‹ ŒuvresChapitre 75 sur 75 · ÇO L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE · texte numérisé non relu

ÇO L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE

mièresî qui se traduit aujourd'hui par ce cri plus formidable encore : « A bas tous les exploiteurs et tous les tuteurs de l'humanité; liberté et prospérité au travail, égalité de tous et fraternité du monde humain, constitué librement sur les ruines de tous les Etats ! »

Ce fut le moment critique pour la Réforme religieuse et pour toute la destinée politique de l'Allemagne. Si Luther avait voulu se mettre à la tête de ce grand mouvement populaire, socialiste, des populations rurales 1 134 insurgées contre leurs seigneurs féodaux, si la bourgeoisie des villes l'avait appuyé, c'en était fait de l'Empire, du despotisme princier et de l'insolence nobiliaire en Allemagne. Mais pour l'appuyer, il eût fallu que Luther ne fût pas un théologien, plus soucieux de la gloire divine que de la dignité humaine, et indigné que des hommes opprimés, des serfs qui ne devaient 1 1U penser qu'au salut de leurs âmes, eussent osé revendiquer leur portion de bonheur humain sur cette terre; il eût fallu aussi que les bourgeois des villes de l'Allemagne ne fussent pas des bourgeois allemands.

Ecrasée par l'indifférence et en très grande partie aussi par l'hostilité notoire des villes et par les malédictions théologiques de Mélanchthon et de Luther, beaucoup plus encore que par la force armée des seigneurs et des princes, cette formidable révolte des paysans de l'Allemagne fut vaincue. Dix ans plus tard fut également étouffée une autre insurrection, la dernière qui ait été provoquée en Allemagne

par la Réforme religieuse. Je veux parler de la tentative d'une organisation mystico-communiste par les anabaptistes de Munster, capitale de la Westphalie. Munster fut pris et Jean de Leyde, le prophète anabaptiste, fut supplicié aux applaudissements de Mélanchthon et de Luther.

D'ailleurs, déjà cinq ans auparavant, en i53o, les deux théologiens de l'Allemagne avaient posé les scellés sur tout mouvement ultérieur, même religieux, dans leur pays, en présentant à l'empereur et aux princes de l'Allemagne leur Confession d'Augsbourg, qui, pétrifiant d'un seul coup le libre essor des âmes, reniant même cette liberté des consciences individuelles au nom de laquelle la Réformation s'était faite, leur imposant comme une loi absolue et divine un dogmatisme 1 135 nouveau, sous la garde de princes protestants reconnus comme les protecteurs naturels et les chefs du culte religieux, constitua une nouvelle Eglise officielle, qui, plus absolue même que l'Eglise catholique romaine, aussi servile, vis-à vis du pouvoir temporel, que l'Eglise de Byzance, fut désormais, entre les mains de ces princes protestants, un instrument de despotisme terrible, et condamna l'Allemagne tout entière, protestante et par contre-coup catholique aussi, à trois siècles au moins du plus abrutissant esclavage, un esclavage, hélas ! qui ne paraît pas même aujourd'hui disposé, ce me semble, à faire place à la liberté (*).

(*) Pour se convaincre de l'esprit servile qui caractérise l'Eglise luthérienne en Allemagne, même encore de nos jours,

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1 117 II a été très heureux pour là Suisse que le concile de Strasbourg, dirigé, dans cette même année, par Zwingli et Bucer, ait repoussé cette constitution de l'esclavage; une constitution soi-disant religieuse et qui l'était en effet, puisqu'au nom de Dieu même elle consacrait le pouvoir absolu des princes. Sortie presque exclusivement de la tête théologique et savante du professeur Mélanchthon, sous la pression évidente du respect profond, illimité, inébranlable, servile, que tout bourgeois et professeur allemand bien né éprouve pour la personne de ses maîtres, elle fut aveuglément acceptée par le peuple allemand parce que ses princes lavaient acceptée ; symptôme nouveau de l'esclavage historique, non seulement extérieur, mais intérieur, qui pèse sur ce peuple.

