, la faiblesse de chacun sous un rapport étant presque toujours compensée par une force équivalente sous un autre rapport, de sorte qu'il devient impossible de dire qu'un homme pris dans cette masse soit beaucoup au-dessus ou au-dessous de l'autre. L'immense majorité des hommes ne sont pas identiques, mais équivalents et par conséquent égaux. Il ne reste donc, pour l'argumentation de nos adversaires, que les hommes de génie et les idiots. L'idiotisme est, on le sait, une maladie physiologique et sociale. Il doit donc être traité non dans les écoles, mais dans les hôpitaux, etl'on a droit d'espérer que l'introduction d'une hygiène sociale plus rationnelle, et surtout plussoucieuse de la santé physique et morale des individus, que celle d'aujourd'hui, et l'organisation égalitaire de la nouvelle société, finiront par faire complètement disparaître de la suriace de la terre cette maladie si humiliante pour l'espèce humaine. Quant aux hommes de génie, il faut d'abord observer qu'heureusement, ou malheureusement, comme on voudra, ils n'ont jamais apparu dans l'histoire que comme de très rares exceptions à toutes les règles connues, et on n'organise pas les exceptions. Espérons toutefois que la société à venir trouvera dans l'organisation réellement pratique et
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populaire de sa force collective le moyen de rendre ces grands ge'nies moins ne'cessaires, moins écrasants et plus re'ellement bienfaisants pour tout le monde. Car il ne faut jamais oublier le mot profond de Voltaire : « 11 y a quelqu'un qui a plus d'esprit que les plus grands ge'nies, c'est tout le monde ». Il ne s'agit donc plus que d'organiser ce tout le monde par la plus grande liberté' fonde'e sur la plus complète e'galité, économique, politique et sociale, pour qu'il n'ait plus rien à craindre des velléités dictatoriales et de l'ambition despotique des hommes de génie.
Quant à produire des hommes de génie par l'éducation, il ne faut pas y penser. D'ailleurs, de tous les hommes de génie connus, aucun ou presque aucun ne s'est manifesté comme tel dans son enfance, ni dans son adolescence, ni même dans sa première jeunesse. 11 ne se sont montrés tels que dans la maturité de leur âge, et plusieurs n'ont été reconnus qu'après leur mort, tandis que beaucoup de grands hommes manques, qui avaient été proclamés pendant leur jeunesse pour des hommes supérieurs, ont fini leur carrière dans la plus complète nullité. Ce n'est donc jamais dans l'enfance, ni même dans l'adolescence, qu'on peut déterminer les supériorités et les infériorités relatives des hommes, ni le degré de leurs capacités, ni leurs penchants naturels. Toutes ces choses ne se manifestent et ne se déterminent que par le développement des individus, et, comme il y a des natures précoces et
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d'autres fort lentes, quoique nullement inférieures, et souvent même supe'rieures, aucun maître d'école ne pourra jamais préciser d'avance la carrière et le genre d'occupations que les enfants choisiront lorsqu'ils seront arrivés à l'âge de la liberté.
D'où il résulte que la société, sans aucune considération pour la différence réelle ou fictive des penchants et des capacités, et n'ayant aucun moyen pour déterminer, ni aucun droit de fixer, la carrière future des enfants, doit à tous, sans exception, une éducation et une instruction absolument égale. {Egalilé du 14 août 1869.)
L'instruction à tous les degrés doit être égale pour tous, par conséquent elle doit être intégrale, c'est-àdire qu'elle doit préparer chaque enfant des deux sexes aussi bien à la vie de la pensée qu'à celle du travail, afin que tous puissent également devenir des hommes complets.
La philosophie positive ('), ayant détrôné dans les esprits les fables religieuses et les rêveries de la métaphysique, nous permet d'entrevoir ce que doit être,
(i) Par cette expression de « philosophie positive », Bakounine n'entend nullement le positivisme ou comtisme, dont il a si bien montré les défauts dans son Appendice {Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l hi mmei, imprimé au tome 111 des Œuvres. Il veut parler de la philosophie scientifique en général, qui s'appuie sur l'observation et l'expérience.
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dans l'avenir, rinstruction scientifique. Elle aura la connaissance de la nature pour base et la sociologie pour couronnement. L'idéal, cessant d'être le dominateur et le violateur de la vie, comme il l'est toujours dans tous les systèmes me'taphysiques et religieux, ne sera de'sormais rien que la dernière et la plus belle expression du monde re'el. Cessant d'être un rêve, il deviendra lui-même une re'aliie'.
Aucun esprit, quelque puissant qu'il soit, n'étant capable d'embrasser dans leur spécialité toutes les sciences, et, d'un autre côté, une connaissance générale de toutes les sciences étant absolument nécessaire pour le développement complet de l'esprit, l'enseignement se divisera naturellement en deux parties : la partie générale, qui donnera les éléments principaux de toutes les sciences sans aucune exception, aussi bien que la connaissance, non superficielle, mais bien réelle, de leur ensemble; et la partie spéciale, nécessairement divisée en plusieurs groupes ou facultés, dont chacune embrassera dans toute leur spécialité un certain nombre de sciences qui, par leur nature même, sont particulièrement appelées à se compléter.
La première partie, la partie générale, sera obligatoire pour tous les enfants; elle constituera, si nous pouvons nous exprimer ainsi, l'éducation humaine de leur esprit, remplaçant complètement la métaphysique et la théologie, et plaçant en même temps les enfants à un point de vue assez élevé pour que, une fois parvenus à l'âge de l'adolescence, ils
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puissent choisir avec pleine connaissance de cause la faculté spe'ciale qui conviendra le mieux à leurs dispositions individuelles, à leurs goûts.
Il arrivera sans doute qu'en choisissant leur spécialité' scientifique, les adolescents, influencés par quelque cause secondaire, soit extérieure, soit même intérieure, se tromperont quelquefois, et qu'ils pourront opter d'abord pour une faculté et pour une carrière qui ne seront pas précisément celles qui conviendraient le mieux à leurs aptitudes. Mais comme nous sommes, nous, les partisans non hypocrites mais sincères de la liberté individuelle; comme, au nom de cette liberté, nous détestons de toute notre cœur le principe de l'autorité ainsi que toutes les manifestations possibles de ce principe divin, anti-humain; comme nous détestons et condamnons, de toute la profondeur de notre amour pour la liberté, l'autorité paternelle aussi bien que celle du maître d'école; comme nous les trouvons également démoralisantes et funestes, et que l'expérience de chaque jour nous prouve que le père de famille et le maître d'école, malgré leur sagesse obligée et proverbiale, et à cause même de cette sagesse, se trompent sur les capacités de leurs enfants, encore plus facil-ement que les enfants euxmêmes, et que d'après cette loi tout humaine, loi incontestable, fatale, que tout homme qui domine ne manque jamais d'abuser, les maîtres d'école et les pères de famille, en déterminant arbitrairement l'avenir des enfants, interrogent beaucoup plus leurs
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propres goûts que les tendances naturelles des enfants; comme, enfin, les fautes commises par le despotisme sont toujours plus funestes et moins re'parables que celles qui sont commises par la liberté', nous maintenons, pleine et entière, contre tous les tuteurs officiels, officieux, paternels et pédants du monde, la liberté des enfants de choisir et de déterminer leur propre carrière.
S'ils se trompent, l'erreur même qu'ils auront commise leur servira d'enseignement efficace pour l'avenir, et l'instruction générale qu'ils auront reçue servant de lumière, ils pourront facilement revenir dans la voie qui leur est indiquée par leur propre nature.
Les enfants, comme les hommes mûrs, ne deviennent sages que par les expériences qu'ils font eux-mêmes, jamais par celles d'autrui.
Dans l'instruction intégrale, à côté de l'enseignement scientifique ou théorique, il doit y avoir nécessairement l'enseignement industriel ou pratique. C'est ainsi seulement que se formera l'homme complet : le travailleur qui comprend et qui sait.
L'enseignement industriel, parallèlement avec l'enseignement scientifique, se partagera comme lui en deux parties : l'enseignement général, celui qui doit donner aux enfants l'idée générale et la première connaissance pratique de toutes les industries, sans en excepter aucune, aussi bien que l'idée de leur ensemble, qui constitue la civilisation en tant que matérielle, la totalité du travail humain ; et la partie
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spéciale, divisée en groupes d'industries plus spécialement liées entre elles.
L'enseignement général doit préparer les adolescents à choisir librement le groupe spécial d'industries, et parmi ces dernières, l'industrie toute particulière, pour lesquels ils se sentiront le plus de goût. Une fois entrés dans cette seconde phase de l'enseignement industriel, ils ferontsousla direction de leurs professeurs les premiers apprentissages du travail sérieux.
