L EMPIRE KN0UT0-GERMANIQUE
Il y a à peine cinq ans que parmi les cinq grandes puissances de l'Europe, la Prusse était considére'e comme la dernière. Aujourd'hui elle veut devenir et, sans doute, elle va devenir la première. Et gare alors à l'indépendance et à la liberté de l'Europe! gare aux petits Etats surtout, qui ont le malheur de posséder en leur sein des populations germaniques ou ci-devant germaniques, comme les Flamands par exemple. L'appétit | 75 du bourgeois allemand est aussi féroce que sa servilité est énorme, et, s'appuyant sur ce patriotique appétit et sur cette servilité tout allemande, M. le comte de Bismarck, qui n'a point de scrupules et qui est trop homme d'Etat pour épargner le sang des peuples, et pour respecter leur bourse, leur liberté et leurs droits, serait bien capable d'entreprendre, au profit de son maître, la réalisation des rêves de Charles Quint.
Une partie de la tâche immense qu'il s'est imposée est achevée. Grâce à la connivence de Napoléon III qu'il a dupé, grâce à l'alliance de l'empereur Alexandre II qu'il dupera, il est déjà parvenu à écraser l'Autriche. Aujourd'hui il la maintient dans le respect par l'attitude menaçante de son alliée fidèle, la Russie.
Quant à l'empire du tsar, depuis le partage de la Pologne et précisément par ce partage, il est inféodé au royaume de Prusse comme ce dernier est inféodé à l'empire de toutes les Russies. Ils ne peuvent se faire la guerre, à moins d'émanciper les provinces polonaises qui leur sont échues, ce qui est aussi
ET LA RÉVOLUTION SOCIALE y)}
impossible pour l'un que pour l'autre, parce que la possession de ces provinces constitue pour chacun d'eux la condition essentielle de sa puissance comme Etat. Ne pouvant se faire la guerre, nolens volens ils doivent être d'intimes alliés. Il suffit que la Pologne bouge, pour | 88 que l'empire de Russie et le royaume de Prusse soient oblige's d'éprouver l'un pour l'autre un surcroît de passion. Cette solidarité forcée est le résultat fatal, souvent désavantageux et toujours pénible, de l'acte de brigandage qu'ils ont commis tous les deux contre cette noble et malheureuse Pologne. Car il ne faut pas s'imaginer que les Russes, même officiels, aiment les Prussiens, ni que ces derniers adorent les Russes. Au contraire, ils se détestent cordialement, profondément. Mais comme deux brigands, enchaînés l'un à l'autre par la solidarité du crime, ils sont obligés de marcher ensemble et de s'entr'aider mutuellement. De là l'ineffable tendresse qui unit les deux cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin, et que le comte de Bismarck n'oublie jamais d'entretenir par quelque cadeau, par exemple par quelques malheureux patriotes polonais livrés de temps à autre aux bourreaux de Varsovie ou de Vilna.
|76 A l'horizon de cette amitié sans nuage, il se montre pourtant déjà un point noir. C'est la question des provinces bahiques. Ces provinces, on le sait, ne sont ni russes, ni allemandes. Elles sont lettes ou finnoises, la population allemande, composée de nobles et de bourgeois, n'y constituant
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qu'une minorité très infime. Ces provinces avaient appartenu d'abord à la Pologne, plus tard à la Suède, plus tard encore elles furent conquises par la Russie. La plus heureuse solution pour elles, au point de vue populaire, — et je n'en admets pas d'autre, — ce serait, selon moi, leur retour, ensemble avec la Finlande, non sous la domination de la Suède, mais dans une alliance fe'dérative, très intime, avec elle, à titre de membres de la féde'ration Scandinave,, embrassant la Suède, la Norvège, le Danemark et toute la partie danoise du Schleswig, n'en déplaise à Messieurs les Allemands. Ce serait juste, ce serait naturel, et ces deux raisons suffisent pour que cela déplaise aux Allemands. Gela poserait enfin une limite salutaire à leurs ambitions maritimes. Les Russes veulent russifier ces provinces, les Allemands veulent les germaniser. Les uns comme les autres ont tort. L'immense majorité de la population, qui déteste également les Allemands et les Russes, veut rester ce qu'elle est, c'est-à-dire finnoise et lette, 1 89 et elle ne pourra trouver le respect de son autonomie et de son droit d'être elle-même que dans la Confédération Scandinave.
Mais, comme je l'ai dit, cela ne se concilie aucunement avec les convoitises patriotiques des Allemands. Depuisquelque temps on se préoccupe beaucoup de cette question en Allemagne. Elle y a été réveillée par les persécutions du gouvernement russe contre le clergé protestant, qui, dans ces provinces, est allemand. Ces persécutions sontodieuses, comme
le sont tous les actes d'un despotisme quelconque, russe ou prussien. Mais elles ne surpassent pas celles que le gouvernement prussien commet chaque jour dans ses provinces prusso-polonaises, et pourtant ce même public allemand se garde bien de protester contre le despotisme prussien. De tout cela il re'sulte que pour les Allemands il ne s'agit pas du tout de justice, mais d'acquisition, de conquête. | 77 Ils convoitent ces provinces, qui leur seraient effectivement très utiles au point de vue de leur puissance maritime dans la Baltique, et je ne doute pas que Bismarck ne nourrisse, dans quelque compartiment très reculé de son cerveau, l'intention de s'en emparer, tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. Tel est le pointnoir qui surgit entre la Russie et la Prusse. Tout noir qu'il est, il n'est pas encore capable de les séparer. Elles ont trop besoin l'une de l'autre. La Prusse, qui désormais ne pourra plus avoir d'autre allié en Europe que la Russie, car tous les autres Etats, sans excepter même l'Angleterre, se sentant aujourd'hui menacés par son ambition, qui bientôt ne connaîtra plus de limites, se tournent ou se tourneront tôt ou tard contre elle, — la Prusse se gardera donc bien de poser maintenant une question qui nécessairement devrait la brouiller avec son unique amie, la Russie. Elle aura besoin de son aide, de sa neutralité au moins, aussi longtemps qu'elle n'aura pas anéanti complètement, au | 90 moins pour vingt ans, la puissance de la France, détruit l'empire d'Autriche et englobé la Suisse allemande, une partie de la Bel-
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gique, la Hollande et tout le Danemark; la possession de ces deux derniers royaumes lui e'tant indispensable pour la création et pour la consolidation de sa puissance maritime. Tout cela sera la conséquence nécessaire de son triomphe sur la France, si seulement ce triomphe est définitif et complet. Mais tout cela, en supposant même les circonstances les plus heureuses pour la Prusse, ne pourra se réaliser d'un coup. L'exécution de ces projets immenses prendra bien des années, et, pendant tout ce temps, la Prusse aura besoin plus que jamais du concours de la Russie ; car il faut bien supposer que le reste de l'Europe, tout lâche et tout stu^ide qu'il se montre à présent, finira pourtant par se réveiller quand il sentira le couteau sur sa gorge, et ne se laissera pas accommoder à la sauce prusso-germanique, sans résistance et sans combats. Seule, la Prusse, même triomphante, même après avoir écrasé la France, serait trop faible pour lutter contre tous les Etats de l'Europe réunis. Si la Russiese tournait aussi contre elle, | 78 elle serait perdue. Elle succomberait même avec la neutralité russe ; il lui faudra absolument le concours effectif de la Russie ; ce même concours qui lui rend aujourd'hui un service immense, en tenant en échec l'Autriche : car il est évident que si l'Autriche n'était point menacée par la Russie, le lendemain même de l'entrée des armées allemandes sur le territoire de la France elle aurait jeté les siennes sur la Prusse, sur l'Allemagne dégarnie de soldats, pour reconquérir sa domination per-
due et pour tirer une revanche éclatante de Sadowa.
