TRAITE DE L AMITIE
pense du mérite. Mais il faut être en garde contre soi-même, de peur qu'une vertu ne devienne passion dans la suite.
N a donné aux hommes tous les secours nécessaires pour perfectionner leur rai- :son et leur apprendre la grande science du bonheur dans tous les temps de leur vie. Cicéron a fait un Traité de la Vieillesse pour les mettre en état de tirer parti d'un âge où tout semble nous quitter. On ne travaille que pour les hommes; mais, pour les femmes, dans tous les âges, on les abandonne à elles-mêmes; on néglige leur éducation dans la jeunesse; dans la suite de leur vie, on les prive de soutien et d'appui pour leur vieillesse : aussi la plupart des femmes vivent sans attention et sans retour sur elles-mêmes; dans leur jeunesse elles sont vaines et dissipées, et dans la vieillesse elles sont foibles et délaissées. Nous arrivons à chaque âge de la vie sans savoir nous y conduire ni en jouir : quand il est ,;jassé , nous voyons l'usage qu'on en pouvoit faire; mais,
comme les regrets sont inutiles à moins qu'ils ne servent à nous redresser, voyons à profiter du temps qui nous reste. Je m'aide de mes réflexions, et, comme j'approche de cet âge où tout nous échappe, je veux retrouver dans ma raison la valeur des choses que je perds.
Tout le monde craint la vieillesse : on la regarde comme un âge livré à la douleur et au chagrin, où tous les plaisirs et les agrémens disparoissent. Chacun perd en avançant dans l'âge, et les femmes plus que les hommes. Comme tout leur mérite consiste en agrémens extérieurs, et que le temps les détruit, elles se trouvent absolument dénuées : car il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. Voyons s'il n'est pas possible de les remplacer; et, comme il n'y a point de si petit bien qui ne vaille quelque chose entre les mains d'une personne habile, mettons à profit le temps de la vieillesse et songeons à en faire usage pour notre perfection et pour notre bonheur.
Examinons les devoirs de la vieillesse, le respect et la décence qui sont dus à cet âge, et connoissons aussi les avantages qu'on en peut tirer pour en jouir.
La vie n'est pas dans l'espace du temps, mais dans l'usage qu'on en sait faire. Il faut faire un plan, et le suivre avec fermeté : car enfin, changer de dessein et de conduite, c'est couper notre vie;
nous l'abrégeons par notre légèreté, et nous l'allongeons par une conduite uniforme.
Ces réflexions, ma fille, qui sont à présent pour moi, seront un jour pour vous. Préparez-vous une vieillesse heureuse par une jeunesse innocente. Souvenez-vous que le bel âge n'est qu'une fleur que vous verrez changer : les grâces vous abandonneront, la santé s'évanouira; la vieillesse viendra efi'acer les fleurs de votre visage : quelque jeune que vous soyez, ce qui vient avec tant de rapidité n'est pas loin de vous.
Nous avons en vieillissant les maux communs à l'humanité. Les maux du corps et de l'esprit sont à la suite d'un certain âge. « La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au visage. » Les passions nous attendent dans le cours de la vie, et il semble que ce soient des gîtes où il faut passer nécessairement. « Des passions ardentes, dit Montaigne, nous passons aux passions frileuses. » Les sentimens tristes sont à la suite de la vieillesse : elle tarit dans notre cœur la source de la joie et des plaisirs; elle dégoûte du précent, et craint l'avenir; elle rend insensible à tout, excepté à la douleur.
Tous ces maux sont communs aux deux sexes; mais il y en a qui ne sont que pour les femmes : comme il en est de différens caractères il y a différentes sortes de peines à souffrir et de conduites
à suivre. Les femmes sont ou galantes , ou vertueuses; ces deux caractères sont variés d'une infinité de différences; il y a bien des nuances et des degrés dans l'un et dans l'autre. Pour celles qui sont nées sans tendresse et sans agrémens, et qui n'ont fait ni reçu aucune impression, elles jouissent de la tranquillité et de l'uniformité de la vie ; elles perdent moins, en avançant en âge, que celles qui sont capables de prendre des sentimens et d'en inspirer; cependant elles auront encore bien des maux à souffrir et des imperfections à combattre. Elles doivent être en garde contre la tristesse. Nous devenons ennemies de la joie que nous avons intérêt de conserver en nous, et que nous ne devons pas condamner dans les autres. Mais il faut choisir ses plaisirs, ou plutôt ses amusemens : ce qui est permis et honnête dans un certain âge est indécent dans un autre.