A côté de l'enseignement scientifique et industriel, il y aura nécessairement aussi l'enseignement pratique, ou plutôt une série successive d'expériences de la morale, non divine, mais humaine. La morale divine est fondée sur deux principes immoraux : le respect de l'autorité et le mépris de l'humanité. La morale humaine ne se fonde, au contraire, que sur le mépris de l'autor-ité et sur le respect de la liberté et de l'humanité. La morale divine considère le travail comme une dégradation et comme un châtiment ; la morale humaine voit en lui la condition suprême du bonheur humain et de l'humaine dignité. La morale divine, par une conséquence nécessaire, aboutit à une politique qui ne reconnaît de droits qu'à ceux qui, par leur position économiquement privilégiée, peuvent vivre sans travailler. La morale humaine n'en accorde qu'à ceux qui vivent en travaillant; elle reconnaît que par le travail seul l'homme devient homme.
L'éducation des enfants, prenant pour point de
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départ l'autorité, doit successivement aboutir à la plus entière liberté. Nous entendons par liberté, au point de vue positif, le plein développement de toutes les facultés qui se trouvent en l'homme, et, au point de vue négatif, l'entière indépendance de la volonté de chacun vis-à-vis de celle d'autrui.
L'homme n'est point et ne sera jamais libre vis-àvis des lois naturelles, vis-à-vis des lois sociales; les lois, qu'on divise ainsi en deux catégories pour la plus grande commodité de la science, n'appartiennent en réalité qu'aune seule et même catégorie, car elles sont toutes également des lois naturelles, des lois fatales et qui constituent la base et la condition même de toute existence, de sorte qu'aucun être vivant ne saurait se révolter contre elles sans se suicider.
Mais il faut bien distinguer ces lois naturelles des lois autoritaires, arbitraires, politiques, religieuses, criminelles et civiles, que les classes privilégiées ont établies au cours de l'histoire, toujours dans l'intérêt de l'exploitation du travail des masses ouvrières, à seule tin de museler la liberté de ces masses, lois qui, sous le prétexte d'une moralité hctive, ont toujours été la source de la plus profonde immoralité. Ainsi, obéissance involontaire et fatale à toutes les lois qui, indépendantes de toute volonté humaine, sont la vie même de la nature et de la société; mais indépendance aussi absolue que possible de chacun vis-à-vis de toutes les prétentions de commandement, vis-à-vis de toutes les volontés humaines,
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tant collectives qu'individuelles, qui voudraient imposer non leur influence naturelle, mais leur loi, leur despotisme.
Quant à l'influence naturelle que les hommes exercent les uns sur les autres, c'est encore une de ces conditions de la vie sociale contre lesquelles la révolte serait aussi inutile qu'impossible. Cette influence est la base même, mate'rielle, intellectuelle et morale, de l'humaine solidarité. L'individu humain, produit de la solidarité, c'est-à-dire de la société, tout en restant soumis à ses lois naturelles, peut bien, sous l'influence de sentiments venus du dehors, et notamment d'une société étrangère, réagir contre elle jusqu'à un certain degré, mais il ne saurait en sortir sans se placer aussitôt dans un autre milieu solidaire et sans y subir aussitôt de nouvelles influences. Car, pour l'homme, la vie en dehors de toute société et de toutes les influences humaines, l'isolement absolu, c'est la mort intellectuelle^ morale et matérielle aussi. La solidarité est non le produit, mais la mère de l'individualité, et la personnalité humaine ne peut naître et se développer que dans l'humaine société.
La somme des influences sociales dominantes, exprimée par la conscience solidaire ou générale d'un groupe humain plus ou moins étendu, s'appelle Vopinion publique. Et qui ne sait l'action toutepuissante exercée par l'opinion publique sur tous les individus? L'action des lois restrictives les plus draconiennes est nulle en comparaison avec elle.
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C'est donc elle qui est par excellence l'éducatrice des hommes ; d'où il résulte que, pour moraliser les i ndividus, il faut moraliser avant tout la société ellemême, il faut humaniser son opinion ou sa conscience publique.
{Egalité du 14 août 1869.)
Pour moraliser les hommes, avons-nous dit, il faut moraliser le milieu social.
Le socialisme, fondé sur la science positive, repousse absolument la doctrine du libre arbitre; il reconnaît que tout ce qu'on appelle vices et vertus des hommes est absolument le produit de l'action combinée de la nature et de la société. La nature, en tant qu'action ethnographique, physiologique et pathologique, crée les facultés et dispositions qu'on appelle naturelles, et l'organisation sociale les développe, ou en arrête, ou en fausse le développement. Tous les individus, sans aucune exception, sont à tous les moments de leur vie ce que la nature et la société les a laits.
Ce n'est que grâce à cette fatalité naturelle et sociale que la science statistique est possible. Cette science ne se contente pas de constater et d'énumérer les faits sociaux ; elle en cherche l'enchaînement et la corrélation avec l'organisation de la société. La statistique criminelle, par exemple, constate que dans un même pays, dans une même ville, pendant
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une période de dix, de vingt, de trente ans, et quelquefois davantage, si aucune crise politique et sociale n'est venue changer les dispositions de la société', le même crime ou le même délit se reproduit chaque année, à peu de chose près, dans la même proportion; et ce qui est encore plus remarquable, c'est que le mode de leur perpétration se reproduit presque le même nombre de fois dans une année que dans l'autre : par exemple, le nombre des empoisonnements, des homicides par le fer ou par les armes à feu, aussi bien que le nombre des suicides par tel ou tel autre moyen, sont presque toujours les mêmes. Ce qui a fait dire au célèbre statisticien belge Quetelet ces paroles mémorables : « La société prépare les crimes et les individus ne font que les exécuter».
Ce retour périodique des mêmes faits sociaux n'aurait pu avoir lieu, si les dispositions intellectuelles et morales des hommes, aussi bien que les actes de leur volonté, avaient pour source le libre arbitre. Ou bien ce mot de libre arbitre n'a pas de sens, ou bien il signifie que l'individu humain se détermine spontanément, par lui-même, en dehors de toute influence extérieure, soit naturelle, soit sociale. Mais s'il en était ainsi, tous les hommes ne procédant que d'eux-mêmes, il y aurait dans le monde la plus grande anarchie; toute solidarité entre eux deviendrait impossible, et tous ces millions de volontés absolument indépendantes les unes des autres, et se heurtant les unes contre les autres,
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tendraient nécessairement à s'entrede'truire et finiraient même par le faire, s'il n'y avait au-dessus d'elles la despotique volonté de la divine Providence, qui « les mène pendant qu'elles s'agitent », et qui, les anéantissant toutes àlafois, impose à cette humaine confusion l'ordre divin.
Aussi voyons-nous tous les adhérents du principe du libre arbitre poussés fatalement par la logique à reconnaître l'existence et l'action d'une divine Providence. C'est la base de toutes les doctrines théologiques et métaphysiques, un système magnifique qui a longtemps réjoui la conscience humaine, et qui, au point de vue de la réflexion abstraite ou de l'imagination religieuse et poétique, vu de loin, semble en effet plein d'harmonie et de grandeur. Il est malheureux seulement que la réalité historique qui a correspondu à ce système ait toujours été affreuse, et que le système lui-même ne puisse supporter la critique scientifique.
En effet, nous savons que tant que le droit divin a régné sur la terre, l'immense majorité des hommes a été brutalement et impitoyablement exploitée, tourmentée, opprimée, décimée ; nous savons qu'encore aujourd'hui c'est toujours au nom de la divinité théologique ou métaphysique qu'on s'efforce de retenir les masses populaires dans l'esclavage; et il n'en peut être autrement, car, du moment qu'il est une divine volonté qui gouverne le monde, qui gouverne la nature et la société, la liberté humaine est absolument annulée. La volonté de l'homme est
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nécessairement impuissante en présence de la volonté divine. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'en voulant défendre la liberté métaphysique abstraite ou fictive de l'homme, le libre arbitre, on est forcé de nier sa liberté réelle. En présence de la toute-puissance et de l'omniprésence divines, l'homme est esclave. La liberté de l'homme en général étant détruite par la providence divine, il ne reste plus que le privilège, c'est-à-dire les droits spéciaux accordés par la grâce divine à tel individu, à telle hiérarchie ('), à telle dynastie, à telle classe.
