I. Un mot illisible
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ficiellement, autoritairement, elle s'impose naturellement, et c'est à cause de cela même que son action sur l'individu est incomparablement plus puissante que celle de l'Etat. Elle crée et elle forme tous lesindividus qui naissent et qui se développent en son sein. Elle fait passer en eux lentenvcnt, depuis le premier jour de leur naissance jusqu'à celui de leur mort, toute sa propre nature matérielle, intellectuelle et morale ; elle s'individualise pour ainsi dire dans chacun.
L'individu humain réel est si peu un être universel et abstrait, que chacun, du moment qu'il se forme dans les entrailles de sa mère, se trouve déjà déterminé et particularisé par une foule de causes et d'actions matérielles, géographiques, climatologiques, ethnographiques, hygiéniques et par conséquent économiques, qui constituent proprement la nature matérielle exclusivement particulière à sa famille, à sa classe, à sa nation, à sa race, et autant que les penchants et les aptitudes des hommes dépendent de l'ensemble de toutes ces influences extérieures ouphysiques, chacun naît avec une nature ou un caractère individuel matériellement déterminé. De plus, grâce à l'organisation relativement supérieure du cerveau humain, chaque homme apporte en naissant, à des degrés d'ailleurs différents, non des idées et des sentiments innés comme le prétendent les idéalistes,
mais la capacité à la fois matérielle et formelle de sentir, de penser, de parler et de vouloir. Il n'apporte avec lui que la faculté de former et de développer les idées, et comme je viens de le dire, une puissance d'activité toute formelle, sans aucun contenu. Qui lui donne son premier contenu? La société
Ce n'est pas ici le lieu de rechercher comment se sont formées les premières notions et les premières idées, dont la plupart furent naturellement très absurdes, dans les sociétés primitives. Tout ce que nous pouvons dire avec une pleine certitude, c'est que d'abord elles n'ont pas été créées isolément et spontanément par l'esprit miraculeueement illuminé d'individus inspirés, mais bien par le travail collectif, le plus souvent imperceptible de l'esprit de tous les individus qui ont fait partie de ces sociétés et dont les individus marquants, les hommes de génie n'ont jamais pu donner que la plus fidèle ou la plus heureuse expression, tous les hommes de génie ayant toujours été comme "Voltaire, « prenant leur bien partout où ils le trouvaient », Donc c'est le travail intellectuel collectif des sociétés primitives qui a créé les premières idées. Ces idées ne furent d'abord rien que de simples constatations, naturellement très imparfaites des faits naturels et sociaux et des conclusions encore moins judicieuses tirées de ces faits. Tel fut le commencement de toutes les représentations, ima-
ginations et pensées humaiaes. Le contenu de ces pensées, loin d'avoir été créé par une action spontanée de l'esprit humain, lui fut donné d'abord par le monde réel tant extérieur qu'intérieur. L'esprit de l'homme, c'est-à-dire le travail ou le fonctionnement tout à fait organique et par conséquent matériel de son cerveau, provoqué par les impressions tant extérieures qu'intérieures que lui transmettent ses nerfs, n'y ajoute qu'une action toute formelle, consistant à comparer et à combiner ces impressions des choses et des faits en des systèmes justes ou faux. C'est ainsi que naquirent les premières idées. Par la parole ces idées ou plutôt ces premières imaginations se précisèrent, se fixèrent en se transmettant d'un individu humain à un autre; de sorte que les imaginations individuelles de chacun se rencontrèrent, se contrôlèrent, se modifièrent, se complétèrent mutuellement, et se confondant plus ou moins en un système unique, finirent par former la conscience commune, la pensée collective de la société. Cette penséetransmise par la tradition d'une génération à une autre et se développant toujours davantage par le travail intellectuel des siècles, constitue le patrimoine intellectuel et moral d'une société, d'une classe, d'une nation. Chaque génération nouvelle trouve à son berceau tout un monde d'idées, d'imaginations et de sentiments qu'elle reçoit comme un héritage des siècles
passés. Ce mondene se présente pas d'abord à l'homme nouvellement né sous sa forme idéale, comme système de représentations et d'idées, comme religion, comme doctrine ; l'enfant serait incapable de le recevoir ni de le concevoir sous cette forme; mais il s'impose à lui comme un monde de faits incarné et réalisé tant dans les personnes que dans toutes les choses qui l'entourent, en parlant à ses sens par tout ce qu'il entend et ce qu'il voit dès le premier jour de sa vie. Car les idées et les représentations humaines, n'ayant été d'abord rien que les produits des faits réels, tant naturels que sociaux, dans ce sens qu'ils en ont été la réflexion ou la répercussion dans le cerveau humain et la reproduction pour ainsi dire idéale et plus ou moins judicieuse de ces faits par cet organe absolument matériel delà pensée humaine, acquièrent plus tard, après qu'elles se sont bien établies, de la manière que je viens d'expliquer, dans la conscience collective d'une société quelconque, Ja puissance de devenir à leur tour des causes productives de faits nouveaux, non proprement naturels, mais sociaux. Elles finissent par modifier et par transformer, très lentement il est vrai, l'existence, les habitudes et les institutions humaines, en un mot tous les rapports des hommes dans la société, et parleur incarnation dans les choses les plus journalières de la vie de chacun, elles deviennent sensibles, palpables
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pour tous, même pour les enfants. De sorte que chaque génération nouvelle s'en pénètre des sa plus tendre enfance, et quand elle arrive à l'âge viril, où commence proprement le travail de sa propre pensée, nécessairement accompagné d'une critique nouvelle, elle trouve en elle-même aussi bien que dans la société qui l'entoure, tout un monde de pensées ou de représentations établies, qui lui servent de point de départ et lui donnent en quelque sorte la matière première ou l'étoffe pour son propre travail intellectuel et moral. De ce nombre sont les imaginations traditionnelles et communes que les métaphysiciens, trompés parla manière tout à fait insensible et imperceptible, par laquelle, venant du dehors, elles pénètrent et s'impriment dans le cerveau des enfants, avant même qu'ils ne fussent arrivés à la conscience d'eux-mêmes, appellent faussement les idées innées.
