‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 8 sur 25 · LETTRE A LA COMMISSION DU JOURNAL IJ · texte numérisé non relu

LETTRE A LA COMMISSION DU JOURNAL IJ

les démocrates bourgeois d'Allemagne dans la grande assemblée populaire de Vienne, les Congrès de Hambourg (') et de Nuremberg (^), et surtout celui de Bruxelles, ont forcé leur intelligence doctrinaire et rebelle. Sourds et aveugles par intérêt, par position et par habitude, ils commencent aujourd'hui à entendre, à voir. Ils ont enfin compris que l'avènement du socialisme est désormais un fait inévitable; que c'est le Fatum du siècle dans lequel nous vivons. Et voilà pourquoi ils sont devenus socialistes.

Mais comment le sont-ils devenus ? — Ils ont inventé un socialisme à eux, très ingénieux, ma foi, et qui a pour but de conserver à la classe bourgeoise tous les avantages de l'organisation sociale actuelle, et aux travailleurs — la misère. Ce ne serait pas même la peine d'en parler, si ces nouveaux socialistes bourgeois, profitant de l'avantage que leur donnent leur position sociale et leurs moyens pécuniaires, naturellement plus puissants que les nôtres, aussi bien que l'organisation de leur Ligue et la protection des pouvoirs officiels dans beaucoup de pays, ne s'étaient pas mis en campagne pour tromper la conscience des sociétés ouvrières, en Allemagne surtout. — Nous devons les combattre, et, si la

(i) Le Congrès de l'Association lassallienne [Allgemeiner deutscher Arbeiterverein), les 22-26 août '868.

(2 Le cinquième Congrès du Verband deutscher Arbeiter' vereiiie, dont le Comité central avait pour président Auguste Bebel, les 5 et 7 septembre 1868. A la suite de ce Congrès se constitua un parti ouvrier socialiste distinct de celui qu'avait fondé Lassalle, et qui adopta pour organe le journal de Liebknecht, le Demokratisches Wochenblatt.

l8 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VÉgaUté

rédaction du Journal veut bien le permettre, je consacrerai plusieurs articles à exposer la différence énorme qui existe entre le socialisme sérieux des travailleurs et le socialisme pour rire des bourgeois.

Michel Bakounine.

(Numéro spécimen de l'jE'^a/zVe, 19 décembre 1868.)

Le journal la FRATERNITÉ (•).

Encore un nouvel organe du socialisme bourgeois 1 Ces messieurs ne veulent pas se résignera mourir tranquillement, sans protestation, sans éclat, comme il convient à des gens qui n'ont plus rien à dire ni rien à faire dans ce monde. Non : après s'être vertueusement résignés à ne vouloir, à ne faire, à n'être rien pendant toute leur vie, ils voudraient, au moment de mourir, devenir quelque chose; il leur faut du bruit autour de leur lit de douleur, et, moribonds respectables, ils tiennent au moins à nous laisser leur testament. Mais qu'en ferons-nous, de ce testament ? Qui se chargera de l'exécuter? A coup sûr ce ne seront pas les travailleurs, ces successeurs légitimes du monde bourgeois qui s'en va.

(i) La Fraternité était un journal que venait de fonder à Mannheim un publiciste français appelé M. E. La Rigaudière.

LE JOURNAL la Fraternité 19

M. E. La Rigaudière, fondateur de ce nouveau journal, qui, sous le nom de la Fraternité, organe international de la démocratie, va paraître hebdomadairement à Mannheim, grand-duché de Bade, a bien voulu nous adresser une lettre par laquelle il nous exprime l'espoir que nous saluerons avec sympathie Vapparition d'un journal destiné à servir la cause démocratique et à travailler énergiquement au maintien de la paix et à la revendication de la liberté.

Ennemis de toute discussion inutile, et n'aimant pas à dire des choses désagréables, nous aurions mieux aimé ne pas répondre du tout ; mais la politesse nous commandant une réponse, nous voulons la faire avec la franchise et la fermeté qui doivent caractériser désormais tous les rapports des ouvriers avec les bourgeois. La voici :

Nous avons parcouru avec une scrupuleuse attention le numéro spécimen du nouveau journal qu'on a eu l'obligeance de nous envoyer, et nous n'y avons trouvé rien, mais absolument rien, qui puisse nous intéresser, nous toucher. Pas un mot de vivant, aucune idée, rien qui révèle l'entente du présent en un sentiment juste des événements qui approchent ; des désirs aussi pieux que stériles, des aspirations vertueusement défaillantes ; pas de chair, pas de sang, nulle ombre de réalité. On dirait un journal fondé dans un monde meilleur par des fantômes.

Nous avons été autant étonnés qu'affligés de trou-

20 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VÉgaUié

ver sur la liste des collaborateurs de cette nouvelle feuille de la bourgeoisie socialiste, parmi beaucoup de noms qui sont comme les coopérateurs obligés de ces sortes d'entreprises littéraires, des noms estimés et aimés, tels que celui de M. Elle Reclus, que nous avions considéré jusqu'ici comme un franc socialiste populaire, aussi bien que ceux de MM. Bebel et Liebknecht, représentants intelligents et zélés de la cause des travailleurs dans le Nord de TAllemagne, mais qui rendraient le plus mauvais service à cette cause s'ils tentaient de la rattacher à l'entreprise frauduleuse ou stérilement vertueuse du socialisme bourgeois.

D'ailleurs, il est évident que ce journal ne sera rien qu'une pâle copie des Etats-Unis d'Europe (i). C'est absolument le même esprit, le même but.

Maintenant, quels sont cet esprit et ce but? Ils veulent le triomphe de la paix par la liberté, c'est fort bien ; mais cette liberté, par quel moyen se proposent-ils de la conquérir?

Quelles sont leurs armes pour combattre ce monstre couronné que, dans leur jargon nouveau, ils appellent le césarisme? Là est toute la question. Césarisme, militarisme et servilisme bureaucratique sont assurément des choses détestables, mais ont-ils une force vivante à leur opposer? Quelle est la nature de cette force? Sera-ce celle de leurs arguments, ou celle de leur bourse, ou celle de leurs bras ?

(i) Le journal Les Etats-Unis d'Europe était l'organe officiel de la Ligue de la paix et de la liberté.