M. de Bismarck est un homme trop prudent pour se brouiller au milieu de circonstances pareilles avec la Russie. Certes cette alliance doit lui être désagréable sous bien des rapports. Elle le dépopularise en Allemagne. M. de Bismarck est sans doute trop homme d'Etat pour attacher une valeur sentimentale à l'amour et la confiance des peuples. Mais il sait que cet amour et cette) 91 confiance constituent par moments une grande force, la seule chose qui, aux yeux d'un profond politique comme lui, soit vraiment respectable. Donc cette impopularité de l'alliance russe le gêne. Il doit sans doute regretter que la seule alliance qui reste aujourd'hui à l'Allemagne soit précisément celle que repousse le sentiment unanime de l'Allemagne.
Quand je parle des sentiments de l'Allemagne, j'entends naturellement ceux de sa bourgeoisie et de son prolétariat. La noblesse allemande n'a point de haine pour la Russie, car elle ne connaît delà Russie que l'empire, dont la politique barbare et les proce'dés sommaires lui plaisent, flattent ses instincts, conviennent à sa propre nature. Elle avait pour feu l'empereur Nicolas une admiration enthousiaste, un vrai culte. Ce Gengis-Khan germanisé, ou plutôt ce prince allemand mongolisé, réalisait à ses yeux le sublime idéal du souverain absolu. Elle en retrouve
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aujourd'hui l'image fidèle dans son roi-croquemitaine, le futur empereur de l'Allemagne. Ce n'est donc pas la noblesse allemande qui s'opposera jamais à l'alliance russe. Elle l'appuie au contraire avec une double passion : d'abord par sympathie profonde pour les tendances despotiques de la politique russe ; ensuite parce | 79 que son roi veut cette alliance, et aussi longtemps que la politique royale tendra à l'asservissement des peuples, cette volonté' pour elle sera sacrée. Il n'en serait pas ainsi, sans doute, si le roi, devenu tout d'un coup infidèle à toutes les traditions de sa dynastie, décre'tait leur émancipation. Alors, mais seulement alors, elle serait capable de se révolter contre lui, ce qui d'ailleurs ne serait pas fort dangereux, car la noblesse allemande, toute nombreuse qu'elle est, n'a aucune puissance qui lui soit propre. Elle n'a point de racines dans le pays, et n'y existe comme caste bureaucratique, et militaire surtout, que par la grâce de l'Etat. Au reste, comme il n'est pas probable que le futur empereur de l'Allemagne signe jamais librement et de son mouvement propre un décret d'émancipation, on peut espérer que la touchante harmonie qui existe entre Jui et sa fidèle noblesse se maintiendra toujours. Pourvu qu'il continue d'être un franc despote, elle restera son enclave dévouée, heureuse de se prosterner devant lui et d'exécuter tous ses ordres, si tyranniques et si féroces qu'ils soient.
Il n'en est pas ainsi du prolétariat de l'Allemagne. J'entends surtout | 92 le prolétariat des villes. Celui
des campagnes est trop écrasé, trop anéanti et par sa position précaire, et par ses rapports de subordination habituelle vis-à-vis des paysans propriétaires, et par l'instruction systématiquement empoisonnée de mensonges politiques et religieux qu'il reçoit dans les écoles primaires, pour qu'il puisse seulement savoir lui-même quels sont ses sentiments et ses vœux. Ses pensées dépassent rarement l'horizon trop étroit de son existence misérable. Il est nécessairement socialiste par position et par nature, mais sans qu'il s'en doute lui-même. Seule, la révolution sociale franchement universelle, et bien large, plus universelle et plus large que ne la rêvent les démocratessocialistes de l'Allemagne, pourra réveiller le diable qui dort en lui. Ce diable : l'instinct de la liberté, la passion de l'égalité, la sainte révolte, une fois réveillé en son sein, ne se rendormira plus. Mais jusqu'à ce moment suprême, le prolétaire des campagnes restera, conformément aux recommandations de M. le pasteur, l'humble sujet de son roi, et l'in- |80strument machinal entre les mains de toutes les autorités publiques et privées possibles.