Telles sont les idées générales ou abstraites sur la divinité' et sur l'âme, idées complètement absurdes, mais inévitables, fatales dans le développement historique de l'esprit humain qui n'arrivant que très lentement àtravers beaucoupde siècles à la connaissance rationnelle et critique de soi-même et de ses manifestations propres, part toujours de l'absurde pour arriver à la vérité et de l'esclavage pour conquérir la liberté ; idées sanctionnées par l'ignorance universelle et par la stupidité des siècles, aussi bien que par
rintérêt bien entendu des classes privilégiées, au point qu'aujourd'hui même, on ne saurait se prononcer ouvertement et dans un langage populaire contre elles, sans révolter une notable partie des masses populaires et sans encourir le danger d'être lapidé par l'hypocrisie bourgeoise. A côté de ces idées tout abstraites et toujours en liaison très intime avec elles, l'adolescent trouve dans la société et par suite de l'influence toute-puissante exercée par cette dernière sur son enfance, il trouve en lui-même une quantité d'autres représentations ou idées beaucoup plus déterminées et qui touchent de plus près à la vie réelle de l'homme, à son existence journalière. Telles sont les représentations sur la nature et sur l'homme, sur la justice, sur les devoirs et les droits des individus et des classes, sur les convenances sociales, sur la famille, sur la propriété, sur l'Etat et beaucoup d'autres encore qui règlent les rapports des hommes entre eux. Toutes ces idées qu'il trotive incarnées dans les choses et dans les hommes, en naissant, et qui s'impriment dans son propre esprit par l'éducation et par l'instruction qu'il reçoit, avant même qu'il ne soit arrivé à la connaissance de soi-même, il les retrouve plus tard consacrées, expliquées, commentées par les théories qui expriment la conscience universelle ou le préjugé collectif et par toutes les institutions religieuses, politiques et économiques de la société dont
il fait partie. Et il en est tellement imprégné lui-même, que fùt-il ou non personnellement intéressé à les défendre, il en est involontairement, par toutes ses habitudes matérielles, intellectuelles et morales, le complice.
Ce dont il faut s'étonner, ce n'est donc pas de l'action toute-puissante que ces idées, qui expriment la conscience collective de la société, exercent sur la masse des hommes ; mais bien au contraire, qu'il se trouve, dans cette masse, des individus qui ont la pensée, la volonté et le courage de les combattre. Car la pression de la société sur l'individu est immense, et il n'y a point de caractère assez fort, ni d'intelligence assez puissante qui puissent se dire à l'abri des atteintes de cette influence aussi despotique qu'irrésistible.
Rien ne prouve le caractère social de l'homme que cette influence. On dirait que la conscience collective d'une société quelconque, incarnée aussi bien dans les grandes institutions publiques que dans tous les détails de sa vie privée et servant de base à toutes ses t':éories, forment une sorte de milieu ambiant, une sorte d'atmosphère intellectuelle et morale, nuisible mais absolument nécessaire à l'existence de tous ses membres. Elle les domine, elle les soutient en même temps, les reliant entre eux par des rapports coutumiers et nécessairement déterminés par elle.
même ; inspirant à chacun la sécurité, la certitude et constituant pour tous la condition suprême de l'existence du grand nombre, la banalité, le lieu-commun, la routine.
Le plus grand nombre des hommes, pas seulement dans les masses populaires, mais dans les classes privilégiées et éclairées aussi bien et souvent même plus que dans les masses, ne se sentent tranquilles et en paix avec eux-mêmes que lorsque dans leurs pensées et dans tous les actes de leur vie ils suivent fidèlement, aveuglément la tradition et la routine : « Nos pères ont pensé et fait ainsi, nous devons penser et faire comme eux; tout le monde autour de nous pense et agit ainsi, pourquoi penserions et agirionsnous autrement que toiu le monde? «Ces mots expriment la philosophie, la conviction et la pratique des quatre-vingt-dix-neuf centièmes parties de l'humanité, prise indifféremment dans toutes les classes de la société. Et comme je l'ai déjà observé, c'est là le plus grand empêchement au progrès et à l'émancipation, plus rapide de l'espèce humaine.
Quelles sont les causes de cette lenteur désolante et si proche delà stagnation qui constitue, selon moi, le plus grand malheur de l'humanité? Ces causes sont multiples. Parmi elles, l'une des plus considérables sans doute, c'est l'ignorance des masses. Privées généralement et systématiquement de toute éducation
scientifique, grâce aux soins paternels de tous les gouvernements et des classes privilégiées qui trouvent utile de les maintenir aussi longtemps que possible dans l'ignorance, dans la piété, dans la foi, trois substantifs qui expriment à peu près la même chose, elles ignorent également l'existence et l'usage de cet instrument d'émancipation intellectuelle qu'on appelle la critique, sans laquelle il ne peut y avoir de révolution morale et sociale complçte. Les masses qui ont tout intérêt à se révolter contre l'ordre des choses établi, y sont encore plus ou moins rattachées par la religion de leurs pères, cette providence des classes privilégiées.
Les classes privilégiées qui n'ont plus aujourd'hui quoi qu'elles disent, ni la piété ni la foi, y sont rattachées à leur tour par leur intérêt politique et social. Pourtant, il est impossible de dire que ce soit là la seule raison de leur attachement passionnel pour les idées dominantes. Quelque mauvaise opinion que j'aie de la valeur actuelle, intellectuelle et morale de ces classes, je ue puis admettre que l'intérêt seul soit le mobile de leurs pensées et de leurs actes.
Il y a sans doute dans chaque classe et dans chaque parti un groupe plus ou moins nombreux d'exploiteurs intelligents, audacieux et consciencieusement malhonnêtes, ce que l'on appelle les hommes forts, libres de tous préjugés intellectuels et moraux, éga-
lement indifférents à toutes les convictions et se servant de toutes au besoin pour atteindre leur but. Mais ces hommes distinguésne forment Jamais danslesclasses lesplus corrompuesqu'une minorité trèsinfime; la foule y est aussi moutonnière que dans le peuple luimême. Ellesubit naturellement l'influence de ses intérêts qui lui font de la réaction une condition d'existence. Mais il est impossible d'admettre qu'en faisant de la réaction elle n'obéisse seulement qu'à un sentiment d'égoïsme. Une grande masse d'hommes, même passablement corrompus, lorsqu'elle agit collectivement, ne saurait être aussi dépravée. Il y a dans toute association nombreuse, et à plus forte raison dans les associations traditionnelles, historiques, comme les classes, fussent-elles même arrivées à ce point d'être devenues absolument malfaisantes ou contraires à l'intérêt et au droit de tout le monde, un principe de moralité, une religion, une croyance quelconque, sans doute très peu rationnelles, le plus souvent ridicules et, conséquemment, très étroites, mais sincères, et qui constituent la condition morale indispensable de leur existence.
L'erreur commune et fondamentale de tous les idéalistes, erreur qui est d'ailleurs une conséquence très logique de tout leur système, c'est de chercher
la base de la morale dans l'individu isolé, tandis qu'elle ne se trouve et ne peut se trouver que dans les individus associés. Pour le prouver, commençons à faire justice, une fois pour toutes, de l'individu isolé ou absolu des idéalistes.