LE JOURNAL la Fraternité 21

Leurs bras? C'est presque ridicule d'en parler. Entre la force imposante et si bien organisée des armées permanentes qui défendent le passé, et la force bien plus formidable encore des travailleurs qui s'organisent partout en Europe pour faire triompher l'avenir, la force musculaire de cette petite phalange de bourgeois socialistes est égale à zéro. Leur bourse? On peut en mesurer la puissance par la misère chronique de leurs ligues et de leurs journaux. La bourgeoisie riche, les heureux spéculateurs de la Bourse, de l'industrie, du commerce, de la Banque, qui ont à leur disposition les millions, peuvent bien se permettre, par mauvaise habitude, quelquefois des boutades contre des gouvernements et un ordre de choses qui font si bien leurs affaires; mais qu'il arrive un moment de crise, et nous les verrons tous, soyons-en bien sûrs, du côté de la réaction contre la Révolution, comme aujourd'hui en Espagne. La moyenne bourgeoisie les suivra, et la pauvre bourse de cette petite phalange de bourgeois socialistes ne se remplira pas. Reste donc la seule force de leurs arguments. Mais qui se laissera toucher par l'éloquence de ces arguments?

Si messieurs les bourgeois socialistes se flattent d'arriver à convaincre les puissants et les riches, ils sont encore plus fous que nous ne l'avions pensé; si au contraire ils espèrent exercer une influence sur les peuples, ils sont également les victimes d'une singulière illusion. Les masses populaires, représentées aujourd'hui dans la plus grande partie de

22 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'ÉgalUé

l'Europe par les travailleurs des fabriques et des villes, comme elles l'avaient été jusqu'en 1793 par la classe bourgeoise, aspirent unanimement et partout à une chose que le socialisme bourgeois ne pourra ni ne voudra jamais leur donner. Elles veulent l'égalité.

Non l'égalité trompeuse, l'égalité seulement juridique, politique et civile qu'on s'amuse à leur offrir : elles veulent l'égalité économique et sociale avant tout, l'égalité réelle et complète; l'égalité de l'enfance dans les moyens d'entretien, d'instruction et d'éducation ; l'égalité dans le travail, dans la répartition des produits du travail collectif, ainsi que dans toutes les autres conditions de la vie.

Fatigué d'être exploité et gouverné par autrui, le peuple ne veut plus de classe exploitante et tutélaire, quel que soit le nom qu'elle se donne. Il veut, messieurs les socialistes bourgeois, et dans son intérêt propre, et dans celui de votre moralisation et de votre dignité à vous, il veut que vous viviez et que vous travailliez désormais aux mêmes conditions que lui-même. Parlez-lui de cette égalité, et il vous croira, il vous écoutera, il vous suivra. Aidezle à la conquérir, et il vous donnera en retour la liberté, la justice et la paix. Sinon, non, et votre Fraternité ne sera rien à ses yeux qu'une fraude nouvelle.

{Égalité au. 20 février 1869.)

LE JOURNAL la Fraternité 23

En annonçant, dans notre dernier numéro, l'apparition d'un nouvel organe de la démocratie bourgeoise, la Fraternité, nous avions témoigné notre regret de voir figurer parmi les noms des collaborateurs de ce journal celui d'un homme que nous savons appartenir à notre cause, M. Elie Reclus.

Si nous avons pu croire que M. Elie Reclus avait promis d'entrer dans la rédaction de la Fraternité, c'est qu'il ne nous était pas venu à la pensée que l'on eût pu, sans son consentement, mettre le nom de notre ami sur la liste des collaborateurs de ce journal.

Aussi est-ce avec une vive satisfaction que nous

avons reçu la lettre suivante :

Paris, 21 février.

J'ouvre V Égalité et je trouve un article relatif au journal de La Rigaudière. Le nom de mon frère, ou tout aussi bien le mien, — Reclus, — se trouve, en effet, dans le prospectus de ce journal ; mais celui qui l'a employé n'y avait aucun droit. M. La Rigaudière m'avait écrit pour me demander ma collaboration : je l'ai refusée. Il m'a sommé alors d'envoyer sa lettre à mon frère, ce que je fis; mais mon frère Elie refusa également d'entrer dans la rédaction de ce journal. Je vous prie, mon cher ami, de démentir, dans le prochain numéro de VÉgalité, l'assertion mensongère ou tout au moins erronée du prospectus de M. La Rigaudière.

A vous de cœur.

Elisée Reclus.

[Égalité du 27 février 1869,)

24 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'ÊgaUié

On nous prie de publier la note suivante. Nous le faisons sans difficulté, puisqu'elle ne modifie en aucune façon le jugement que nous avons porté sur le journal de M. La Rigaudière :

« Après avoir reçu communication d'une lettre de M. La Rigaudière me demandant la rétractation d'une note envoyée au journal YÉgalité du 27 février 1869, je consens volontiers à exposer ma conduite aux trois personnes désignées par M. La Rigaudière, et dont l'esprit d'équité m'inspire une parfaite confiance.

a Dans la circonstance présente, les papiers qui accompagnent la lettre de M. La Rigaudière ne me permettent point d'hésiter.

« Je crois toujours que M. La Rigaudière n'aurait pas dû, sur une lettre qui me semble évasive et dilatoire, publier le nom d'un collaborateur qui ignore le vrai titre du journal et jusqu'à la langue dans laquelle il est écrit. Toutefois, je reconnais que l'expression dont je me suis servi dans ma lettre à VÉgalité a certainement dépassé la limite. Je retire donc le mot : « assertion mensongère ». Cette parole était inconsidérée; je dois à mes amis, je me dois à moi-même de la reprendre.

« Paris, le lo mars 1869.

a Elisée Reclus. »

(Égalité du 20 mars 1869.)

MADAME ANDRÉ LÉO ET V Égaillé 25

Madame André Léo et l'ÉGALITÉ.

Faits divers. — Nous enregistrons une nouvelle

qui fera, nous n'en pouvons douter, le plus grand

plaisir à nos lecteurs. Un des premiers écrivains

socialistes de France, M"^* André Léo, a bien

voulu nous donner l'assurance qu'elle consentait à

prendre place parmi les collaborateurs de VÉga-"

lité (').

{Égalité du 27 février 1869.)

Nous publions la lettre suivante, adressée à l'un des membres de notre Association :

Paris, 2 mars 1869.

En entrant dans la rédaction du journal V Egalité, pour lequel je vous remercie d'avoir désiré mon concours, j'éprouve le besoin de faire une courte profession de foi, nette et sincère. En voici la raison : je suis d'accord avec vous sur le but ; nous différerons quelquefois sur les moyens.

Je sens toutes les tristesses et toutes les colères que doit exciter le spectacle d'un monde où la misère des travailleurs est la condition nécessaire de l'abondance des oisifs. Un tel système, inique, meurtrier, dépravant pour tous, doit être changé.

(i) Cette note est de Charles Perron.

