II ETUDE BIOGRAPHIQUE
comme son cœur. Elle exerça sur les maurs de son temps un empire salutaire.
Son histoire, qui est celle d'une femme sage et heureuse par la sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur, et n'eut guère pour événements que des sentiments.
Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, file unique d'Etienne de Marguenat, seigneur de Courcelles, maiire ordinaire en la Chambre des comptes, et de Monique Passart, plus tard reniariee avec François Le Coigneux, seigneur de La Kocheturpin et de Bachaumont, célèbre par son bel esprit, avait épousé le 22 février 1666 Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris en Auxerrois, baron de Chitry et Augy, alors capitaine au régiment royal, lieutenant général des armées du roi en juillet 1682, mort en juillet i686j gouverneur et lieutenant général de la ville et duché de Luxembourg.
La mère de la marquise de Lambert (ajoute Fontenelle , auteur de l'article nécrologique du Mercure, auquel nous empruntons ces détails) avoit épousé M. de Bachaumont, qui non seulement faisoit fort agréablement les vers, comme tout le monde sait par le fameux vo yage dont il partagea la gloire avec La Chapelle, mais qui, de plus, étoit homme de beaucoup d'esprit, et, de plus
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encore, homme de très bonne compagnie, dans un temps où la bonne et la mauvaise se mêloient beaucoup moins, et où l'on y étoit bien plus difficile. Il s'affectionna à sa belle-fille, presque encore enfant, à cause des dispositions heureuses qu'il découvrit bientôt en elle, et il s'appliqua à les cultiver tant par lui-même que par le monde choisi qui venoit dans sa maison, et dont elle apprenoit la langue comme on fait la langue maternelle.
Elle se déroboit souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors, de son propre mouvement, à faire de petits extraits de ce qui la frappoit le plus. C'étoient déjà ou des réflexions fines sur le cœur humain, ou des tours d'expression ingénieux; mais le plus souvent des réflexions. Ce goût ne la quitta ni quand elle fut obligée de représenter à Luxembourg, dont M. le marquis de Lambert étoit gouverneur, ni quand, après sa mort, elle eut à essuyer de longs et cruels procès, où il s'agissoit de toute sa fortune. Enfin, quand elle les eut conduits et gagnés avec toute la capacité d'une personne qui n'auroit point eu d'autre talent, libre enfin et maîtresse d'un bien considérable qu'elle avoit presque conquis, elle établit dans Paris une maison où il étoit honorable d'être reçu.
C'est ainsi que la marquise de Lambert consacra
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la dernière moitié de sa vie à ces devoirs d'hospitalité, à CCS plaisirs de direction intellectuelle, de gouvernement moral, de domination sociale qui siéent si bien au tranquille déclin d'une noble existence, à la sérénité d'une expérience sans aniertume, aux grâces suprêmes d'une aimable vieillesse.
Ce beau soir d'une calme journée, cette influence dominante et dirigeante de M'"« de Lambert, cet empire d'un salon qu'il était nécessaire de traverser pour entrer dans l'estime du monde et la considération définitive, durèrent de 1700 ci lySS, pendant plus de trente ans.
On continua d'y respirer, en pleine frivolité triomphante des divertissements de Sceaux, en pleine folie d'amusement, en pleine effervescence des levains d'impiété, d'immoralité, de grossièreté, de cupidité, qui devaient éclater sous la Régence, l'air sérieux et solennel du grand siècle. On y put être encore grave avec agrément, enjoué avec décence, galant avec respect.
Les niauvaises langues ont prétendu que le diable finissait par ne rien perdre à celte pruderie quelque peu affectée, et qu'au sortir de ces tournois d'une préciosité nouvelle, aussi ennuyeuse que l'ancienne, on eût volontiers fait un tour, pour se dégourdir, du côté de ce quai de la Ferraille ou de ce Port-au-Foin où la langue, affadie, reprend chez le peuple la santé et la force qu'elle a perdues chez les grands.
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Nous verrons ce qu'il faut penser de ce double grief, de ce double reproche. Ce qui demeure incontestable à nos yeux, c'est que, bien que hanté de l'ombre d'Arthénice, et par trop entiché de la préciosité, le salon de la marquise de Lambert fut le sanctuaire de ce qui demeurait du grand goât, l'asile des bienséances effarouchées, et bientôt des pudeurs révoltées par les licences de langage et de mœurs de la Kégence. On n'y joua jamais; on n'y agiota point. Il n'y eut jamais ni querelle ni scandale. Il fut jusqu'au bout honorable d'y être admis. Et, bien qu'on y parlât une langue un peu raffinée, la nmîiresse de la maison y tempéra singulièrement le joug de ces servitudes frivoles, dont le dégoût fit affluer plus d'une fois chez elle les transfuges de ce salon de la duchesse du Maine, devenu la galère du bel esprit.
C'étoit la seule maison (dit encore Fontenelle), à un petit nombre d'exceptions près, qui se fût préservée de la maladie épidémique du jeu; la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux autres, et même avec esprit, selon l'occasion.
Mais le témoignage de Fontenelle, outre qu'il n'est pas assez détaillé, ne suffit point. Il peut d'ailleurs paraître partial, émanant d'un homme qui, ayant contribué plus que personne à la gloire et au crédit