‹ ŒuvresChapitre 74 sur 75 · L EMPIRE KNOUTO-GERMA.NIQUE · texte numérisé non relu

L EMPIRE KNOUTO-GERMA.NIQUE

vit dans sa servitude, tranquille et heureuse comme un rat dans un fromage, mais elle veut que le fromage soit grand. Depuis 1 8 1 5 jusqu'à nos jours, elle n'a de'siré qu'une seule chose; mais cette chose elle l'a voulue avec une passion persévérante, énergique et digne d'un plus noble objet. Elle a voulu se sentir sous la main d'un maître puissant, fût-il un despote féroce et brutal, pourvu qu'il puisse lui donner, en compensation de son esclavage nécessaire, ce qu'elle appelle sa grandeur nationale ; pourvu qu'il fasse trembler tous les peuples, y compris le peuple allemand, au nom de la civilisation allemande.

On m'objectera que la bourgeoisie de tous les pays montre aujourd'hui les mêmes tendances ; que partout elle [in accourt effarée s'abriter sous la protection de la dictature militaire, son dernier refuge contre les envahissements de plus en plus menaçants du prolétariat. Partout elle renonce à sa liberté, au nom du salut de sa bourse, et, pour garder ses privilèges, partout elle renonce à son droit. Le libéralisme bourgeois, dans tous les pays, est devenu un mensonge, n'existant plus à peine que de nom.

Oui, c'est vrai. Mais au moins, dans le passé, le libéralisme des bourgeois italiens, suisses, hollandais, belges, anglais et I97 français a réellement existé, tandis que celui delà bourgeoisie allemande n'a jamais existé. Vous n'en trouvez aucune trace ni avant, ni après la Réformation.

Histoire du libéralisme allemand.

La guerre civile, si funeste à la puissance des Etats, est, au contraire et à cause de cela même, toujours favorable au re'veil de l'initiative populaire et au développement intellectuel, moral et même matériel des peuples. La raison en est très simple : elle trouble, elle ébranle dans les masses cette disposition moutonnière, si chère à tous les gouvernements, et qui convertit les peuples en autant de troupeaux qu'on paît et qu'on tond à merci. Elle rompt la monotonie abrutissante de leur existence journalière, machinale, de'nuée de pensée, et, en les forçant à réfléchir sur les prétentions respectives des princes ou des partis qui se disputent le droit de les opprimer et de les exploiter, les amène le plus souvent à la conscience sinon réfléchie, au moins instinctive, de cette profonde vérité, que les droits des uns sont aussi nuls que ceux des autres et que leurs intentions sont également mauvaises. En outre, du moment que la pensée, ordinairement-endormie, des masses, se réveille sur un point, elle s'étend nécessairement lus sur tous les autres. L'intelligence du peuple s'émeut, rompt son immobilité séculaire, et, sortant des limites d'une foi machinale, brisant le joug des représentations ou des notions traditionnelles et pétrifiées qui lui avaient tenu lieu de toute pensée, elle soumet à une critique sévère, passionnée, dirigée par son bon sens et par son

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honnête conscience, qui valent souvent mieux que la science, toutes ses idoles d'hier. C'est ainsi que se re'veille l'esprit du peuple. Avec l'esprit naît en lui l'instinct sacré, l'instinct essentiellement humain de la révolte, source de toute émancipation, et se développent simultanément sa morale et sa prospérité matérielle, filles jumelles de la liberté. Cette liberté, si bienfaisante pour le peuple, trouve un appui, une |98 garantie et un encouragement dans la guerre civile elle-même, qui, en divisant ses oppresseurs, ses exploiteurs, ses tuteurs ou ses maîtres, diminue nécessairementla puissance malfaisante des uns et des autres. Quand les maîtres s'entre-déchirent, le pauvre peuple, délivré, au moins en partie, de la monotonie de l'ordre public, ou plutôt de l'anarchie et de l'iniquité pétrifiées qui lui sont imposées, sous ce nom d'ordre public, par leur autorité détestable, peut respirer un peu plus à son aise. D'ailleurs les parties adverses, affaiblies par la division et la lutte, ont besoin de la sympathie des masses pour triompher l'une de l'autre. Le peuple devient une maîtresse adulée, recherchée, courtisée. On lui fait toutes sortes de promesses, et lorsque le peuple est assez intelligent pour ne point se contenter de promesses, on lui l'ait des concessions réelles, politiques et matérielles. S'il ne s'émancipe pas alors, la faute en est à lui seul.

Le procédé que je viens de décrire est précisément celui par lequel les communes de tous les pays de l'Occident de l'Europe se sont émancipées, plus ou

moins, au moyen âge. Par la manière dont elles se sont émancipées et surtout par les conséquences politiques, intellectuelles et sociales qu'elles ont su tirer de leur émancipation, lus on peut juger de leur esprit, de leurs tendances naturelles et de leurs tempéraments nationaux respectifs.

