‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 45 sur 46 · I. La suite n'a pas paru · texte numérisé non relu

I. La suite n'a pas paru

(Extrait du Manuscrit inédit;

C'est au nom de cette fiction qui s'appelle tantôt l'intérêt collectif, le droit collectif ou la volonté et la liberté collectives, que les absolutistes jacobins, les révolutionnaires de l'Ecole de J.-J. Rousseau et de Robespierre proclament la théorie menaçante et inhumaine du droit absolu de l'Etat, tandis que les absolutistes monarchiques l'appuient avec beaucoup plus de conséquence logique sur la grâce de Dieu. Les

I. Je reproduis ici les pp. 286 à 340, c'est-à-dire la dernière partie du manuscrit; les pp. 240 à 286 restent donc inédites, j'ai dit pourquoi dans l'introduction. Du reste, tout ce qu'on va lire est pour ainsi dire indépendant de cequi précède, étant écrit sous forme de note aux phrases suivantes qui reproduisent les idées des métaphysiciens que Bakounine va combattre : « L'Etat s'impose donc à chacun comme le représentant unique du Bien, du Salut, de la Justice de tous. Il limite la liberté de chacun au nom de la liberté de tous, le droit de chacun au nom du droit de tous lef intérêts individuels de chacun au nom de l'intérêt collectif de la société tout entière. Avec ces mots se termine le texte proprement dit du manuscrit et tout ce qui suit est écrit en tiote.

doctrinaires libéraux, au moins ceux parmi eux qui prennent les théories libérales au sérieux, partent du principe de la liberté individuelle, se posent tout d'abord, comme on sait, en adversaires de celui de l'Etat. Ce sont eux qui ont dit les premiers que le gouvernement, c'est-à-dire le corps des fonctionnaires organisé d'une manière ou d'une autre et chargé spécialement d'exercer l'action de l'Etat, était un mal nécessaire, et que toute la civilisation consistait en ceci, d'en diminuer toujours davantage les attributs et les droits. Pourtant nous voyons, qu'en pratique, toutes les fois que l'existence de l'Etat est mise sérieusement en question, les libéraux doctrinaires ss montrent des partisans non moins fanatiques du droit absolu de l'Etat que les absolutistes, monaichiques et jacobins.

Leur culte quand même de l'Etat, en apparence du moins si complètement opposé à leurs maximes libérales, s'explique de deux manières : d'âhord pratiquement par les intérêts de leur classe, l'immense majorité des libéraux doctrinaires appartenant à la bourgeoisie. Cette classe si nombreuse et si respectable ne demanderait pas mieux que de s'accorder à elle-même le droit ou plutôt le privilège de la plus complète anarchie; toute son économie sociale, la base réelle de son existence politique, n'a d'autre loi, on le sait, que cette anarchie exprimée dans ces mots

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devenus si célèbres : « Laisse:{ faire et laisse\ passer. » Mais elle n'aime cette anarchie que pour ellemême et à condition seulement que les masses « iiop ignorantes pour en Jouir sans en abuser » restem soumises à la plus sévère discipline de l'Etat. Car si les masses, fatiguées de travailler pour autrui, allaient s'insurger, toute l'existence politique et sociale de la bourgeoisie croulerait. Aussi voyons-nous partout et toujours que, quand la masse des travailleurs se remue, les libéraux bourgeois les plus exaltés, redeviennent immédiatement des partisans forcenés de l'omnipotence de l'Etat. Et comme l'agitf.tion des masses populaires devient aujourd'hui un nal croissant et chronique, nous voyons les bourgeois libéraux, même dans les pays les plus libres, se convertir de plus en plus au culte du pouvoir absolu.

A côté de cette raison pratique, il y en a une autre de nature toute théorique et qui force également les libéraux les plus sincères à revenir toujours au culte de l'Etat. Ils sont et s'appellent libéraux parce qu'ils prennent la liberté individuelle pour base et pour point de départ de leur théorie, et c'est précisément parce qu'ils ont ce point de départ ou cette base qu'ils doivent arriver, par une fatale conséquence, à la reconnaissance du droit absolu de l'Etat.