De même, la Providence divine rend toute science impossible, ce qui veut dire qu'elle est tout simplement la négation de la raison humaine, ou bien que, pour la reconnaître, il faut renoncer à son propre bon sens. Du moment que le monde est gouverné par la volonté divine, il ne faut plus y chercher l'enchaînement naturel des faits, mais une série de manifestations de cette volonté suprême, dont, comme dit la Sainte Ecriture, les décrets sont et doivent rester toujours impénétrables pour la raison humaine, sous peine de perdre leur caractère divin. La divine Providence n'est pas seulement la négation de toute logique humaine, mais encore de la logique en général, car toute logique implique une nécessité naturelle, et cette nécessité serait contraire à la liberté divine; c'est, au point de vue humain, le triomphe du non-sens. Ceux qui veulent croire doi-
I. Bakounine paraît prendre ici le mot hiérarchie dans son acception étymologique, « gouvernement sacerdotal ».
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vent donc renoncer aussi bien à la liberté qu'à la science; et, en se laissant exploiter, bâtonner parles privilégiés du bon Dieu, répéter avec Tertullien : Je crois parce que c'est absurde, en y ajoutant cet autre mot, aussi logique que le premier : Et je veux l'iniquité.
Quant à nous, qui renonçons volontairement aux félicités d'un autre monde, et qui revendiquons le triomphe complet de l'humanité sur cette terre, nous avouons humblement que nous ne comprenons rien à la logique divine, et que nous nous contenterons de la logique humaine fondée sur l'expérience et sur la connaissance de l'enchaînement des faits, tant naturels que sociaux.
Cette expérience accumulée, coordonnée et réfléchie, que nous appelons la science, nous démontre que le libre arbitre est une fiction impossible, contraire à la nature même des choses; que ce qu'on appelle volonté n'est rien que le produit de l'exercice d'une faculté nerveuse, comme notre force physique n'est rien aussi que le produit de l'exercice de nos muscles, et que par conséquent l'une et l'autre sont également des produits de la vie naturelle et sociale, c'est-à-dire des conditions physiques et sociales au milieu desquelles chaque individu est né, et dans lesquelles il continue de se développer; et nous répétons que tout homme, à chaque moment de sa vie, est le produit de l'action combinée de la nature et de la société, d'où résulte clairement la vérité de ce que nous avons énoncé dans notre pré-
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cèdent article : que pour moraliser les hommes, il faut moraliser le milieu social.
Pour le moraliser, il n'est qu'un seul moyen : c'est d'y faire triompher la justice, c'est-à-dire la plus complète liberté (*) de chacun, dans la plus parfaite égalité de tous. L'inégalité des conditions et des droits, et l'absence de liberté pour chacun, qui en est le résultat nécessaire, voilà la grande iniquité collective, qui donne naissance à toutes les iniquités individuelles. Supprimez-la, et toutes les autres disparaîtront.
Nous craignons bien, vu le peu d'empressement que les hommes du privilège montrent à se laisser moraliser, ou, ce qui veut dire la même chose, à se laisser égaliser, que le triomphe de la justice ne puisse s'effectuer que par la révolution sociale. Nous n'avons pas à en parler aujourd'hui, nous nous bornerons cette fois à proclamer cette vérité, d'ailleurs si évidente, que tant que le milieu social ne se moralisera pas, la moralité des individus sera impossible.
Pour que les hommes soient moraux, c'est-à-dire des hommes complets dans le plein sens de ce mot, il faut trois choses : une naissance hygiénique, une instruction rationnelle et intégrale, accompagnée
(*) Nous avons déjà dit que nous entendons par liberté, d'un côté, le développement aussi complet que possible de toutes les facultés naturelles de chaque individu, et de l'autre son indépendance, non vis-à-vis des lois naturelles et sociales, mais vis-à-vis de toutes les lois imposées par d'autres volontés humaines, soit collectives, soit isolées. {Note de Bakounine.)
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d'une éducation fondée sur le respect du travail, de la raison, de l'égalité et de la liberté, et un milieu social où chaque individu humain, jouissant de sa pleine liberté, serait réellement, de droit et de fait, l'égal de tous les autres.
Ce milieu existe-t-il? Non. Donc, il faut le fonder. Si dans le milieu qui existe on parvenait même à fonder des écoles qui donneraient à leurs élèves l'instruction et l'éducation aussi parfaites que nous pourrons les imaginer, parviendraient-elles à créer des hommes justes, libres, moraux ? Non, car en sortant de l'école ils se trouveraient au milieu d'une société qui est dirigée par des principes tout contraires, et, comme la société est toujours plus forte que les individus, elle ne tarderait pas aies dominer, c'est-à-dire à les démoraliser. Ce qui est plus, c'est que la fondation même de telles écoles est impossible d^ns le milieu social actuel. Car la vie sociale embrasse tout, elle envahit les écoles aussi bien que la vie des familles et de tous les individus qui en font partie.
Les instituteurs, les professeurs, les parents sont tous membres de cette société, tous plus ou moins abêtis ou démoralisés par elle. Comment donneraient-ils aux élèves ce qui leur manque à euxmêmes.^ On ne prêche bien la morale que par l'exemple, et, la morale socialiste étant toute contraire à la morale actuelle, les maîtres, nécessairement dominés plus ou moins par cette dernière, feraient devant leurs élèves tout le contraire de ce
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qu'ils leur prêcheraient. Donc, l'éducation socialiste est impossible dans les écoles ainsi que dans les familles actuelles.
Mais l'instruction intégrale y est également impossible : les bourgeois n'entendent nullement que leurs enfants deviennent des travailleurs, et les travailleurs sont privés de tous les moyens de donner à leurs enfants l'instruction scientifique.
J'aime beaucoup ces bons socialistes bourgeois qui nous crient toujours : « Instruisons d'abord le peuple, et puis érnancipons-le ». Nous disons, au contraire : Qu'il s'émancipe d'abord, et il s'instruira de lui-même. Qui instruira le peuple? est-ce vous? Mais vous ne l'instruisez pas, vous l'empoisonnez en cherchant à lui inculquer tous les préjugés religieux, historiques, politiques, juridiques et économiques, qui garantissent votre existence contre lui, qui, en même temps, tuent son intelligence, énervent son indignation légitime et sa volonté: Vous le laissez assommer par son travail quotidien et par sa misère, et vous lui dites ; « Instruisez-vous! » Nous aimerions bien vous voir tous, avec vos enfants, vous instruire, après treize, quatorze, seize heures de travail abrutissant, avec la misère et l'incertitude du lendemain pour toute récompense.
Non, messieurs, malgré tout notre respect pour la grande question de l'instruction intégrale, nous déclarons que ce n'est point là aujourd'hui la plus grande question pour le peuple. La première
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quesiion, c'est celle de son émancipation e'conomique, qui engendre ne'cessairement aussitôt et en même temps son émancipation politique, et bientôt après son émancipation intellectuelle et morale.
En conséquence, nous adoptons pleinement la résolution votée par le Congrès de Bruxelles ( 1867) :
« Reconnaissant qu'il est pour le moment impossible d'organisé?' un enseignement rationnel, le Congrès invite les différentes sections à établir des cours publics suivant un programme d'enseignement scientifique, professionnel et productif, c'est-à-dire enseignement intégral, pour remédier autant que possible à l'insuffisance de l'instruction que les ouvriers reçoivent actuellement. // est bien entendu que la réduction des heures de travail est considérée comme une condition préalable indispensable. »
Oui, sans doute, les ouvriers feront tout leur possible pour se donner toute l'instruction qu'ils pourront, dans les conditions matérielles dans lesquelles ils se trouvent présentement. Mais, sans se laisser détourner par les voix de sirènes des bourgeois et des socialistes bourgeois, ils concentreront avant tout leurs efforts sur cette grande question de leur émancipation économique, qui doit être la mère de toutes leurs autres émancipations.
{Egalité dn 21 août 1869).
POLITIQUE DE l'iNTERNATIONALE IÔÇ
Politique de l'Interuationale.
« Nous avons cru jusqu'à présent, dit la. Montagne, que les opinions politiques et religieuses e'taient inde'pendantes de la qualité de membre de l'Internationale ; et, quant à nous, c'est sur ce terrain que nous nous plaçons (i). »
On pourrait croire, au premier abord, que M. Coullery a raison. Car, en effet, l'Internationale, en acceptant dans son sein un nouveau membre, ne lui demande pas s'il est religieux ou athée, s'il appartient à tel parti politique ou s'il n'appartient à aucun. Elle lui demande simplement :
Es-tu ouvrier, ou, si tu ne l'es pas, éprouves-tu le besoin et te sens-tu la force d'embrasser franchement, complètement la cause des ouvriers, de t'identitier avec elle à l'exclusion de toutes les autres causes qui pourraient lui être contraires ?
Sais-tu que les ouvriers, qui produisent toutes les richesses du monde, qui sont les créateurs de la civilisation, et qui ont conquis pour les bourgeois
(i) Comme on le voit par ce début, les articles Politique de l'Internationale sont la continuation de la série La Montagne et M. Coullery (voir p. io3).