Ainsi, vers la fin du onzième siècle déjà, nous voyons l'Italie en plein développement de ses libertés municipales, de son commerce et de ses arts naissants. Les villes d'Italie savent profiter de la lutte mémorable des empereurs et des papes, qui commence, pour conquérir leur indépendance. Dans ce même siècle, la France et l'Angleterre se trouvent déjà en pleine philosophie scolastique, et comme conséquence de ce premier réveil de la pensée dans la foi et de cette première révolte implicite de la raison contre la foi, nous voyons, dans le Midi de la France, la naissance de l'hérésie vaudoise: En Allemagne, rien. Elle travaille, elle prie, elle chante, bâtit ses temples, sublime expression de sa foi robuste et naïve, et obéit sans murmures à ses prêtres, à ses nobles, à ses princes et à son empereur qui la brutalisent et la pillent sans pitié ni vergogne.

| " Au douzième siècle se forme la grande Ligue des villes indépendantes et libresde l'Italie, contre l'empereur et contre le pape. Avec la liberté politique commence naturellement la révolte de l'intelligence. Nous voyons le grand Arnaud de Brescia brûlé à Rome pour hérésie en 1 1 55. En France, on brûle

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Pierre de Bruys et l'on persécute Abeilard; et ce qui est plus, l'hérésie vraiment populaire et révolutionnaire des Albigeois se soulève contre la domination du pape, des prêtres et des seigneurs féodaux. Persécutés, ils se répandent dans les Flandres, en Bohême, jusqu'en Bulgarie, mais pas en Allemagne. En Angleterre, le roi Henri Ier Beauclerc est forcé de signer une charte, base de toutes les libertés ultérieures. Au milieu de ce mouvement, seule la fidèle Allemagne reste immobile et intacte. Pas une pensée, pas un acte qui dénote le réveil d'une volonté indépendante ou d'une aspiration quelconque dans le peuple. Seulement deux faits importants. D'abord, la création de deux ordres chevaleresques nouveaux, celui des 1 114 croisés Teutoniques et celui des Porte-glaives livoniens, chargés tous les deux de préparer la grandeur et la puissance du futur Empire knouto-germanique, par la propagande armée du catholicisme et du germanisme dans le Nord et dans le Nord-Est de l'Europe. On connaît la méthode uniforme et constante dont firent usage ces aimables propagateurs de l'Evangile du Christ, pour convertir et pour germaniser les populations slaves barbares et païennes. C'est d'ailleurs la même méthode que leurs dignes successeurs emploient aujourd'hui pour moraliser, pour civiliser, pour germaniser la France : ces trois verbes différents ayant dans la bouche et dans la pensée des patriotes allemands le même sens. C'est le massacre en détail et en masse, l'incendie, le pillage, le viol,

la destruction d'une partie de la population et l'asservissement du reste. Dans les pays conquis, autour des camps retranchés de ces civilisateurs armés, se formaient ensuite les villes allemandes. Au milieu d'eux venait s'établir le saint éveque, le bénisseur quand même de tous les attentats commis ou entrepris par ces nobles brigands ; avec lui venait une troupe de prêtres, et on baptisait de force les pauvres païens qui avaient survécu au | '00 massacre, puis on obligeait ces esclaves de bâtir des églises. Attirés par tant de sainteté et de gloire, arrivaient ensuite ces bons bourgeois allemands, humbles, serviles, lâchement respectueux vis-à-vis de l'arrogance nobiliaire, à genoux devant toutes les autorités établies, politiques et religieuses, aplatis, en un mot, devant tout ce qui représentait une puissance quelconque, mais excessivement durs et pleins de mépris et de haine pour les populations indigènes vaincues; d'ailleurs unissant à ces qualités utiles, sinon très brillantes, une force, une intelligence et une persévérance de travail tout à fait respectables, et je ne sais quelle puissance végétative de croissance et d'expansion envahissante, qui rendaient ces parasites laborieux très dangereux pour l'indépendance 1 115 et pour l'intégrité du caractère national, même dans les pays où ils étaient venus s'établir non par le droit de conquête, mais par grâce, comme en Pologne, par exemple. C'est ainsi que la Prusse orientale et occidentale et une partie du grand-duché de Posen se sont trouvées germa-

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nisées un beau jour. — Le second fait allemand qui s'accomplit dans ce siècle, c'est la renaissance du droit romain, provoque'e, non sans doute par l'initiative nationale, mais par la volonté spéciale des empereurs qui, en protégeant et en .propageant l'étude des Pandectes retrouvées de Justinien, préparèrent les bases de l'absolutisme moderne.

Au treizième siècle, la bourgeoisie allemande semble se réveiller enfin. La guerre des Guelfes et des Gibelins, après avoir duré près d'un siècle, réussit à interrompre ses chants et ses rêves et à la tirer de sa pieuse léthargie. Elle commence vraiment par un coup de maître. Suivant sans doute l'exemple que leur avaientdonné les villes d'Italie, dont les rapports commerciaux s'étaient étendus sur toute l'Allemagne, plus de soixante villes allemandes forment une ligue commerciale et nécessairement politique, formidable, la fameuse Hanse.

Si la bourgeoisie allemande avait eu l'instinct de la liberté, même partielle et restreinte, la seule qui fût possible dans ces temps reculés, elle aurait pu conquérir son indépendance et établir sa puissance politique déjà au treizième siècle, comme |101 l'avait fait, bien avant, la bourgeoisie d'Italie. La situation politique des villes allemandes, à cette époque, ressemblait d'ailleurs beaucoup à celle des villes italiennes, auxquelles elles étaient liées doublement et par les prétentions du Saint-Empire et par les rapports plus réels du commerce.