La liberté individuelle n'est point, selon eux, uns création, un produit historique de la société. Ils pré-

tendent qu'elle est antérieure à toute société, et que tout homme l'apporte en naissant, avec son âme immortelle, comme un don divin. D'où il résulte que l'homme est quelque chose, qu'il n'est même complètement lui-même, un être entier et en quelque sorte absolu qu'en dehors de la société. Etant libre luimême antérieurement et en dehors de la société, il forme nécessairement cette dernière par un acte volontaire et par une sorte de contrat soit instinctif ou tacite, soit réfléchi et formel. En un mot, dans cette théorie, ce ne sont pas les individus qui sont créés par la société, ce sont eux au contraire qui la créent, poussés par quelque nécessité extérieure, telles que le travail et la guerre.

On voit que, dans cette théorie, la société proprement dite n'existe pas ; la société humaine naturelle, le point de départ réel de toute humaine civilisation, le S3ul milieu dans lequel puisse réellement naître et se développer la personnalité et la liberté des hommes lui est parfaitement inconnue. Elle ne reconnaît d'un côté que les individus, êtres existants par eux-mêmes et libres d'eux-mêmes, et de l'autre, cette société conventionnelle, formée arbitrairement par ces individus et fondée sur un contrat soit formel , soit tacite c'est-à-dire l'Etat. (Ils savent fort bien qu'aucun Etat historique n'a jamais eu un contrat pour base et que tous ont été fondés par la violence, par la conquête.

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Mais cette fiction du contrat libre, base de l'Etat, leur est nécessaire, et ils se l'accordent sans plus de cérémonie).

Les individus humains dont la masse convcntionnellement réunie forme l'Etat, apparaissent, dans cette îhéoiie, comme des êtres tout à fait singuliers et pleins de contradiction. Doués chacun d'une âme immortelle et d'une liberté ou d'un libre arbitre qui leur sont inhérents, ils sont, d'un côté, des êtres infinis, absolus et comme tels complets en eux-mêmes, par eux-mêmes, se suffisant à eux-mêmes et n'ayant besoin de personne, à la rigueur pas même de Dieu, parce que étant immortels et infinis ils sont euxmêmes des Dieux. D'un autre, ils sont des êtres très brutalement matériels, faibles, imparfaits, limités et absolument dépendants de la nature extérieure qui les porte, les enveloppe et finit parles emporter tôt ou tard. Considérés au premier point de vue, ils ont si peu besoin de la société,, que cette dernière apparaît plutôt comme un empêchement à la plénitude de leur être, à leur liberté parfaite. Aussi avons-nous vu^ dès le début du Christianisme, des hommes saints et rigides, qui, ayant pris l'immortalité et le salut de leurs âmes au sérieux, ont rompu leurs liaisons sociales et fu . ant tout commerce humain ont cherché dans la solitude la perfection, la vertu. Dieu. Ils ont considéré avec beaucoup de raison, avec beaucoup de con*

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séquence logique, la société comme une source de corruption et l'isolement absolu de l'âme comme la condition de toutes les vertus. S'ils sortirent quelquefois de leur solitude, ce ne fut Jamais par besoin, mais par générosité, par charité chrétienne pour les hommes qui continuant de se corrompre dans le milieu social, avaient besoin de leurs conseils, de leurs prières et de leur direction. Ce fut toujours pour sauver les autres, jamais pour se sauver et pour se perfectionner eux-mêmes. Ils risquaient au contraire de perdre leurs âmes en rentrant dans cette société qu'ils avaient fuie avec horreur, comme l'école de toutes les corruptions, et aussitôt leur sainte œuvre achevée ils retournaient au plus vite dans leur désert pour s'y reperfectionner de nouveau par la contem plation incessante de leur être individuel, de leur âme solitaire, en présence de Dieu seul.

C'est un exemple que tous ceux qui croient encore aujourd'hui à l'immortalité de l'âme, à la liberté innée ou au libre arbitre, devaient suivre, pour peu •qu'ils désirent sauver leurs âmes, et les préparer dignement pour la vie éternelle. Je le répète encore, les saints anachorètes qui à force d'isolement arrivaient à une imbécillité complète, étaient parfaitement logiques. Du moment que l'âme est immortelle, c'est-àdire infinie par son essence, libre et d'elle-même, elle doit se suffire à elle-même. Il n'y a que les êtres pas-