L'avarice est encore un des foibles du dernier âge. Comme tout manque, on veut tenir à quelque chose, et on s'attache aux richesses comme à son soutien. Cependant, si on savoit raisonner, on verroit qu'on n'en a que faire, et qu'on s'assure plus de bonheur en les partageant qu'en les gardant.
Mais revenons aux femmes galantes : elles ont plus à perdre en vieillissant et plus à travailler. Comme il en est de bien des sortes, il y a aussi différentes conduites à garder. Pour celles qui
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n'ont rien ménagé, qui ont été infidèles aux préjugés et aux vertus de leur sexe, elles perdent infiniment : les plaisirs, le seul lien qui les unissoit aux hommes, venant à manquer, elles ne tiennent plus à eux, ni eux à elles. Pour celles qui se sont respectées, qui ont su joindre la probité et l'amitié à l'amour, elles tiennent aux hommes par les vertus de la société : car la vertu seule a droit de nous unir. Les caractères sensibles ont plus à souffrir : le cœur ne s'use pas comme les sens. La fidélité à vos devoirs est souvent suivie d'une longue et pénible sensibilité : l'amour se dédommage sur les sentimens du cœur de ce que les sens lui ont refusé. Plus les sentimens sont retenus, et plus ils sont vifs.
Les goûts s'affoiblissent en les exerçant, et les passions des femmes s'usent comme celles des hommes. Enfin, il y a un temps, dans la vie des femmes, qui devient une crise : c'est la conduite qu'elles gardent, et le parti qu'elles prennent, qui donnent la dernière forme à leur réputation, et d'où dépend le repos de leur vie.
Dans la jeunesse, les femmes se soutiennent par l'ardeur du sang, qui les entraîne vers les objets sensibles, qui les livre aux passions permises ou défendues; la nouveauté des objets, qui excite et nourrit leur curiosité : tout cela les sou^'ient. Pour celles qui ont de la beauté et des agrémens, elles
jouissent des avantages de leur propre figure et de l'impression qu'elles font sur les autres : l'amour-propre est toujours nourri de ce qu'elles voient en elles, ou de ce qu'elles inspirent. Quelle domination est plus prompte, plus douce et plus absolue que celle de la beauté? La majesté et l'autorité n'ont droit que sur les choses extérieures; la beauté en a sur l'âme; il n'y a guère de femme aimable qui n'ait joui de ces triomphes secrets. De plus, quelles sources d'amusemens ne fournit pas l'envie de plaire! Tout Fappareil de la galanterie permise à une jeune personne, la parure, les spectacles ; tous ces plaisirs sont l'occupation d'un certain âge. Quels mouvemens ne donnent point les passions! Peut-on être plus vivement et plus fortement remué que par elles? Les événemens de la vie des femmes en dépendent; et de grands établissemens ont été souvent la suite et la récompense d'un sentiment. Toutes ces choses sont enchaînées et relatives au cœur, et font une vie pleine et occupée, mcme pour celles qui n'ont pas fait un mauvais usage de leur liberté.
Tout cela échappe dans un certain âge, où, si vous voulez faire quelque usage de votre cœur, vous ne sentez plus que pour la douleur. Il vient un temps où il faut mener une sorte de vie convenable aux bienséances et à la dignité de son âge : il faut renoncer à tout ce qui s'appelle plaisir vif. Souvent
VOUS avez perdu le goût pour les amusemens; ils ne peuvent plus occuper ni remplir vos heures; vous avez perdu même vos véritables amis, et le temps est passé d'en faire d'autres. Le revenu de la beauté, c'est l'amour; et la récompense de l'amour vertueux, c'est l'amitié; et vous êtes bien heureuse quand toutes vos belles années vous ont acquis un ou deux amis véritables. Enfin, vous quittez chaque âge de la vie quand vous commencez à le connoître, et vous arrivez toute neuve dans un autre. Toutes les choses extérieures ne vous soutiennent plus, ou vous sont interdites. Chez vous, vous ne trouverez plus qu'infirmités dans votre corps, que réflexions tristes dans l'esprit, que dégoûts. Il faut rompre tout commerce avec vos sentimens ; on sent ses liens quand il les faut rompre.
On a dit que la dévotion étoit le foible de la vieillesse : pour moi, je crois qu'elle en est le soutien; c'est un sentiment décent, et le seul nécessaire : le joug de la religion n'est pas un fardeau, mais un soutien.