Cet individu humain solitaire et abstrait est une fiction, pareille à celle de Dieu, toutes les deux ayant été créées simultanément par la fantaisie croyante ou par la raison enfantine, non réfléchie, expérimentale et critique mais imaginative des peuples, d'abord, et plus tard développées, expliquées et dogmatisées par les théories théologiques et métaphysiques des penseurs idéalistes. Toutes les deux, représentant un abstractum vide de tout contenu et incompatible avec une réalité quelconque, aboutissent au Néant. Je crois avoir prouvé l'immoralité de la fiction de Dieu : plus tard, dans l'Appendice je prouverai encore davanifige son absurdité. Maintenant je veux analyser la fiction aussi immorale qu'absurde de cet individu humain absolu ou abstrait, que les moralistes de l'Ecole idéale prennent pour base de leurs théories politiques et sociales.
Il ne me sera pas difficile de prouver que l'individu humain qu'ils préconisent et qu'ils aiment, est un être parfaitement immoral. C'est l'égoïsme personnifié, l'être antisocial par excellence. Puisqu'il est doué d'une âme immortelle, il est infini et com-
plet en lui-même ; donc il n'a besoin de personne, pas même de Dieu, à plus forte raison n'a-t-il pas besoin d'autres hommes. Logiquement il nedevait point supporter l'existence d'un individu égal ou supérieur, aussi immortel et aussi infini, ou plus immortel ou plus infini que lui-même, soit à côté soit au-dessus de lui. Il devrait être le seul homme sur la terre, que 4is-je, il devrait pouvoir se dire le seul être, le monde. Car l'infini qui trouve quoi que ce soit en dehors de lui-même, trouve une limite, n'est plus l'infini, et deux infinis qui se rencontrent, s'annulent.
Pourquoi les théologiens et les métaphysiciens, qui se montrent d'ailleurs des logiciens si subtils, ont-ils commis et continuent-ils de commettre cette inconséquence d'admettre l'existence de beaucoup d'hommes également immortels, c'est-à-dire également infinis, et au-dessus d'eux celle d'un Dieu encore plus immortel et plus infini ? Ils y ont été forcés par l'impossibilité absolue de nier l'existence réelle, la mortalité aussi bien que l'indépendance mutuelle des millions d'êtres humains qui ont vécu et qui vivent sur cette terre. C'est un fait dont, malgré toute leur bonne volonté, ils ne peuvent faire abstraction. Logiquement, ils auraient dû en conclure que les âmes ne sont pas immortelles et qu'elles n'ont point d'existence séparée de leurs enveloppes corporelles et mortelles, et qu'en se lirr^iiant et se trouvant dans
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une dépendance mutuelle, rencontrant en dehors d'eux-mêmec une infinité d'objets différents, ]e3 individus humains, comme tout ce qui existe dans ce monde, sont des êtres passagers, limités ex finis. Mais en reconnaissant cela, ils devraient renoncer aux bases mêmes de leurs théories idéales, ils devraient se ranger sous le drapeau du matérialisme pur, ou de la science expérimentale et rationnelle. C'est à quoi les convie aussi la voix puissante du siècle.
Ils restent sourds à ceite voix. Leur nature d'inspirés, de prophètes, de doctrinaires et de prêtres, et leur esprit poussé par les subtils mensonges de la métaphysique, habitué aux crépuscules des fantaisies idéales, se révoltent contre les franches conclusions et contre le plein jour de la vérité simple. Ils l'ont tellement en horreur qu'ils préfèrent supporter la contradiction qu'ils créent eux-mêmes par cette fiction absurde de l'âme immortelle, soit à devoir en chercher la solution dans une absurdité nouvelle, dans la fiction de Dieu. Au point de vue de la théorie. Dieu n'est réellement autre chose -que le dernier refuge et l'expression suprême de toutes les absurdités et contradictions de l'Idéalisme. Dans la théologie, qui représente la métaphysique enfantine et naïve, il apparaît comme la base et la cause première de l'absurde, mais dans la métaphysique proprement dite, c'est-àdire dans )a théologie subtilisée et rationalisée, il en
constitue au contraire la dernière instance et le suprême recours, dans ce sens que toutes les contradictions qui paraissent insolubles dans le monde réel, on les explique en Dieu et par Dieu, c'est-à-dire par l'absurde enveloppé autant que possible d'une apparence rationnelle.
L'existence d'un Dieu personnel et l'immortalité de l'âme sont deux fictions inséparables, sont les deux pôles de la même absurdité absolue, l'un provoquant l'autre et l'un cherchant vainement son explication, sa raison d'être dans l'autre. Ainsi pour la contradiction évidente qu'il y a entre l'infinité supposée de chaque homme et le fait réel de l'existence de beaucoup d'hommes, donc quantité d'êtres infinis qui se trouvent, en dehors l'un de l'autre, se limitant nécessairement ; entre leur mortalité et leur immortalité ; entre leur dépendance naturelle et leur indépendance absoluel'unde rautre,les idéalistes n'ont qu'une seule réponse: Dieu; — si cette réponse ne vous explique rien, et ne vous satisfait pas, tant pis pour vous. Ils ne peuvent pas vous en donner d'autre.
La fiction de l'immortalité de l'âme et celle de la morale individuelle, qui en est la conséquence nécessaire, sont la négation de toute morale. Et sous ce rapport, il faut rendre justice aux théologiens, qui, beaucoup plus conséquents, plus logiques que les métaphysiciens, nient hardiment ce que l'on est con-
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venu d'appeler aujourd'hui la morale indépendante, déclarant, avec beaucoup de raison, que du moment qu'on admet l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, il faut reconnaître aussi qu'il ne peut y avoir qu'une seule morale, c'est la loi divine, révélée, la morale religieuse, c'est-à-dire lerapport de l'âme immortelle avec Dieu par la grâce de Dieu. En dehors de ce rapport irrationnel, miraculeux et mystique, le seul saint et le seul salutaire, et en dehors des conséquences qui en découlent pour l'homme, tous les autres rapports sont nuls. La morale divine est la négation absolue de la morale humaine,
La morale divine a trouvé sa parfaite expression dans cette maxime chrétienne: « Tu aimeras Dieu plus que toi-même et tu aimeras ton prochain autant que loiméme », ce qui implique le sacrifice de soimême et du prochain à Dieu. Passe pour le sacrifice de soi-même, il peut être taxé de folie ; mais le sacrifice du prochain est, au point de vue humain, absolument immoral. Et pourquoi suis-Je forcé à un sacrifice inhumain ? Pour le salut de mon âme. C'est le dernier mot du Christianisme. Donc pour complaire à Dieu et pour sauver mon âme, je dois sacrifier mon prochain. C'est l'absolu égoïsme. Cet égoïsme non diminué, ni détruit, mais seulement masqué dans le Catholicisme, parla collectivité forcée et par l'unité autoritaire, hiérarchique et despo-
tique de l'Eglise, apparaît dans toute sa franchise cynique dans le Protestantisme, qui est une sorte de « sauve qui peut » religieux.