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sagers, limités et finis qui puissent se compléter mutuellement; l'infini ne se complète pas. En rencontrant un autre, qui n'est pas lui-même, il se sent au contraire rétréci, donc il doit fuir, ignorer tout ce qui n'est pas lui-même. A la rigueur, ai-je dit, l'âme immortelle devait pouvoir se passer de Dieu même. Un être infini en lui-même ne peut en reconnaître un autre qui lui soit, égal à côté de lui, ni encore moins un qui lui serait supérieur au-dessus de lui-même. Tout être qui serait aussi infini que lui-même et qui serait autre que lui, lui poserait une limite et par conséquent en ferait un être déterminé et fini. En reconnaissant un être aussi infini qu'elle-même, en dehors d'elle-même, l'âme immortelle se reconnaît donc nécessairement commeun être fini. Car l'infini n'est réellement tel qu'en embrassant tout et ne laissant rien en dehors de soi-même. A plus forte raison un être infini ne peut, ne doit pas reconnaître un être infini qui lui soit supérieur. L'infinité n'admet rien de relatif, rien de comparatif; ces mots infinité supérieure et infinité inférieure impliquent donc une absurdité- Dieu est précisément une absurdité. La théologie qui a le privilège d'être absurde et qui croit dans les choses précisément parce que ces choses sont absurdes, a mis au-dessus des âmes humaines immortelles et par conséquent infinies, l'infinité supérieure, absolue de Dieu. Mais pour se corriger, elle a créé la fiction de

Saian qui représente précisément la révolte d'un être infini contre l'existence d'une in'inité absolue, contre Dieu. Et de même que Satan s'est révolté contre l'infinité supérieure de Dieu, de même les saints anachorètes du christianisme, trop humbles pour se révolter contre Dieu, se sont révoltés contre l'infinité égale des hommes, contre la société.

Ils ont déclaré avec beaucoup de raison qu'ils n'en avaient pas besoin pour se sauver ; et que puisque par une fatalité étrange ils étaient des infinités*..,, et déchues, la société de Dieu, la contemplation d'euxmêmes en présence de cette infinité absolue leur suffisait.

Et je le déclare encore, c'est un exemple à suivre pour tous ceux qui croient en l'immortalité de l'âme. A ce point de vue, la société ne peut leur offrir qu'une perdition certaine. En effet, que donne-t-elle aux hommes? Les richesses matérielles tout d'abord qui ne peuvent être produites en proportion suffisante que par le travail collectif. Mais pour qui croit aune existence éternelle, ces richesses ne doivent-elles point être un objet de mépris? Jésus-Christ n'a-t-il point dit à ses disciples : « Ne 1 amassez point de trésors sur cette terre, carlà oùsont vostrésors,là est votre cœur.» — et une autre fois : « Il est plus facile à une grosse corde (un chameau, d'après une autre version), de

l. Un mot illisible (dé....qués).

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passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume céleste ». (Je m'imagine toujours la figure que doivent faire les pieux et riches bourgeois prctestanis de l'Angleterre, de l'Amérique, de l'Allemagne, de la Suisse, en lisant ces sentences si décisives et si désagréables pour eux).

Jésus-Christ a raison, entre la convoitise des ricliesscs matérielles et le salut des âmes immortelles, il y a une incompatibilité absolue. Et alors, pour peu qu'on croie réellement à l'immortalité de l'âme, ne vaut-il pas mieux renoiicer au confort et au luxe que donne la société et vivre de racines comme l'ont fait les anachorètes en sauvant son âme pour l'éternité, que de la perdre au prix de quelques dizaines d'années de jouissances matérielles. Ce calcul est si simple, si évidemment juste, que nous sommes forcés de penser que les pieux et riches bourgeois, banquiers, industriels, commerçants, qui font de si excellentes affaires par les moyens que l'on sait, tout en ayant toujours des paroles de l'Evangile à la bouche, ne comptent aucunement sur l'immortalité de l'âme pour feux] et qu'ils l'abandonnent généreusement au prolétariat, se réservant humblement pour eux-mêmes ces misérables biens matériels qu'ils amassent sur cette terre.

En dehors des biens matériels, que donne encore la société ? Les affections charnelles, humaines, terres-

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1res, la civilisation et la culture de l'esprit, toutes choses qui sont immenses au point de vue humain, passager et terrestre, maisqui devant l'éternité, devant l'immortalité, devant Dieu sont égales à zéro . La plus grande sagesse humaine n'est-elle point folie devant Dieu ?