Quant aux paysans propriétaires, ils sont en majorité plutôt portés à soutenir la politique royale qu'à la combattre. Il y a pour cela beaucoup de raisons : d'abord l'antagonisme des campagnes et des villes qui existe en Allemagne aussi bien qu'ailleurs, et qui • s'y est solidement établi depuis i525, alors que la bourgeoisie de l'Allemagne, ayant Luther et Mélanchthon à sa tête, trahit d'une manière si honteuse
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et si désastreuse pour elle-même l'unique révolution de paysans qui ait eu lieu en Allemagne ; — ensuite l'instruction profondément rétrograde dont j'ai déjà parlé et qui domine dans toutes les écoles de l'Allemagne et de la Prusse surtout ; — l'égoïsme, les instincts et les préjugés de conservation qui sont inhérents à tous les propriétaires grands et petits; — enfin l'isolement relatif des travailleurs des campagnes, qui ralentit d'une manière excessive la cirr culation des idées et le développement des passions politiques. De tout cela il résulte que les paysans propriétaires de l'Allemagne s'intéressent beaucoup plus à leurs affaires communales, qui les touchent de plus près, qu'à la politique générale. Et comme la nature allemande, généralement considérée, est beaucoup plus portée à l'obéissance qu'à la résistance, à lapieuse confiance qu'à larévolte, il s'ensuit que le paysan allemand s'en remet volontiers, pour tous les intérêts généraux du pays, à la sagesse des hautes autorités instituées par | 93 Dieu. Il arrivera sans doute un moment où le paysan de l'Allemagne se réveillera aussi. Ce sera lorsque la grandeur et la gloire du nouvel empire prusso-germanique qu'on est en train de fonder aujourd'hui, non sans une certaine sympathie mystique et historique de sa part, se traduira pour lui en lourds impôts, en désastres économiques. Ce sera lorsqu'il verra sa petite propriété, grevée de dettes, d'hypothèques, de taxes et de surtaxes de toutes sortes, se fondre et disparaître entre ses mains, pour aller arrondir le patrimoine
toujours grossissant tics grands propriétaires ; ce scia lorsqu'il reconnaîtra que, par une loi économique fatale, il est poussé à son tour dans le pro- | sl létariat. Alors il se réveillera et probablement il se révoltera aussi. Mais ce moment est encore éloigné, et s'il faut l'attendre, l'Allemagne, qui ne pèche pourtant pas par une trop grande impatience, pourrait bien perdre patience.
Le prolétariat des fabriques et des villes se trouve dans une situation toute contraire. Quoique attachés comme des serfs, par la misère, aux localités dans lesquelles ils travaillent, les ouvriers, n'ayant pas de propriété, n'ont point d'intérêts locaux. Tous leurs intérêts sont d'une nature générale, pas même nationale, mais internationale; parce que la question du travail et du salaire, la seule qui les intéresse directement, réellement, quotidiennement, vivement, mais qui est devenue le centre et la base de toutes les autres questions, tant sociales que politiques et religieuses, tend, aujourd'hui, à prendre, par le simple développement de la toute-puissance du capital dans l'industrie et dans le commerce, un caractère absolument international. C'est là ce qui explique la merveilleuse croissance de l' Association Internationale des Travailleurs, association qui, fondée il y a six ans à peine, compte déjà, dans la seule Europe, plus d'un million de membres.
Les ouvriers allemands ne sont pas restés en arrière des autres. Dans ces dernières années surtout ils ont fait des progrès considérables, et le moment
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n'est pas éloigné peut-être où ils pourront se constituer en une véritable^ puissance. Ils y tendent d'une manière, il est vrai, qui ne me paraît pas la meilleure pour atteindre ce but. Au lieu de chercher à former une puissance franchement révolutionnaire, négative, destructive de l'Etat, la seule qui, selon ma conviction profonde, puisse avoir pour résultat l'émancipation intégrale et universelle des travailleurs et du travail, ils désirent, ou plutôt ils se laissent entraîner par leurs chefs à rêver, la création d'une puissance positive, l'institution d'un nouvel Etat ouvrier, populaire (Volksstaat), nécessairement national, patriotique et pangermanique, ce qui les met en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de r Association Internationale, et dans une position fort équivoque vis-à-vis de l'Empire prusso-germanique nobiliaire et bourgeois [82que M. de Bismarck est en train de pétrir. Ils espèrent sans doute que par la voie d'une agitation légale d'abord, suivie plus tard d'un mouvement révolutionnaire plus prononcé et plus décisif, ils parviendront à s'en emparer et à le transformer en un Etat purement populaire. Cette politique, que je considère comme illusoire et désastreuse, imprime tout d'abord à leur mouvement un caractère réformateur et non révolutionnaire, ce qui d'ailleurs tient peutêtre aussi quelque peu à la nature particulière du peuple allemand, plus disposé aux réformes successives et lentes qu'à la révolution. Cette politique offre encore un autre grand désavantage, qui n'est
du reste qu'une conse'qucnce du premier : c'est de mettre le mouvement socialiste des travailleurs de l'Allemagne à la remorque du parti de la de'mocratic bourgeoise. On a voulu renier pl,us tard l'existence même de cette alliance, mais elle n'a été que trop bien constatée par l'adoption partielle du programme bourgeoisement socialiste du Dr Jacoby, comme base d'une entente possible entre les bourgeois démocrates et le prolétariat de l'Allemagne, ainsi que par les différents essais de transaction, tentés dans les congrès de Nuremberg et de Stuttgart. C'est une alliance pernicieuse sous tous les rapports. Elle ne peut apporter aux ouvriers aucune utilité même partielle, parce que le parti des démocrates et des socialistes bourgeois en Allemagne est vraiment un parti trop nul, trop ridiculement impuissant, pour leur apporter une force quelconque; mais elle a beaucoup contribué à rétrécir et à fausser|95 le programme socialiste des travailleurs de l'Allemagne. Le programme des ouvriers de l'Autriche, par exemple, avant qu'ils se soient laissé enrégimenter dans le parti de la Démocratie-socialiste, a été bien autrement large, infiniment plus large et plus pratique aussi qu'il ne l'est à présent.
Quoi qu'il en soit, c'est bien plutôt une erreur de système que d'instinct. L'instinct des ouvriers allemands est franchement révolutionnaire et le deviendra chaque jour davantage. Les intrigants soudoyés par M. de Bismarck auront beau faire, ils ne parviendront jamais à inféoder la masse des travail-
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leurs allemands à son Empire prusso-germanique. D'ailleurs 1 83le temps des coquetteries|gouvernementales avec le socialisme est passé. Ayant désormais pour lui l'enthousiasme servile et stupide de toute la bourgeoisie de l'Allemagne, l'indifférence et la passive obéissance sinon les sympathies des campagnes, toute la noblesse allemande qui n'attend qu'un signe pour exterminer la canaille, et la puissance organisée d'une force militaire immense inspirée et conduite par cette même noblesse, M. de Bismarck voudra nécessairement écraser le prolétariat et extirper dans sa racine, par le fer et le feu, cette gangrène, cette maudite question sociale dans laquelle s'est concentré tout ce qui reste d'esprit de révolte dans les hommes et dans les nations. Ce sera une guerre à mort contre le prolétariat, en Allemagne, comme partout ailleurs. Mais tout en invitant les ouvriers de tous les pays à s'y bien préparer, je déclare que je ne crains pas cette guerre. Je compte sur elle au contraire pour mettre le diable au corps des masses ouvrières. Elle coupera court à tous ces raisonnements sans dénouement et sans fin (in1 s Blaue hinein) qui endorment, qui épuisent sans amener aucun résultat, et elle allumera au sein du prolétariat de l'Europe cette passion, sans laquelle il n'y a jamais de triomphe. Quant au triomphe final du prolétariat, qui peut en douter? La justice, la logique de l'histoire est pour lui.