20 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL L'Égalité

S'il peut être expliqué au point de vue historique, il ne peut être justifié du jour où la conscience humaine a admis les principes supérieurs qui le condamnent. Non, il n'y a point de lois qui puissent prévaloir contre la Justice. Un ordre prétendu, qui admet la souffrance comme condition de ce qu'on appelle la paix, n'est que le désordre, et il n'y a point de science économique, si profonde qu'elle se dise être, que ne réduise à néant la protestation du plus humble des travailleurs, réclamant avec le sentiment de son droit le bien-être, l'instruction et le loisir nécessaires à toute créature morale et intelligente.

La justice, en un mot, n'a qu'une base, une définition : l'égalité.

Mais nous ne pouvons arriver à ce qui doit être qu'en comptant avec ce qui est, je veux dire avec les conditions naturelles, et même actuelles, de la pensée et de l'action dans l'être humain. Avant d'agir, il faut connaître le terrain sur lequel on doit marcher; la volonté est un grand levier, mais tout levier doit porter sur quelque chose.

D'un autre côté, qui revendique au nom de la justice doit l'observer. Les soutiens du droit, cause sacrée, doivent-ils imiter les actes de ceux qui, n'ayant en vue que des intérêts, y marchent par tous les moyens?

Si la colère est facile à ceux qui souffrent, si leur impatience est légitime, ceux qui acceptent la noble tâche de répandre l'idée, de communiquer à d'autres leurs pensées, ont besoin de juger les choses d'un point de vue général, avec une réflexion

MADAME ANDRÉ LÉO ET VÉgalUé 2J

impartiale et une connaissance aussi approfondie que possible de l'état des esprits et des possibilités d'action.

On arrive alors à constater que, même parmi les privilégiés du système, l'ignorance — l'ignorance véritable, celle du vrai — n'est pas moindre généralement que parmi ceux qui ne savent ni lire ni écrire. En mettant hors de cause la classe des exploiteurs de profession, l'inconscience est générale. Elle existe dans les foules de toutes les classes, de même que dans toutes les classes les intelligences d'élite aspirent au bien, reconnaissent Tégalité, et cherchent les moyens de l'établir.

Il s'agit à mes yeux, vous le voyez, de s'entendre bien plus que de se haïr, de s'éclairer bien plus que de se vaincre.

Sans doute, il y a des cercles vicieux qu'il faut rompre, parce qu'ils empêchent tout progrès; mais en même temps, si légitime que soit le sentiment de la révolte, il doit compter avec cette loi plus inexorable qu'on ne pense : c'est qu'il faut avant tout se faire comprendre, que n'être pas compris c'est, au point de vue moral, ne pas être; que rien ne vit en ce monde que par concours et consentement, l'organisme social comme l'individuel.

C'est pourquoi rien ne me semble plus funeste aux intérêts de la démocratie que cet esprit d'attaque et de dénigrement qui la fait se combattre elle-même et qui sert si bien ses ennemis. La démocratie, — une minorité, — en face du pouvoir armé, en face d'une foule ignorante, que son inertie morale et intellectuelle donne presque tout entière à l'ordre

28 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Égalité

établi, semble prendre à tâche de se diviser à l'infini, de se réduire aux fractions les plus minimes, par l'intolérance de ses opinions.

Chacun de ses groupes, serré autour de sa conception particulière, jette aux groupes voisins des regards de défi, des paroles d'insulte, et les traite en ennemis. — Qu'ont fait ces criminels? — Ils ne pensent pas tout à fait comme nous.

Est-ce une raison de soupçonner leur bonne foi et de les traiter avec mépris?

Nous rêvons l'union de tous les hommes dans une organisation sociale où s'identifieront la science et la justice, mais qui ne saurait non plus se passer d'être libre et fraternelle. Nous flétrissons les moyens odieux du despotisme, qui règne par la violence et la terreur; nous raillons, d'une indignation encore frémissante, le joug insolent de ces clergés qui prétendaient régler l'essor de la pensée et gouverner la conscience. En répudiant ces vieux et sanglants dogmatismes, devons-nous garder leur esprit? Devons-nous parler le langage de ces despotes, si pleins de foi en eux-mêmes qu'ils se croyaient réellement supérieurs au reste de la terre, et considéraient comme une offense la moindre objection, comme un crime la moindre résistance? Allons-nous aussi excommunier?

Nous croyons à l'égalité? Soyons conformes à notre foi en respectant la dignité d'autrui comme la nôtre et en n'élevant point, sans preuve, de soupçons contre la loyauté de ceux qui diffèrent de nous. Quand on comprend l'injustice de tout dogme imposé, l'insuffisance de tout système non modi-

MADAME ANDRÉ LÉO ET l'Égalité 2Q

fiable, le progrès incessant de la pense'e, il faut admettre que tel ou tel puisse honnêtement, et avec de bonnes raisons, avoir un point de vue qui n'est pas le nôtre.

Car tous les yeux ne voient pas de même manière. Nous-mêmes, nous avons changé. Nous pouvons nous modifier encore et nous devons même l'espérer, — à moins d'être absolument sûrs que nous possédons la science complète et la perfection absolue. Auquel cas même, l'indulgence nous serait encore commandée, et plus que jamais, une telle supériorité n'étant pas donnée à tout le monde.

Ce sont des attardés, je vous l'accorde; eh bien? Mais ils sont en route ; mais ils suivent le chemin que vous avez déjà parcouru. S'ils se traînent, s'ils se reposent, s'ils sont infirmes, les bourrer, est-ce le moyen de les faire marcher plus vite? Laissons à nos bons gendarmes ces procédés.

Qu'on manque de tolérance pour les gens qui vous pillent, vous calomnient, vous emprisonnent, vous mitraillent, à la bonne heure. Ces gens-là sont bien nos ennemis, et le cas de légitime défense nous oblige à les combattre avec les armes qu'ils emploient eux-mêmes. Mais ceux qui adoptent le même but que nous, qui cherchent comme nous la justice dans l'égalité des conditions sociales pour tout être humain, ceux même qui, n'adoptant pas nettement ce but, y tendent en définitive, en s'efforçant d'élargir la vie commune, ceux-là, les combattre et les écarter parce que leurs moyens diffèrent des nôtres, c'est frapper sur nous-mêmes, combattre notre propre armée, jouer le jeu de nos ennemis.

30 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL CÉgalUé

Il est des esprits sincères, dévoués, qui, tout en déplorant ardemment des maux qu'ils cherchent d'ailleurs à soulager par tous les moyens possibles, n'en estiment pas moins que les changements brusques, immédiats, ne sont pas plus dans l'humanité que dans la nature. Sans doute, l'homme peut quand il veut. Mais il ne veut qu'en raison de ce qu'il est,^ de sa situation, de ses lumières. Un jugement aveuglé par l'éducation, par les préjugés, n'admet que des modifications nécessaires. Ils sont rares, ceux qui peuvent être subitement éclairés par le choc d'idées contraires.