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toutes les libertés, sont aujourd'hui condamnés à la misère, à l'ignorance et à l'esclavage? As-tu compris que la cause principale de tous les maux qu'endure l'ouvrier, c'est la misère, et que cette misère, qui est le lot de tous les travailleurs dans le monde, est une conséquence nécessaire de l'organisation économique actuelle de la société, et notamment de l'asservissement du travail, c'est-à-dire du prolétariat, sous le joug du capital, c'est-à-dire de la bourgeoisie?
As-tu compris qu'entre le prolétariat et la bourgeoisie il existe un antagonisme qui est irréconciliable, parce qu'il est une conséquence nécessaire de leurs positions respectives? Que la prospérité de la classe bourgeoise est incompatible avec le bienêtre et la liberté des travailleurs, parce que cette prospérité excessive n'est et ne peut être fondée que sur l'exploitation et sur l'asservissement de leur travail, et que, par la même raison, la prospérité et la dignité humaine des masses ouvrières exigent absolument l'abolition de la bourgeoisie comme classe séparée? Que, par conséquent, la guerre entre le prolétariat et la bourgeoisie est fatale, et ne peut finir que par la destruction de cette dernière ?
As-tu compris qu'aucun ouvrier, quelque intelligent et quelque énergique qu'il soit, n'est capable de lutter seul contre la puissance si bien organisée des bourgeois, puissance représentée et soutenue principalement par l'organisation de l'Etat, de tous les Etats? Que, pour te donner de la force, tu dois
t'associer non avec des bourgeois, — ce qui serait de ta part une sottise ou un crime, parce que tous les bourgeois, en tant que bourgeois, sont nos ennemis irre'conciliables, — ni avec des ouvriers infidèles, et qui seraient assez lâches pour aller mendier les sourires et la bienveillance des bourgeois, mais avec des ouvriers honnêtes, énergiques, et qui veulent franchement ce que tu veux?
As-tu compris qu'en présence de la coalition formidable de toutes les classes privilégiées, de tous les propriétaires et capitalistes, et de tous les Etats dans le monde, une association ouvrière isolée, locale ou nationale, appartînt-elle même à l'un des plus grands pays de l'Europe, ne pourra jamais triompher, et que, pour tenir tête à cette coalition et pour obtenir ce triomphe, il ne faut rien de moins que l'union de toutes les associations ouvrières locales et nationales en une association universelle, il faut la grande Association internationale des travailleurs de tous les pays ?
Si tu sais, si tu as bien compris et si tu veux réellement tout cela, viens à nous, quelles que soient d'ailleurs tes croyances politiques ou religieuses. Mais pour que nous puissions t'accepter, tu dois nous promettre :
1° De subordonner désormais tes intérêts personnels, ceux même de ta famille, aussi bien que tes convictions et manifestations politiques et religieuses, à l'intérêt suprême de notre association : la lutte du travail contre le capital, des travailleurs
172 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Egalité
contre la bourgeoisie sur le terrain économique;
2" De ne jamais transiger avec les bourgeois dans un inte'rêt personnel;
3° De ne jamais chercher à t'e'lever individuellement, seulement pour ta propre personne, au-dessus de la masse ouvrière, ce qui ferait de toi-même immédiatement un bourgeois, un ennemi et un exploiteur du prolétariat; car toute la différence entre le bourgeois et le travailleur est celle-ci, que le premier cherche son bien toujours en dehors de la collectivité, et que le second ne le cherche et ne prétend le conquérir que solidairement avec tous ceux qui travaillent et qui sont exploités par le capital bourgeois;
4° De rester toujours fidèle à la solidarité ouvrière, car la moindre trahison de cette solidarité est considérée par rinternationale comme le crime le plus grand et comme la plus grande infamie qu'un ouvrier puisse commettre.
En un mot, tu dois accepter franchement, pleinement, nos statuts généraux, et tu prendras l'engagement solennel d'y conformer désormais tes actes et ta vie.
Nous pensons que les fondateurs de l'Association internationale ont agi avec une très grande sagesse en éliminant d'abord du programme de cette assotion toutes les questions politiques et religieuses. Sans doute, ils n'ont point manqué eux-mêmes ni d'opinions politiques, ni d'opinions anti-religieuses bien marquées; mais ils se sont abstenus de les
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émettre dans ce programme, parce que leur but principal était d'unir avant tout les masses ouvrières du monde civilisé dans une action commune. lis ont dû nécessairement chercher une base commune, une série de principes simples sur lesquels tous les ouvriers, quelles que soient d'ailleurs leurs aberrations politiques et religieuses, pour peu qu'ils soient des ouvriers sérieux, c'est-à-dire des hommes durement exploités et souffrants, sont et doivent être d'accord.
S'ils avaient arboré le drapeau d'un système politique ou anti-religieux, loin d'unir les ouvriers de l'Europe ils les auraient encore plus divisés; parce que, l'ignorance des ouvriers aidant, la propagande intéresse'e et au plus haut degré corruptive des prêtres, des gouvernements et de tous les partis politiques bourgeois, sans en excepter les plus rouges, a répandu une foule d'idées fausses dans les masses ouvrières, et que ces masses aveuglées se passionnent malheureusement encore trop souvent pour des mensonges qui n'ont d'autre but que de leur faire servir, volontairement et stupidement, au détriment de leurs intérêts propres, ceux des classes privilégiées.
D'ailleurs, il existe encore une trop grande différence entre les degrés de développement industriel, politique, intellectuel et moral des masses ouvrières dans les différents pays, pour qu'il soit possible de les unir aujourd'hui par un seul et même programme politique et anti-religieux. Poser un tel programme
174 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL rÉgalUé
comme celui de l'Internationale, en faire une condition absolue d'entrée dans cette association, ce serait vouloir organiser une secte, non une association universelle; ce serait tuer l'Internationale.
Il y a eu encore une autre raison qui a fait e'iiminer d'abord du programme de l'Internationale, en apparence du moins et seulement en apparence, toute tendance politique.
Jusqu'à ce jour, depuis le commencement de l'histoire, il n'y a pas eu encore de politique du peuple, — et nous entendons par ce mot le bas peuple, la canaille ouvrière qui nourrit le monde de son travail; il n'y a eu que la politique des classes privilégiées, de ces classes qui se sont-servies de la puissance musculaire du peuple pour se détrôner mutuellement, et pour se mettre à la place l'une de l'autre. Le peuple à son tour n'a jamais pris parti pour les unes contre les autres que dans le vague espoir qu'au moins l'une de ces révolutions politiques, dont aucune n'a pu se faire sans lui, mais dont aucune ne s'est faite pour lui, apporterait quelque soulagement à sa misère et à son esclavage séculaires. Il s'est toujours trompé. Même la grande Révolution française l'a trompé. Elle a tué l'aristocratie nobiliaire et a mis à sa place la bourgeoisie. Le peuple ne s'appelle plus ni esclave ni serf, il est proclamé né libre en droit, mais dans le fait son esclavage et sa misère restent les mêmes.
Et ils resteront toujours les mêmes tant que les masses populaires continueront de servir d'instru-
ment à la politique bourgeoise, que cette politique s'appelle conservatrice, libérale, progressiste, radicale, et lors même qu'elle se donnerait les allures les plus révolutionnaires du monde. Car toute politique bourgeoise, quels que soient son nom et sa couleur, ne peut avoir au fond qu'un seul but : le maintien de la domination bourgeoise; et la domination bourgeoise, c'est l'esclavage du prolétariat. Qu'a donc dû faire l'Internationale? Elle a dû d'abord détacher les masses ouvrières de toute politique bourgeoise, elle a dû éliminer de son programme tous les programmes politiques bourgeois. Mais, à l'époque de sa fondation, il n'y avait pas dans le monde d'autre politique que celle de l'Eglise, ou de la monarchie, ou de l'aristocratie, ou de la bourgeoisie; la dernière, surtout celle de la bourgeoisie radicale, était sans contredit plus libérale et plus humaine que les autres ; mais toutes, également fondées sur l'exploitation des masses ouvrières, n'avaient en réalité d'autre but que de se disputer le monopole de cette exploitation. L'Internationale a donc dû commencer par déblayer le terrain, et, comme toute politique, au point de vue de l'émancipation du travail, se trouvait alors entachée d'éléments réactionnaires, elle a dû d'abord rejeter de son sein tous les systèmes politiques connus, afin de pouvoir fonder, sur ces ruines du monde bourgeois, la vraie politique des travailleurs, la politique de l'Association internationale.
[Égalité du 7 août 1869.)