Gomme les cités républicaines d'Italie, les villes

allemandes ne pouvaient compter que sur ellesmêmes. | ne Elles ne pouvaient pas, comme les communes de France, s'appuyer sur la puissance croissante de la centralisation monarchique, le pouvoir des empereurs, qui résidaitbeaucoup plus dans leurs capacités et dans leur influence personnelles que dans les institutions politiques, et qui par conséquent variait avec le changement des personnes, n'ayant jamais pu se consolider ni prendre corps en Allemagne. D'ailleurs, toujours occupés des affaires d'Italie et de leur lutte interminable contre les papes, ils passaient les trois quarts de leur temps hors de l'Allemagne. Par cette double raison, la puissance des empereurs, toujours précaire et toujours disputée, ne pouvait offrir, comme celle des rois de France, un appui suffisant et sérieux à l'émancipation des communes.

Les villes de l'Allemagne ne pouvaient pas non plus, comme les communes anglaises, s'allier avec l'aristocratie terrienne contre le pouvoir de l'empereur, pour revendiquer leur part de liberté politique; les maisons souveraines et toute la noblesse féodale de l'Allemagne, au contraire de l'aristocratie anglaise, s'étaient toujours distinguées par une absence complète de sens politique. C'était tout simplement un ramassis de grossiers brigands, brutaux, stupides, ignorants, n'ayant de goût que pour la guerre féroce et pillarde, que pour la luxure et pour la débauche. Ils n'étaient bons que pour attaquer les marchands des villes sur les grandes

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routes, ou bien pour saccager les villes elles-mêmes quand ils se sentaient en force, mais non pour comprendre l'utilité d'une alliance avec elles.

Les villes allemandes, pour se de'fendre contre la brutale oppression, contre les vexations et contre le pillage re'gulier ou non régulier des empereurs, des princes souverains et 1 117 des nobles, ne pouvaient donc réellement compter que sur |102 leurs propres forces et que sur leur alliance entre elles. Mais pour que cettealliance, cette même Hanse qui ne fut jamais rien qu'une alliance presque exclusivement commerciale, pût leur offrir une protection suffisante, il aurait fallu qu'elle prît un caractère et une importance décidément politique : qu'elle intervînt comme partie reconnue et respectée dans la constitution même et dans toutes les affaires tant intérieures qu'extérieures de l'Empire.

Les circonstances d'ailleurs étaient entièrement favorables. La puissance de toutes les autorités de l'Empire avait été considérablement affaiblie par la lutte des Gibelins et des Guelfes ; et puisque les villes allemandes s'étaient senties assez fortes pour former une ligue de défense mutuelle contre tous les pillards couronnés ou non couronnés qui les menaçaient de toutes parts, rien ne les empêchait de donner à cette ligue un caractère politique beaucoup plus positif, celui d'une formidable puissance collective réclamant et imposant le respect. Ellespouvaient faire davantage : profitant de l'union plus ou moins fictive que le mystique Saint-Empire avait établie

entre l'Italie et l'Allemagne, les villes allemandes auraient pu s'allier ou se fédérer avec les villes italiennes, comme elles s'étaient alliées avec des villes llamandes et plus tard même avec quelques villes polonaises ; elles auraient dû naturellement le Taire non sur une base exclusivement allemande, mais largement internationale ; et qui sait si une telle alliance, en ajoutant, à la force native et un peu lourde et brute des Allemands, l'esprit, la capacité politique et l'amour de la liberté des Italiens, n'eût lus pas donné au développement politique et social de l'Occident une direction toute différente et bien autrement avantageuse pour la civilisation du monde entier? Le seul grand désavantage qui, probablement, serait résulté d'une telle alliance, c'eût été la formation d'un nouveau monde politique, puissant et libre, en dehors des masses agricoles et par conséquent contre elles ; les paysans de l'Italie et de l'Allemagne auraient été livrés encore plus à la merci des seigneurs féodaux, résultat qui, d'ailleurs, n'a point été évité, puisque l'organisation municipale des villes a eu pour conséquence de séparer M03 profondément les paysans des bourgeois et de leurs ouvriers, en Italie aussi bien qu'en Allemagne.

Mais ne rêvons pas pour ces bons bourgeois allemands! Ils rêvent assez eux-mêmes ; il est malheureux seulement que leurs rêves n'aient jamais eu la liberté pour objet. Ils n'ont jamais eu, ni alors, ni depuis, les dispositions intellectuelles et morales nécessaires pour concevoir, pour aimer, pour vou-

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loir et pour créer la liberté. L'esprit d'indépendance leur a toujours été inconnu. La révolte leur répugne, autant qu'elle les effraie. Elle est incompatible avec leur caractère résigné et soumis, avec leurs habitudes patiemment et paisiblement laborieuses, avec leur culte à la fois raisonné et mystique de l'autorité. On dirait que tous les bourgeois allemands naissent avec la bosse de la piété, avec la bosse de Tordre public et de l'obéissance quand même. Avec de telles dispositions, on ne s'émancipe jamais, et même au milieu des conditions les plus favorables on reste esclave.

C'est ce qui arriva à la Ligue des villes hanséatiques. [ 119 Elle ne sortit jamais des bornes de la modération et de la sagesse, ne demandant que trois choses : qu'on la laissât paisiblement s'enrichir par son industrie et par son commerce; qu'on respectât son organisation et sa juridiction intérieure; et qu'on ne lui demandât pas des sacrifices d'argent trop énormes en retour de la protection ou de la tolérance qu'on lui accordait. Quant aux affaires générales de l'empire, tant intérieures qu'extérieures, la bourgeoisie allemande en laissa volontiers le soin exclusif aux « grands Messieurs » (den grossen Herren), trop modeste elle-même pour s'en mêler.