L'ouvrier allemand, devenant de jour en jour plus
révolutionnaire, a hésité pourtant un instant, au commencement de cette guerre. D'un côté, il voyait Napoléon III, de l'autre Bismarck avec son roi-croquemitaine ; le premier représentant l'invasion, les |96deux autres la défense nationale. N'était-il pas naturel que malgré toute son antipathie pour ces deux représentants du despotisme allemand, il ait cru un instant que son devoir d'Allemand lui commandait de se ranger sous leur drapeau ? Mais cette hésitation ne lut pas de longue durée. A peine les premières nouvelles des victoires remportées par les troupes allemandes furent-elles annoncées en Allemagne, aussitôt qu'il devint évident que les Français ne pourraient plus passer le Rhin, surtout après la capitulation de Sedan, et la chute mémorable et irrévocable de Napoléon III dans la boue, alors que la guerre de | 84 l'Allemagne contre la France, perdant soncaràctèredelégitime défense, avaitpris celui d'une guerre de conquête, d'une guerre du despotisme allemand contre la liberté de la France, les sentiments du prolétariat allemand changèrent tout à coup et prirent une direction ouvertement opposée à cette guerre et profondément sympathique pour la République française. Et ici je m'empresse de rendre justice aux chefs du parti de la Démocratie socialiste, à tout son comité directeur, aux Bebel, aux Liebknecht et à tant d'autres, qui eurent, au milieu des clameurs de la gent officielle et de toute la bourgeoisie de l'Allemagne, enragée de patriotisme, le courage de proclamer hautement les droits sacrés de
la France. Ils ont rempli noblement, héroïquement leur devoir, car il leur a fallu vraiment un courage héroïque pour oser parler un langage humain au milieu de toute cette animalité bourgeoise rugissante.
Les ouvriers de l'Allemagne sont naturellement les ennemis passionnés de l'alliance et de la politique russe. Les révolutionnaires russes ne doivent pas s'étonner, ni même trop s'affliger, s'il arrive quelquefois aux travailleurs allemands d'envelopper le peuple russe lui-même dans la haine si profonde et si légitime que leur inspirent l'existence et tous les actes politiques de l'Empire de toutes les Russies, comme les ouvriers allemands, à leur tour, ne devront plus s'étonner, ni trop s'offenser, désormais, |97s'il arrive quelquefois au prolétariat de la France de ne point établir une distinction convenable entre l'Allemagne officielle, bureaucratique, militaire, nobiliaire, bourgeoise, et l'Allemagne populaire. Pour ne pas trop s'en plaindre, pour être justes, les ouvriers allemands doivent juger par eux-mêmes. Ne confondent-ils pas souvent, trop souvent, suivant en cela l'exemple et les recommandations de beaucoup de leurs chefs, l'Empire russe et le peuple russe dans un même sentiment de mépris et de haine, sans se douter seulement que ce peuple est la première victime et l'ennemi irréconciliable [8:i et toujours révolté de cet empire, comme j'ai eu souvent
l'occasion de le prouver dans mes discours et dans mes brochures, et comme je l'établirai de nouveau dans le cours de cet écrit. Mais les ouvriers allemands pourront objecter qu'ils ne tiennent pas compte des paroles, que leur jugement est basé sur des faits, et que tous les faits russes qui se sont manifestés au dehors, ont été des faits anti-humains, cruels, barbares, despotiques. A cela les révolutionnaires russes n'auront rien à répondre. Ils devront reconnaître que jusqu'à un certain point, les ouvriers allemands ont raison ; chaque peuple étant plus ou moins solidaire et responsable des actes commis par son Etat, en son nom et par son bras, jusqu'à ce qu'il ait renversé et détruit cet Etat. Mais si cela est vrai pour la Russie, cela doit être également vrai pour l'Allemagne.
Certes l'Empire russe représente et réalise un système barbare, anti-humain, odieux, détestable, infâme. Donnez-lui tous les adjectifs que vous voudrez, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Partisan du peuple russe et non patriote de l'Etat ou de l'Empire de toutes les Russies, je défie qui que ce soit de haïr ce dernier plus que moi. Seulement, comme il faut être juste avant tout, je prie les patriotes allemands de vouloir bien observer et reconnaître qu'à part quelques 1 98 hypocrisies de forme, leur royaume de Prusse et leur vieil empire d'Autriche d'avant 1 866 n'ont pas été beaucoup plus libéraux ni beaucoup plus humains que l'Empire de toutes les Russies, et que 1 Empire prusso-germanique ou knouto-germanique, que le patriotisme allemand élève aujourd'hui
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sur les ruines et dans le sang de la France, promet même de )e surpasser en horreurs. Voyons, l'Empire russe, tout détestable qu'il est, a-t-il jamais fait à l'Allemagne, à l'Europe la centième partie du mal que l'Allemagne fait aujourd'hui à la France et qu'elle menace de faire à l'Europe tout entière ? Certes si quelqu'un a le droit de de'tester l'Empire de Russie et les Russes, ce sont les Polonais. Certes si les Russes se sont jamais déshonorés et s'il ont commis des horreurs, en exécutant les ordres sanguinaires de leurs tsars, c'est en Pologne. Eh bien, j'en |86appelle aux Polonais eux-mêmes : les armées, les soldats et les officiers russes, pris en masse, ont-ils jamais accompli la dixième partie des actes exécrables que les armées, les soldats et les officiers de l'Allemagne, * pris en masse, accomplissent aujourd'hui en France ? Les Polonais, ai-je dit, ont le droit de détester la Russie. Mais les Allemands, non, à moins qu'ils ne se détestent eux-mêmes en même temps. Voyons, quel mal leur a-t-il jamais été fait par l'Empire russe? Est-ce qu'un empereur russe quelconque a jamais rêvé la conquête de l'Allemagne? Lui a-t-il jamais arraché une province ? Des troupes russes sont-elles venues en Allemagne pour anéantir sa république, — qui n'a jamais existé, — et pour rétablir sur le trône ses despotes, — qui n'ont jamais cessé de régner?
|99 Deux fois seulement, depuis que des rapports internationaux existent entre la Russie et l'Allemagne, des empereurs russes ont fait un mal po-
sitif à cette dernière. La première fois, ce fut Pierre III qui, à peine monte sur le trône, en 1761, sauva Frédéric le Grand et le royaume de Prusse avec lui d'une ruine imminente, en ordonnant à l'armée russe, qui avait combattu jusque-là avec les Autrichiens contre lui, de se joindre à lui contre les Autrichiens. Une autre fois, ce fut l'empereur Alexandre Ier qui, en 1807, sauva la Prusse d'un complet anéantissement.