S'il était facile de transformer les esprits, les transformations sociales aussi seraient faciles, immédiates. Il suffirait de montrer l'intérêt commun, qui est le fond de toute amélioration vraie. 11 n'en est pas ainsi. Constater cette vérité, est-ce donc s'en réjouir? En face des désordres d'une maladie, le médecin estil coupable d'en prévoir les phases et d'assigner à un terme lointain la guérison?

Avec moins de passion, on reconnaîtrait qu'au point de vue du progrès social, si les pionniers aventureux sont utiles à l'avenir, les combattants de l'arrière-garde sont les plus utiles dans le présent. Ce sont eux qui rallient et attirent les masses, parce qu'ils s'en font mieux comprendre. — Les progrès qu'ils obtiennent sont faux, insuffisants ? — Non, car ils en provoquent d'autres. — Lenteur fâcheuse! — Oui, mais que voulez-vous? l'homme est ainsi fait qu'il doit, pour arriver en un lieu, parcourir successivement tous les points de la distance. Et sa volonté, de même, est ainsi faite que, si vous l'en-

MADAME ANDRÉ I.ÉO ET VÉgalité 3I

traînez de vive force où il ne veut point aller, il luttera, vous échappera et s'enfuira plus loin qu'il n'était auparavant. Est-ce un mal? Non, puisque c'est par là qu'il rejette le despotisme dès qu'il ne le consent plus. Lui en imposer un qu'il ne consent pas est impossible. Heureusement 1 sans cela, il ne serait pas né pour la liberté.

Ces manières de voir ne me paraissent pas celles de la plupart de vos collaborateurs. A mon avis, il importe peu, puisque notre but est le même. Je crois plutôt qu'une discussion de ce genre peut être utile, et qu'il est bon que tous ne parlent pas de même. Seulement, après l'annonce que vous avez bien voulu faire (en termes trop flatteurs) de ma collaboration, j'ai dû signaler ces différences et m'expliquer, une fois pour toutes, avant d'entrer dans le droit commun de l'anonyme, — que sans cela j'eusse accepté tout d'abord.

Agréez, etc.

André Léo.

Nous avons inséré cette lettre d'autant plus volontiers qu''elle résume éloquemment les raisons qui militent en faveur d'un rapprochement des différents partis démocratiques. Nous en prendrons occasion pour nous expliquer une fois pour toutes sur ce sujet.

l^ous comprenons le sentiment élevé qui a dicté la lettre qu'on vient de lire, mais nous ne saurions nous laisser entraîner par ces élans de cœur; nous savons trop qu'ils ont toujours réussi à perdre la cause du peuple, et nous ne pouvons ni ne devons

32 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Égalité

oublier quelles tristes conséquences l'esprit de conciliation a eues pour la classe ouvrière, pour cette classe qui, ayant toujours souffert, s'est toujours révoltée, et a toujours été trompée par trop de confiance, par trop de bonté, pour cette classe qui a si généreusement versé son sang pour le plus grand profit de ceux à qui elle avait fait des concessions, pour la bourgeoisie, qui maintenant l'opprime et l'affame.

Ces leçons ont profité, les ouvriers ne se laisseront plus entraîner par leur cœur, ils ne concéderont plus rien.

Toute concession aurait pour effet de reculer l'émancipation complète du travail et ne pourrait produire qu'un affranchissement partiel du prolétariat, c'est-à-dire la création d'une nouvelle classe qui, à son tour, deviendrait oppressive.

Cette perspective, examinée par le Congrès de Lausanne (*), a été repoussée : Tous ensemble ou personne, tel a été l'esprit du Congrès sur cette

(i) Une des questions formant l'ordre du jour du deuxième Congrès général de l'Internationale, tenu à Lausanne du 2 au 8 septembre 1867, disait : « Les efforts tentés aujourd'hui par les associations pour l'émancipation du quatrième état (classe ouvrière) ne peuvent-ils pas avoir pour résultat la création d'un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore?» Le Congrès répondit affirmativement à cette question, et déclara que « pour obvier à ce danger il était nécessaire que le prolétariat se convainquît bien de cette idée : que la transformation sociale ne pourra s'opérer d'une manière radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice ».

MADAME ANDRÉ LÉO ET VÉgalUé }J

question. Or, cet affranchissement général n'est possible qu'avec des moyens radicaux qui excluent toute possibilité de compromis ou de concession; le Congrès de Bruxelles l'a compris, et c'est pour cela qu'il a invité la Ligue de la paix et de la liberté à se dissoudre, manifestant ainsi la volonté des travailleurs de rompre avec la démocratie bourgeoise, et déclarant en quelque sorte que l'Association internationale des travailleurs ne veut plus reconnaître d'autre politique que celle qui aurait pour but immédiat et direct l'affranchissement radical du dernier des misérables (*).

(i) Au troisième Congrès général de l'Internationale à Bruxelles (septembre i86S), Perron avait été un des trois délégués qui avaient wotécontre l'invitation adressée à la Ligue de la paix d'avoir à se dissoudre (les deux autres étaient De Paepeet Catalan). Bakounine avait écrit à Gustave Vogt, président de la Ligue (dont à ce moment il était encore membre), à propos de cette décision du Congrès de l'Internaiionale : « La décision prise ou plutôt qu'on a fait prendre au Congrès de Bruxelles par rapport à nous est une impertinence... [Mais] quelque désagréable et mesquine que se soit montrée la Ligue des ouvriers par rapport à nous, nous ne pouvons ni ne devons tout de même méconnaître l'immense et utile portée du Congrès de Bruxelles. C'est un grand, le plus grand événement de nos jours ; et, si nous sommes nous-mêmes de sincères démocrates, nous devons non seulement désirer que la Ligue internationale des ouvriers Unisse par embrasser toutes les associations ouvrières de l'Europe et de l'Amérique, mais nous devons y coopérer de tous nos efforts, parce qu'elle seule constitue aujourd'hui la vraie puissance révolutionnaire qui doit changer la face du monde. •> — Maintenant, comme on le voit, Perron et Bakounine donnaient pleinement raison à la décision du Congrès de Bruxelles : l'attitude de la majorité, au Congrès de la Ligue à Berne, avait clairement démontré que la démocratie bourgeoise ne voulait pas sincèrement l'émancipation des travailleurs.

34 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'ÉgulUë

Nous y reviendrons dans notre prochain numéro (').

{Égalité du i3 mars 1869.)