Une si grande modération politique a dû être nécessairement accompagnée, ou plutôt même est un symptôme certain, d'une grande lenteur dans le développement intellectuel et social d'une nation. Et en effet, nous voyons que pendant tout le treizième siècle, l'esprit allemand, malgré le grand

mouvement commercial cl industriel, malgré toute la prospérité matérielle des villes allemandes, ne produit absolument rien. Dans ce même siècle, on enseignait déjà, dans les écoles de l'Université de Paris, malgré le roi et le pape, une doctrine dont | l0< la hardiesse aurait épouvanté nos métaphysiciens et nos théologiens, affirmant, par exemple, que le monde, étant éternel, n'avait pas pu être créé, niant l'immatérialité des âmes et le libre arbitre. En Angleterre, nous trouvons le grand moine Roger Bacon, le précurseur de la science moderne et le véritable inventeur de la boussole et delà poudre, quoique les Allemands veuillent s'attribuer cette dernière invention, sans doute pour faire mentir le proverbe. En Italie naissait Dante. En Allemagne, nuit intellectuelle complète.

Au seizième siècle, l'Italie possède déjà une magnifique littérature nationale : Dante, Pétrarque, Boccace ; et dans l'ordre politique, Rienzi, et Michel 1 120 Lando, l'ouvrier cardeur, gonfalonier à Florence. En France, les communes, représentées aux Etats-généraux, déterminent définitivement leur caractère politique, en appuyant la royauté contre l'aristocratie et le pape. C'est aussi le siècle de la Jacquerie, cette première insurrection des campagnes de France, insurrection pour laquelle les socialistes sincères n'auront pas, sans doute, le dédain ni surtout la haine des bourgeois. En Angleterre, Jean Wicleff, le véritable initiateur de la Réformation religieuse, commence à prêcher. En Bohême, pays slave, fai-

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sant malheureusement partie de d'Empire germanique, nous trouvons dans les masses populaires, parmi les paysans, la secte si intéressante et si sympathique des Fraticelli qui osèrent prendre, contre le despote céleste, le parti de Satan, ce chef spirituel de tous les révolutionnaires passés, présents et à venir, le véritable auteur de l'émancipation humaine selon le témoignage de la Bible, le négateur de l'empire céleste comme nous le sommes de tous les empires terrestres, le créateur de la liberté: celui même que Proudhon, dans son livre de la Justice, saluait avec une éloquence pleine d'amour. Les Fraticelli préparèrent le terrain pour la révolution de Huss et de Ziska. — La liberté suisse naît enfin dans ce siècle.

La révolte des cantons allemands de la Suisse contre le despotisme delà maison de Habsbourg est un fait si contraire à l'esprit national de l'Allemagne, qu'il eut pour con|105 séquence nécessaire, immédiate, la formation d'une nouvelle nation suisse, baptisée au nom de la révolte et de la liberté, et comme telle séparée désormais par une barrière infranchissable de l'Empire germanique.

|i2i Les patriotes allemands aiment à répéter, avec la célèbre chanson pangermanique d'Arndt, que « leur patrie s'étend aussi loin que résonne leur langue, chantant des louanges au bon Dieu » :

So weit die deutsche Zunge klingt, Und Gott im Himmel Lieder singt !

S'ils voulaient se conformer plutôt au sens réel de

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leur histoire qu'aux inspirations de leur fantaisie omnivore, ils auraient dû dire que leur patrie s'étend aussi loin que l'esclavage des peuples et qu'elle cesse là où commence la liberté.

Non : eulement la Suisse, mais les villes de la Flandre, lices pourtant avec les villes de l'Allemagne par des intérêts matériels, par ceux d'un commerce croissant et prospère, et malgré qu'elles fissent partie de la Ligue hanséatique, tendirent, à partir même de ce siècle, à s'en séparer toujours davantage, sous l'influence de cette même liberté.

En Allemagne, pendant tout ce siècle, au milieu d'une prospérité matérielle croissante, aucun mouvement intellectuel, ni social. En politique deux faits seulement : le premier, c'est la déclaration des princes de l'Empire qui, entraînés par .l'exemple des rois de France, proclament que l'Empire doit être indépendant du pape et que la dignité impériale ne relève que de- Dieu seul. Le second, c'est l'institution de la fameuse Bulle d'or qui organise définitivement l'Empire et décide qu'il y aura désormais sept princes électeurs, en l'honneur des sept chandeliers de l'Apocalypse.

Nous voilà enfin arrivés au quinzième siècle. C'est le siècle de la Renaissance. L'Italie est en pleine floraison. Armée de la philosophie retrouvée de la Grèce antique, elle brise la lourde prison dans laquelle, pendant dix siècles, le catholicisme I122 avait tenu renfermé l'esprit humain. La foi tombe, la pensée libre renaît. C'est Paurore resplendissante et

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joyeuse |106 de l'émancipation humaine. Le sol libre de l'Italie se couvre de libres et hardis penseurs. L'Eglise elle-même y devient païenne. Les papes et les cardinaux, dédaignant saint Paul pour Aristote et Platon, embrassent la philosophie matérialiste d'Epicure, et, oublieux du Jupiter chrétien, ne jurent plus que par Bacchus et Vénus ; ce qui ne les empêche pas de persécuter par moments les librespenseurs dont la propagande entraînante menace d'anéantir la foi des masses populaires, cette source de leur puissance et de leurs revenus. L'ardent et illustre propagateur de la foi nouvelle, de la foi humaine, Pic de la Mirandole, mort si jeune, attire surtout contre lui les foudres du Vatican.