Voilà, sans contredit, deux très mauvais services que la Russie a rendus à l'Allemagne, et si c'est de cela que se plaignent les Allemands, je dois reconnaître qu'ils ont mille fois raison; car en sauvant deux fois la Prusse, la Russie a incontestablement, sinon forge' toute seule, au moins contribué à forger les chaînes de l'Allemagne. Autrement, je ne saurais comprendre vraiment de quoi ces bons patriotes allemands peuvent se plaindre ?
En 181 3, les Russes sont venus en Allemagne comme des libérateurs et n'ont pas peu contribué, quoi qu'en disent Messieurs les Allemands, à la délivrer du joug de Napoléon. Ou bien gardent-ils rancune à ce même empereur Alexandre, parce qu'il a empêché, en 18 14, le feld-maréchal prussien Blûcher de livrer Paris au pillage, comme il en avait exprimé | 87 le désir ? ce qui prouve que les Prussiens ont toujours eu les mêmes instincts et qu'ils n'ont pas changj de nature. En veulent-ils à l'empereur Alexandre pour avoir presque forcé Louis XVIII de donner une constitution à la France, contrairement
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aux vœux exprimés par le roi de Prusse et par l'empereur d'Autriche, et d'avoir étonné l'Europe et la France, en se montrant, lui, empereur de Russie, plus humain et plus libéral que les deux grands potentats de l'Allemagne?
1 100 Peut-être les Allemands ne peuvent-ils pardonner à la Russie l'odieux partage de la Pologne? Hélas ! ils n'en ont pas le droit, car ils ont pris leur bonne part du gâteau. Certes, ce partage fut un crime. Mais parmi les brigands couronnés qui l'accomplirent, il y en eut un russe et deux allemands : l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et le grand roi Frédéric II de Prusse. Je pourrais même dire que tous les trois furentallemands, carPimpératrice Catherine II, de lascive mémoire, n'était autre chose qu'une princesse allemande pur sang. Frédéric II, on le sait, avait bon appétit. N'avait-il pas proposé à sa bonne commère de Russie de partager également la Suède, où régnait son neveu? L'initiative du partage de la Pologne lui appartint de plein droit. Le royaume de Prusse y a gagné d'ailleurs beaucoup plus que les deux autres co-partageants, car il ne s'est constitué comme une véritable puissance que par la conquête de la Silésie et par ce partage de la Pologne.
Enfin, les Allemands en veulent-ils à l'Empire de Russie pour la compression violente, barbare, sanguinaire de deux révolutions polonaises, en i83o et en i863 ? Mais derechef ils n'en ont aucun droit : car en i83o comme en i863 la Prusse a été le complice le plus intime du cabinet de Saint-Péters-
bourg et le pourvoyeur complaisant et fidèle de ses bourreaux. Le comte de Bismarck, le chancelier et le fondateur du futur Empire knouto-germanique, ne s'était-il pas fait un devoir et un plaisir de livrer aux Mouravief et aux Bergh toutes les têtes polonaises qui tombaient sous sa main? et ces mêmes lieutenants prussiens qui e'talent maintenant leur humanité' et leur libéralisme pangermanique en France, n'ont-ils pas organisé, en 1 863, en 1864 et en 1 865, |88 dans la Prusse polonaise et dans le grandduché de Posen, comme de véritables gendarmes, dont ils ont d'ailleurs toute la nature et les goûts, une chasse en règle contre les malheureux insurgés polonais qui fuyaient les Cosaques, 1 101 pour les livrer enchaînés au gouvernement russe? Lorsqu'en 1 863 la France, l'Angleterre et l'Autriche avaient envoyé leurs protestations en faveur de la Pologne au prince Gortchakof, seule la Prusse ne voulut point protester. Il lui était impossible de protester pour cette simple raison que, depuis 1860, tous les efforts de sa diplomatie tendirent à dissuader l'empereur Alexandre II de faire la moindre concession aux Polonais (*).
On voit que sous tous ces rapports, les patriotes
(*) Lorsque l'ambassadeur de la Grande-Bretagne à Berlin, lord Bloomfield, si je ne me trompe de nom, proposa à M. de Bismarck de signer au nom de la Prusse la fameuse protestation des cours de l'Occident, M. de Bismarck s'y refusa, en disant à l'ambassadeur anglais : « Comment voulez-vous que nous protestions, quand depuis trois ans nous ne faisons que. répeter à la Russie une seule chose, c'est de ne faire aucune concession à la Pologne ? » (Note de Bakounine.)
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allemands n'ont pas le droit d'adresser des reproches à l'Empire russe. S'il chante faux, et certes sa voix est odieuse, la Prusse, qui constitue aujourd'hui la tête, le cœur et le bras de la grande Germanie unifiée, ne lui a jamais refusison accompagnement volontaire. Reste donc un seul grief, le dernier :
« La Russie, disent les Allemands, a exercé, depuis 1 8 1 5 jusqu'à ce jour, une influence désastreuse sur la politique tant extérieure qu'intérieure de l'Allemagne. Si l'Allemagne est restée si longtemps divisée, si elle reste esclave, c'est à cette influence fatale qu'elle le doit. »
J'avoue que ce reproche m'a toujours paru excessivement ridicule, inspiré par la mauvaise foi et indigne d'un grand peuple ; la dignité de chaque 1 102 nation, comme de chaque individu, devrait consister, selon moi, principalement en ceci, que chacun accepte toute la responsabilité de ses actes, sans chercher misérablement à en rejeter la faute sur les autres. | 80 N'est-ce pas une chose très sotte que les jérémiades d'un grand garçon qui viendrait se plaindre en pleurnichant qu'un autre l'ait dépravé, l'ait entraîné au mal? Eh bien, ce qui n'est pas permis à un gamin, à plus forte raison doit-il être défendu à une nation, défendu par le respect même qu'elle doit avoir pour elle-même (*).