176 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Égalité
Les fondateurs de l'Association internationale des travailleurs ont agi avec d'autant plus de sagesse en évitant de poser des principes politiques et philosophiques comme base de cette association, et en ne lui donnant d'abord pour unique fondement que la lutte exclusivement économique du travail contre le capital, qu'ils avaient la certitude que, du moment qu'un ouvrier met le pied sur ce terrain, du moment que, prenant confiance dans son droit aussi bien que dans la force numérique de sa classe, il s'engage avec ses compagnons de travail dans une lutte solidaire contre l'exploitation bourgeoise, il sera nécessairement amené, par la force même des choses, et par le développement de cette lutte, à reconnaître bientôt tous les principes politiques, socialistes et philosophiques de l'Internationale, principes qui ne sont rien, en effet, que le Juste exposé de son point de départ, de son but.
Nous avons exposé ces principes dans nos derniers numéros (i). Au point de vue politique et social, ils ont pour conséquence nécessaire l'abolition des classes, par conséquent celle de la bourgeoisie, qui est la classe dominante aujourd'hui; l'abolition de tous les Etats territoriaux, celle de toutes les patries politiques, et, sur leurs ruines, l'établissement de la
(i) Ceux du 3f juillet (article Le Jugement de M, Coullery) et du 7 août.
grande fédération internationale de tous les groupes productifs, nationaux et locaux. Au point de vue philosophique, comme ils ne tendent à rien de moins qu'à la réalisation de l'idéal humain, du bonheur humain, de l'égalité, de la justice et de la liberté sur la terre, que par là même ils tendent à rendre tout à fait inutiles tous les compléments célestes et toutes les espérances d'un monde meilleur, ils auront pour conséquence également nécessaire l'abolition des cultes et de tous les systèmes religieux.
Annoncez tout d'abord ces deux buts à des ouvriers ignorants, écrasés par le travail de chaque jour, et démoralisés, empoisonnés pour ainsi dire sciemment par les doctrines perverses que les gouvernements, de concert avec toutes les castes privilégiées, prêtres, noblesse, bourgeoisie, leur distribuent à pleines mains, et vous les effraierez; ils vous repousseront peut-être, sans se douter que toutes ces idées ne sont rien que l'expression la plus fidèle de leurs propres intérêts, que ces buts portent en eux la réalisation de leurs vœux les plus chers; et qu'au contraire les préjugés religieux et politiques au nom desquels ils les repousseront peutêtre sont la cause directe de la prolongation de leur esclavage et de leur misère.
Il faut bien distinguer entre les préjugés des masses populaires et ceux de la classe privilégiée. Les préjugés des masses, comme nous venons de le dire, ne sont fondés que sur leur ignorance et sont
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tout contraires à leurs intérêts, tandis que ceux de la bourgeoisie sont précisément fondés sur les intérêts de cette classe, et ne se maintiennent, contre l'action dissolvante de la science bourgeoise ellemême, que grâce à l'égoîsme collectif des bourgeois. Le peuple veut, mais il ne sait pas; la bourgeoisie sait, mais elle ne veut pas. Lequel des deux est l'incurable? La bourgeoisie, sans aucun doute.
Règle générale : on ne peut convertir que ceux qui sentent le besoin d'être convertis, que ceux qui portent déjà dans leurs instincts ou dans les misères de leur position soit extérieure, soit intérieure, tout ce que vous voulez leur donner; jamais vous ne convertirez ceux qui n'éprouvent le besoin d'aucun changement, ni même ceux qui, tout en désirant sortir d'une position dont ils sont mécontents, sont poussés, par la nature de leurs habitudes morales, intellectuelles et sociales, à chercher une position meilleure dans un monde qui n'est pas celui de vos idées.
Convertissez, je vous prie, au socialisme un noble qui convoite la richesse, un bourgeois qui voudrait se faire noble, ou même un ouvrier qui ne tendrait de toutes les forces de son âme qu'à devenir un bourgeois! Convertissez encore un aristocrate réel ou imaginaire de l'intelligence, un demi-savant, un quart, un dixième, une centième partie de savant, gens pleins d'ostentation scientifique, qui souvent^ parce qu'ils ont eu seulement la chance d'avoir compris tant bien que mal quelques livres, sont
pleins de mépris arrogant pour les masses illettrées, et s'imaginent qu'ils sont appelés à former entre eux une nouvelle caste dominante, c'est-à-dire exploitante.
Aucun raisonnement ni aucune propagande ne seront jamais en état de convertir ces malheureux. Pour les convaincre, il n'est qu'un seul moyen : c'est le fait ; c'est la destruction de la possibilité même des situations privilégiées, de toute domination et de toute exploitation; c'est la révolution sociale, qui, en balayant tout ce qui constitue l'inégalité dans le monde, les moralisera en les forçant à chercher leur bonheur dans l'égalité et dans la solidarité.
Il en est autrement des ouvriers sérieux. Nous entendons par ouvriers sérieux tous ceux qui sont réellement écrasés par le poids du travail; tous ceux dont la position est si précaire et si misérable qu'aucun, à moins de circonstances tout à fait extraordinaires, ne puisse avoir seulement la pensée de conquérir pour lui-même, et seulement pour luimême, dans les conditions économiques d'aujourd'hui et dans le milieu social actuel, une position meilleure ; de devenir, par exemple, à son tour, un patron ou un conseiller d'Etat. Nous rangeons naturellement aussi dans cette catégorie les rares et généreux ouvriers qui, tout en ayant la possibilité de monter individuellement au-dessus de la classe ouvrière, n'en veulent pas profiter, aimant mieux souffrir encore quelque temps de l'exploitation bour-
l8o ARTICLtS ÉCRITS POUR. LE JOURNAL l'Egalité
geoise,solidairementavec leurs camarades de misère, que de devenir des exploiteurs à leur tour. Ceux-là n'ont pas besoin d'être convertis ; ils sont des socialistes purs.
Nous parlons de la grande masse ouvrière qui, éreinte'e par son travail quotidien, est ignorante et mise'rable. Celle-là, quels que soient les préjugés politiques et religieux qu'on ait tâché et même réussi en partie de faire prévaloir dans sa conscience, est socialiste sans le savoir ; elle est, au fond de son instinct, et par la force même de sa position, plus sérieusement, plus réellement socialiste, que ne le sont tous les socialistes scientifiques et bourgeois, pris ensemble. Elle l'est par toutes les conditions de son existence matérielle, par tous les besoins de son être, tandis que ces derniers ne le sont que par les besoins de leur pensée ; et, dans la vie réelle, les besoins de l'être exercent toujours une puissance bien plus forte que ceux de la pensée, la pensée étant ici, comme partout et toujours, l'expression de l'être, le reflet de ses développements successifs, mais jamais son principe.
Ce qui manque aux ouvriers, ce n'est pas la réalité, la nécessité réelle des aspirations socialistes, c'est seulement la pensée socialiste. Ce que chaque ouvrier réclame dans le fond de son cœur : une existence pleinement humaine en tant que bien-être matériel et développement intellectuel, fondée sur la justice, c'est-à-dire sur l'égalité et sur la liberté de chacun et de tous dans le travail, — ne peut évi-
POLITIQUE DE l'iNTERNATIONALE i8i
demment pas se réaliser dans le monde politique et social actuel, qui est fondé sur l'injustice et sur l'exploitation cynique du travail des masses ouvrières. Donc, tout ouvrier sérieux est nécessairement un révolutionnaire socialiste, puisque son émancipation ne peut s'effectuer que par le renversement de tout ce qui existe maintenant. Ou bien cette organisation de l'injustice, avec tout son appareil de lois iniques et d'institutions privilégiées, doit périr, ou bien les masses ouvrières resteront condamnées à un esclavage éternel.
Voilà la pensée socialiste dont les germes se retrouveront dans l'instinct de chaque travailleur sérieux. Le but est donc de lui donner la pleine conscience de ce qu'il veut, de faire naître en lui une pensée qui corresponde à son instinct, car, du momentque la pensée des masses ouvrières se sera élevée à la hauteur de leur instinct, leur volonté sera déterminée, et leur puissance deviendra irrésistible.
Qu'est-ce qui empêche encore le développement plus rapide de cette pensée salutaire au sein des masses ouvrières? Leur ignorance, et en grande partie les préjugés politiques et religieux par lesquels les classes intéressées s'etîorcent encore aujourd'hui d'obscurcir leur conscience et leur intelligence naturelle. Gomment dissiper cette ignorance, comment détruire ces préjugés malfaisants? Sera-ce par l'instruction et par la propagande?
Ce sont sans doute de grands et beaux moyens. Mais dans l'état actuel des masses ouvrières ils sont
l82 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL rÉo^alUé
insuffisants. L'ouvrier isolé est trop e'crasé par son travail, et par ses soucis quotidiens, pour avoir beaucoup de temps à donner à son instruction. Et d'ailleurs, qui fera cette propagande? Seront-ce les quelques socialistes sincères, issus de la bourgeoisie, qui sont pleins de ge'néreuse volonté, sans doute, mais qui sont trop peu nombreux, d'abord, pour donnera leur propagande toute la largeur nécessaire, et qui, d'un autre côté, appartenant par leur position à un monde différent, n'ont pas sur le monde ouvrier toute la prise qu'il faudrait, et qui excitent en lui des défiances plus ou moins légitimes?