Une légende de l'Eglise orientale raconte que deux saints anachorètes s'étant emprisonnés volontairement pendant quelques dizaines d'années dans une île déserte, s'isolant même l'un de l'autre et passant nuit et l'our dans la contemplation et dans la prière, étaient arrivés à ce point qu'ils avaient même perdu l'usage de la parole; de tout leur ancien dictionnaire, ils n'avaient conservé que trois ou quatre mots qui réunis en;5emble ne présentaient aucun sens, mais qui n'en exprimaient pas moins, devant Dieu, les aspirations les plus sublimes de leurs âmes. Ils vivaient naturellement de racines comme les bêtes herbivores. Au point de vue humain, ces deux hommes étaient des imbéciles ou des fous, mais au point de vue divin, à celui de la croyance en l'immortalité de l'âme, ils se sont montrés des calculateurs bien plus profonds que Galilée et Newton. Car ils ont sacrifié quelques dizaines d'années de prospérité terrestre et d'esprit mondain pour gagner la béatitude éternelle et l'esprit divin.

Donc il est évident qu'en tant que doué d'une âme immortelle, d'une infinité et d'une liberté inhérentes

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à cette âme, l'homme est un être éminemment antisocial. Et s'il avait été toujo.irs sage, si préoccupé exclusivement de son éternité, il avait eu l'esprit de mépriser tous les biens, toutes les affections et toutes les vanités de cette terre, il ne serait jamais sorti de cet état d'innocence ou d'imbécillité divine et ne se serait jamais formé en société. En un mot Adam et Eve n'auraient jamais goûté du fruit de l'arbre de la science et nous aurions tous vécu comme des bêtes dans ce paradis terrestre que Dieu leur avait assigné pour demeure. Mais du moment que les hommes ont voulu savoir, se civiliser, s'humaniser, penser, parler et jouir des biens matériels, ils ont dû nécessairement sortir de leur solitude et s'organiser en société. Car autant ils sont intérieurement infinis, immortels, libres, autant ils sont extérieurement limités, mortels, faibles et dépendants du monde extérieur.

Considérés au point de vue de leur existence terrestre, c'est-à-dire non fictive mais réelle, la masse des hommes présente un spectacle tellement dégradant, si mélancoliquement pauvre d'initiative, de volonté et d'esprit, qu'il faut être doué vraiment d'une grande capacité de se faire illusion pour trouver en eux une âme immortelle et l'ombre d'un libre arbitre quelconque. Ils se présentent à nous comme des êtres absolument et fatalement déterminés : déterminés avant tout par la nature extérieure, par la configuration du

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sol et par toutes les conditions matérielles de leur existence; déterminéspar les innombrables rapports politiques, religieux et sociaux, par les coutumes, les habitudes, les lois, par tout un monde de préjugés ou de pensées élaborées lentement par les siècles passés, et qu'ils trouvent en naissant à la vie dans la société, dont ils ne sont jamais les créateurs, mais les produits d'abord et plus tard les instruments. Sur mille hommes on en trouvera à peine un, duquel on puisse dire à un point de vue non absolu mais seulement relatif, qu'il veut et qu'il pense de soi-même. L'immense rnajorité des individus humains, non seulement dans les masses igtiorantes, mais tout aussi bien dans les classes civilisées et privilégiées, ne veulent et ne pensant que ce que tout le monde autour d'eux veut et pense, ils croient sans doute vouloir et penser eux-mêmes, mais ils ne font que reparaître servilement, routinièrement, avec des moditicationstout à fait imperceptibles et nulles, les pensées et les volontés d'autrui . Cette servilité, cette routine, sources intarissables du lieu commun, cette absence de révolte dans la volonté et cette absence d'initiative dans la pensée des individus sont les causes principales de la lenteur désolante du développement historique de l'humanité. Pour nous, matérialistes ou réalistes, qui ne croyons ni en l'immortalité de l'âme ni dans le libre arbitre, ceite lenteur, tout affligeante qu'elle soit, apparaît comme

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un fait naturel. Parti de l'état de gorille, l'homme n'arrive que très difficilement à la conscience de son humanité et à la réalisation de sa liberté. D'abord il ne peut avoir ni cette conscience, ni cette liberté; il naît bête féroce et esclave, et il ne s'humanise et ne s'émancipe progressivement qu'au sein de la société qui est nécessairement antérieure à la naissance de sa pensée, de sa parole et de sa volonté; et il ne peut le faire que par les efforts collectifs de tous les membres passés et présents de cette société qui est par conséquent la base et le point de départ naturel de son humaine existence. Il en résulte que l'homme ne réalise sa liberté individuelle ou bien sa personnalité qu'en se complétant de tous les individus qui l'entourent, et seulement grâce au travail et à la puissance collective delà société, en dehors de laquelle, de toutes les bêtes féroces qui existent sur la terre, il resterait, sans doute toujours la plus stupide et la plus misérable. Dans le système des matérialistes qui est le seul naturel et logique, la société loin d'amoindrir et de limiter, crée au contraire la liberté des individus humains. Elle est la racine, l'arbre et laliberté est son fruit. Par conséquent, à chaque époque, l'homme doit chercher sa liberté non au début, mais à la fin de l'histoire, et l'on peut dire que l'émancipation réelle et complète de chaque individu humain est le vrai, le grand but, la fin suprême de l'histoire.