Les métaphysiciens à leur.tour s'efforcent de pallier cet égoïsme qui est le principe inhérent et fondamental de toutes les doctrines idéales, en parlant fort peu, aussi peu que possible des rapports de l'homme avec Dieu, et beaucoup des rapports mutuels des hommes. Ce qui n'est pas du tout beau, ni franc, ni logique de leur part ; car du moment qu'on admet l'existence de Dieu, on est forcé de reconnaître la nécessité des rapports de l'homme avec Dieu; et on doit reconnaître qu'en présence de ces rapports avec l'être absolu et suprême, tous les autres rapports sont nécessairement simulés. Ou bien Dieu n'est pas Dieu, ou bien sa présence absorbe, détruit tout. Mais passons...
Les métaphysiciens cherchent donc la morale dans les rapports des hommes entre eux, et en même temps, ils prétendent qu'elle est un fait absolument individuel, une loi divine écrite dans le cœur de chaque homme, indépendamment de ses rapports avec d'autres individus humains. Telle est la contradiction inextricable sur laquelle est fondée la théorie morale des idéalistes. Du moment que je porte antérieurement à tous mes rapports avec la société et par conséquent indépendamment de toute influence de cette
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société sur ma propre personne, une loi morale écrite primitivement par Dieu même dans mon cœur, celte loi morale est nécessairement étrangère et indifTérente siruan hostile à mon existence dans la société ; elle ne peut concerner mes rapports avec les hommes, et ne peut régler seulement que mes rapports avec Dieu, commel'aftirme très logiquement la théologie. Quant aux hommes, au point de vue de cette loi, ils me sont parfaitement étrangers. La loi morale s' étant formée et inscrite en mon cœur en dehors de tous mes rapports avec eux, elle ne peut avoir rien à faire avec eux.
Mais, dira-t-on, cette loi vous commande précisément d'aimer les hommes, autant que vous-mêmes, parce qu'ils sont vos semblables et de ne leur rien faire que vous ne voudriez pas qu'il soit fait à vousmême, d'observer à leur égard l'égalité, l'équation morale, la justice. A ceci je réponds que s'il est vrai que la loi morale contient ce commandement, je dois en conclure qu'elle ne s'est formée et qu'elle n'a pas été écrite isolément dans mon cœur ; elle suppose nécessairement l'existence antérieurede mes rapports avec d'autres hommes, mes semblables, et par conséquent elle ne crée pas ces rapports, mais les trouvant déjà naturellement établis, elles les règle seulement, et en est en quelque sorte la manifestation développée, l'explication, le produit. D'où il résulte que la
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loi morale n'est pas un fait individuel, mais social, une création de la société.
S'il en était autrement, la loi morale inscrite dans mon cœur serait absurde; elle réglerait mes rapports avec des êtres avec lesquels je n'aurais aucuns rapports et dont j'ignorerais même l'existence.
A cela les métaphysiciens ont une réponse. Ils disent que chaque individu humain l'apporte bien, en naissant, inscrite par la main de Dieu même dans son cœur, mais qu'elle ne s'y trouve d'abord qu'à l'état latent, seulement à l'état de puissance, non réalisée, ni manifestée pour l'individu lui-même, qui ne peut la réaliser, et qui ne parvient à la déchiffrer, en luimême, qu'en se développant dans la société de ses semblables ; que l'homme, en un mot, n'arrive à la conscience de cette loi, qui lui est inhérente, que par ses rapports avec d'autres hommes.
Par cette explication, sinon judicieuse, du moins très plausible, nous voilà ramenés à la doctrine des idées, des sentiments et des principes innés. On connaît cette doctrine ; l'àme humaine, immortelle, et infinie en son essence, mais corporellement déterminée, limitée, alourdie et pour ainsi dire aveuglée et anéantie dans son existence réelle, contient tous ces principes éternels et divins, mais à son insu, sans s'en douter d'abord le moins du monde. Immortelle, elle doit être nécessairement éternelle dans le passé aussi
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bien que dans l'avenir. Car si elle avait eu un commencement, elle aurait inévitablement une fin, elle ne serait point immortelle. Qu'a-t-elle été, qu'a-t-elle fait pendant toute cette éternité qu'elle laisse derrière elle ? Dieu seul le sait ; quant à elle-même elle ne s'en souvient pas, elle l'ignore. C'est un grand mystère, plein de contradictions criantes, pour résoudre lesquelles il faut en appeler à la contradictions suprême, à Dieu. Toujours est-il qu'elle conserve sans s'en douter elle-même, dans on ne sait quel endroit mystérieux de son être, tous les principes divins. Mais perdue dans son corps terrestre, abrutie par les conditions grossièrement matérielles de sa naissance et de son existence sur la terre, elle n'a plus -la capacité de les concevoir, ni même la puissance de s'en ressouvenir. C'est comme si elle ne les avait pas du tout. Mais voici que dans la société une foule d'âmes humaines, toutes également immortelles par leur essence, et toutes également abruties, avilies et matérialisées dans leur existence réelle, se rencontrent. D'abord elles se reconnaissent si peu qu'une âme matérialisée en mange une autre. L'anthropophagie, on le sait, fut la première pratique du genre humain. Ensuite, continuant à se faire une guerre acharnée, chacune s'efforce à s'asservir toutes les autres — c'est la longue période de l'esclavage, période qui est bien loin d'être arrivée à son
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terme aujourd'hui. Ni dansTanthropopi^agie ni dans l'esclavage on ne trouve sans doute aucune trace des principes divins. Mais dans cette lutte incessante des peuples et des hommes entre eux qui constitue l'histoire et à la suite même des souffrances sans nombre qui en sont le résultat le plus clair, les âmes peu à peu se réveillent, sortant de leur engourdissement, de leur abrutissement, rentrant en elles-mêmes, se reconnaissant et s'approfondissant toujours davantage dans leur être intime, provoquées et suscitées d'ailleurs l'une par l'autre, elles commencent à se souvenir, à pressentir d'abord, puis à entrevoir et à saisir plus clairement les principes que Dieu, de toute éternité, y a tracés de sa main propre.