« L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes », dit le préambule de nos statuts généraux. Et il a mille fois raison de le dire. C'est la base principale de notre grande Association. Mais le monde ouvrier est généralement ignorant, la théorie lui manque encore tout à fait. Donc il ne reste qu'une seule voie, c'est celle de son émancipation par la pratique. Quelle peut et quelle doit être cette pratique?
Il n'en est qu'une seule. C'est celle de la lutte solidaire des ouvriers contre les patrons. C'est Vorganisation et la fédération des caisses de résistance. [Égalité du 14 août 1869.)
Si l'Internationale se montre d'abord indulgente pour lesidées conservatrices etréactionnaires, soit en
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politique, soit en religion, que des ouvriers peuvent avoir en entrant dans son sein, ce n'est pas du tout par indifférence pour ces ide'es. On ne peut la taxer d'indifférence, puisqu'elle les déteste et les repousse de toutes les forces de son être, toute idée réactionnaire étant le renversement du principe même de l'Internationale, comme nous l'avons déjà démontré dans nos précédents articles.
Cette indulgence, nous le répétons encore, lui est inspirée par une haute sagesse. Sachant parfaitement que tout ouvrier sérieux est un socialiste par toutes les nécessités inhérentes à sa position misérable, et que ses idées réactionnaires, s'il en a, ne peuvent être que l'effet de son ignorance, elle compte sur l'expérience collective qu'il ne peut manquer d'acquérir au sein de l'Internationale, et surtout sur le développement de la lutte collective des travailleurs contre les patrons, pour l'en délivrer.
Et, en effet, du moment qu'un ouvrier, prenant foi dans la possibilité d'une prochaine transformation radicale de la situation économique, associé à ses camarades, commence à lutter sérieusement pour la diminution de ses heures de travail et l'augmentation de son salaire, du moment qu'il commence à s'intéresser vivement à cette lutte toute matérielle, on peut être certain qu'il abandonnera bientôt toutes ses préoccupations célestes, et que, s'habituant à compter toujours davantage sur la force collective des travailleurs, il renoncera volontaire-
184 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Égalité
ment au secours du ciel. Le socialisme prend dans son esprit la place de la religion.
Il en sera de même de sa politique réactionnaire. Elle perdra son soutien principal à mesure que la conscience de l'ouvrier se verra délivre'e de l'oppression religieuse. D'un autre côte', la lutte économique, en se développant et en s'étendant toujours davantage, lui fera connaître de plus en plus, d'une manière pratique et par une expérience collective, qui est nécessairement toujours plus instructive et plus large que l'expérience isolée, ses ennemis véritables, qui sont les classes privilégiées, à savoir le clergé, la bourgeoisie, la noblesse, et l'État ; ce dernier n'étant là que pour sauvegarder tous les privilèges de ces classes, et prenant nécessairement toujours leur parti contre le prolétariat.
L'ouvrier, ainsi engagé dans la lutte, finira forcément par comprendre l'antagonisme irréconciliable qui existe entre ces suppôts de la réaction et ses intérêts humains les plus chers, et, arrivé à ce point, il ne manquera pas de se reconnaître et de se poser carrément comme un socialiste révolutionnaire.
Il n'en est pas ainsi des bourgeois. Tous leurs intérêts sont contraires à la transformation économique de la société ; et si leurs idées y sont contraires aussi, si ces idées sont réactionnaires, ou, comme on les nomme poliment aujourd'hui, modérées ; si leur intelligence et leur cœur repoussent ce grand acte de justice et d'émancipation que nous appelons la révolution sociale ; s'ils ont
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horreur de l'égalité' sociale réelle, c'est-à-dire de l'égalité politique, sociale, et économique à la fois ; si, dans le fond de leur âme, ils veulent garder pour eux-mêmes, pour leur classe ou pour leurs enfants, un seul privilège, ne fût-ce que celui de l'intelligence, comme le font aujourd'hui beaucoup de socialistes bourgeois ; s'ils ne détestent non-seulement de toute la logique de leur esprit, mais encore de toute la puissance de leur passion, l'ordre de choses actuel, — alors on peut être certain qu'ils resteront des réactionnaires, des ennemis de la cause ouvrière toute leur vie. Il faut les tenir loin de l'Internationale.
Il faut les en tenir bien loin, car ils ne pourraient y entrer que pour la démoraliser et pour la détourner de sa voie. Il est d'ailleurs un signe infaillible auquel les ouvriers peuvent reconnaître si un bourgeois qui demande à être reçu dans leurs rangs vient à eux franchement, sans l'ombre d'hypocrisie et sans la moindre arrière-pensée. Ce signe, ce sont les rapports qu'il a conservés avec le monde bourgeois.
L'antagonisme qui existe entre le monde ouvrier et le monde bourgeois prend un caractère de plus en plus prononcé. Tout homme qui pense sérieusement, et dont les sentiments et l'imagination ne sont point altérés par l'influence souvent inconsciente de sophismes intéressés, doit comprendre aujourd'hui qu'aucune réconciliation entre eux n'est possible. Les travailleurs veulent l'égalité, et
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les bourgeois veulent le maintien de l'inégalité. Evidemment l'une détruit l'autre. Aussi la grande majorité des bourgeois capitalistes et propriétaires, ceux qui ont le courage de s'avouer franchement ce qu'ils veulent, ont-ils également celui de manifester avec la même franchise l'horreur que leur inspire le mouvement actuel de la classe ouvrière. Ceux-ci sont des ennemis aussi résolus que sincères, nous les connaissons et c'est bien.
Mais il est une autre catégorie de bourgeois qui n'ont ni la même franchise, ni le même courage. Ennemisdelaliquidation sociale, que nous appelons, nous, de toute la puissance de nos âmes comme un grand acte de justice, comme le point de départ nécessaire et la base indispensable d'une organisation égalitaire et rationnelle de la société, ils veulent, comme tous les autres bourgeois, conserver l'inégalité économique, cette source de toutes les autres inégalités ; et en même temps ils prétendent vouloir comme nous l'émancipation intégrale du travailleur et du travail. Ils maintiennent contre nous, avec une passion digne des bourgeois les plus réactionnaires, la cause même de l'esclavage du prolétariat, la séparation du travail et de la propriété immobilière ou capitalisée, représentés aujourd'hui par deux classes différentes; et ils se posent néanmoins comme les apôtres de la délivrance de la classe ouvrière du joug de la propriété et du capital!
Se trompent-ils ou trompent-ils? Quelques-uns se trompent de bonne foi, beaucoup trompent; le
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plus grand nombre se trompe et trompe à la fois. Ils appartiennent tous à cette catégorie de bourgeois radicaux et de socialistes bourgeois qui ont fondé la Ligue de la paix et de la liberté.
Cette Ligue est-elle socialiste ? Au commencement etpendant la première année de son existence, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, elle a repoussé le socialisme avec horreur.
L'an passé, à son Congrès de Berne, elle a repoussé triomphalement le principe de l'égalité économique. Aujourd'hui, se sentant mourir et désirant vivre encore un peu, et comprenant enfin qu'aucune existence politique n'est désormais possible sans la question sociale, elle se dit socialiste ; elle est devenue socialiste bourgeoise : ce qui veut dire qu'elle veut résoudre toutes les questions sociales sur la base de Yinégalité économique. Elle veut, elle doit conserver l'intérêt du capital et la rente de la terre, et elle prétend émanciper les travailleurs avec cela ! Elle s'efforce de donner un corps au nonsens.
Pourquoi le fait-elle? Qu'est-ce qui lui a fait entreprendre une œuvre aussi incongrue que stérile } Il n'est pas difficile de le comprendre.
Une grande partie de la bourgeoisie est fatiguée du règne du césarisme et du militarisme qu'ellemême a fondé en 1848, par crainte du prolétariat. Rappelez-vous seulement les journées de Juin, avant-coureurs des journées de Décembre ; rappelezvous cette Assemblée nationale qui, après les jour-
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nées de Juin, maudissait et insultait, à l'unanimité moins une voix, l'illustre et on peut bien dire l'héroïque socialiste Proudhon ('), qui seul avait eu le courage de jeter le défi du socialisme à ce troupeau enragé de bourgeois conservateurs, libéraux et radicaux. Et il ne faut pas oublier que parmi ces insulteurs de Proudhon il y a une quantité de citoyens encore vivants, et aujourd'hui plus militants que jamais, et qui, auréolés par les persécutions de Décembre, sont devenus depuis les martyrs de la liberté.