Nous avons reçu deux lettres, l'une de M™* André Léo, l'autre signée collectivement par quatre personnes : MM. Elie Reclus, Louis Kneip, A. Davaud, et Albert, cordonnier (^). Ces deux lettres sont inspirées du même esprit de conciliation vis-à-vis de cette bonne classe bourgeoise qui nous mange si tranquillement tous les jours, comme si c'était la chose la plus naturelle et la plus légitime du monde, et de protestation contre les tendances de notre journal, parce qu'ayant arboré le drapeau de la franche politique du prolétariat, il ne veut consentir à aucune transaction. C'est vrai, nous avons les transactions en horreur. L'expérience historique nous démontre que dans toutes les luttes politiques et sociales elles n'ont jamais servi que les classes possédantes et puissantes, au détriment des travailleurs.

Le défaut d'espace ne nous permet pas d'insérer ces deux lettres. En présence de la coalition des

(i) Cette réponse à la lettre de Mme André Léo a été certainement rédigée de concert avec Bakounine, dont elle exprime très nettement les idées. UEgalité annonçait qu'elle reviendrait sur la question dans son prochain numéro : mais ce fut seulement quinze jours plus tard qu'elle le tit, cette fois par la plume de Bakounine, pour répondre à une nouvelle lettre de M™e André Léo et à une lettre de quatre amis de cette citoyenne, lettres qui ne furent pas insérées.

(2) a Albert, cordonnier », est l'ex-officier russe Vladimir Ozerof, qui habitait alors Paris et gagnait sa vie à faire des souliers.

MADAME ANDRÉ LÉO ET l'Egalité 35

patrons qui menace de nous affamer (*), nous avons autre chose à dire et à faire qu'à polémiser contre le socialisme bourgeois (*).

{Égalité du 27 mars 1869.)

Faits divers. — Nous avons le regret d'annoncer que M™^ André Léo ne continuera pas de collaborer à la rédaction de ï Egalité {^).

{Égalité du 10 avril 1869.)

(i) Il y avait à ce moment à Genève deux grèves qui absorbaient toute l'attention, la grève des ouvriers du bâtiment et celle des typographes.

(2) Cette note est de Bakounine : on peut l'affirmer avec autant de certitude que si elle était signée, à certaines tournures de phrase qui décèlent l'homme à coup sûr.

(3) M™e André Léo avait encore, à ce moment, des illusions sur certains démocrates bourgeois qui se disaient socialistes. Ce qu'elle vit pendant et après la Commune l'en guérit définitivement; et en 1871, réfugiée en Suisse, elle entra dans l'Internationale, dont elle défendit courageusement les principes fédéralistes dans la Révolution sociale de Genève.

La lettre suivante, que -M™« André Léo écrivait à une amie, le 3 mai iSyS, au sujet de M. Edmond de Pressensé et de M™* E, de Pressensé, montrera, par un exemple typique, comment prirent fin les relations de l'auteur d'Un mariage scandaleux avec ces « attardés », ces « combattants d'arrière-garde » en qui elle avait vu, jusqu'à la Commune, les ouvriers « les plus utiles » de la cause de la justice sociale, et pour l'amour desquels elle s'était brouillée en 1869 avec l'Egalité :

4 J'ai beaucoup aimé M"» de Pressensé. Après avoir fait, dans le journal de son mari, quelques articles sur mes livres, dont j'avais remercié par écrit, elle est venue me trouver un jour, après la publication d'Aline-Ali (1868). Je n'ai pas de parti pris, je l'ai reçue avec sympathie comme elle venait à moi, parce que sa nature est sincère et sympathique. A cette époque et avant, je recevais de grandes avances de l'orléanisme et du protestantisme, assez étroitement unis à Paris. M™» de Pressensé, une fois accueillie par moi, m'a recherchée avec

:56 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Égalité

une sorte de passion. Je la voyais, elle si occupée, plusieurs fois par semaine; elle m'amenait ses enfants, son mari. Elle m'écrivait encore fréquemment. Il est difficile de ne pas se laisser prendre le cœur à tant d'affection. Je n'y vais pas si vite, moi; mais une fois que j'y suis, j'y reste. Le christianisme se taisait; le socialisme le remplaçait entre nous, au moins dans son aspiration générale, où nous nous entendions fort bien. Elle voulut connaître mon ami le socialiste, l'ouvrier [Malon]; l'entrevue fut pieuse, enthousiaste. C'était en 1868 ou 1869. Cette ferveur dura jusqu'à la République. Alors les événements nous prirent chacune de notre côté... Sous la Commune, je la vis à peine. Malon leur donna des sauf-conduits pour aller en province et en revenir, tout ce qu'ils voulurent, ce qui n'a pas empêché ce triste bonhomme de Pressensé d'oser dire à l'Assemblée qu'il avait couru risque de la liberté et de la vie à rester parmi les barbares de la Commune. 11 fut parfaitement lâche et cruel pendant les massacres ; elle, bonne, dévouée, comme toujours ; mais non plus la même pourtant, je le sentais bien et l'avais senti depuis longtemps. Elle a fait, malgré son mari, ùA acte de dévouement pour nous en portant en Suisse une .lettre destinée à nous procurer des passeports. Elle ne m'a point abandonnée dans le péril. Mais j'ai senti, ou cru sentir, que le besoin d'amitié n'était plus le même, et quand, moi étant à Genève, elle y a passé pour retourner en France, rapidement sans doute, mais enfin sans me voir, j'ai cessé de lui écrire, la voyant trop tiraillée entre son milieu et moi. Je ne cessais pas de l'aimer pour cela. Elle n'a pas réclamé ; le silence s'est fait entre nous jusqu'au moment où j'ai appris qu''elle avait ajouté foi sur mon compte aux ignobles calomnies du Fipçaro qui m'attribuait, vous le savez, d'avoir conseillé les fusillades, sous la Commune. Je n'ai pu croire qu'e//c eût pu se tromper à ce point sur moi. J'ai prié Isaure Périer [Mn^e Aristide Rey] d'aller lui rapporter ce bruit et de lui demander de ma part une explication. Elle a avoué avoir cru la chose, et qui, de la part de tous ceux qui me connaissent et m'ont entendue seulement un peu, est une stupidité avant d'être toute autre chose. De ce moment, je lie puis plus la considérer comme amie, et j'en ai la plaie au cœur, car ce n'est pas avec l'imagination que j'aime, quant à moi, et l'amitié ne m'est pas une poésie de circonstance. H y a dans ce protestantisme une sensiblerie poseuse qui gâte les meilleurs. Elle est des meilleures certainement, niais il y a plus de chaleur dans la tête que de constance dans le cœur, je le crois du moins. »

La double grève de Genève (')