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Tout autre est le point de vue des idéalistes. Dans leur système, l'homme se produit d'abord comme un être immortel et libre et il finit par devenir un esclave. Comme esprit immortel et libre, infini et complet en lui-même, il n'a pas besoin de société ; d'où il résulte que s'il se met en société, ce ne peut être que par une sorte de déchéance, ou bien parce qu'il oublie et perd la conscience de son immortalité et de sa liberté. Etre contradictoire, infini à l'intérieur comme espiit, mais dépendant, défectueux et matériel au dehors, il est forcé de s'associer non en vue des besoins de son âme, mais pour la conservation de son corps. La société ne se forme donc que par une sorte de sacrifice des intérêts et de l'indépendance de l'âme aux besoins méprisables du corps. C'est une vraie déchéance et un asservissement pour l'individu intérieurement immortel et libre, une renonciation au moins partielle à sa liberté primitive.

On sait la phrase sacramentelle qui dans le jargon de tous les partisans de l'Etat et du droit juridique, exprime cette déchéance et ce sacrifice, ce premier pas fatal vers l'asservissement humain. L'individu jouissant d'une liberté complète à l'état de nature, c'est-à-dire avant qu'il ne soit devenu membre d'aucune société, fait, en entrant dans cette dernière, le sacrifice d'une partie de cette liberté, afin que la société lui garantisse tout le reste. A qui demande

l'explication de cette phrase, on répond ordinairement par une autre : « La liberté de chaque individu humain ne doit avoir d^autres limites que celle de tout les autres individus. »

En apparence, rien de plus juste, n'est-ce pas ? Et pourtant cette théorie contient en germe toute la théorie du despotisme. Conformément à l'idée fondamentale des idéalistes de toutes les écoles et contrairement à tous les faits réels, l'individu humain apparaît comme un être absoluinent libre tant et seulement tant qu'il reste en dehors de la société, d'où il résulte que cette dernière, considérée et comprise uniquement comme société juridique et politique, c'esi-à-dire comme Etat, est la négation de la liberté. Voilà le résultat de l'idéalisme, il est tout contraire comme on voit, aux déductions du matérialisme, qui conformément à ce qui se passe dans le monde réel, font procéder la liberté individuelle des hommes de la société, comme une conséquence nécessaire du développement collectif de l'humanité.

La définition matérialiste, réaliste et collectiviste delà liberté tout opposée à celle des idéalistes, est celle-ci : L'homme ne devient homme et n'arrive tant à la conscience qu'à la réalisation de son humanité que dans la société et seulement par l'action collective de la société tout entière ; il ne s'émancipe du joug de la nature extérieure que par le travail

collectif OU social qui seul est capable de transformer la surface de la terre en un séjour favorable aux développements de l'humanité; et sans cette émancipation matérielle il ne peut y avoir d'émancipation intellectuelle et morale pour personne. Il ne peut s'émanciper du joug de sa propre nature, c'est-à-dire il ne peut subordonner les instincts et les mouvements de son propre corps à la direction de son esprit déplus en plus développé, que par l'éducation et par l'instruction ; mais l'une et l'autre sont des choses éminemment, exclusivemerR sociales ; car en dehors de la société l'homme serait resté éternellement une bête sauvage ou un saint, ce qui signifie à peu près la même chose. Enfin l'homme isolé ne peut avoir la conscience de sa liberté. Etre libre, pour l'homme, signifie être reconnu et considéré et traité comme tel par un autre homme, par tous les hommes qui l'entourent. La liberté n'est donc point un fait d'isolement, mais de réflexion mutuelle, non d'exclusion mais au contraire de liaison, la liberté de tout individu n'étant autre chose que la réflexion de son humanité ou de son droit humain dans la conscience de tous les hommes libres, ses frères, ses égaux.