Ce réveil et ce souvenir s'effectuent d'abord dans lésâmes non les plus infinies et les plus immortelles, ce qui serait une absurdité; l'infini n'admettant ni déplus ni de moins, ce qui fait que l'âme du plus grand idiot est aussi infinie et immortelle que celle du plus grand génie ; ils s'effectuent dans les âmes les moins grossièrement matérialisées, et par conséquent plus capables de se réveiller et de se ressouvenir. Ce sont les hommes de génie, les inspirés de Dieu, les révélateurs, les législateurs, les prophètes. Une fois que ces grands et saints hommes, illuminés et provoqués par /'esprit, sans l'aide duquel rien de grand ni de bon ne se fait dans ce monde, une fois qu'ils ont retrouvé
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en eux-mêmes une de ces divines vérités que chaque homme porte inconsciemment en son âme, il devient naturellement beaucoup plus facile aux hommes plus grossièrement matérialisés de faire cette même découverte en eux-mêmes. Et c'est ainsi quetoute grande vérité, tous les principes éternels manifestés d'abord dans l'histoire comme des révélations divines, se réduisent plus tard à des vérités divines sans doute, mais que chacun néanmoins peut et doit retrouver en soi-même et reconnaître comme les bases de sa propre essence infinie, ou de son âme immortelle. Cela explique comment une vérité d'abord révélée par un seul homme, se répandant peu à peu au dehors, fait des disciples, d'abord peu nombreux et ordinairement persécutés aussi bien que le maître par les masses et par les représentants officiels de la société ; mais se répandant toujours davantage à cause même de ces persécutions, elle finit par envahir tôt outard la conscience collective, et après avoir été longtemps une vérité exclusivement individuelle, se transforme à la fin en une vérité socialement acceptée; réalisée tant bien que mal, dans les institutions publiques et privées de la société, elle en devient la loi.
Telle est la théorie générale des moralistes de l'école métaphysique. A la première apparence, ai-je dit, elle est très plausible et semble réconcilier les choses les plus disparates : la révélation divine et la
rais( n humaine, l'immortalité et l'indépendance absolue des individus, avec leur mortalité et leur dépendance absolue, l'individualisme et le socialisme. Mais en examinant cette théorie et ses conséquences de plus près^ il nous sera facile de reconnaître que ce n'est qu'une réconciliation apparente qui couvre sous un faux masque de rationalisme et de socialisme, l'antique triomphe de l'absurdité divine sur la raison humaine et de l'égoïsme individuel sur la solidarité sociale. En dernière instance, elle aboutit à la séparation et à l'isolement absolu des individus, et par conséquent à la négation de toute morale.
Malgré ses prétentions au rationalisme pur, elle commence par la négation de toute raison, par l'absurde, par la fiction de l'infini perdu dans le fini ou par la supposition d'une âme, d'une quantité d'âmes immortelles logées et emprisonnées dans des corps mortels. Pour corriger et pour expliquer cette absurdité, elle est forcée d'avoir recours à une autre, à l'absurdité par excellence, à Dieu, sorte d'âme immortelle, personnelle, immuable, logée et emprisonnée dans un univers passager et mortel et gardant tout de même son omniscience et son omnipotence. Lorsqu'on lui pose des questions indiscrètes, qu'elle est naturellement incapable de résoudre, parce que l'absurde ne se résout, ni ne s'explique, elle répond par ce mot terrible de Dieu, l'absolu mystérieux, qui ne
signifiant absolument rien ou signifiant l'impossible, selon elle, résout, explique tout. C'est son affaire et son droit, car c'est pour cela, qu'héritière et fille plus ou moins obéissante de la théologie, elle s'appelle la métaphysique.
Ce que nous avons à considérer ici, ce sont les conséquences morales de sa théorie. Constatons d'abord que sa morale, malgré son apparence socialiste, est une morale profondément, exclusivement individuelle, après quoi il ne nous sera plus difficile de prouver qu'ayant ce caractère dominant, elle est en effet la négation de toute morale.
Dans cette théorie, l'âme immortelle et individuelle [de] chaque homme, infinie ou absolument complète par son essence, et comme telle n'ayant absolument besoin d'aucun être, ni de rapports avec d'autres êtres pour se compléter, se trouve emprisonnée et comme anéantie d'abord dans un corps mortel. Dans cet état de déchéance, dont les raisons sans doute nous resteront éternellement inconnues, parce que l'esprit humain est incapable de les expliquer et que l'explication s'en trouve seulement dans le mystère absolu, dans Dieu ; réduite à cet état de matérialité et de dépendance absolue vis-à-vis du monde extérieur, l'âme humaine a besoin de la société pour se réveiller, pour se ressouvenir, pour reprendre connaissance d'elle-même et des principes divins qui
de toute éternité ont été déposés par Dieu même en son sein et qui constituent proprement son essence. Tels sont le caractère et la partie socialistes de cette théorie. Les rapports d'hommes à hommes et de chaque individu humain vis-à-vis de tous les autres, la vie sociale en un mot, n'y apparaissant que comme un moyen nécessaire de développement, que comme un pont de passage, non comme le but ; le but absolu et dernier pour chaque individu, c'est lui-même, en dehors de tous les autres individus humains ; c'e:t lui-même, en présence de l'individualité absolue, devant Dieu. Il a eu besoin des hommes pour sortir de son anéantissement terrestre, pour se retrouver, pour ressaisir son essence immortelle, mais une fois qu'il l'a retrouvée, ne puisant sa vie désormais qu'en elle seule, il leur tourne le dos et reste plongé dans la contemplation de l'absurde mystique, dans l'adoration de son Dieu.
S'il conserve alors encore quelques rapports avec les hommes, ce n'est point par besoin moral, ni par conséquent par amour pour eux, parce qu'on n'aime que ce dont on a besoin et que ce qui a besoin de vous ; et l'homme qui a retrouvé son essence infinie et immortelle, complet en lui-même n'a plus besoin de personne, il n'a seulement besoin que de Dieu, qui par un mystère que les métaphysiciens seuls comprennent, paraît posséder une infinité plus infinie et
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une immortalité plus immortelle que celles des hommes ; soutenu désormais par l'omniscience et par l'omnipotence divines, l'individu recueilli et libre en lui-même ne peut plus avoir besoin d'autres hommes. Donc s'il continue encore de garder quelques rapports avec eux, ce ne peut être que pour deux raisons. D'abord, parce que tant qu'il reste affublé de son corps mortel, il a besoin de manger, de s'abriter, de se couvrir, de se défendre aussi bien contre la nature extérieure que contre les attaques des hommes, et lorsqu'il est un homme civilisé, il a besoin d'une quantité de choses matérielles qui constituent l'aisance, le confort, le luxe et dont plusieurs, inconnues à nos pères, sont considérées aujourd'hui par tout le monde comme des objets de première nécessité. Il aurait bien pu suivre l'exemple des saints des siècles passés et s'isolant dans quelque caverne se nourrir de racines. Mais il paraît que ce n'est plus dans les goûts des saints modernes, qui pensent sans doute que le confort matériel est nécessaire au salut de l'âme. Donc il a besoin de toutes ces choses ; mais ces choses ne peuvent être produites que par le travail collectif des hommes : le travail isolé d'un seul homme serait incapable d'en produire seulement la millionième partie. D'où il résulte que l'individu en possession de son âme immortelle et de sa liberté intérieure indépendante de la société, le saint moderne, a matéj'ielle-
ment besoin de cette société, sans en avoir, au point de vue moral, le moindre besoin.