[ 136 Cette tendance, d'ailleurs si naturelle, des princes protestants de l'Allemagne à partager entre

il suffit de | ,17 lire la formule de la déclaration ou oromesse écrite que tout ministre de cette Eglise, dans le royaume de Prusse, doit signer et jurer d'observer avant d'entrer en | 136 fonctions. Elle ne surpasse pas, mais certainement elle égale en servilité les obligations qui sont imposées au clergé russe. Chaque ministre de l'Évangile en Prusse prête le serment d'être pemiant toute sa vie un sujet dévoué et soumis de son seigneur et maître non pasle bon Dieu, mais le roi de Prusse ; d'observer scrupuleusement et toujours ses saints commandements et de ne jamais perdre de vue les intérêts sacrés de Sa Majesté; d'inculquer ce même respect et cette même obéissance absolue à ses ouailles. et dé dénoncer au gouvernement toutes les tendances, :outes les entreprises, tous les actes qui pourraient être contraires, soit à la volonté, soit aux intérêts du gouvernement. Et c'est à de pareils esclaves qu'on confie la direction exclusive des éccles populaires en Prusse! Cette instruction tant vantée n'est donc rien qu'un empoisonnement des masses, une propagation systématique de la doctrine de l'esclavage. (Note de Bakounine.)

eux les débris du pouvoir spirituel du pape, ou à se constituer chefs de l'Eglise dans les limites de leurs Etats respectifs, nous la retrouverons également dans d'autres pays monarchiques protestants, en Angleterre, par exemple, et en Suède ; mais ni dans l'une, ni dans l'autre, elle ne parvint à triompher du fier sentiment d'indépendance qui s'était réveillé dans les peuples. En| l,s Suède, enDanemark et en [137 Norvège, le peuple, et la classe des paysans surtout, sut maintenir sa liberté et ses droits tant contreles envahissements de la noblesse que contre ceux de la monarchie. En Angleterre, la lutte de l'Eglise anglicane, officielle, avec les Eglises libres des presbytériens d'Ecosse et des indépendants d'Angleterre, aboutit à une grande et mémorable révolution, de laquelle date la grandeur nationale de la Grande-Bretagne. Mais en Allemagne le despotisme si naturel des princes ne rencontra pas les mêmes obstacles. Tout le passé du peuple allemand, si plein de rêves, mais si pauvre de pensées libres et d'action ou d'initiative populaire, l'ayant fondu, pour ainsi dire, dans le moule de la pieuse soumission et de l'obéissance respectueuse, résignée et passive, il ne trouva pas en lui-même, dans ce moment critique de son histoire, l'énergie et l'indépendance, ni la passion nécessaire pour maintenirsa liberté contre l'autorité traditionnelle et brutale de ses innombrables souverains nobiliaires et princiers. Dans le premier moment d'enthousiasme, il avait pris, sans doute, un élan magnifique. Un moment, l'Allemagne sembla trop étroite pour con-

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tenir les débordements de sa passion révolutionnaire. Mais ce ne fut qu'un moment, qu'un élan, et comme l'effet passager et factice d'une inflammation cérébrale. Le souffle lui manqua bientôt ; et lourd, sans haleine et sans force, il s'affaissa sur lui-même ; alors, bridé de nouveau par Mélanchthon et par Luther, il se laissa tranquillement reconduire au bercail, sous le joug historique et salutaire de ses princes. Il avait fait un rêve de liberté et il se réveilla plus esclave que jamais. Dès lors, l'Allemagne devint le vrai centre de la réaction en Europe. Non contente de prêcher l'esclavage par son exemple, et d'envoyer ses princes, 1 138 ses princesses et ses diplomates pour l'introduire et pour le propager dans tous les pays de l'Europe, elle en fit l'objet de ses plus profondes spéculations scientifiques. Dans tous les autres pays, Padministration, prise dans sa plus large acception, comme l'organisation de l'exploitation bureaucratique et fiscale exercée par l'Etat sur les masses populaires, est considérée | 119 comme un art : l'art de brider les peuples, de les maintenir sous une sévère discipline et de les tondre beaucoup sans les faire trop crier. En Allemagne, cet art est enseigné comme une science dans toutes les universités. Cette science pourrait être appelée la théologie moderne, la théologie du culte de l'Etat. Dans cette religion de l'absolutisme terrestre, le souverain prend la place du bon Dieu, les bureaucrates sont les prêtres, et le peuple, naturellement, la victime toujours sacrifiée sur l'autel de l'Etat.

S'il est vrai, comme j'en ai la ferme conviction, que seulement par l'instinct de la liberté, par la haine des oppresseurs, et par la puissance de se révolter contre tout ce qui porte le caractère de l'exploitation et de la domination dans le monde, contre toute sorte d'exploitation et de despotisme, se manifeste la dignité' humaine des nations et des peuples, il faut convenir que, depuis qu'il existe une nation germanique jusqu'en 1848, les paysans de l'Allemagne seuls ont prouvé, par leur révolte du seizième siècle, que cette nation n'est pas absolument étrangère à cette dignité. Si on voulait la juger, au contraire, d'après les faits et gestes de sa bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l'idéal de l'esclavage volontaire.

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