‹ Œuvres morales de la Mise de LambertChapitre 27 sur 34 · DE L AMITIE · texte numérisé non relu

DE L AMITIE

crifié à l'amitié. Diogène disoit : « Quand j'emprunte de mon ami, c'est mon argent que je lui demande. » Une pareille confiance fait l'éloge de l'un et de l'autre.

/ Ne faites jamais sentir à vos amis aucune supériorité; et, si vous êtes plus avancé qu'eux dans la possession de la vertu, dans le partage de l'esprit ! | et dans les bonnes grâces de la fortune, cela ne vous donne aucun droit de vous élever.

On demande si l'on peut confier à un autre le secret de notre ami. Il n'y a pas à délibérer : le secret est un dépôt, nous n'en pouvons disposer; ce n'est pas notre bien. Reste à savoir de quelle manière nous devons nous conduire quand l'amitié s'afîoiblit et s'altère.

Comme ce sont des hommes qui s'unissent, il faut compter sur les défauts de l'humanité; il faut se passer l'un et l'autre bien des choses, si l'on veut que l'amitié subsiste. Le plus vertueux excuse, et pardonne davantage. « Vous rendrez votre ami fidèle, dit un ancien, si vous croyez qu'il le soit. » On met en droit de commettre une faute celui qu'on croit capable de la faire. L'amitié ordinaire ne veut jamais se charger d'aucun tort; l'amitié délicate les met sur son compte : contens de pouvoir épargner une peine à notre ami, nous lui laissons le plaisir de nous pardon^ner et lu/'epargnons la honte et le besoin du pardon; mais pour cela il Madame de Lambert. 1 5

faut avoir affaire à une âme forte, qui ait le courage de soutenir la vue de ses fautes et d'avouer même celles qu'elle n'a pas faites. Si votre ami a besoin d'être conduit et gouverné pour son propre intérêt, il faut avoir la main légère et ne lui pas faire sentir sa dépendance. Rien n'est plus opposé à l'amitié que ces caractères superbes, qui cherchent à vous accuser et se font un plaisir de vous convaincre : c'est une victoire pour eux de vous trouver des défauts; cela fortifie leur domination, et augmente votre dépendance. Dérobez-vous aux occasions de vous irriter, et dans les édaircissemens gardez-vous d'employer des termes durs : il en est dont il ne faut jamais user, et qui font dans les cœurs des plaies qui ne se ferment jamais. Dès que vous sentez que vous vous allumez, soyez en garde contre vous-même; songez que la passion prend toujours quelque chose sur la justice. Mais il y a des gens qui, lorsqu'ils ont un tort, en ont cent, et qui ne savent point s'arrêter : ils vous punissent de leurs propres fautes, et ne vous pardonnent jamais. Quand ils ont manqué, il ne faut pas croire qu'on puisse les convaincre; leur esprit est au service de leur injustice. Il ne faut point leur faire de reproches; mais, si vous voulez les punir et vous venger avec dignité, ayez une conduite plus exacte; cherchez les occasions de leur faire plaisir : c'est votre propre conduite qui leur doit être un re-

DE l'amitié I I 5

proche, et non pas vos discours. Quelque habile que soit l'amour-propre à nous cacher nos foiblesses, il j a des momens consacrés à la vérité où elle se fait voir, i Les plaisirs qu'on a faits dans le temps de l'amitié doivent être oubliés dans la rup- ! K, ture; et, quand on ne se croit pas payé de son bienfait par le plaisir qu'on -a eu à le faire, on n'a point donné, on n'a fait que prêter ou vendre. |Enfin il faut courir après l'amitié et l'estime de ses amis, et ne pas craindre d'en trop faire. Mais, si on est assez malheureux pour avoir fait un mauvais choix, il faut le soutenir, et par là se punir de son imprudence et de sa légèreté à s'engager. Il y a toujours à perdre pour tout le monde dans les ruptures. Après avoir fait tout ce qui est en vous pour les prévenir, comme souvent on a affaire à des gens entêtés qui ne vous voient qu'au travers de leur prévention, tout est inutile. Rien n'est plus triste que de combattre contre ces imaginations ardentes et allumées, qui n'ont d'esprit que pour soutenir leur tort; quelque chose que vous fassiez, vous n'en aurez que de l'improbation. Ne mettez pas votre gloire à les réduire, mais à vous vaincre : il faut vous retirer, et que votre innocence vous calme et vous console. Il ne faut pas croire qu'après les ruptures vous n'ayez plus de devoirs à/'emplir; ce sont les devoirs les plus difficiles, et *îu l'honnêteté seule vous soutient. On doit du respect à l'ancienne

Il6 TRAITÉ

amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos querelles, et jamais n'en parler que quand vous y êtes forcé pour votre propre justification. Il faut éviter même de trop charger l'ami infidèle. C'est un mauvais spectacle pour le public, et un mauvais rôle pour vous, que de rompre avec éclat. Songez que tout le monde a les jeux ouverts sur vous; que vos juges sont tous vos ennemis, ou par ignorance de ce que vous valez, ou par envie s'ils le connoissent, ou par prévention et malignité naturelle. Pour les choses qui ont été confiées dans le temps de l'amitié, il ne faut jamais les révéler; songez que le secret est une dette de l'ancienne amitié, que vous vous devez à vous-même. Enfin, les devoirs que vous remplissez dans le temps de l'amitié, c'est pour la personne aimée; dans les ruptures, c'est pour vousmême. Dans le temps du sentiment, tout le monde sait se conduire, on n'a qu'à se laisser aller à ses mouvemens; mais, dans les ruptures, c'est le devoir, c'est la raison qu'il faut écouter et suivre. Peu de gens savent être en colère; la plupart ne gardent plus de mesure. Qu'il est triste d'avoir à donner des préceptes sur un pareil malheur, d'avoir à envisager, dans les temps de l'amitié, la perte de l'amitié ! Songez cependant qu'un pareil malheur vous menace peut-être, et que l'ami le plus estimable peut avoir en lui des dispositions prochaines à une rupture. Il faut passer légèrement sur de

Page 1