Mais quel est le nom qu'on doit donner à des rapports qui n'étant motivés que par des besoins exclusivement matériels, ne se trouvent pas en même temps sanctionnés, appuyé*: par un besoin moral quelconque ? Evidemment, il ne peut y en avoir qu'un seul, c'est V exploitation. Et en effet, dans la morale métaphysique et dans la société bourgeoise qui a, comme l'on sait, cette morale pour base, chaque individu devient nécessairement V exploiteur de de la société, c'est-à-dire de tous, et l'Etat, sous ses formes différentes, depuis l'Etat théocratique et la Monarchie la plus absolue jusqu'à la République la plus démocratique basée sur le suff"rage universel le plus large, n'est autre chose qui le régulateur et le garantisseur de cette exploitation mutuelle.
Dans la société bourgeoise, fondée sur la morale métaphysiqtie, chaque individu, par la nécessité ou par la logique même de sa position, apparaît comme un exploiteur des autres, parce qu'il a besoin de tous matériellement et il n'a besoin de personne, moralement. Donc chacun, fuyant la solidarité sociale comme une entrave à la pleine liberté de son âme, mais la cherchant comme un moyen nécessaire pour l'entretien de son corps, ne la considère qu'au point de vue de son utilité matérielle, personnelle, et ne lui ap-
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porte, ne lui donne que ce qui est absolument nécessaire pour avoir non le droit, mais le pouvoir de s'assurer de cette utilité par lui-même. Chacun la considèie en un mot comme un exploiteur. Mais quand tous sont également exploiteurs, il faut nécessairement qu'il y en ait d'heureux et de malheureux, parce que toute exploitation suppose des exploités. 11 y a donc des exploiteurs, qui le sont en~même temps en puissance et en réalité ; et d'autres, le grand nombre, le peuple, qui ne le sont seulement qu'en puissance, de vouloir, mais non en réalité. Réellement ils sont les éternels exploités. En économie sociale, voilà donc à quoi aboutit la morale métaphysique ou bourgeoise ; à une guerre sans merci et sans trêve entre tous les individus, è une guerre acharnée où le plus grand nombre périt pour assurer le triomphe et la prospérité du petit nombre.
La seconde raison qui peut induire un individu arrivé à la pleine possession de soi-même de conserver des rapports avec d'autres hommes, c'est le désir de plaire à Dieu et le devoir de remplir son second commandement ; le premier étant d'aimer Dieu plus que soi-même, et le second d'aimer les hommes, ses prochains, autant que soi-même et de leur faire, pour l'aviour de Dieu, tout le bien qu'il désire qu'on lui fasse.
Remarquez ces mots : « pour l'amour de Dieu » ;
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ils expriment parfaitement le caractère du seul amour humain qui soit possible dans la morale métaphysique, qui consiste précisément à ne point aimer les hommes pour eux-mêmes, par propre besoin, mais seulement pour complaire au maître souverain. Au reste, il doit en être ainsi ; car du momentquela métaphysique admet l'existence d'an Dieu, et les rapports de l'homme avec Dieu^ elle doit, comme la théologie, leur subordonner tous les rapports humains. L^idée de Dieu absorbe, détruit tout ce qui n'est pas Dieu, remplaçant toutes les réalités humaines et terrestres par des fictions divines.
Dans la morale métaphysique, ai-je dit, l'homme arrivé à la conscience de son âme immortelle et de sa liberté individuelle devant Dieu et en Dieu, ne peut pas aimer les hommes, parce que moralement il n'en a plus besoin, et parce qu'on ne peut aimer, ai-je ajouté encore, que ce qui a besoin de vous.
Si l'on en croit les théologiens et les métaphysiciens^ la première condition est parfaitement remplie dans les rapports de l'homme avec Dieu, car ils prétendent que l'homme ne peut se passer de Dieu. L*homme peut donc et doit aimer Dieu, puisqu'il en a tant besoin. Quant à la seconde condition^ celle de ne pouvoir aimer que ce qui a besoin de cet amour, on ne la trouve point réalisée dans les rapports de l'homme avec Dieu. Ce serait une impiété que de dire
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que Dieu peut avoir besoin de l'amour des hommes. Car avoir besoin signifie manquer d'une chose qui est nécessaire à la plénitude de l'existence, c'est donc une manifestation de faiblesse, un aveu de pauvreté. Dieu, absolument complet en lui-même, ne peut avoir besoin de personne, ni de rien. N'ayant aucun besoin de l'amour des hommes, il ne peut les aimer ; et ce qu'on appelle son amour pour les hommes n'est rien qu'un écrasement absolu, pareil et naturellement plus formidable encore que celui que le puissant Empereur de l'Allemagne exerce aujourd'hui vis-à-vis de tous ses sujets. L'amour des hommes pour Dieu ressemble aussi beaucoup à celui des Allemands pour ce monarque devenu aujourd'hui si puissant, qu'après Dieu, nous ne connaissons pas de puissance plus grande que la sienne.
L'amour vrai, réel, expression d'un besoin mutuel et égal, ne peut exister qu'entre égaux. L'amour du supérieur à l'inférieur, c'est l'écrasement, l'oppression, le mépris, c'est l'égoïsme, l'orgueil, la vanité triomphants dans le sentiment d'une grandeur fondée sur l'abaissement d'autrui. L'amour de l'inférieur au supérieur, c'est l'humiliation, les terreurs et les espérances de l'esclave qui attend de son maître soit le malheur, soit le bonheur.
Tel est le caractère du soi-disant amour de jDiçu pour les hommes et des hommes pour Dieu.
