TROISIÈME LETTRE
La mauvaise conscience des bourgeois, ai-Je dit, a paralysé^ dès le commencement de ce siècle, tout le mouvement intellectuel et moral de la bourgeoisie. Je me corrige, et je remplace ce mot paralysé par cet autre : dénaturé. Car il se/ait injuste de dire qu'il y a eu paralysie ou absence de mouvement dans un esprit qui, passant de la théorie à l'application des sciences positives, a créé tous les miracles de l'industrie moderne, les bateaux à vapeur, les chemins de fer et le télégraphe, d'un côté; et qui, de l'autre, en mettant au jour une science nouvelle, la statistique, et en poussant l'économie politique et la critique historique du développement de la richesse et de la civilisation des peuples jusqu'à leurs derniers résultats, a jeté les bases d'une philosophie norvelle, — le socialisme, qui n'est autre chose, au point de vue des intérêts exclusifs de la bourgeoisie, qu'un sublime suicide, la négation même, du monde bourgeois.
La paralysie n'est survenue que plus tard, depuis 1 848, alors qu'épouvanté des résultats de ses premiers travaux, la bourgeoisie s'est rejetée sciemment en ar-
I. Genève, le 14 avril i86g. ^ Le Progrès, 8 (17 avril 1869),
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rière, et que, pour conserver ses biens, renonçant à toute pensée et à toute volonté, elle s'est soumise à des protecteurs militaires et s'est donnée corps et âme à la plus complète réaction. Depuis cette époque elle n'a plus rien inventé, elle a perdu, avec le courage, la puissance même de la création. Elle n'a plus même la puissance ni l'esprit de la conservation, car tout ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait pour son salut la pousse fatalement vers l'abîme.
Jusqu'en 1 848, elle était encore pleine d'esprit. Sans doute cet esprit n'avait plus cette sève vigoureuse qui du XVI* au xvin* siècle lui avait fait créer un monde nouveau. Ce n'était plus l'esprit héroïque d'une classe qui avait eu toutes les audaces parce qu'il lui avait fallu tout conquérir : c'était l'esprit sage et réfléchi d'un nou\^eau propriétaire qui, après avoir acquis un bien ardemment convoité, devait maintenant le faire prospérer et valoir. Ce qui caractérise surtout l'esprit de la bourgeoisie dans la première moitié de ce siècle, c'est une tendance presque exclusivement utilitaire.
On lui en a fait un reproche, et à tort. Je pense au contraire qu'elle a rendu un dernier grand service à l'humanité, en prêchant, encore plus par son exemple que par ses théories, le culte, ou pour mieux dire, le respectdesintérêts matériels. Au fond, ces intérêts ont toujours prévalu dans le monde : mais ils s'y étaient
produits jusque-là sous la forme d'un idéalisme hypocrite ou malsain, qui les avait précisément transformés en intérêts malfaisants et iniques.
Quiconques'estunpeu occupé d'histoire n'apumanqutrde s'apercevoir qu'au fond des luttes religieuses et théologiques les plus abstraites, les plus sublimes etles plus idéales^ il y a eu toujours quelque grand intérêt matériel. Toutes les guerres de races, de nations, d'Etats et de classes, n'ont jamais eu d'autre but que la domination, condition et garantie néces. saires de la jouissance et de la possession. L'histoire humaine, considérée à ce point de vue, n'est rien que la continuation de ce grand combat pour la vie, qui, d'après Darwin, constitue la foi fondamentale de la nature organique.
Dans le monde animal, ce combat se fait sans idées et sans phrases, il est aussi sans solution; tant que la terre existera, le monde animiil s'entre-dévorera. C'est la condition naturelle de sa vie. — Les hommes, animaux carnivores par excellence, ont commencé leur histoire par l'anthropophagie. — Ils tendent aujourd'hui à l'association universelle, à la production et à la jouissance collectives.
Mais entre ces deux termes, quelle tragédie sanglante et hoirible! Et nous n'en avons pas encore fini avec cette tragédie. Après l'anthropophagie est venu l'esclavage, après l'esclavage le servage, après le ser-
vage le salariat, auquel doit succéder d'abord le jour terrible de la Justice, et plus tard, beaucoup plus tard, l'ère de la fraternité. Voilà les phases par lesquelles le combat animal pour la vie se transforme graduellement, dans l'histoire, en l'organisation humaine de la vie.
Et au milieu de cette lutte fratricide des hommes contre des hommes, dans cet entredévorement mutuel, dans cet asservissement et dans cette exploitation des uns par les autres qui, en changeant de noms et de formes, se sont maintenus à travers tous les siècles jusqu'à nos jours, quel rôle la religion a-t-elle joué? Ellea toujours sanctifié la violence, et l'a transformée en droit. Elle a transporté dans un ciel fictif l'humanité, la justice et la fraternité, pour laisser sur la terre le règne de l'iniquité et de la brutalité. Elle a béni les brigands heureux, et pour les rendre encore plus "heureux, elle a prêché la résignation e l'obéissance à leurs innombrables victimes, les peuples. Et plus l'idéal qu'elle adorait dans le ciel semblait sublime, plus la réalité de la terre devenait horrible. Car c'est dans le caractère propre de tout idéalisme, tant religieux que métaphysique, de mépriser le monde réel, et, lout en le méprisant, de l'exploiter — d'où il résulte que tout idéalisme en gendre nécessairement l'hypocrisie.
L'homme est matière, et ne peut pas impunément
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mépriser la matière. Il est un animal, et ne peut détruire son animalité ; mais il peut et doit la transformer et l'humaniser par la liberté, c'est-à-dire par l'action combinée de la justice et de la raison, qui à leur tour n'ont de prise sur elle que parce qu'elles en sont les produits et la plus haute expression. Toutes les fois au contraire que l'homme a voulu faire abstraction de son animalité, il en est devenu le jouet et l'esclave, et le plus souvent même le serviteur hypocrite, — témoin les prêtres de la religion la plus idéale et la plus absurde du monde, le catholicisme.
Comparez leur obscénité bien connue avec leur serment de chasteté ; comparez leur convoitise insatiable avec leur doctrine du renoncement aux biens de ce monde, — et avouez qu'il n'existe pas d'êtres aussi matérialistes que ces prêcheurs de l'idéalisme chrétien. A cette heure même, quelle est la question qui agite le plus toute l'Eglise ? C'est la conservation de ses biens, que menace de confisquer partout aujourd'hui cette autre Eglise, expressionde l'idéalisme politique, l'Etat.
L'idéalisme politique n'est ni moins absurde, ni moins pernicieux, ni moins hypocrite que l'idéalisme de la religion, dont il n'est d'ailleurs qu'une forme diôérente, l'expression ou l'application mondaine et terrestre. L'Etat, c'est le frère cadet de l'Eglise ; et le
patriotisme, cette vertu et ce culte de l'Etat, n'est qu'un reflet du culte divin.
L'homme vertueux, selon les préceptes de l'école idéale, religieuse et politique à la fois, doit servir Dieu et se dévouer à l'Etat. Et c'est cette doctrine dont Vutilitarisme bourgeois, dès le début de ce siècle, a commencé à faire justice.