Je ne puis me dire et me sentir libre seulement qu'en présence et vis-à-vis d'autres hommes. En présence d'un animal d'une espèce inférieure, je ne suis ni libre, ni homme, parce que cet animal est inca-

pable de concevoir ei par conséquent aussi de rcconnaîire mon humanité. Je ne suis humain et libre moimême qu'autant que je reconnais la liberté et l'humanité de tous les hommes qui m'entourent. Ce n'est qu'en respectant leur caractère humain que je respecte le mien propre. Un anthropophage qui mange son prisonnier, en le traitant de bête sauvage, n'est pas un homme mais une bête. Un maître d'esclaves n'est pas unhomme, mais un maîire. Ignorant Ihumanité de ses esclaves, il ignore sa propre humanité. Toute la société antique nous .en fournit une preuve : les Grecs, les Romains ne se sentaient pas libres comme hommes, ils ne se considéraient pas comme tels de par le droit humain ; ils se croyaient des privilégiés comme Grecs, comme Romains, seulement au seiis de leur propre patrie, tant qu'elle restait indépendante, inconquise et conquérant au contraire les autres pays, par la protection spéciale de leurs Dieux nationaux, et ils ne s'étonnaient point, ni ne croyaient avoir le droit et le devoir de se révolter, lorsque, vaincus, ils tombaient eux-mêmes dans l'esclavar^e.

C'est le grand mérite du Christianisme d'avoir proclamé l'humanité de tous les êtres humains, y conpris les femmes, l'égalité de tous les hommes devant Dieu. Mais comment l'a-t-il proclamée ? Dans le ciel, pour la vie à venir, non pour la vie présente et réelle, non sur la terre. D'ailleurs cette égalité à ve-

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nir est encore un mensonge, car le nombre des élus est excessivement restreint, on le sait. Sur ce pointlà, les théologiens des sectes chrétiennes les plus différentes sont unanimes. Donc la soi-disant égalité chrétienne aboutit au plus criant privilège, à celui de quelques milliers d'élus par la grâce divine sur des millions de damnés. D'ailleurs cette égalité de tous devant Dieu, alors même qu'elle devait se réaliser pour chacun, ne serait encore que l'égale nullité et l'esclavage égal de tous devant un maître suprême. Le fondement du culte chrétien et la première condition de salut, n'est-ce pas la renonciation à la dignité humaine et le mépris de cette dignité en pr^ sence de la grandeur divine? Un chrétien n'est donc pas un homme, dans ce sens qu'il n'a pas la conscience de l'humanité, et parce que, ne respectant pas la dignité humaine en soi-même, il ne peut la respecter en autrui ; et ne la respectant pas en autrui, il ne peut la respecter en soi-même. Un chrétien peut être un prophète, un saint, un prêtre, un roi, un général, un ministre, un fonctionnaire, le représentant d'une autorité quelconque, un gendarme, un bourreau, un noble, un bourgeois exploitant ou un pro létaire asservi, un oppresseur ou un opprimé, un tortureur ou un torture, un maître ou un salarié, mais il n'a pas le droit de se dire un homme, parce que l'homme ne devient réellement tel que lorsqu'il res-

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pecte et qu'il aime l'humanité et la liberté de tout le monde, et que sa liberté et son humanité sont respectées aimées, suscitées et créées partout le monde.

Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libi es, La liberté d'autrui,loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libie vraiment que parla liberté d'autres, de sorte que plus nombreux sont les Hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. C'est au contraire l'esclavage des hommes qui pose une barrière à ma liberté, ou ce qui revient au même, c'est leur bestialité qui est une négation de m m humanité parce que encore une fois, je ne puis Vie dire libre vraiment, que lorsque ma libertv, ou je qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d'homme, mon droit humain, qui consiste à n'obéir à aucun autre homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmés par l'assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tout le monde s'étend à l'infini.

On voit que la liberté, telle qu'elle est conçue par

les matérialistes, estune chose très positive, trèscompleseet çurtout éminemment sociale, parce qu'elle ne peut être réalisée que par la société et seulement dans la plus étroite égalité et solidarité de chacun ; vectous. On peut distinguer en elle trois moments de développement, trois éléments, dont le premier est éminemmentposiiif et social ; c'est le plein développement et la pleine jouissance de toutes les facultés et puis sances humaines pour chacun par l'éducation, par l'instruction scientifique et par la prospérité matérielle, toutes choses qui ne peuvent être données à chacun que par le travail collectif, matériel et intellectuel, musculaire et nerveux de la société tout ea-^ tière.