Donc il n'y a point de doute que la bourgeoisie tout entière, y compris la bourgeoisie radicale, n'ait été proprement la créatrice du despotisme césarien et militaire dont elle déplore aujourd'hui les effets. Après s'en être servi contre le prolétariat, elle voudrait s'en délivrer à cette heure. Rien de plus naturel : ce régime l'humilie et la ruine. Mais comment s'en délivrer ? Jadis elle était courageuse et puissante, elle avait la puissance des conquêtes. Aujourd'hui elle est lâche et débile, elle est affligée de l'impuissance des vieillards. Elle ne connaît que trop bien sa faiblesse, elle sent qu'à elle seule elle ne peut rien. Il lui faut donc un aide. Cet aide ne peut être que le prolétariat : donc il faut gagner le prolétariat.
(i) Séance du 3i juillet 1848. — Le Progrès du Locle avait publié, dans son numéro du 17 avril 1869, des extraits du compte-rendu sténographique de cette séance de TAssemblée constituante de 1848.
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Mais comment le gagner ? Par des promesses de liberté et d'e'galité politiques? Ce sont des mots qui ne touchent plus les travailleurs. Ils ont appris à leurs de'pens, ils ont compris par une dure expe'rience, que ces mots ne signifient pour eux rien que le rhaintien de leur esclavage économique, souvent même plus dur qu'auparavant. Si donc vous voulez toucher le cœur de ces misérables millions d'esclaves du travail, parlez-leur de leur émancipation économique. Il n'est plus d'ouvrier qui ne sache, maintenant, que c'est là pour lui l'unique base sérieuse et réelle de toutes les autres émancipations. Donc il faut leur parler de réformes économiques de la société.
« Eh bien, se sont dit les ligueurs de la Paix et de la Liberté, parlons-en, disons-nous socialistes aussi. Promettons-leur des réformes économiques et sociales, à condition toutefois qu'ils veuillent bien respecter les bases de la civilisation et de l'omnipotence bourgeoises : la propriété individuelle et héréditaire, l'intérêt du capital, et la rente de la terre. Persuadons-les qu'à ces conditions seules, qui d'ailleurs nous assurent la domination et aux travailleurs l'esclavage, le travailleur peut être émancipé.
« Persuadons-les encore que, pour réaliser toutes ces réformes sociales, il faut faire d'abord une bonne révolution politique, exclusivement politique, aussi rouge qu'il leur plaira au point de vue politique, avec un grand abattis de têtes si cela
IÇO ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VEgalUé
devient nécessaire, mais avec le plus grand respect pour la sacro-sainte proprie'té; une révolution toute jacobine, en un mot, qui nous rendra les maîtres de la situation; et une fois maîtres, nous donnerons aux ouvriers ce que nous pourrons et ce que nous voudrons. »
C'est ici un signe infaillible auquel les ouvriers peuvent reconnaître un faux socialiste, un socialiste bourgeois : si, en leur parlant de révolution, ou, si l'on veut, de transformation sociale, il leur dit que la transformation politique doit précéder la transformation économique ; s'il nie qu'elles doivent se faire toutes les deux à la fois, ou même que la révolution politique doive être autre chose que la mise en action immédiate et directe de la liquidation sociale pleine ou entière, — qu'ils lui tournent le dos, car ou bien il n'est qu'un sot, ou bien c'est un exploiteur hypocrite.
[Égalité du 21 août i86g.)
L'Association internationale des travailleurs, pour rester fidèle à son principe et pour ne pas dévier de la seule voie qui puisse la conduire à bon port, doit se prémunir surtout contre les influences de deux sortes de socialistes bourgeois : les partisans de la. politique bourgeoise, y compris même les révolutionnaires bourgeois, et ceux de la coopération bourgeoise, ou soi-disant hommes pratiques.
Considérons d'abord les premiers.
L'e'mancipatione'conomique, avons-nous dit dans ie précédent numéro, est la base de toutes les autres émancipations. Nous avons résumé par ces mots toute la politique de l'Internationale.
Nous lisons en effet dans les considérants de nos statuts généraux la déclaration suivante :
« Que V assujettissement du travail au capital est la source de toute servitude, politique, morale et matérielle, et que, pour cette raison, l'émancipation des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique. »
Il est bien entendu que tout mouvement politique qui n'a point pour objet immédiat et direct l'émancipation économique, définitive et complète, des travailleurs, et qui n'a pas inscrit sur son drapeau, d'une manière bien déterminée et bien claire, le principe de régalité économique, ce qui veut dire la restitution intégrale du capital au travail, ou bien la liquidation sociale, — que tout mouvement politique pareil est bourgeois, et, comme tel, doit être exclu de l'Internationale.
Doit par conséquent être exclue sans pitié la politique des bourgeois démocrates ou socialistes bourgeois, qui, en déclarant que « la liberté politique est la condition préalable de l'émancipation économique », ne peuvent entendre par ces mots autre chose que ceci : « Les réformes politiques, ou la révolution politique, doivent précéder les réformes économiques ou la révolution économique; les
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ouvriers doivent par conséquent s'allier aux bourgeois plus ou moins radicaux pour faire d'abord avec eux les premières, sauf à faire ensuite contre eux les dernières ».
Nous protestons hautement contre cette funeste théorie, qui ne pourrait aboutir, pour les travailleurs, qu'à les faire servir encore une fois d'instrument contre eux-mêmes, et à les livrer de nouveau à l'exploitation des bourgeois.
Conquérir la liberté politique d'abord^ ne peut signifier autre chose que la conquérir d'abord toute seule, en laissant, au moins pendant quelques jours, les rapports économiques et sociaux dansl'état où ils sont, c'est-à-dire les propriétaires et les capitalistes avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère.
Mais cette liberté une fois conquise, — dit-on, — elle servira aux travailleurs d'instrument pour conquérir plus tard V égalité ou la justice économique.
La liberté, en effet, est un instrument magnifique et puissant. Le tout est de savoir si les travailleurs pourront réellement s'en servir, si elle sera réellement en leur possession, ou si, comme cela a toujours été jusqu'ici, leur liberté politique ne sera qu'une apparence trompeuse, unefiction?
Un ouvrier, dans sa situation économique présente, auquel on viendrait parler de liberté politique, ne pourrait-il pas répondre par le refrain d'une chanson bien connue :
Ne pariez pas de liberté
La pauvreté, c'est i'esclavage (1)!
Et, en effet, il faut être amoureux d'illusions pour s'imaginer qu'un ouvrier, dans les conditions économiqueset sociales dans lesquelles il se trouve présentement, puisse profiter pleinement, faire un usage sérieux et réel, de sa liberté politique. Il lui manque pour cela deux petites choses : le loisir et les moyens matériels.
D'ailleurs, ne l'avons-nous pas vu en France, le lendemain de la révolution de 1848, la révolution la plus radicale qu'on puisse désirer au point de vue politique?
Les ouvriers français n'étaient certes ni indifférents, ni inintelligents, et, malgré le suffrage universel le plus large, ils ont dû laisser faire les bourgeois. Pourquoi? parce qu'ils ont manqué des moyens matériels qui sont nécessaires pour que la liberté politique devienne une réalité, parce qu'ils sont restés les esclaves d'un travail forcé par la faim, tandis que les bourgeois radicaux, libéraux, et même conservateurs, les uns républicains de la veille, les autres convertis du lendemain, allaient et venaient, s'agitaient, parlaient et conspiraient librement, les uns grâce à leurs rentes ou à leur fonction bourgeoise lucrative, les autres grâce au budget de l'Etat qu'on avait naturellement conservé et qu'on avait même rendu plus fort que jamais.
(i) Refrain d'une chanson de Pierre Lachambeaudie.
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On sait ce qui en est résulté : d'abord les journées de Juin; plus tard, comme conséquence nécessaire, les journées de Décembre.
Mais, dira-t-on, les travailleurs, devenus plus sages par l'expérience même qu'ils ont faite, n'enverront plus des bourgeois dans les assemblées constituantes ou législatives, ils enverront de simples ouvriers. Tout pauvres qu'ils sont, les travailleurs pourront bien fournir l'entretien à leurs députés. Savez-vous ce qui en résultera? C'est que les ouvriers députés, transportés dans des conditions d'existence bourgeoises et dans une atmosphère d'idées politiques toutes bourgeoises, cessant d'être des travailleurs de fait pour devenir des hommes d'Etat, deviendront des bourgeois, et peut-être seront même plus bourgeois que les bourgeois euxmêmes. Car les hommes ne font pas les positions, ce sont les positions, au contraire, qui font les hommes. Et nous savons par expérience que les ouvriers bourgeois ne sont souvent ni moins égoïstes que les bourgeois exploiteurs, ni moins funestes à l'Internationale que les bourgeois socialistes, ni moins vaniteux et ridicules que les bourgeois anoblis.
Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, tant que le travailleur restera plongé dans son état actuel, il n'y aura point pour lui de liberté possible, et ceux qui le convient à conquérir les libertés politiques, sans toucher d'abord aux brûlantes questions du socialisme, sans pronooçer ce mot qui fait pâlir les
bourgeois : la liquidation sociale, lui disent simplement : « Conquiers d'abord cette liberté pour nous, afin que plus tard nous puissions nous en servir contre toi »,
Mais ils sont bien intentionnés et sincères, ces bourgeois, dira-t-on. — Il n'y a pas de bonnes intentions et de sincérité qui tiennent contre les influences de la position, et, puisque nous avons dit que les ouvriers mêmes qui se mettraient dans cette position deviendraient forcément des bourgeois, à plus forte raison les bourgeois qui resteront dans cette position resteront-ils des bourgeois.
Si un bourgeois, inspiré par une grande passion de justice, d'égalité et d'humanité, veut sérieusement travailler à l'émancipation du prolétariat, qu'il commence d'abord par rompre tous les liens politiques et sociaux, tous les rapports d'intérêt aussi bien que d'esprit, de vanité et de cœur avec la bourgeoisie. Qu'il comprenne d'abord qu'aucune réconciliation n'est possible entre le prolétariat et cette classe, qui, ne vivant que de l'exploitation d'autrui, est l'ennemie naturelle des prolétaires.
Après avoir tourné délinitivement le dos au monde bourgeois, qu'il vienne alors se ranger sous le drapeau des travailleurs, sur lequel sont inscrits ces mois : « Justice, Egalité et Liberté pour tous. Abolition des classes par l'égalisation économique de tous. Liquidation sociale. » Il sera le bienvenu.
A l'égard des socialistes bourgeois et des bour-
196 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VÉgaUté
geois ouvriers (') qui viendront nous parler de conciliation entre la politique bourgeoise et le socialisme des travailleurs, nous n'avons qu'un conseil à donner à ces derniers : il faut leur tourner le dos.
Puisque les socialistes bourgeois s'efforcent d'organiser aujourd'hui, avec Vappât du socialisme^ une formidable agitation ouvrière, afin de conquérir la liberté politique, une liberté qui, comme nous venons de le voir, ne profiterait qu'à la bourgeoisie ; puisque les masses ouvrières, arrivées à l'intelligence de leur position, éclairées et dirigées par le principe de l'Internationale, s'organisent en effet et commencent à former une véritable puissance, non nationale, mais internationale ; non pour faire les affaires des bourgeois, mais leurs propres affaires ; et puisque, même pour réaliser cet idéal des bourgeois d'une complète liberté politique avec des institutions républicaines, il faut une révolution, et qu'aucune révolution ne peut triompher que par la puissance du peuple, il faut que cette puissance, cessant de tirer les marrons du feu pour messieurs les bourgeois, ne serve désormais qu'à faire triompher la cause du peuple, la cause de tous ceux qui travaillent contre tous ceux qui exploitent le travail.
L'Association internationale des travailleurs, fidèle à son principe, ne donnera jamais la main à
(i) Ce que Bakounine appelle les « bourgeois ouvriers », ce sont les « ouvriers embourgeoisés » de Genève, comme il yen avait un certain nombre dans les sections de la « fabrique ».
une agitation politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct la complète éynancipaùon éconO' mique du travailleur, c'est-à-dire l'abolition de la bourgeoisie comme classe économiquement séparée de la masse de la population, ni à aucune révolution qui dès le premier jour, dès la première heure, n'inscrira pas sur son drapeau la liquidation sociale.
Mais les révolutions ne s'improvisent pas. Elles ne se fontpas arbitrairement ni par les individus, ni même par les plus puissantes associations. Indépendamment de toute volonté et de toute conspiration, elles sont toujours amenées par la force des choses. On peut les prévoir, en pressentir l'approche quelquefois, jamais en accélérer l'explosion.
Convaincus de cette vérité, nous nous faisons cette question : Quelle est la politique que l'Internationale doit suivre pendant cette période plus ou moins longue qui nous sépare de cette terrible révolution sociale que tout le monde pressent aujourd'hui ?
Faisant abstraction, comme le lui commandent ses statuts, de toute politique nationale et locale, elle donnera à l'agitation ouvrière dans tous les pays un caractère essentiellement économique, en posant comme but : la diminution des heures de travail et l'augmentation des salaires ; comme moyens : l'association des masses ouvrières et la formation des caisses de résistance.
Elle fera la propagande de ses principes, car ces principes, étant l'expression la plus pure des intérêts
igS ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VEgalUé
collectifs des travailleurs du monde entier, sont l'âme et constituent toute la force vitale de l'Association. Elle fera cette propagande largement, sans égard pour les susceptibilités bourgeoises, afin que chaque travailleur, sortant de la torpeur intellectuelle et morale dans laquelle on s'efforce de le retenir, comprenne la situation, sache bien ce qu'il doit vouloir et à quelles conditions il peut conquérir ses droits d'homme.
Elle en fera une propagande d'autant plus éner^ gique et sincère que, dans l'Internationale même, nous rencontrons souvent des influences qui, affectant de mépriser ces principes, voudraient les faire passer pour une théorie inutile et s'efforcent de ramener les travailleurs au catéchisme politique, économique et religieux des bourgeois.
Elle s'étendra enfin et s'organisera fortement à travers les frontières de tous les pays, afin que, quand la révolution, amenée par la force des choses, aura éclaté, il se trouve une force réelle, sachant ce qu'elle doit faire, et par là même capable de s'emparer de la révolution et de lui donner une direction vraiment salutaire pour le peuple; une organisation internationale sérieuse des associations ouvrières de tous les pays, capable de remplacer ce monde politique des Etats et de la bourgeoisie qui s'en va.
Nous terminons cet exposé fidèle de la politique de l'Internationale en reproduisant le dernier paragraphe des considérants de nos statuts généraux :
RAPPORT SUR LA QUESTION DE L'hÉRITAGE I99
« Le mouvement qui s'accomplit parmiles ouvriers
des pavs les plus industrieux de l'Europe, en faisant
naître de nouvelles espérances, donne un solennel
avertissement de ne point retomber dans les vieilles
erreurs. »
{Égalité du 28 août 1869.)
Rapport de la commission sur la question de riiéritagfe, adopté par l'assemblée g-énérale des sections de Genève (i).
Cette question, qui va être discutée au Congrès de Baie, se divise en deux parties, la première comprenant le principe, la seconde V application pratique du principe.
La question du principe elle-même doit être envisagée à deux points de vue : à celui de Vutilité et à celui de la justice.
Au point de vue de l'émancipation du travail, estil utile, est-il nécessaire que le droit d'héritage soit aboli?
Poser cette question, c'est, selon nous, la résoudre. L'émancipation du travail peut-elle signifier autre chose que sa délivrance du joug de la propriété et du
(i) L'assemblée générale dans laquelle fut adopté ce rapport, rédigé par Bakounine, eut lieu probablement le samedi •21 août i86g. Le rapport fut présenté au Congrès de Bâle au nom des sections de Genève.
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capital ? Mais comment empêcher l'un et l'autre de dominer et d'exploiter le travail, tant que, sépare's du travail, ils se trouveront monopolisés entre les mains d'une classe qui, par le fait de leur jouissance exclusive, dispensée de la nécessité de travailler pourvivre, continuera d'exister et d'écraser le travail, en prélevant sur lui la rente de la terre et l'intérêt du capital, et qui, forte de cette position, s'empare encore, comme elle le fait partout aujourd'hui, de tous les bénéfices des entreprises industrielles et commerciales, ne laissant aux travailleurs, écrasés par la concurrence qu'ils sont forcés de se faire entre eux, que ce qui est strictement nécessaire pour les préserver de la faim.
Aucune loi politique et juridique, quelque sévère qu'elle soit, ne pourra empêchercette domination et cette exploitation, aucune loi ne saurait prévaloir contre la force des choses, aucune ne saurait empêcher qu'une position donnée ne produise tous ses résultats naturels : d'où il résulte clairement que tant que la propriété et le capital resteront d'un côté et le travail de l'autre, les uns constituant la classe bourgeoise, et l'autre le prolétariat, l'ouvrier sera l'esclave, et le bourgeois le maître.
Mais qu'est-ce qui sépare la propriété et le capital du travail? Qu'est-ce qui constitue économiquement et politiquement la différence des classes? Qu'est-ce qui détruit l'égalité et perpétue l'inégalité, le privilègedu petit nombre et l'esclavage du grand nombre? C'est le droit d'héritage.