(*) J'avoue que j'ai été profondément étonné, en retrouvant ce même grief dans une lettre adressée, l'an passé, par M. Charles Marx, le célèbre chef des communistes allemands, aux rédacteurs d'une petite feuille russe qui se publiait en langue russe à Genève. 11 prétend que si L'Allemagne n'est pas
1 107 | M A la fin de cet écrit, en jetant un coup d\cil sur la question germano-slave, je prouverai par des
encore démocratiquement organisée, la faute en est seulement à la Russie. 11 méconnaît singulièreinentl'histoire deson propre pays, en avançant une chose dont l'impossibilité, en laissant marne de côté les faits historiques, se laisse facilement démontrer par l'expérience de tous les temps et de tous les pays. At-on jamais vu une nation inférieure en civilisation imposer ou inoculer ses propres principes à un pays beaucoup plus civilisé, à moins que ce ne soit par la voie de la conquête ? Mais l'Allemagne, que je sache, n'a jamais été conquise par la Russie. Il est donc parfaitement impossible qu'elle ait pu adopter un principe russe quelconque; mais' il est plus que probable, il est certain, que, vu son voisinage immédiat et à cause de la prépondérance incontestable de son développement politique, administratif, juridique, industriel, commercial, scientifique et social, l'Allemagne au contraire a fait passer beaucoup de ses propres idées en Russie, ce dont les Allemands conviennent généralement eux-mêmes, lorsqu'ils disent, non sans orgueil, que la Russie doit à l'Allemagne le peu de civilisation qu'elle possède. Fort heureusement pour nous, pour l'avenir de la Russie, cette civilisation n'a pas pénétré, au-delà de la Russie officielle, dans le peuple. Mais, en effet, c'estaux Allemands que nous devons notre éducation politique, administrative, policière, militaire et bureaucratique, et tout l'achèvement de notre édifice impérial, voir même notre auguste dynastie.
1 103 Que le voisinage d'un grand Emir mongolo-byzantin-germanique ait été plus agréable aux despotes de l'Allemagne qu'à ses peuples; plus favorable au développement de sa servitude indigène, tout à fait nationale, germanique, qu'à celui des idées libérales et démocratiques importées de France, qui peut en douter? L'Allemagne se serait développée beaucoup plus vite dans le sens de la liberté et de l'égalité, si, au lieude l'Empire russe, elle avait eu pour voisins les Etats-Unis de l'Amériquedu Nord, par exemple. Elle avait eu d'ailleurs un voisin qui la séparait de l'Empire moscovite. 1 :,° C'était la Pologne, non démocratique il est vrai, nobiliaire, fondée sur le servage des paysans comme l'Allemagne féodale, mais beaucoup moins aristocratique, plus libérale, plus ouverte à toutes les influences humaines que cette dernière. Eh bien ! l'Allemagne, impatiente de ce voisinage turbulent, si contraire à ses habitudes d'ordre, de servilité pieuse et de loyale soumission, en
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faits historiques irrécusables que l'action diplomatique de la Russie sur l'Allemagne, et il n'y en a ja-
dévora une bonne moitié, laissant l'autre moitié au tsarat moscovite, à cet Empire de toutes les Russies dont elle est devenue par là même la voisine immédiate. Et maintenant, elle sa plaint de ce voisinage! C'est ridicule. «
La Russie également aurait gagné beaucoup, si, au lieu de l'Allemagne, elle avait pour voisine, à l'occident, la France; et au lieu de la Chine, à l'orient, l'Amérique du Nord. Mais les socialistes révolutionnaires, ou, comme on commence à les appeler en Allemagne, les anarchistes russes, sont trop jaloux de la dignité de leur peuple pour rejeter toute la faute de son esclavage sur les Allemands ou sur les Chinois. Et pourtant, avec bien plus de raison, ils auraient eu le droit historique de la rejeter aussi bien sur les uns que sur les autres. Car enfin, il est certain que les hordes mongoles qui ont conquis la Russie sont venues de la frontière de la Chine. 11 est certain que, pendant plus de deux siècles, elles l'ont tenue asservie sous leur joug. Deux siècles de joug barbare, quelle éducation ! Fort heureusement, cette éducation ne pénétra jamais dans le peuple russe proprement dit, dans la masse des paysans, qui continuèrent de vivre sous leur loi coutumière communale, ignorant et détestant toute autre politique et jurisprudence, comme ils le font encore à présent. Maiselledéprava complètement la noblesse et en grande partie aussi le clergé 1 104 russes, «t ces deux classes privilégiées, également brutales, également serviles, peuvent être considérées comme les vraies fondatrices de l'Empire moscovite. 11 est certain que cet empire fut principalement fondé sur l'asservissement du peuple, et que le peuple russe, qui n'a point reçu en partage cette vertu de résignation dont paraît être doué à un si haut degré le peuple allemand, n'a jamais cessé de détester cet empire, ni de se révolter contre lui. Il a été et il reste encore aujourd'hui le seul vrai socialiste révolutionnaire en Russie. Ses révoltes ou plutôt ses révolutions (en |ai 1612, en 1667, en 1771)0111 souvent menacé l'existence même de l'Empire moscovite, et j'ai la ferme conviction que, sans trop tarder, une nouvelle révolution socialiste populaire, cette fois triomphante, le renversera tout à fait. 11 est certain que si les tsars de Moscou, devenus plus tard les empereurs de Saint-Pétersbourg, ont triomphé jusqu'ici de cette opiniâtre et violente résistance populaire, ce n'est que grâce à la science politique, administrative, bureaucratique et militaire que nous ont apportée les Allemands, qui,
maiseud'aulre, tant sous le rapport deson développement intérieur que sous celui de son extension exté-