En France et en Angleterre, temps d'arrêt. Dans la première moitié de ce siècle, c'est une guerre odieuse, stupide, fomentée par l'ambition des rois et soutenue bêtement par la nation anglaise, une guerre qui fit reculer d'un siècle l'Angleterre et la France. Comme les Prussiens, aujourd'hui, les Anglais du quinzième siècle avaient voulu détruire, soumettre la France. Ils s'étaient même emparés de Paris, ce que les Allemands, malgré toute leur bonne volonté, n'ont pas encoreréussià faire jusqu'ici (i), et avaient brûlé Jeanne d'Arc à Rouen, comme les Allemands pendent aujourd'hui les francs-tireurs. Ils furent enfin chassés de Paris et de France, comme, espérons-le toujours, les Allemands finiront bien par l'être aussi.

(i) Ces pages ont été écrites entre le 1 1 et le [6 février 1871. - J. G.

Dans la seconde moitié du quinzième siècle, en France, nous voyons la naissance du vrai despotisme royal, renforcé par cette guerre. C'est l'e'poque de LouisXI, un rude compère, valant à lui seul Guillaume Ier avec ses Bismarck et Moltke, le fondateur de la centralisation bureaucratique et militaire de 1 123 la France, le créateur de l'Etat. Il daigne bien encore quelquefois s'appuyer sur les sympathies intéressées de sa fidèle bourgeoisie, qui voit avec plaisir son bon roi abattre les têtes, si arrogantes et si fières, de ses seigneurs fe'odaux; mais on sent déjà à la manière dont il se comporte avec elle que, si elle ne voulait pas l'appuyer, il saurait bien l'y forcer. Toute indépendance, nobiliaire ou bourgeoise, spirituelle ou temporelle, lui estégalement odieuse. Il abolit la chevalerie |107 et institue les ordres militaires : voilà pour la noblesse. Il impose ses bonnes villes selon sa convenance et dicte sa volonté aux Etats-généraux : voilà pour la liberté bourgeoise. Il défend enfin la lecture des ouvrages des nominaux et ordonne celle des réaux (*) : voilà pour la libre pensée. Eh bien, malgré une si dure compression, la France donne naissance à Rabelais à la fin du quinzième siècle : un génie profondément populaire, gaulois, et tout débordant de cet esprit de révolte humaine qui caractérise le siècle de la Renaissance.

(*) Les nominaux, matérialistes autant que pouvaient l'être des philosophes scolastiques, n'admettaient pas la réalité des idées abstraites; Les réaux, au contraire, penseurs orthodoxes, soutenaient l'existence réelle de ces idées. (J. G., note ajoutée en i6ji au manuscrit de Bakoumne.)

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En Angleterre, malgré l'affaiblis-sement de l'esprit populaire, conséquence naturelle de la guerre odieuse qu'elle avait faite à la France, nous voyons, pendant tout le quinzième siècle, les disciples de Wicleff propager la doctrine de leur maître, malgré les cruelles persécutions dont ils sont les victimes, et préparer ainsi le terrain à la révolution religieuse qui éclata un siècle plus tard. En même temps, par la voie] 124 d'une propagande individuelle, sourde, invisible et insaisissable, mais néanmoins très vivace, en Angleterre aussi bien qu'en France, l'esprit libre de la Renaissance tend à créer une philosophie nouvelle. Les villes flamandes, amoureuses de leur liberté et fortes de leur prospérité matérielle, entrent en plein dans le développement artistique et intellectuel moderne, se séparant par là même toujours davantage de l'Allemagne.

Quant à l'Allemagne, nous la voyons dormir de son plus beau sommeil pendant toute la première moitié de ce siècle. Et pourtant, il se passa, au sein de l'Empire, et dans le voisinage le plus immédiat de l'Allemagne, un fait immense qui eût suffi pour secouer la torpeur de toute autre nation. Je veux parler de la révolte religieuse de Jean Huss, le grand réformateur slave.

l08C'est avec un sentiment de profonde sympathie et de fierté fraternelle que je pense à ce grand mouvement national d'un peuple slave. Ce fut plus qu'un

