‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 21 sur 25 · DU RÉVEIL · texte numérisé non relu

DU RÉVEIL

Bakounine prit part au Congrès général de l'Internationale à Bâle (5-12 septembre 1869) comme délégué des ouvrières ovalistes de Lyon et de la section des mécaniciens de Naples. Il profita de la présence de W. Liebknecht àce congrès pour faire juger par un jury d'honneur une imputation diffamatoire et calomnieuse dont Liebknecht. s'était fait l'écho : le jury rendit un verdict donnant pleine satisfaction à Bakounine, et Liebknecht tendit la main à celui-ci, en reconnaissant qu'il s'était trompé (voir plus loin, pages 270-276). Mais trois semaines après le congrès, le Réveil, de Paris, «journal de ladémocratiedes deux mondes», dont Delescluze étaitle directeur, publia (numéro du 2 octobre 1869) un article fort extraordinaire, dû à la plume d'un publiciste allemand établi à Paris, qui avait assisté au Congrès de Bâle comme délégué des socialistes de Berlin. Ce publiciste, Moses Hess (qui, dans la presse, signait Moritz Hess en allemand et Maurice Hess en français), était un ami de Karl Marx, dont il partageait les anti-

pathies contre les révolutionnaires russes et spécialement contre Bakounine. Marx avait été extrêmement mécontent qu'au Congrès de Bâle la proposition de Bakounine et de ses amis, relative à l'abolition de l'héritage, eût recueilli 32 voix, tandis que la sienne (c'està-dire celle du Conseil général) sur la même question n'en avait obtenu que 19 (avec 37 voix contre). C'est Marx qui fut, sans aucun doute, l'inspirateur de l'article de Hess ; celui-ci montrait Bakounine sous un jour louche, en insinuant, par un rapprochement perfide de son nom et de celui de M. de Schweitzer, que Bakounine pourrait bien être un agent du gouvernement russe, comme le successeur de Lassalle était, au dire des Sozial-Demokraten de la fraction d'Eisenach, un agent du gouvernement prussien.

Dans cet article, Maurice Hess prétendait faire connaître au public « l'histoire secrète du Congrèsde Bàle », Il y avait à Bâle, disait-il, « un parti russe, dirigé par Bakounine, et proche parent du parti prussien dirigé par M. de Schweitzer ». Ce parti russe travaillait dans un intérêt panstaviste. « Bakounine s'était flatté de pouvoir entraîner le Congrès de Bâle à modifier les principes et la direction de l'Internationale ; mais ces intrigues furent déjouées dans l'assemblée annuelle des délégués. Un parti russe n'existait pas encore aux précédents Congrès de l'Internationale. Ce n'est que dans le courant de l'année dernière qu'un essai tendant à changer l'organisation et les principes de Tlnternationale, de même qu'à transférer le siège du Conseil général de Londres à Genève, a été fait par Bakounine, patriote russe dont nous ne soupçonnons pas la bonne foi révolutionnaire, mais qui caresse des projets fantai-

sistes non moins à réprouver que les moyens d'action qu'il emploie pour les réaliser... On conçoit qu'un patriote russe, quand même il n'aurait aucune arrière-pensée inavouable, telle qu'on la suppose chez le chef des communistes prussiens [M. de Schweit;^er], ait des préférences pour des procédés sommaires, aboutissant fatalement à une guerre sociale qui permettrait aux barbares du Nord de rajeunir la civilisation moderne (i). »

Maurice Hess divisait les délégués de Bâle en deux camps : les « communistes russes » et les « collectivistes de l'Internationale ». Entre les « collectivistes de l'Internationale » (au nombre desquels il se rangeait) et les « communistes russes », il y avait, écrivait-il, « toute la différence qui existe entre la civilisation et la barbarie, entre la liberté et le despotisme, entre des citoyens condamnant toute sorte de violence et des esclaves habitués aux agissements de la force brutale ». Et il ajoutait : « Les collectivistes de l'Internationale