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C'est le despotisme de l'un ei l'esclavage des autres. Que signifient donc ces mots : aimer les hommes et leur faire le bien, pour l'amour de Dieu? C'est de les traiter comme Dieu veut qu'ils soient traités ; et comment veut-il qu'ils soient traités ? Comme des esclaves. Dieu, par sa nature, est forcé de les traiter ainsi. Etant lui-même le Maître absolu, il est forcé de les considérer comme des esclaves absolus ; les considérant comme tels, il ne peut faire autrement que de les traiter comme tels. Pour les émanciper il n'aurait qu'un seul moyen; ce serait d'abdiquer, de s'annuler et de disparaître. Mais ce serait trop exiger de sa toute-puissance. 11 peut bien, pour concilier l'amour étrange qu'il ressent pour les hommes avec son éternelle Justice, non moins singulière, sacrifier son fils unique, comme nous le raconte l'Evangile ; mais abdiquer, se suicider pour l'amour des hommes, il ne le fera jamais, au moins qu*on ne l'y force par la critique scientifique. Tant que la fantaisie crédule des hommes lui permettra d'exister, il sera toujours le souverain absolu, le Maître d'esclaves. Il est donc évident que traiter les hommes selon Dieu, ne peut signifier autre chose que de les traiter en esclaves. L'amour des hommes selon Dieu, c'est l'amour de leur esclavage. Moi, individu immortel er complet, grâce à Dieu, et qui me sens libre précisément parce que je suis l'esclave de Dieu, je n'ai besoin d'aucun
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homme poui* rendre une félicité et mon existence intellectuelle et morale plus complètes, mais je garde mes rapports avec eux pour obéir à Dieu, et les aimant peur l'amour de Dieu, les traitant selon Dieu, je veux qu'ils soient esclaves de Dieu comme moimême. Donc s'il plaît au Maître souverain dem'élire pour faire prévaloir sa sainte volonté sur la terre, je saurai bien les y forcer. Tel est le vrai caractère de ce que les adorateurs de Dieu sincères et sérieux appellent leur amour humain. Ce n'est pas autant le dévouement de ceux qui aiment que le sacrifice forcé de ceux qui sont les objets ou plutôt les victimes de cet amour. Ce n'est pas leur émancipation, c'est leur asservissement pour la plus grande gloire de Dieu. Et c'est ainsi que l'autorité divine se transforme en autorité humaine et que l'Eglise fonde l'Etat.
Selon la théorie, tous les hommes devraient servir Dieu de cette manière. Mais on le sait, tous sont appelés, mais il y a peu d'élus. Et d'ailleurs, si tous étaient également capables de le remplir, c'est-â-dire, si tous étaient arrivés au même degré de perfection intellectuelle et morale, de sainteté et de liberté dans Dieu, ce service même deviendrait inutile. S'il est nécessaire, c'est que l'immense majorité des individus humains ne sont pas arrivés à ce point, d'où il résulte que cette masse encore ignorante et profane doit être aimée et traitée selon Dieu, c'est-à-dire gouvernée,
asservie par une minorité de saints, que, d'une manière ou d'une autre, Dieu ne manque Jamais de choisir lui-même et d'établir dans une position privi' légiée qui leur permette de remplir ce devoir *.
I. Dans le bon vieux temps, lorsque la foi chrétienne, non encore ébranlée et représentée principalement par l'Eglise catholique romaine, florissait dans toute sa puissance, Dieu n'avait aucune difficulté à désigner ses élus. 11 était entendu que tous les souverains, grands et petits, régnaient par la grâce de Dieu, à moins qu'ils n'eussent été excommuniés; la noblesse elle-même fondait ses privilèges sur la bénédiction de la sainte Eglise. Le protestantisme lui-même, qui bien malgré lui-même sans doute, a contribué puissamment à la destruction de la foi, sous ce rapport au moins a laissé parfaitement intacte la doc trine chrétienne : « Toutes les autorités, a-t-il répété avec l'a* pôtre saint Paul, viennent de Dieu. » Il a même renforcé l'autorité du souverain en proclamant qu'elle procédait immédiatement de Dieu, sans avoir besoin de l'intervention de l'Eglise, et en lui -subordonnant au contraire cette dernière. Mais depuis que la philosophie du siècle dernier, unie à la révolution bourgeoise, eurent porté un coup si mortel à la foi et renversé toutes les institutions fondées sur celte foi, la doctrine de l'autorité a de la peine de se rétablir dans la conscience des hommes. Les souverains actuelscontinuentbiende se dire « par la grâce de Dieu », mais ces mots qui avaient jadis une signification si palpitante de vie, si puissante, si réelle, ne sont plus considérés par les classes intelligentes et même par une partie du peuole lui-même, que comme une phrase vieillie et banale, qui ne signifie au fond rien du tout. Napoléon III avait essayé de la rajeunir en lui adjoignant cette autre phrase : « et par la volonté du peuple », qui ajoutée à la première ou bien s'annule et l'annule en même temps, ou bien signifie que tout ce que le peuple veut. Dieu le veut. Reste à savoir ce que veut le peuple, et quel est l'organç
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La phrase sacramentelle pour le gouvernement des masses populaires, pour leur propre bien sans doute, pour [les] saints de leurs âmes, sinon pour celui Je leurs corps, dans les Etats théocratiques et aristocra-
qui exprime le plus fidèlement cette volonté. Les démocrates raclicaux s'imaginent que c'est toujours l'Assemblée élue par le suffrage universel. D'autres encore plus radicaux, y ajoutent le référendum, la votation immédiate du peuple entier sur chaque nouvelle loi un peu importante. Tous, conservateurs, libéraux, radicaux modérés et radicaux extrêmes s'accordent sur ce point que le peuple soit gouverné, soit qu'il élise lui-même ses directeurs et ses maîtres, soit qu'ils lui soient imposés, il faut qu'il ait des directeurs et des maîtres. Privé d'intelligence, il faut qu'il se laisse conduire par ceux qui [l'Jont.
Tandis que dans les siècles passés on réclamait l'autorité, naïvement, au nom de Dieu, on la réclame aujourd'hui, doctrinairement, au nom de l'intelligence; ce n'est plus les prêtres d'une religion déchue, mais les prêtres patentés de l'intelligence doctrinaire qui réclament le pouvoir, et cela à une époque où cette intelligence faiténdemment banqueroute. Car jamais les hommes instruits et savants, et en général, ce que l'on appelle les classes éclairées ne firent montre d'une telle dégradation morale, d'une telle lâcheté, d'un tel égoisme et d'une si complète absence de convictions que de nos jours. A force de lâcheté, malgré toute leur science, elles sont demeurées stupides, ne comprenant rien, que la conservation de ce qui est, espérant follement arrêter le cours de l'histoire par la force brutale de la dictature militaire, devant laquelle elles sont aujourd'hui misérablement prosternées.