en nous dotant de tant de belles choses, n'ont pas oublié d'apporter, n'ont pas pu ne pas apporter avec eux leur culte non plus oriental, mais protestant^germanique, du souverain, représentant personnel de la raison d'Etat, la philosophie de la servilité nobiliaire, bourgeoise, militaire et bureaucratique érigée en système; ce qui fut un grand malheur, selon moi. Car l'esclavage oriental, barbare, rapace, pillard de notre noblesse et de notre clergé était le produit très brutal, mais tout à fait naturel, de circonstances historiques malheureuses, d'une profonde ignorance, et d'une situation économique et politique encore plus malheureuse. Cet esclavage était un fait naturel, non un système, et comme tel il pouvait et il devait se modifier sous l'influence bienfaisante des idées libérales, démocratiques, socialistes et humanitaires de l'Occident. Il s'est modifié, en effet, de sorte que, pour ne faire mention que des faits les plus caractéristiques, nous avons vu de 1 8 1 8 à 1825 plusieurs centaines de nobles, la fleur de la noblesse, appartenant à la classe la plus élevée et la plus riche en Russie, former une conspiration très 1 105 sérieuse et très menaçante contre le despotisme impérial, avec le but de fonder sur ses ruines une constitution monarchique libérale, selon le désir des uns, ou une république tédérative et démocratique, selon celui du grand nombre, ayant pour base, l'une et l'autre, l'émancipation complète des paysans avec la propriété d« la terre. Depuis il n'y a pas eu une seule conspiration en Russie à laquelle des jeunes nobles, sou vent fort riches, n'aient participé. D'un autre côté, tout le monde sait que ce sont précisément les fils de nos prêtres, les étudiantsde nos académies et de nos séminaires, qui constituent la phalange sacrée du parti socialiste révolutionnaire en Russie. Que Messieurs les patriotes allemands, en présence de ces faits incontestables et que toute leur | 92 mauvaise foi proverbiale ne parviendra pas à détruire, veuillent bien me dire s'il, y a jamais eu en Allemagne beaucoup de nobles et d'étudiants en théologie qui aient conspiré contre l'Etat pour l'émancipation du peupler Et pourtant ce ne sont pas les nobles ni les théologiens qui lui manquent. D'où vient donc cette pauvreté, pour ne pas direcette absence de sentiments libéraux et démocratiques dans la noblesse, dans le clergé, et je dirai aussi, pour être sincère jusqu'au bout, dans la bourgeoisie de l'Allemagne? C'est que dans toutes ces classes respectables, représentantes de la civilisation allemande, le ser-
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rieure, a été nulle ou presque nulle jusqu'en 1866, |91 beaucoup plus nulle, dans tous les cas, que ces
vilisme n'est pas seulement un fait naturel, produit de causes naturelles, il est devenu un système, une science, une sorte de culte religieux, et à cause de cela même il constitue une maladie incurable. Pouvez-vous vous imaginer un bureaucrate allemand, ou bien un officier de l'armée allemande, conspirant et se révoltant pour la liberté, pour l'émancipation des peuples? Non, sans doute. Nous avons bien vu dernièrement des officiers et des hauts fonctionnaires du Hanovre conspirer contre M. de Bismarck, mais dans quel but i Dans celui de rétablir sur son trône un roi despote, un roi légitime. Eh bien, la bureaucratie russe et le corps des olficiers russes comptent dans leurs rangs beaucoup de conspirateurs pour le peuple. Voilà la différence; elle est toute en faveur de la Russie. — Il est donc naturel que, lors même que l'action asservissante de la civilisation allemande n'a pu parvenir à corrompre complètement même les corps privilégiés et officiels delà Russie, elle ait dû exercer constamment sur ces classes une influence malfaisante. Et je le répète, il est fort heureux pour le peuple russe qu'il ait été épargné par cette civilisation, de même qu'il a été épargné par la civilisation des Mongols.
A rencontre de tous ces faits, les bourgeois patriotes de l'Allemagne 1 106 pourront-ils en citer un seul qui constate l'influence pernicieuse de la civilisation mongolo-byzantine de la Russie officielle sur l'Allemagne ? Il leur serait complètement impossible de le faire, puisque les Russes ne sont jamais venus en Allemagne ni comme conquérants, ni comme professeurs, ni comme administrateurs; |93 d'où il résulte que, si l'Allemagne a réellement emprunté quelque chose à la Russie officielle, ce que je nie formellement, ce ne pouvait être que par penchant et par goût.
Ce serait vraiment un acte beaucoup plus digne d'un excellent patriote allemand et d'un démocrate socialiste sincère, comme l'est indubitablement M. Charles Marx, et surtout bien plus profitable pour l'Allemagne populaire, si, au lieu de chercher à consoler la vanité nationale, en attribuant faussement les fautes, les crimes et la honte de l'Allemagne à une influence étrangère, il voulait bien employer son érudition immense pour prouver, conformément à la justice et à la vérité historique, que l'Allemagne a produit, porté et historiquement développé en elle-même tous les éléments de son esclavage actuel. Je lui aurais volontiers abandonné le soin d'accomplir
bons patriotes allemands et que la diplomatie russe elle-même ne se le sont imagine, lu je prouverai qu'à partir de 1866, le cabinet de Saint-Pétersbourg, reconnaissant du concours moral, sinon de l'aide matérielle, que celui de Berlin lui a apporte' pendant la guerre de Crimée, et plus inféodé à la politique |92 prussienne que jamais, a puissamment contribué, par son attitude menaçante contre l'Autriche et la France, à la complète réussite des projets gigantesques du comte de Bismarck et par conséquent aussi à l'édification définitive du grand Empire prusso-germanique, dont l'établissement prochain va enfin couronner tous les vœux des patriotes allemands.
Comme le docteur Faust, ces excellents patriotes ont|93 poursuivi deux buts, deux tendances oppo-
un travail si utile, nécessaire surtout au point de vue de l'émancipation du peuple allemand, et qui, sorti de s*bn cerveau et de sa plume, appuyé sur cette érudition étonnante, devant laquelle je me suis déjà incliné, serait naturellement infiniment plus complet. Mais comme je n'espère pas qu'il trouve jamais convenable et nécessaire dédire toute la vérité sur ce point, je m'en charge, et je m'eiïorcerai de prouver, dans le cours de cet écrit, que l'esclavage, les crimes et la honte actuelle de l'Allemagne sont les produits toutà fait indigènes de quatre grandes causes historiques : la féodalité nobiliaire, dont l'esprit, loin d'avoir éfé vaincu comme en France, s'est incorporé dans la constitution actuelle de l'Allemagne ; l'absolutisme du souverain, sanctionné par le protestantis*meet transformé par lui en un objet de culte; la servilité persévérante et chronique de la bourgeoisie de l'Allemagne, et la patience à toute épreuve de son peuple. Une cinquième cause enfin, qui tient d'ailleurs de très près aux quatre premières, c'est la naissance et la rapide formation de la puissance toute mécanique et tout anti-nationale de L'Etat de Prusse. {Note de Bakounine.)