Le second élément ou moment de la liberté est négatif. C'est celui de la révolte de l'individu humain contre toute autorité divine et humaine collective et individuelle.

C'est d'abord la révolte contre la tyrannie du fantôme suprême de la théologie, contre Dieu. Il est évident que tant que nous aurons un maître au ciel, nous serons esclaves sur la terre. Notre raison et notre volonté seront également annulées. Tant que nous croirons lui devoir une obéissance absolue, et vis-à-vis d'un Dieu il n'y a point d'autre obéissance possible, nous devronsnécessairementnous soumettre passivement et sans la moindre critique à la sainte

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aiuoriié de ses intermédiaires et de ses élus : Messies, prophètes, législateurs divinement inspirés, empereurs, rois et tous leurs fonctionnaires et ministres, représentants et serviteurs consacrés des deux grandes institutions qui s'imposent à nous comme établies [par] Oieu même pour la direction des hommes : de YEglise et de VEtat. Toute autorité temporelle ou humaine procède directement de l'autorité spirituelle ou divine. Mais l'autorité c'est la négation de la liberté. Dieu, ou plutôt la fiction de Dieu, est donc la consécration et la cause intellectuelle et morale de tout esclavage sur la terre, et la liberté des hommes ne sera complète que lorsqu'elle aura complètement anéanti la fiction néfaste d'un maître céleste.

C'est en suite et en conséquence la révolte de chacun contre la tyrannie des hommes, contre l'autorité tant individuelle que sociale représentée et légalisée par l'Etat. Ici il faut pourtant bien s'entendre et pour s'entendre il faut commencer par établir une distinction bien précise entre l'autorité officielle et par conséquent tyrannique de la société organisée en Etat, de l'influence et de l'action naturelle de la société non officielle, mais naturelle sur chacun de ses membres,

La révolte contre cette influence naturelle de la société est beaucoup plus difficile pour l'individu que la révolte contre la société officiellement organisée.

contre l'Etat, quoique souvent elle soit tout aussi inévitableque cette dernière. La tyranniesociale, souvent écrasante et funeste, ne présente pas ce caractère de violence impérative, de despotisme légalisé et formel qui distingue l'autorité de l'Etat. Elle ne s'impose pas comme une loi à laquelle tout individu est forcé de se soumettre sous peine d'encourir un châtiment juridique. Son action est plus douce, plus insinuante, plus imperceptible, mais d'autant plus puissante que celle de l'autorité de l'Etat. Elle domine les hommes par les coutumes, par les mœurs, par la masse des sentiments, des préjugés et des habitudes tant de la vie matérielle que de l'esprit et du cœur et qui constituent ce que nous appelons l'opinion publique. Elle enveloppe l'homme dès sa naissance, le transperce, le pénètre, et forme la base même de sa propre existence individuelle ; de sorte que chacun en est en quelque sorte le complice contre lui-même, plus ou moins, et le plus souvent sans s'en douter lui-même. Il en résulte, que pour se révolter contre cette influence que la société exerce naturellement sur lui, l'homme doit au moins en partie se révolter contre lui-même, car avec toutes ses tendances et aspirations matérielles, intellectuelles et morales, il n'est lui-même rien que le produit de la société. De là cette puissance immense exercée par la société sur les hommes.

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Au point de vue de la morale absolue, c'est-à-dire de celui du respect humain, et je m'en vais dire tout à l'heure ce que j'entends par ce mot, cette puissance de la société peut être bienfaisante, comme elle peut être attssi malfaisante. Elle est bienfaisante lorsqu'elle tend au développement de la science, de la prospérité matérielle, de la liberté, de l'égalité et de la solidarité fraternelle des hommes, elle est malfaisante lorsqu'elle a des tendances contraires. Un homme né dans une société de brutes reste à très peu d'exceptions près une brute ; né dans une société gouvernée par les prêtres, il devient un idiot, un cagot ; né dans une bande de voleurs, il deviendra probablement un voleur : né dans la bourgeoisie il sera un exploiteur du travail d' autrui ; et s'il a le malheur de naître dans la société des demi-dieux qui gouvernent cette terre, nobles, princes, fils de rois, il sera selon les degrés de ses capacités, de ses moyens et de sa puissance un mépriseur, un asservisseur de l'humanité, un tyran. Dans tous ces cas, pour l'humanisation même de l'individu, sa révolte contre la société qui l'a vu naître devient indispensable.