(i) C'est tout à fait l'imputation faite à Herzen par Marx, dans la dernière phrase du tome 1" du Kapital. édition de 1867 : « Si en Europe l'influence de la production capitaliste.. . continue à se développer parallèlement à l'accroissement du militarisme, des dettes d'Etat, des impôts, etc., la réalisation de la prophétie faite sérieusement par le demi- Russe mais complet Moscovite Herzen, d'un rajeunissement de l'Europe par le knout et une infusion obligatoire de sang kalmouk, pourrait finir par devenir inévitable {mochte die vom lialbrussen und gan^en Moskovviter Herzen so enist prophe^eite Verjûnsçung Eurupa's durch die Kniite und obligate Infusion von Kalmûcken B'ut schliesslich doch unvermeidlich iverden). » — Cette phrase, qui a été supprimée dans la traduction russe et la traduction française, a disparu des éditions allemandes postérieures.

pensent que la révolution politique et la démocratie radicale doivent précéder la révolution et la démocratie sociale ».

Lorsque Bakounine eut lu l'extraordinaire élucubration que le Réveil avait accueillie avec une bien surprenante légèreté, il se fâcha — il y avait de quoi — et prit sa bonne plume pour écrire, de sa meilleure encre, une réponse adressée « Aux citoyens rédacteurs du Réveil ». Mais cette réponse — dans laquelle, après quelques considérations sur le peuple russe, il énumérait les attaques calomnieuses dont il avait été l'objet de la part de divers journalistes allemands, tous Juifs, nommément Hess et Borkheim, et racontait l'incident Liebknecht — eut bien vite atteint de telles proportions, qu'il ne pouvait plus songer à la publier dans un journal. Renonçant alors à faire de son manuscrit, qui avait déjà 37 grandes pages, une lettre au Réveil^ il résolut de le transformer en une brochure, où il exposerait en quatre chapitres ses idées socialistes La brochure devait s'appeler Profession de foi d'un démocrate socialiste russe ; et les 37 pages qu'il avait d'abord destinées au Réveil, transformées en préambule ou en premier chapitre de cette Profession de foi, reçurent le titre assez singulier d'Etude sur les Juifs allemands. Il se hâta de copier au net ces 37 pages(i),et envoya sa copie à Paris, à son jeune ami Aristide Rey. En même temps, il écrivait à Herzen une lettre par laquelle il lui présentait Rey (que Herzen ne connaissait pas encore), en le priant de

(i) A la ligne lo de la page 3~ de la minute originale, après les mots « ce n'est pas enfin cette masse formidable », Bakounine a tiré une double barre verticale, et il a écrit en marge : Envoyé jusque-là. (Voir plus loin, p. 293).

s'occuper, avec celui-ci, de la publication de sa brochure. Voici la traduction de cette lettre [Correspondance de Bakounine, publiée par Dragomanof, n» li") :

« i8 octobre 1869. Genève.

« Cher Herzen, j'envoie à mon excellent ami Aristide Rey le commencement du manuscrit d'un petit livre, avec divers appendices, portant ce titre retentissant : Profession de foi d'un démocrate socialiste russe, précédée d'une étude sur les Juifs allemands.

« Le premier chapitre est achevé, j'écris le second, le troisième et le quatrième, et cela ira comme sur des roulettes.

« Le premier chapitre, qui est une polémique contre des Juifs allemands, te paraîtra peut-être trop cru, trop grossier. Je te donne plein droit, non de changer, bien entendu, le contenu et le sens, mais de modifier la forme, ici pour adoucir, là pour saler, — de ce sel attique et malin, dont tu as beaucoup plus que moi, — et il est certain que les Juifs ne s'en trouveront pas mieux, au contraire. Ensuite les autres chapitres seront beaucoup plus sérieux. Ce sera une sorte de mémoire ou de court rapport sur ces six dernières années. Mais quant au caractère intransigeant, il doit subsister intégralement, non seulement pour le contenu, mais aussi pour la forme. Car tu sais depuis longtemps que c'est mon naturel, et le naturel ne change pas.

« Maintenant, voici la suite de cette affaire. Ta connaissance Robin (i) me fait espérer que l'éditeur Dentu

(i) Lorsque Paul Robin était arrivé à Genève à la tin de juillet 1869, il était porteur d'une lettre de recommandation de Herzen pour Bakounine,

se chargerait volontiers d'éditer ce petit livre, et peutêtre même me paierait quelque droit d'auteur.