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mouvement religieux, ce fut une protestation victorieuse contre le despotisme allemand, contre la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands; ce fùtla révolte de l'antique commune slave contre l'Etat allemand. Deux grandes re'voltes slaves avaient eu lieu déjà dans le onzième siècle. La première fut dirigée contre la pieuse oppression de ces braves chevaliers teutoniques, ancêtres des lieutenants-hobereaux actuels de la Prusse. Les insurgés slaves avaient brûle' toutes les e'glises et extermine' tous les prêtres. Ils de'testaient le christianisme, et avec beaucoup de raison, parce que le christianisme, c'était le germanisme, dans 1 425 sa forme la moins avenante : c'e'tait l'aimable chevalier, le vertueux prêtre et l'honnête bourgeois, tous les trois Allemands pur sang, et représentant comme tels l'ide'e de l'autorité' quand même, et la réalité d'une oppression brutale, insolente et cruelle. La seconde insurrection eut lieu, une trentaine d'années plus tard, en Pologne. Ce fut la première et l'unique insurrection des paysans proprement polonais. Elle fut étouffée par le roi Casimir. Voici comment cet événement est jugé par le grand historien polonais Lelewel, dont le patriotisme et même une certaine prédilection pour la classe qu'il appelle la démocratie nobiliaire ne peuvent être mis en doute par personne : « Le parti de Maslaw » (le chef des paysans insurgés de la Mazovie) « était populaire et allié du paganisme; le parti de Casimir était aristocrate et partisan du christianisme » (c'est-à-dire du ger-

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manisme). Et plus loin il ajoute : « Il faut absolument considérer cet e'vénement de'sastreux comme une victoire remportée sur les classes inférieures, dont le sort ne pouvait qu'empirer à sa suite. V ordre fut rétabli, mais la marche de l'état social tourna dès lors grandement au désavantage des classes inférieures. » [Histoire de la Pologne, par Joachim Lelewel, t. II, p. 19.)

La Bohême s'était laissé germaniser encore plus que la Pologne. Comme cette dernière, jamais elle n'avait été conquise par les Allemands, mais elle s'était laissé profondément | m dépraver par eux. Membre du Saint-Empire, depuis sa formation comme Etat, elle n'avait jamais pu s'en détacher pour son malheur, et elle en avait adopté toutes les institutions cléricales, féodales et bourgeoises. Les villes et la noblesse de la Bohême s'étaient germanisées en partie; noblesse, bourgeoisie et clergé étaient allemands, non de naissance, mais de baptême, ainsi que par leur éducation et par leur position politique et J 126 sociale ; l'organisation primitive des communes slaves n'admettant ni prêtres, ni classes. Seuls, les paysans de la Bohême s'étaient conservés purs de cette lèpre allemande, et ils en étaient naturellement les victimes. Gela explique leurs sympathies instinctives pour toutes les grandes hérésies populaires. Ainsi nous avons vu l'hérésie des Vaudois se répandre en Bohême déjà au douzième siècle et celle des Fraticelli au quatorzième, et vers la tin de ce siècle ce fut le tour de l'hérésie de Wicleff,

dont les ouvrages furent traduits en langue bohème. Toutes ces hérésies avaient également frappé aux portes de l'Allemagne ; elles ont dû même la traverser pour arriver en Bohême. Mais au sein du peuple allemand elles ne trouvèrent pas le moindre écho. Portant en elles le germe de la révolte, elles durent glisser, sans pouvoir l'entamer, sur sa fidélité inébranlable, ne parvenant pas même à troubler son sommeil profond. Par contre, elles trouvèrent un terrain propice en Bohême, dont le peuple asservi, mais non germanisé, maudissait du plein de son cœur et cette servitude et toute la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands. Gela explique pourquoi, dans la voie de la protestation religieuse, le peuple tchèque a dû devancer d'un siècle le peuple allemand.

L'une des premières manifestations de ce mouvement religieux en Bohême fut l'expulsion en masse de tous les professeurs allemands de l'université de Prague, crime horrible que les Allemands ne purent jamais pardonner au peuple tchèque. Et pourtant, si l'on y regarde de plus près, on devra convenir que ce peuple eut mille fois raison de chasser ces corrupteurs patentés et serviles 1 127 de la jeunesse slave. A l'exception d'une très courte période, de trente-cinq ans à peuprès, entre 181 3 et 1848, pendant lesquels le déver\liogondage du libéralisme, voire même du démocratisme français, s'était glissé par contrebande et s'était maintenu dans les universités allemandes, représenté par une vingtaine, une trentaine de sa-

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vants illustres et animés d'un libéralisme sincère, voyez ce qu'ont été les professeurs allemands jusqu'à cette époque et ce qu'ils sont redevenus sous l'influence de la réaction de 1849 : les adulateurs de toutes les autorités, les professeurs de la servilité. Issus de la bourgeoisie allemande, ils en expriment consciencieusement les tendances et l'esprit. Leur science est la manifestation fidèle de la conscience de l'esclave. C'est la consécration idéale d'un esclavage historique.

Les professeurs allemands du quinzième siècle, à Prague, étaient au moins aussi serviles, aussi valets que le sont les professeurs de l'Allemagne actuelle. Ceux-ci sont dévoués corps et âme à Guillaume Ier le féroce, le maître prochain de l'Empire knoutogermanique. Ceux-là étaient servilement dévoués tout d'avance à tous les empereurs qu'il plairait aux sept princes électeurs apocalyptiques de l'Allemagne de donner au Saint-Empire germanique. Peu leur importait qui était le maître, pourvu qu'il y eût un maître, une société sans maître étant une monstruosité qui devait nécessairement révolter leur imagination bourgeoise-allemande. C'eût été le renversement de la civilisation germanique.