Les bourgeois nous provoquent. Ils s'efforcent de nous pousser à bout par tous les moyens, pensant, non sans beaucoup de raison, qu'il serait très

(i) Au milieu de mars avait éclaté à Genève une grève des tailleurs de pierres et maçons, venant de ce que certains patrons refusaient d'observer, pour la journée dite d'été (à partir du i^' mars), les conditions du tarif consenti par eux à la suite de la grève de 1867 ; tous les ouvriers du bâtiment avaient pris fait et cause pour les grévistes. Le 20 mars, les typographes de Genève s'étaient mis en grève à leur tour, à cause du refus lait par les patrons d'accepter un nouveau tarif qui augmentait de 5o centimes le salaire de la journée de travail. La bourgeoisie genevoise prit dans cette circonstance une attitude nettement provocatrice. La « jeunesse dorée » s'arma, rechercha des collisions avec les ouvriers, et fit arrêter des grévistes ; une grande assemblée bourgeoise (3i mars) adressa un appel au gouvernement, en l'invitant à faire respecter la « liberté du travail », et en dénonçant l'internationale, qui 0 ruine le canton de Genève par des décrets envoyés de Londres et de Paris ». Bakounine, jugeant qu'une bataille dans la rue, désirée par la bourgeoisie, aurait des conséquences funestes pour l'organisation ouvrière, écrivit, en collaboration avec Perron, l'article qu'on va lire. Quelques jours plus tard, dans une lettre, il me parlait de cet article en ces termes : « Je joue ici le rôle de réactionnaire. Les typographes, qui ont fort mal combiné et conduit leurs affaires, se voyant dans une impasse, auraient voulu entraîner l'Internationale à des manifestations dans la rue qui, si elles n'aboutissaient pas à la menace d'abord, et plus tard à la violence, ne produiraient rien, et, si elles avaient une issue dramatique, finiraient par une défaite de l'Internationale. As-tu lu dans l'avant-dernier numéro notre article Les deux grèves ? Qu'en dis-tu r» (Lettre du i3 avril 1869.) Au moment où Bakounine m'écrivait ces lignes, la grève du bâtiment s'était déjà terminée (10 avril) par la capitulation des patrons, mais la grève des typographes continuait, sans aucune perspective de réussite.

^8 art'cles écrits pour le journal VÉ^alilé

bon pour leurs intérêts de nous forcer à leur livrer bataille aujourd'hui.

Ils nous calomnient et nous insultent dans leurs journaux; ils dénaturent, travestissent et inventent des faits, comptant sur les sympathies de leur public, qui leur pardonnera tout, pourvu que les bourgeois, les patrons soient blanchis et les travailleurs noircis. Assuré de cette impunité et de cette sympathie, le Journal de Genève surtout, le dévot menteur, se surpasse en mensonges.

Ils ne se contentent pas de nous provoquer et de nousinsulterpar leurs écrits; impatients de nous faire perdre patience, ils ont recours à des voies de fait. Leurs tristes enfants, cette jeunesse dorée dont l'oisiveté corrompue et honteuse déserte le travail et les travailleurs ; ces académiciens ('), savants en théologie et ignorants de la science, ces libéraux de la riche bourgeoisie, descendent dans la rue, comme l'an passé, et se réunissent en foule dans les cafés, armés de revolvers mal dissimulés dans leurs poches. On dirait qu'ils redoutent une attaque de la part des ouvriers et qu'ils se croient forcés de la repousser.

Y croient-ils sérieusement? Non, pas du tout, mais ils se donnent l'air d'y croire, pour avoir le prétexte de s'armer et un motif plausible pour attaquer. Oui,

(i) Bakounine appelle ainsi les étudiants, parce que la réunion des facultés d'enseignement supérieur, à Genève, qui porte aujourd'hui le nom d'université, portait alors celui d'académie.

pour ncms attaquer, car mardi dernier 30 mars, ils ont ose' porter la main sur quelques-uns de nos compagnons, qui à toutes leurs insultes avaient re'pondu par des ve'rités assez désagre'ables, sans doute, pour des oreilles aussi délicates que les leurs, mais qui ne les avaient pas même touchés du doigt. Ils se sont permis de les arrêter et de les maltraiter pendant quelques heures, jusqu'à ce qu'une commission envoyée par l'Association internationale à l'hôtel de ville soit allée les réclamer (M-

(i) Cette phrase est rédigée de telle façon qu'il semble que les grévistes mis en prison auraient été arrêtés par les membres mêmes de la « jeunesse dorée »; en réalité, l'arrestation avait été opérée par la police, mais sur la désignation des jeunes gens à revolvers. A la seconde page de ce même numéro, VEgalité raconte en ces termes cet épisode de la grève :

« Que la bourgeoisie désire une collision pour appeler les baïonnettes fédérales, cela se conçoit, et c'est ce que prouvent les provocations de la jeunesse dorée qui se promène avec des revolvers dans ses poches et qui dirige les agents de la force publique... Mardi dernier, lorsque lesouvriers embauchés par les patrons [ouvriers arrivés le lundi à Genève, ignorant qu'une grève était déclarée dans leur corps de métier] sortirent des chantiers à la tin de la journée, ils trouvèrent dans la rue d'autres ouvriers qui les attendaient pour leur exposer la situation et les engager à ne pas nuire à la cause commune en travaillant pour les trois chantiers en grève. Ce qu'ils ont bien vite compris, car aucun d'eux n'est retourné au travail accepté par eux, nous dirent-ils, dans l'ignorance de ce qui se passait.

« Mais la bourgeoisie, cherchant querelle, vint s'interposer entre les ouvriers au nom de la liberté, interdisant aux uns de parler aux autres. Voyant les ouvriers sortant des chantiers écouter ceux qui étaient venus pour leur parler, et décidés à amener une collision, ces bourgeois en vinrent à bousculer les groupes ouvriers et même à les frapper. Cela produisit un certain mouvement, une certaine confusion, qui servit de prétexte à la police pour intervenir et pour empoigner — les

40 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Egaillé

Que méditent les bourgeois? Veulent-ils vraiment nous forcer de descendre aussi dans la rue les armes à la main ? Oui, ils le veulent. Et pourquoi le veulent-ils? La raison est toute simple : ils veulent tuer l'Internationale.

Il suffit de lire les journaux bourgeois, c'est-àdire presque tous les journaux de tous les pays, pour se persuader que s'il y a aujourd'hui une chose qui, plus que toute autre, soit un objet de crainte et d'horreur pour la bourgeoisie en Europe, c'est l'Association internationale des travailleurs. Et comme il faut être juste, avant tout, juste même envers ses adversaires les plus acharnés, nous devons reconnaître que la bourgeoisie a mille fois raison d'abhorrer et de redouter cette formidable Association.

