I. Genève, le 28 mars 1869. — Le Progrès, 7 (3 avril
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LETTRES AUX INTER>rATIONAUX DU JURA 21 3
tion réelle des classes, l'égalisation politique et sociale des individus ne deviendra possible que par l'égalisation des moyens économiques d'éducation, d'instruction, du travail et de la vie pour tous. Toutefois, on ne peut faire un reproche au xviii® siècle de ce qu'il n'a pas compris cela. La science sociale ne se crée et ne s'étudie pas seulement dans les livres; elle a besoin des grands enseignements de l'histoire, et il a fallu faire la révolution de i7«R9 et de 1793, il a fallu repasser par les expériences de i83o et de 1848, pour arriver à cette conclusion désormais irréfragable, que toute révolution politique qui n'a pas pour but immédiat et direct l'égalité économique n'est, au point de vue des intérêts et des droits populaires, qu'une réaction hypocrite et masquée.
Cette vérité si évidente et si simple était encore inconnue à la fin du xvni" siècle, et lorsque Babeuf vint poser la question économique et sociale, la puissance de la révolution était déjà épuisée. Mais il n'en reste pas moins à cette dernière l'honneur immortel d'avoir posé le plus grand problème qui ait jamais été DOsé dans l'histoire, celui de l'émancipation de l'humanité tout entière.
En comparaison de ce programme immense, voyons quel but poursuit le programme du libéralisme révolutionnaire, à l'époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet? La soi-disant liberté bien sage,
bien modeste, bien réglementée, bien restreinte, toute faite pour le tempérament amoindri d'une bourgeoisie à demi rassassiée et qui, lasse de combats et impatiente de jouir, se sentait déjà menacée, non plus d'en haut, mais d'en bas, et voyait avec inquiétude poindre à l'horizon, comme une m.asse noire, ces innombrables millions de prolétaires exploités, las de souffrir et se préparant aussi à réclamer leur droit.
Dès le début du siècle présent, ce spectre naissant, qu'on a plus tard baptisé du nom de spectre rouge, ce fantôme terrible du droit de tout le monde opposé aux privilèges d'une classe d'heureux, cette Justice et cette raison populaires, qui, en se développant davantage, doivent réduire en poussière les sophismes de l'économie, de la jurisprudence, de la politique et de la métaphysique bourgeoises, deviennent ati milieu des triomphes modernes delà bourgeoisie, ses trouble-fêtes incessants, les amoindrisseurs de sa confiance, de son esprit.
Et pourtant, sous la Restauration, la question sociale était encore à peu près inconnue, ou potir mieux dire, oubliée. Il y avait bien quelques grands rêveurs isolés, tels que Saint-Simon, Robert Owen, Fourier, dont le génie ou le grand cœur avaient deviné la nécessité d'une transformation radicale de l'organisation économique de la société. Autour de chacun d'eux se groupait un petit nombre d'adeptes dévoués et ardents,
formant auiani de petites églises, mais aussi ignorés que les maîtres, et n'exerçant aucune influence au dehors. Il y avait encore le testament communiste de Babeuf, transmis par son illustre compagnon et ami, Buonarotti, aux prolétaires les plus énergiques, au moyen d'une organisation populaire et secrète. Mais ce n'était alors qu'iui travail souterrain, dont les manifestations ne se firent sentir que plus tard, sous la monarchie de Juillet, et qui sous la Restauration ne fut aucunement aperçu par la classe bourgeoise. — Le peuple, la masse des travailleurs restait tranquille et ne revendiquait encore rien pour elle même.
Il est clair que si le spectre de la justice populaire ava i une existence quelconque à cette époque, ce ne pouvait être que dans la mauvaise conscience des bourgeois. D'où venait-elle, cette mauvaise conscience ? Les bourgeois qui vivaient sous la Restauration étaient-ils, comme individus, plus méchants que leurs pères qui avaient fait la Révolution de 178g et de 1793 ? Pas le moins du monde. C'étaient à peu près les mêmes hommes, mais placés dans un autre milieu, dans d'autres conditions politiques, enrichis d'une nouvelle expérience, et par conséquent ayant une autre conscience.
Les bourgeois du siècle dernier avaient sincèrement cru qu'en s'émancipant eux-mêmes du joug monarchique, clérical et féodal, ils émanciperaient avec eux
tout le peuple. Et cette naïve et sincère croyance ce fut la source de leur audace héroïque et detoute leur puissance merveilleuse. Ils se sentaient unis à tout le monde, et marchaient à l'assaut, portant en eux la force, le droit de tout le monde. Grâce à ce droit et à cette puissance populaire qui s'étaient pour ainsi dire incarnés dans leur classe, les bourgeois du siècle dernier purent escalader et prendre cette forteresse du pouvoir politique, que leurs pères avaient convoitée pendant tant de siècles. Mais au moment même où ils y plantaient leur bannière, une lumière nouvelle se faisait dans leur esprit. Dès qu'ils eurent conquis le pouvoir, ils commencèrent à comprendre qu'entre leurs intérêts bourgeois et les intérêts des masses populaires, il n^y avait plus rien de commun, qu'il y avait au contraire opposition radicale, et que la puissance et la prospérité exclusives de la classe des possédants ne pouvait s'appuyer que sur la misère et sur la dépendance politique et sociale du prolétariat.
Dès lors, les rapports de la bourgeoisie et du peuple se transformèrent d'une manière radicale, et avant même que les travailleurs eussent compris que les bourgeois étaient leurs ennemis naturels, encore plus par nécessité que par mauvaise volonté, les bourgeois étaient déjà arrives à la conscience de cet antagonisme fatal. C'est ce que j'appelle la mauvaise conscience des bourgeois.