D'ailleurs quelles sciences enseignaient-ils, ces professeurs allemands du quinzième siècle? La théologie catholique-romaine et le code Justinien, deux instruments du despotisme. Ajoutez-y la philosophie scolastique, et cela à une époque où, après avoir sans doute rendu, dans les siècles passés, de grands

services à l'émancipation de l'esprit, clic s'était arrêtée

et comme immobilisée dans sa lourdeur monstrueuse et pédante, battue en brèche par la pensée moderne qu'animait le pressentiment, sinon 1 128 encore la possession, de la science vivante. Ajoutez-y encore un peu de médecine barbare, enseignée, comme le reste, dans un latin très barbare ; et vous aurez tout le bagage scientifique de ces professeurs. Gela valait-il la peine de les retenir? Mais il y avait une grande urgence de les éloigner, car, outre qu'ils dépravaient |1H la jeunesse par leur enseignement et par leur exemple servile, ils étaient les agents très actifs, très zélés de cette fatale maison de Habsbourg qui convoitait déjà la Bohême comme sa proie.

Jean Huss et Jérôme de Prague, son ami et son disciple, contribuèrent beaucoup à leur expulsion. Aussi, lorsque l'empereur Sigismond, violant le sauf-conduit qu'il leur avait accordé, les fit juger d'abord, par le concile de Constance, puis brûler tous les deux, l'un en 141 5 et l'autre en 1416, là, en pleine Al emagne, en présence d'un immense concours»d'Allemands accourus de loin pour assister au spectacle, aucune voix allemande ne s'éleva pour protester contre cette atrocité déloyale et infâme. Il fallut que cent ans se passassent encore, pour que Luther réhabilitât en Allemagne la mémoire de ces deux grands réformateurs et martyrs slaves.

Mais si le peuple allemand, probablement encore endormi et rêvant, laissasans protestation cet odieux attentat, le peuple tchèque protesta par une révolu-

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tion formidable. Le grand, le terrible Ziska, ce héros, ce vengeur populaire, dont la mémoire vit encore, comme une promesse d'avenir, au sein des campagnes de la Bohême, se leva, et, à la tête de ses Taborites,parcourantla Bohême tout entière, il brûla les églises, massacra les prêtres et balaya toute la vermine impériale ou allemande, ce qui alors signifiait la même chose, parce que tous les Allemands en 1 129 Bohême étaient des partisans de l'empereur. Après Ziska, ce fut le grand Procope qui porta la terreur dans le cœur des Allemands. Les bourgeois de Prague eux-mêmes, d'ailleurs infiniment plus modérés que les Hussites des campagnes, firent sauter par les fenêtres, selon l'antique usage de ce pays, les partisans de l'empereur Sigismond, en 1419, lorsque cet infâme parjure, cet assassin de Jean Huss et de Jérôme de Prague, eut l'audace insolente et cynique de se présenter comme compétiteur de la couronne vacante de Bohême. Un bon exemple à suivre I c'est ainsi que devront être traités, en vue de l'émancipation universelle, toutes les personnes qui voudront s'imposer comme autorités officielles aux masses populaires, |112 sous quelque masque, sous quelque prétexte et sous quelque dénomination que ce soit.

Pendant dix-sept ans de suite, ces Taborites terribles, vivant en communauté fraternelle entre eux, battirent toutes les troupes de la Saxe, de la Franconie, de la Bavière, du Rhin et de l'Autriche que l'empereur et le pape envoyèrent en croisade

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contre eux ; ils nettoyèrent la Moravie et la Silésie, et portèrent la terreur de leurs armes dans le cœur même de l'Autriche. Ils furent enfin battus par l'empereur Sigismond. Pourquoi? Parce qu'ils furent affaiblis par les intrigues et par la trahison d'un parti tchèque aussi, mais formé par la coalition de la noblesse indigène et de la bourgeoisie de Prague, allemandes d'éducation, de position, d'idées et de mœurs, sinon de cœur, et s'appelant, par opposition aux Taborites communistes et révolutionnaires, le parti des Calixtins ; demandant des réformes sages, possibles; représentant en un mot, à cette époque, en Bohême, cette même politique de la modération hypocrite et de l'impuissance habile, que MM. Palacki, Rieger, Brauner et Gie y représentent si bien aujourd'hui.

A partir de cette époque, la révolution populaire commença à décliner rapidement, cédant la place d'abord | i3o à l'influence diplomatique et un siècle plus tard à la domination de la dynastie autrichienne. Les politiques, les modérés, les habiles, profitant du triomphe de l'abhorré Sigismond, s'emparèrent du gouvernement, comme ils le feront probablement en France, après la fin de cette guerre et pour le malheur de la France. Ils servirent, les uns sciemment et avec beaucoup d'utilité pour l'ampleur de leurs poches, les autres bêtement, sans s'en douter eux-mêmes, d'instruments à la politique autrichienne, comme les Thiers, les Jules Favre, les Jules Simon, les Picard, et bien d'autres serviront

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d'instruments à Bismarck. L'Autriche les magnétisait et les inspirait. Vingt-cinq ans après la défaite des Hussites par Sigismond, ces patriotes habiles et prudents portèrent un dernier coup à l'indépendance de la Bohême, en faisant détruire par les mains de leur roi Podiebrad la ville de Tabor, ou plutôt le camp retranché desTaborites. C'est ainsi que les repu |113 blicains bourgeois de la France sévissent déjà et feront sévir encore bien davantage leur président ou leur roi contre le prolétariat socialiste, ce dernier camp retranché de l'avenir et de la dignité nationale de la France.