Toute la prospérité bourgeoise, on le sait, entant que prospérité exclusive d'une classe exclusive, est

agresseurs, dites-vous; non, des ouvriers inofFensifs désignés par les agresseurs !

« Le calme inébranlable des travailleurs que, quoi qu'on fasse, on ne parviendra pas à faire sortir sitôt de la légalité, n'a pas permis à l'événement de prendre une tournure plus grave.

« Les ouvriers arrêtés ont été conduits au poste de police de l'hôtel de ville, lequel était entouré de toute la gendarmerie.

« Elle avait été rappelée la veille et le jour même de tous les postes du canton, et on l'avait armée — ce qui ne se voit pour ainsi dire jamais — du fusil et de la baïonnette, et vraisemblablement on lui avait délivré des cartouches. On mit donc nos amis en prison ; les agents les menacèrent et leur firent éprouver de mauvais traitements, après quoi ils eurent à subir un interrogatoire.

« Quelques heures après, ils furent relâchés sous caution et rendus à une députation de l'Internationale envoyée pour réclamer les prisonniers. »

fondée sur la misère et sur le travail forcé du peuple, forcé non par la loi, mais par la faim. Cet esclavage du travail s'appelle, il est vrai, dans les journaux libéraux tels que le Journal de Genève, la liberté du travail. Mais cette étrange liberté est comparable à celle d'un homme désarmé et tout nu, qu'on livrerait à la merci d'un autre qui serait armé de pied en cap. C'est la liberté de se faire écraser, assommer. — Telle est la liberté bourgeoise. On comprend que les bourgeois la chérissent et que les travailleurs n'y tiennent pas du tout ; car cette liberté est pour les bourgeois la richesse, et pour les travailleurs la misère.

Les travailleurs sont las d'être esclaves. Pas moins que les bourgeois, plus que les bourgeois, ils aiment la liberté, parce qu'ils savent fort bien, par une douloureuse expérience, que sans liberté il ne peut y avoir pour l'homme ni dignité, ni prospérité. Mais ils ne comprennent pas la liberté autrement que dans l'égalité; parce que la liberté dans l'inégalité, c'est le privilège, c'est-à-dire la jouissance de quelques-uns fondée sur la souffrance de tous. Ils veulent l'égalité politique et économique à la fois, parce que l'égalité politique sans l'égalité économique est une fiction, une tromperie, un mensonge, et ils ne veulent plus de mensonges. Les travailleurs tendent donc nécessairement à une transformation radicale de la société qui doit avoir pour résultat l'abolition des classes au point de vue économique aussi bien qu'au point de vue politique, et à une organisation

42 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VÉgalité

dans laquelle tous les hommes naîtront, se développeront, s'instruiront, travailleront et jouiront des biens de la vie dans des conditions égales pour tous. Tel est le vœu de la justice, tel est aussi le but final de l'Association internationale des travailleurs.

Mais comment arriver, de l'abîme d'ignorance, de misère et d'esclavage dans lequel les prolétaires des campagnes et des villes sont plongés, à ce paradis, à cette réalisation de la justice et de l'humanité sur la terre? — Pour cela, les travailleurs n'ont qu'un moyen : l'association. Par l'association ils s'instruisent, ils s'éclairent mutuellement, et mettent fin, par leurs propres efforts, à cette fatale ignorance qui est une des causes principales de leur esclavage. Par l'association, ils apprennent à s'aider, à se connaître, à s'appuyer l'un sur l'autre, et ils finiront par créer une puissance plus formidable que celle de tous les capitaux bourgeois et de tous les pouvoirs politiques réunis.

^association est donc devenue le mot d'ordre des travailleurs de toutes les industries et de tous les pays, dans ces derniers vingt ans surtout, et toute l'Europe s'est trouvée hérissée, comme par enchantement, d'une foule de sociétés ouvrières de toute sorte. C'est incontestablement le fait le plus important et en même temps le plus consolant de notre époque, — le signe infaillible de l'émancipation prochaine et complète du travail et des travailleurs en Europe.

Mais l'expérience de ces mêmes vingt années a

prouvé que les associations isolées étaient à peu près aussi impuissantes que les travailleurs isolés, et que même la fédération de toutes les associations ouvrières d'un seul pays ne suffirait pas pour créer une puissance capable de lutter contre la coalition internationale de tous les capitaux exploiteurs du travail en Europe; la science économique a démontré, d'un autre côté, que la question de l'émancipation du travail n'est point une question nationale; qu'aucun pays, si riche, si puissant et si vaste fût-il, ne peut, sans se ruiner et sans condamner tous ses habitants à la misère, entreprendre aucune transformation radicale des rapports du capital et du travail, si cette transformation ne se fait également, et en même temps, au moins dans une grande partie des pays les plus industrieux de l'Europe, et que par conséquent la question de la délivrance des travailleurs du joug du capital et de s.es représentants, les bourgeois, est une question éminemment internationale. D'où il résulte que la solution n'est possible que sur le terrain de l'internationalité.

Des ouvriers intelligents, allemands, anglais, belges, français et suisses, fondateurs de notre belle institution, l'ont compris. Ils ont compris aussi que, pour réaliser cette magnifique œuvre de l'émancipation internationale du travail, les travailleurs de l'Europe, exploités par les bourgeois et écrasés par les Etats, ne devaient compter que sur eux-mêmes. C'est ainsi que fut créée la grande Association internationale des travailleurs.

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Oui, grande et formidable vraiment! Elle compte à peine quatre ans et demi d'existence, et déjà elle embrasse plusieurs centaines de milliers d'adhérents disséminés et étroitement alliés, dans presque tous les pays de l'Europe et de l'Amérique. Une pensée et une entreprise qui produisent en si peu de temps de tels fruits ne peuvent être qu'une pensée salutaire, une entreprise légitime.

Est-ce une pensée secrète, une conspiration? Pas le moins du monde. Si l'Internationale conspire» elle le fait au grand jour et le dit à qui veut l'entendre (*). Et que dit-elle, que demande-t-elle? La justice, rien que la plus stricte justice et le droit de l'humanité, et l'obligation du travail pour tout le monde. Si à la société bourgeoise actuelle cette pensée paraît subversive et honteuse, tant pis pour cette société.