« J'ai écrit tout cela en détail à Rey et l'ai prié d'aller chez toi de ma part, pour s'entretenir avec toi de cette question. Aide-moi, Herzen, de conseil et d'action. Rey te plaira, c'est un garçon intelligent et loyal. Dirige-le et explique-lui la meilleure façon de mener à bien cette affaire. »

Mais il fallait, en outre, qu'une réponse provisoire parût dans les colonnes du Réveil, en attendant la publication de la brochure. En conséquence, Bakounine avait envoyé à Rey, le même jour, la courte lettre cidessous, en français, destinée à ce journal :

« i8 octobre 1869. Genève.

« Messieurs,

« Dans le numéro du 2 octobre de votre journal, vous avez publié contre moi un article, signé Maurice Hess, et qui est plein de calomnies et de mensonges.

« Si la dixième partie de ce qu'il avance était vraie, je ne serais rien de moins qu'un très dangereux panslaviste, un agent du gouvernement russe, un espion.

« Vous sentez bien, messieurs, qu'aucun homme, quelque droit à Testime publique qu'il se sente, ne peut passer sous silence de telles accusations. Aussi me suis-je mis à écrire une brochure, un petit livre, qui contient l'exposé du développement de mes idées socialistes pendant les dernières six années, sous le titre de Profession de foi d'un démocrate socialiste russe, précédée d'une étude sur les Juifs allemands, — ces derniers, M. Maurice Hess non seulement, s'étant fait, depuis plus de dix ans, de la calomnie contre mon ami

et compatriote Alexandre Herzen et moi une occupation quasi quotidienne, une sorte de métier.

« Nous avons méprisé leurs calomnies tant qu'elles, n'étaient pas sorties des limites du journalisme allemand, où les attaques personnelles les plus injustes et les plus odieuses sont chose habituelle. Mais voici qu'on tente de transporter ces mêmes calomnies sur le terrain plus sérieux du journalisme français. Nous ne devons, nous ne pouvons plus nous taire.

a Messieurs, j'en appelle à votre honneur et à votre justice. Attaqué d'une manière indigne dans votre journal, je dois avoir le droit d'y publier ma réponse, et j'aj la confiance que^ quelle que soit la différence de vos principes et des miens, vous ne me refuserez pas ce droit.

« Mon petit livre ne pourra point paraître avant quelques semaines, et je ne puis retarder aussi longtemps ma réponse. Par conséquent, j'ai prié M. Aristide Rey, mon ami et mon allié au Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté qui s'est tenu l'an passé à Berne, et mon témoin au Congrès des travailleurs qui s'est tenu dernièrement à Bâle, de vous porter, avec cette lettre, le discours que j'ai prononcé, dans le premier de ces Congrès, sur la question russe, et mon appel plus récent A mes jeunes frères russes (i;.

« Mon discours est trop long pour pouvoir trouver place dans votre journal. Mais cet appel ne l'est pas, et comme il suffira, je l'espère au moins, pour con-

(i) Cet appel avait été publié en russe et en français à Genève, au printenaps de i86g, sous ce titre : Quelques paroles à mes jeunes frères en Russie; et la Liberté de Bruxelles venait de le réimprimer dans son numéro du b septembre.

22b AVANT-PROPOS

vaincre votre public que je ne puis être ni un partisan du panslavisme, ni un ami du gouvernement russe, ni • d'aucun des gouvernements actuellement existants, je vous prie, messieurs, de vouloir bien le publier, et je crois avoir le droit d'espérer que vous ne me refuserez pas cette satisfaction légitime.

« Recevez, messieurs, l'expression de ma haute considération.

(( Michel Bakounine(i]. »

Lorsque Herzen eut reçu, le 19 octobre, la visite de Rey et eut pris connaissance de la lettre que celui-ci était chargé de porter au Réveil, il décida d'intervenir personnellement auprès de Delescluze pour terminer l'affaire par une négociation directe. Jugeant que la lettre écrite par Bakounine était rédigée en des termes qui empêcheraient probablement le Réveil de la publier, il écrivit sur-le-champ lui-même une autre lettre, « froide et réservée », en son propre nom, et, le lendemain 20, il alla la porter aux bureaux du journal. Il y vit Delescluze, qui lui promit d'insérer sa lettre. Elle parut en effet dans le Réveil du 22 octobre, suivie d'une déclaration signée par un des rédacteurs. Voici la lettre de Herzen :

« A Monsieur le rédacteur en chef du journal le

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