En i52Ô, la couronne de Bohême échut enfin à la dynastie autrichienne, qui ne s'en dessaisit plus jamais. En 1620, après une agonie qui dura un peu moins de cent ans, la Bohême, mise à feu et à sang, dévastée, saccagée, massacrée et à demi dépeuplée, perdant d'un seul coup ce qui lui restait encore d'indépendance, d'existence nationale et de droits politiques, se trouva enchaînée sous le triple joug de l'administration impériale, de la civilisation allemande et des Jésuites autrichiens. Espérons, pour l'honneur et pour le salut de l'humanité, qu'il n'en sera pas ainsi de la France.

|j3iAu commencement delà seconde moitié du quinzième siècle, la nation allemande donna enrin une preuve d'intelligence et de vie, et cette preuve, il faut le dire, fut splendide : elle inventa l'imprimerie,

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et par cette voie, créée par elle-même, elle se mit en rapport avec le mouvement intellectuel de toute l'Europe. Le vent d'Italie, le sirocco de la libre pensée souffla sur elle, et, sous ce souffle ardent, se fondit son indiffe'rence barbare, son immobilité' glaciale. L'Allemagne devint humaniste et humaine.

Outre la voie de la presse, il y en eut une autre encore, moins générale et plus vivante. Des voyageurs allemands, revenant d'Italie vers la fin de ce siècle, en rapportèrent des idées nouvelles, l'Evangile de l'e'mancipation humaine, et le propagèrent avec une religieuse passion. Et cette fois, lasemence pre'cieuse ne fut point perdue. Elle trouva en Allemagne un terrain tout prépare' pour la recevoir. Cette grande nation, réveillée à la pensée, à la vie, à l'action, allait prendre à son tour la direction du mouvement de l'esprit. Mais hélas ! elle se trouva incapable de la garder plus de vingt-cinq ans en ses mains.

|m II faut bien distinguer entre le mouvement de la Renaissance et celui de la Réforme religieuse. En Allemagne, le premier ne précéda que de peu d'années le second. Il y eut une courte période, entre 1 5 1 7 et 1 525, où ces deux mouvements parurent se confondre, quoique animés d'un esprit tout à fait opposé : l'un représenté par des hommes comme Erasme, comme Reuchlin, comme le généreux, l'héroïque Ulrich von Hutten, poète et penseur de génie, le disciple de Pic de la Mirandole et- l'ami de Franz von Sickingen, d'Œcolampade et de Zwingli,

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celui quij 132 forma en quelque sorte le trait d'union entre l'ébranlement purement philosophique de la Renaissance, la transformation purement religieuse delà foi parla Réforme protestante, etle soulèvement révolutionnaire des masses, provoqué par les premières manifestations de cette dernière ; l'autre, représenté principalement par Luther et Mélanchthon, les deux pères du nouveau développement religieux et théologiqueen Allemagne. Le premier de ces mouvements, profondément humanitaire, tendant, par les travaux philosophiques et littéraires d'Erasme,*de Reuchlin et d'autres, à l'émancipation complète de l'esprit et à la destruction des sottes croyances du christianisme, et tendant en même temps, parl'action plus pratique et plus héroïque d'Ulrich von Hutten, d'Œcolampade et de Zwingli, à l'émancipation des masses populaires du joug nobiliaire et princier ; tandis que le mouvement de la Réforme, fanatiquement religieux, théologique et, comme tel, plein de respect divin et de mépris humain, superstitieux au point de voir le diable et de lui jeter des encriers àla tête, comme cela est arrivé, dit-on, à Luther, dans le château de la Wartbourg, où l'on montre encore, sur le mur, une tache d'encre, devait nécessairement devenir l'ennemi irréconciliable et de la liberté de l'esprit et de la liberté des peuples.

Il y eut toutefois, comme je l'ai dit, un moment où ces deux mouvements si contraires durent réellement se confondre, le premier étant révolutionnaire par principe, le second forcé de l'être par position.

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D'ailleurs, dans Luther lui-même, il y avait une contradiction évidente. Comme théologien, il était et devait être réactionnaire; mais comme nature, comme |11B tempérament, comme instinct, il était passionnément révolutionnaire. Il avait la nature de l'homme du peuple, et cette nature puissante n'était point faite pour subir | 133 patiemment le joug de qui que ce soit. Il ne voulait plier que devant Dieu, dans lequel il avait une foi aveugle et dont il croyait sentir la présence etla grâce en son cœur ; et c'est au nom de Dieu que le doux Mélanchthon, le savant théologien, et rien qu'un théologien, son ami, son disciple, en réalité son maître et le museleur de cette nature léonine, parvint à l'enchaîner définitivement à la réaction.

Les premiers rugissements de ce rude et grand Allemand furent tout à fait révolutionnaires. On ne peut s'imaginer, en effet, rien de plus révolutionnaire que ses manifestes contre Rome ; que les invectives et les menaces qu'il lança à la face des princes de l'Allemagne ; que sa polémique passionnée contre l'hypocrite et luxurieux despote et réformateur de l'Angleterre, Henry VIII. A partir de 1 5 1 7 jusqu'à 1 525, on n'entendit plus en Allemagne que les éclats de tonnerre de cette voix qui semblait appeler le peuple allemand à une rénovation générale, à la révolution.

Son appel fut entendu. Les paysans de l'Allemagne se levèrent avec ce cri formidable, le cri socialiste : Guerre aux châteaux, paix aux chau-

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