Est-ce une entreprise révolutionnaire? Oui et non. Elle est révolutionnaire en ce sens qu'elle tend à

(i) Un an plus tard, les membres des sections de l'Internationale de Paris faisaient une déclaration analogue. Au moment où, quelques jours avant le plébiscite, Emile Ollivier ordonna l'arrestation, sous l'inculpation de complot et de société secrète, de « touslesindividus qui dirigeaient l'Internationale », le Conseil fédéral parisien de l'Internationale publia (2 mai 1870) une protestation où il disait : « Il est faux que l'Internationale soit pour quelque chose dans le nouveau complot, qui n'a sans doute pas plus de réalité que les inventions précédentes du même genre... L'Association internationale des travailleurs, conspiration permanente de tous les opprimés et de tous les exploités, existera malgré d'impuissantes persécutions contre les prétendus chefs, tant que n'auront pas disparu tous les exploiteurs, capitalistes, prêtres et aventuriers politiques. »

remplacer une société fondée sur Tiniquité, sur l'exploitation de l'immense majorité des hommes par une minorité oppressive, sur le privilège, sur l'oisiveté, et sur une autorité protectrice de toutes ces jolies choses, par une société fondée sur une justice égale pour tous et sur la liberté de tout le monde. Elle veut, en un mot, une organisation économique, politique et sociale dans laquelle tout être humain, sans préjudice pour ses particularités naturelles et individuelles, trouve une égale possibilité de se développer, de s'instruire, de penser, de travailler, d'agir et de jouir de la vie comme un homme. Oui, elle veut cela; et, encore une fois, si ce qu'elle veut est incompatible avec l'organisation actuelle de la société, tant pis pour cette société. L'Association internationale est-elle révolutionnaire dans le sens des barricades et d'un renversement violent de l'ordre politique actuellement existant en Europe? Non : elle s'occupe fort peu de cette politique, et même elle ne s'en occupe pas du tout. Aussi les révolutionnaires bourgeois lui en veulentils beaucoup pour l'indifférence qu'elle témoigne envers leurs aspirations et tous leurs projets. Si l'Internationale n'avait pas compris depuis longtemps que toute politique bourgeoise, quelque rouge et révolutionnaire qu'elle paraisse, tend non à l'émancipation des travailleurs, mais à la consolidation de leur esclavage, le jeu pitoyable que jouent en ce moment les républicains et même les socialistes bourgeois en Espagne suffirait pour lui ouvrir les yeux.

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L'Association internationale des travailleurs, faisant donc complètement abstraction de toutes les intrigues politiques du jour, ne connaît à cette heure qu'une seule politique, celle de sa propagande, de son extension et de son organisation. Le jour où la grande majorité des travailleurs de l'Amérique et de l'Europe sera entrée et se sera bien organisée dans son sein, il n'y aura plus besoin de révolution : sans violence, la Justice se fera. El s'il y a alors des têtes cassées, c'est que les bourgeois l'auront bien voulu.

Encore quelques années de développement pacifique, et l'Association internationale deviendra une puissance contre laquelle il sera ridicule de vouloir lutter. Voilà ce que les bourgeois ne comprennent que trop bien, et voilà pourquoi ils nous provoquent aujourd'hui à la lutte. Aujourd'hui, ils espèrent encore pouvoir nous écraser, mais ils savent que demain ce sera trop tard. Ils veulent donc nous forcer à leur livrer bataille aujourd'hui.

Tomberons-nous dans ce piège grossier, ouvriers? Non. Nous ferions trop de plaisir aux bourgeois, et nous ruinerions notre cause pour longtemps. Nous avons pour nous la justice, le droit, mais notre force n'est pas encore suffisante pour lutter. Comprimons donc notre indignation dans nos cœurs, restons fermes, inébranlables, mais calmes, quelles que soient les provocations des blancs-becs impertinents de la bourgeoisie. Souffrons encore, ne sommesnous pas habitués à souffrir? Souffrons, mais n'oublions rien.

Et, en attendant, continuons, redoublons, étendons toujours davantage le travail de notre propagande. Il faut que les travailleurs de tous les pays, les paysans des campagnes aussi bien que les ouvriers des fabriques et des villes, sachent ce que veut l'Association internationale, et comprennent qu'en dehors de son triomphe il n'y a pour eux aucun autre moyen d'émancipation sérieux ; que l'Association internationale est la patrie de tous les travailleurs opprimés, le seul refuge contre l'exploitation des bourgeois, la seule puissance capable de renverser le pouvoir insolent des bourgeois.

Organisons-nous, élargissons notre Association, mais en même temps n'oublions pas de la consolider, afin que notre solidarité, qui est toute notre puissance, devienne de jour en jour plus réelle. Devenons de plus en plus solidaires dans l'étude, ■dans le travail, dans l'action publique, dans la vie. Associons-nous dans des entreprises communes pour nous rendre l'existence un peu plus supportable et moins difficile; formons partout et autant qu'il nous sera possible ces sociétés de consommations, de crédit mutuel et de production, qui, tout incapables qu'elles sont de nous émanciper d'une manière suffisante et sérieuse dans les conditions économiques actuelles, habituent les ouvriers à la pratique des affaires et préparent des germes précieux pour l'organisation de l'avenir.

Cet avenir est proche. Que l'unité d'esclavage et de misère qui embrasse aujourd'hui les travailleurs

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du monde entier se transforme pour nous tous en unité de pensée et de volonté, de but et d'action, — et l'heure de la délivrance et de la justice pour tous, l'heure de la revendication et de la pleine satisfaction sonnera.

[Égalité an 3 avril 1869.)

Org-anisation et grève générale (*).

Ouvriers, conservez le plus grand calme. Si vos souffrances s^nt grandes, soyez héroïques et sachez les supporter encore; lisez avec attention ce que le journal V Internationale dit aux ouvriers du bassin de Charleroi (^), tout cela est bon à apprendre pour nous.

(i) Dans le numéro de V Egalité qui contient l'article La double grève de Genève se trouvent encore deux courts articles qui complètent celui-là : l'un parle de Vore;anisation ouvrière, l'autre de la grève générale. Quoiqu'ils semblent avoir été écrits par Perron plutôt que par Bakounine, nous les reproduisons ici, parce que les pensées qu'ils expriment appartiennent bien à l'ordre des idées dont se composait la propagande faite par Bakounine dans l'Internationale.

(2) Il s'agit d'un article publié dans V Internationale, de Bruxelles, du 27 mars, et que l'Egalité a reproduit dans ce même numéro. En voici les principaux passages :

« C'est aujourd'hui, 26 mars, l'anniversaire des massacres de la fosse de l'Epine...

a Cet anniversaire est à la fois pour nous un deuil et un triomphe...

« Jamais l'inutilité de la répression n'a été mieux démontrée. Avant la sanglante tragédie de l'Epine, jamais la question sociale n'avait été posée dans le bassin de Charleroi- Depuis, l'Association internationale des travailleurs y compte quarante-deux sections renfermant des milliers d'adhérents...

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