DE L AMITIE 1 I
pareilles idées; elles gâteroient les plaisirs de l'amitié la plus parfaite.
Quelques personnes croient qu'il n'y a plus de devoirs à remplir au delà du tombeau; très peu savent être amis des morts. Quoique la plus magnifique pompe funèbre soit les larmes et la douleur de nos amis, et que la plus honorable sépulture soit dans leurs cœurs, cependant il ne faut pas croire que des larmes que vous répandez par sensibilité, quelquefois par retour sur vous-même, vous acquittent envers eux : vous devez à leur nom, à leur gloire et à leur famille; ils doivent vivre dans votre cœur par les sentimens, dans votre mémoire par le souvenir, dans votre bouche par des éloges, et dans votre conduite par l'imitation de leurs vertus.
Si j'ai donné des préceptes pour se conduire quand les amitiés se rompent ou se dénouent, je suis cependant bien éloignée de croire que nous devions aimer comme devant haïr un jour. Mon cœur n'a jamais écouté les leçons de Machiavel; il cît bien éloigné de se conduire par ses maximes : ceux qui me connoissent savent que dans l'amitié je me livre trop; jamais mes sentimens ne m'avertissent de me défier de mes amis : ceux qui pensent d'une façon vulgaire me regardent comme une espèce de dupe; je ne m'en sauve qu'en voulant bien l'être. Ainsi la prudence, dont j'ai mT. rassemblé quelques maximes, n'a pas encore passé jusqu'à mon
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cœur; mais l'usage, le monde et ma propre expérience ne m'ont que trop appris que, dans l'amitié la mieux acquise et la plus méritée, il faut faire un fonds de constance et de vertu pour en pouvoir soutenir la perte.
On demande si l'amitié peut subsister entre personnes de sexe différent. Cela est rare et difficile; mais c'est ramitié qui a le plus de charmes. Elle est plus difficile, parce qu'il faut plus de vertu et de retenue. Les femmes qui ne connoissent que l'amour d'usage n'en sont pas dignes, et les hommes qui ne veulent trouver dans les femmes que le bonheur du sexe, et qui n'imaginent pas qu'elles puissent avoir des qualités dans l'esprit et dans le cœur plus liantes que celles de la beauté, ne sont pas . propres à l'amitié dont je parle. Il faut donc chercher à s'unir par la vertu et par le mérite personnel. Quelquefois de pareilles unions commencent par l'amour, et finissent par l'amitié. Quand les femmes sont fidèles h la vertu de leur sexe, l'amitié étant la récompense de l'amour vertueux, elles peuvent s'en flatter. De la manière dont l'amour se traite aujourd'hui, il est souvent suivi de ruptures d'éclat, la honte étant toujours la punition du vice. Les femmes qui opposent leurs devoirs à l'amour, et qui vous offrent les charmes et les sentimens de l'amitié, quand d'ailleurs vous leur trouvez le même mérite qu'aux hommes, peut-on mieux