Mais, je le répète, la révolte de l'individu contre la société, c'est une chose bien autrement difficile, que sa révolte contre l'Etat. L'Etat est une institution historique, transitoire, une forme passagère de la société, comme l'Eglise elle-même dont il est le frère cadet,

mais il n'a point le caractère fatal et immuable de la société qui est antérieure à tous les développements de l'humanité et qui, participant pleinement de latoute-puissance des lois, de l'action et des manifestations naturelles, constitue la base même de toute ç -.istence humaine. L'homme, au moins depuis qu'il a fait son premier pas vers l'humanité, depuis qu'il a commencé à être un être humain, c'est-à-dire un être parlant et pensant plus ou moins, naît dans la société, comme la fourmi naît dans sa fourmilière et comme l'abeille dans sa ruche; il ne la choisit pas, il en est aucontraireleproduit,et ile8taussi fatalementsoumis aux lois naturelles qui président à ses développements nécessaires, comme il obéit à toutes les autres lois naturelles. La société est antérieure et à la fois elle survit à chaque individu humain, comme la nature elle-même ; elle est éternelle comme la nature, ou plutôt née sur la terre, elle durera aussi longtemps que durera notre terre. Une révolte radicale contre la sQciété serait donc aussi impossible pour l'homme qu'une révolte contre la nature, la société humaine n'étant d'ailleurs autre chose que la dernière grande manifestation ou création de la nature sur cette terre; et un individu qui votidrait mettre la société, c'est-àdire la nature en général et spécialement sa propre nature en question, se mettrait par là même en dehors de toutes les conditions d'une réelle existence, s'élan-

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cera:t dans le néant, dans le vide absolu, dans l'abstraction morte, dans Dieu. On peut donc aussi peu demander si la société est un bien ou un mal, qu'il est impossible de demander si la nature, l'être universel, matériel, réel, unique, suprême, absolu, est un bien ou un mal ; c'est pluj que tout cela ; c'est un immense lait positif et primitif, antérieur à toute conscience, à toute idée, à toute appréciation intellectuelle et morale, c'est Ja base même, c'est le monde dans lequel fatalement et plus tard se développe pour nous ce que nous appelons le bien et le mal. '

Il n'en est pas ainsi de l'Etat; et je n'hésite pas à dire que l'Etat c'est le mal, mais un mal historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que le sera tôt ou tard son extinction complète, aussi nécessaire que l'ont été la bestialité primitive et les divagations théologiques des hommes. L'Etat n'est point la société, il n'en est qu'une forme historique aussi brutale qu'abstraite. Il est né historiquement dans tous les pays du mariage de la violence, de la rapine, du pillage, en un mot de la guerre et de la conquête, avec les Dieux créés successivement par la fantaisie théologique des nations. Il a été dès son origine et il reste encore à présent la sanction •'.vine de la force brutale et de l'iniquité triomphante. C'est, dans les pays même les plus démocrati- HUfcs comme les Etats-Unis de l'Amérique et la Suisse,

^ régulière du privilège d'une minorité quelconque et de l'asservissement réelde l'immense majorité.

La révolte est beaucoup plus facile contre l'Etat, parce qu'il y a dans la nature même de l'Etat quelque chose qui provoque à la révolte. L'Etat c'est l'autorité, c'est la force, c'est l'ostentation et l'infatuation de la force. Il ne s'insinue pas, il ne cherche pas à convertir : et toutes les fois qu'il s'en mêle, il le fait de très mauvaise grâce; car sa nature, ce n'est point de persuader, mais de s'imposer, de forcer. Quelque peine qu'ilse donnepour masquer cette nature comme le violateur légal de la volonté des hommes, comme la négation permanente de leur liberté. Alors même qu'il commande le bien, il le dessert et le gâte, précisément parce qu'il le commande, et que tout commandement provoque et suscite les révoltes légitimes de la liberté ; et parce que le bien, du moment qu'il est commandé, au point de vue de la vraie morale, de la morale humaine, non divine sans doute, au point de vue du respect humain et de la liberté, devient le mal. La liberté, la moralité et la dignité humaine de l'homme consiste précisément en ceci, qu'il fait le bien, non parce qu'il lui est commandé, mais parce qu'il le conçoit, qu'il lèvent et qu'il l'aime.

La société, elle, ne s'impose pas formellement, of-

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