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sées : l'une vers une puissante unité' nationale, l'autre vers la liberté. Ayant voulu concilier deux choses inconciliables, ils ont longtemps paralyse' Tune par l'autre, jusqu'à ce qu'enfin, avertis par l'expérience, ils se soient décidés à sacrifier l'une pour conquérir l'autre. Et c'est ainsi que sur les ruines, non de leur liberté, — ils n'ont jamais été libres, — mais de leurs rêves libéraux, ils sont en train de bâtir maintenant leur grand Empire prusso-germanique. Ils constitueront désormais, de leur propre aveu, librement, une puissante nation, un formidable Etat et un peuple esclave.
I94 Pendant cinquante années de suite, depuis i8i5 jusqu'en 1866, la bourgeoisie allemande avait vécu dans [ 108 une singulière illusion par rapporta ellemême : elle s'était crue libérale, elle ne l'était pas du tout. Depuis l'époque où elle reçut le baptême de Mélanchthon et de Luther, qui l'inféodèrent religieusement au pouvoir absolu de ses princes, elle perdit définitivement tous ses derniers instincts de liberté. La résignation et l'obéissance quand même devinrent plus que jamais son habitude et l'expression réfléchie de ses plus intimes convictions, le résultat de son culte superstitieux pour la toute-puissance de l'Etat. Le sentiment de la révolte, cet orgueil satanique qui repousse la domination de quelque maître que ce soit, divin ou humain, et qui seul crée dans l'homme l'amour de l'indépendance
et de la liberté, non seulement lui est inconnu, il lui répugne, la scandalise et l'effraie. La bourgeoisie allemande ne saurait vivre sans maître; elle éprouve trop le besoin de respecter, d'adorer, de se soumettre à n'importe qui. Si ce n'est pas un roi, un empereur, eh bien 1 ce sera un monarque collectif, l'Etat et tous les fonctionnaires de l'Etat, comme c'était le cas jusqu'ici à Francfort, à Hambourg, à Brème et à Lùbeck, appelées villes républicaines et libres, et qui passeront sous la domination du nouvel empereur d'Allemagne sans s'apercevoir même qu'elles ont perdu leur liberté.
Ce qui mécontente le bourgeois allemand, ce n'est donc pas de devoir obéir à un maître : car c'est là son habitude, sa seconde nature, sa religion, sa passion ; mais c'est l'insignifiance, la faiblesse, l'impuissance relative de celui à qui il doit et il veut obéir. Le bourgeois allemand possède au plus haut degré cet orgueil de tous les valets qui réfléchissent en eux-mêmes l'importance, la richesse, la grandeur, la puissance de leur maître. C'est ainsi que s'explique le culte rétrospectif delà figure historique et presque mythique de l'empereur d'Allemagne, culte né, en 1 8 1 5, simultanément avec le pseudo-libéralisme allemand, dont il a été toujours depuis l'accompagnement obligé, et qu'il devait nécessairement étouffer et détruire, tôt ou tard, comme il vient de le faire de nos jours. Prenez toutes les chansons patriotiques des|98 Allemands, composées depuis 1 8 1 5. Je ne parle pas 1 109 des chansons des ouvriers socia-
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listes qui ouvrent une ère nouvelle, prophétisent un monde nouveau, celui de l'émancipation universelle. Non, prenez les chansons des patriotes bourgeois, à commencer par l'hymne pangermanique d'Arndt. Quel est le sentiment qui y domine ? Est-ce l'amour de la liberté ? Non, c'est celui de la grandeur et de la puissance nationales : « Où est la patrie allemande ? » demande-t-il. -y Réponse : « Aussi loin que résonne la langue allemande. » La liberté n'inspire que très médiocrement ces chanteurs du patriotisme allemand. On dirait qu'ils n'en font mention que par décence. Leur enthousiasme sérieux et sincère appartient à la seule unité. Et au- - jourd'hui même, de quels arguments se servent-ils pour prouver aux habitants de l'Alsace et de la Lorraine, qui ont été baptisés Français par la Révolution et qui, dans ce moment de crise si terrible pour eux, se sentent plus passionnément Français que jamais, qu'ils sont Allemands et qu'ils doivent redevenir des Allemands? Leur promettent-ils la liberté, l'émancipation du travail, une grande prospérité matérielle, un noble et large développement humain ? Non, rien de tout cela. Ces arguments les touchent si peu euxmêmes, qu'ils ne comprennent pas qu'ils puissent toucher les autres. D'ailleurs ils n'oseraient pas pousser si loin le mensonge, dans un temps de publicité où le mensonge devient si difficile, sinon impossible. Ils savent, et tout le monde sait, qu'aucune de ces belles choses n'existe en Allemagne, et que l'Allemagne ne peut devenir un grand Empire
knouto-gcrmanique qu'en y renonçant pour longtemps, même dans ses rêves, la réalité étant devenue trop saisissante aujourd'hui, trop brutale, pour qu'il y ait place et loisir pour des rêves.
A défaut de toutes ces grandes choses à la fois réelles et humaines, les publicistes, les savants, les patriotes et les poètes de la bourgeoisie allemande leur parlent de quoi ? De la grandeur passée de l'Empire d'Allemagne, des Hohenstaufen et de l'empereur Barberousse. Sont-ils fous? sont-ils idiots? Non, ils sont des bourgeois allemands, des patriotes allemands. Mais pourquoi diable ces bons [ uo bourgeois, ces ex|96cellents patriotes adorent-ils ce grand passé catholique, impérial et féodal de l'Allemagne ? Retrouvent-ils, comme les villes d'Italie, dans le douzième, dans le treizième, dans le quatorzième et dans le quinzième siècle, des souvenirs de puissance, de liberté, d'intelligence et de gloire bourgeoise? La bourgeoisie, ou, si nous voulons étendre ce mot en nous conformant à l'esprit de ces temps reculés, la nation, le peuple allemand fut-il alors moins brutalisé, moins opprimé par ses princes despotes et par sa noblesse arrogante? Non, sans doute, ce fut pis qu'aujourd'hui. Mais alors que vont-ils donc chercher dans les siècles passés, ces savants bourgeois de l'Allemagne ? La puissance du maître. C'est l'ambition des valets.
En présence de ce qui se passe aujourd'hui, le doute n'est plus possible. La bourgeoisie allemande n'a jamais aimé, compris, ni voulu la liberté. Elle