Comme jadis les représentants de l'intelligence et de l'autorité divines, l'Eglise et les prêtres, s'étaient trop évidemment alliés à l'exploitation économique des masses, ce qui fut aussi la cause principale de leur déchéance, de même aujourd'hui les représen-
tiques, pour. les saints et les nobles, et dans les Etats doctrinaires, libéraux, voire même républicains et basés sur le suffrage universel, pour les intelligents IX le? riches, est la même : c Tout pour le peuple, rien par le peuple. » Ce qui signifie que les saints, les nobles, ou bien les gens privilégiés soit au point de vue de l'intelligence scientifiquement développée, soit à celui de la richesse, beaucoup plus rapprochée de l'idcal, ou de Dieu, disent les uns, de la
tants de l'intelligence et de l'autorité humaines, TEtat, les corps savants et les classes éclairées, se sont trop évidemment identifiés avec cette même œuvre d'exploitation cruelle et inique, pour avoir pu conserver la moindre force morale, le moindre prestige. Condamnés par leur propre conscience, ils se sentent démasqués, et n'ont pas d'autre recours, contre le mépris qu'ils savent n'avoir que trop bien mérité, que l'argumentation féroce de la violence organisée et armée. Cette organisation fondée sur trois choses détestables : bureaucratie, police et armée permanente, voilà ce qui constitue aujourd'hui l'Etat, le corps visible de l'intelligence exploitante et doctrinaire des classes privilégiées.
Contre cette intelligence pourrissante et mourante, une nouvelle intelligence, jeune vigoureuse, pleine d'avenir et de vie, sans doute non encore scientifiquement développée, mais aspirant à la science nouvelle dégagée de toutes les sottises de la métaphysique et de la théologie, se réveille et se forme dans les masses populaires. Cette intelligence n'aura ni professeurs patentés, ni prophètes, ni prêtres, mais s'allumant dans chacun et dans tous, elle ne fondera ni Eglise nouvelle, ni Eta': nouveau ; elle détruira jusqu'aux derniers vestiges de ce principe fatal et maudit de l'autorité, tant humaine que divine, et rendant sa pleine liberté à chacun, elle réalisera l'égalité, la solidarité et la fraternité du genre humain.
raison, de la justice et de la vraie liberté, disent les autres, que ne le sont les masses populaires, ont la sainte et noble mission de les y conduire. Sacrifiant leurs intérêts et négligeant leurs propres affaires, ils doivent se dévouer au boniieur de leur frère cadet, le peuple. Le gouvernement n'est pas un plaisir, c'est un pénible devoir : on n'y cherche pas la satisfaction soit de son ambition, soit de sa vanité, soit de sa cupidité personnelle, mais seulement l'occasion de sacrifier au bonheur de tout le monde. C'est pour cela sans doute que le nombre des compétiteurs aux fonctions officielles est toujours si petit, et que rois et ministres, grands et petits fonctionnaires n'acceptent le pouvoir qu'à leur cœur défendant.
Tels sont donc, dans la société conçue selon la théorie des métaphysiciens, les deux genres différents et même opposés de rapports qui peuvent exister entre les individus. Le premier est celui de Vexploitation, et le second celui de gouvernement. S'il est vrai que gouverner signifie se sacrifier pour le bien de ceux qu'on gouverne, ce second rapport est en effet . en pleine contradiction avec le premier, avec celui de l'exploitation. Mais entendons-nous. Selon la théorie idéale, soit théologique soit métaphysique, ces mots, le bien des masses, ne peuvent signifier leur bien-être terrestre, ni leur bonheur temporel; qu'est-ce que c'est que quelques dizaines [d'années] de vie terrestre
en comparaison de l'éterniié. On doit donc gouverner les masses non en vue de cette félicité grossière que nous donnent les puissances matérielles sur la terre, mais en vue de leur salut éternel. Les privations et les souffrances matérielles peuvent être même considérées comme un manque d'éducation, étant prouvé que trop de jouissances corporelles tuent l'âme immortelle. Mais alors la contradiction disparaît : exploiter et gouverner signifient la même chose, l'un complétant l'autre et lui servant à la fin de moyen et de but.
Exploitation et Gouvernement, le premier donnant les moyens de gouverner, et constituant la base nécessaire aussi bien que le but de tout gouvernement, qui à son tour garantit et légalise le pouvoir d'exploiter, sont les deux termes inséparables de tout ce qui s'appelle politique. Dès le début de l'histoire, ils ont formé proprement la vie réelle des Etats : théocratiques, monarchiques, aristocratiques et voire même démocratiques. Antérieurement et Jusqu'à la grande révolution de la fin du xviii° siècle, leur liaison intime avait été masquée par les fictions religieuses, loyales et chevaleresques; mais depuis que la main brutale de la bourgeoisie eut déchiré tous les voiles, d'ailleurs passablement transparents, depuis que son souffle révolutionnaire eut dissipé toutes ses vaines imaginations, derrière lesquelles l'Eglise et l'Etat, la
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théocratie, la monarchie et raristocratie avaient pu si longtemps tranquillement accomplir toutes leuis turpitudes historiques ; depuis que la bourgeoisie, ennuyée d'être enclume fut devenue marteau à son tour; depuis qu'elle eut inauguré l'Etat moderne, en un mot, cette liaison fatale est devenue pour tous une vérité révélée et même incontestée.
L'exploitation, c'est le corps visible, et le gouvernement, c'est l'âme du régime bourgeois. Et comme nous venons de le voir, l'une et l'autre, dans cette liaison si intime, sont au point de vue théorique aussi bien que pratique, l'expression nécessaire et fidèle de l'idéalisme métaphysique, la conséquence inévitable de cette doctrine bourgeoise qui cherche la libené et la morale des individus en dehors de la solidarité sociale. Cette doctrine aboutit au gouvernement exploiteur d'un petit nombre d'heureux ou d'élus, à l'esclavage exploité du grand nombre, et pour tous, à la négation de toute moralité et de toute liberté.
Après avoir montré comment l'idéalisme, partant des idées absurdes de Dieu, de l'immortalité des âmes, de la liberté primitive des individus et de leur morale indépendantes de la soci:;ti, £. ive fatalement
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â la consécration de l'esclavage et de l'immoralité, je dois montrer maintenant comment la sciei.:*ce réelle, le matérialisme et le socialisme, — ce second terme n'étant d'ailleurs que le juste et complet développement du premier, — précisément parce qu'ils prennent pour pointde départ la nature matérielle et l'esclavage naturel et primitif des hommes, et parce qu'ils s'obligent par là même de chercher Témancipation des hommes non en dehors, mais au sein même de la société, non contre elle, mais par elle, doivent aboutir tout aussi nécessairement à l'établissement de la plu? large liberté des individus et de l'humaine moralité
{Ici le manuscrit se termine.)