Mais passons aux devoirs de la vieillesse. Dans tous les temps de la vie nous nous devons aux autres, nous nous devons à nous-mêmes. Les devoirs envers les autres doublent en vieillissant. Dès que nous ne pouvons plus mettre d'".grémens dans le commerce, on nous demande de' vraies ver-
tus : dans la jeunesse, on songe à vous; dans la vieillesse, il faut penser aux autres. On nous demande du partage, et on ne nous pardonne rien. En perdant la jeunesse, vous perdez aussi le droit de faillir; il ne vous est plus permis d'avoir tort. Nous n'avons plus en nous ce charme séduisant ; et on nous juge à la rigueur. Les premières grâces de la jeunesse ont un lustre qui couvre tout; les fautes de jugement sont pardonnées, et ont le mérite de l'ingénuité.
En vieillissant, il faut s'observer sur tout', et mettre dans ses discours et dans ses habits de la décence. Rien de plus ridicule que de faire sentir par des parures recherchées qu'on veut rappeler des agrémens qui nous quittent : une vieillesse avouée est moins vieille; le grand inconvénient des femmes qui ont été aimables est d'oublier qu'elles ne le sont plus. Il faut aussi se donner une forme de vie convenable : ce n'est pas vivre comme l'on doit que de vivre au gré de ses passions et de ses fantaisies ; et nous ne vivons comme nous devons que quand nous vivons selon la raison, car ce qui s'appelle nous, c'est notre raison.
Il faut aussi avoir attention à ses sociétés, et ne s'unir qu'à des personnes de mœurs et d'âge semblables. Les spectacles, les lieux publics, doivent être interdits, ou du moins il faut y aller rarement : rien de moins décent que d'y montrer un visage
sans grâces; dès qu'on ne peut plus parer ces lieux-là, il faut les abandonner. Les avantages de l'esprit se soutiennent mal au milieu d'une jeunesse brillante; ils vous font trop sentir ce que vous avez perdu. Rien ne convient mieux que d'être chez soi; l'amour-propre y souffre moins qu'ailleurs : il y a cependant des amusemens permis, et tout ce qui s'appelle plaisir honnête n'est point interdit.
Voyons ce que nous nous devons à nous-mêmes. Nos sentimens et notre conduite doivent être difîérens de ce qu'ils ont été dans nos premières années. Vous devez au monde des devoirs de bienséance, mais vous vous devez des sentimens permis et innocens, par dignité pour vous, car il faut vivre respectueusement avec soi-même ; il le faudroit aussi pour votre propre repos; mais on doit convenir qu'il y a des sentimens dont le divorce coûte à l'âme : vous n'en connoissez le prix et vous n'en savez faire usage que quand il faut les abandonner. Dans un âge plus avancé, le goût devient plus délicat sur ce qui blesse et plus exquis sur ce qui plaît. L'amour est le premier des plaisirs et la plus douce des erreurs; mais, dès que vous avez perdu la jeunesse, les peines doublent, et les plaisirs diminuent. Ce qui fait les malheurs d'un certain temps, c'est que vous voivez conserver et porter des sentimens dans un âge où ils ne Madame de Lambert. 1 7
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doivent point être : est-ce la faute de l'âge ? n'est-ce pas la nôtre? Ce sont les mœurs qui font les malheurs, et non pas la vieillesse : tout âge est à charge à qui n'a pas au dedans de soi-même ce qui peut rendre la vie heureuse. Il faut avec docilité se soumettre aux peines de son âge et de son état : la nature fait une espèce de traité avec les hommes; elle ne leur donne la vie qu'à des conditions; elle ne nous donne rien en propriété, elle ne fait que nous prêter. Il ne faut pas se révolter contre les suites naturelles de l'humanité. On demandoit à un philosophe qui avoit vécu cent sept ans s'il ne trouvoit pas la vie ennuyeuse : « Je n'ai pas à me plaindre de ma vieillesse, dit-il, parce que je n'ai pas abusé de ma jeunesse. »
Quand les mœurs sont pures et innocentes dans le premier âge, la vieillesse est douce et tranquille. Le soutien et la consolation d'un âge avancé, c'est une longue habitude de vertu; quand on l'a pratiquée dans la jeunesse, on en recueille le fruit dans les derniers temps; mais nous nous prenons à elle des maux que nous donne notre dérèglement. La plupart de nos malheurs viennent de notre imagination. Les besoins du cœur sont infinis; ceux de la nature sont bornés : heureuse la vieillesse dont le cœur se tourne vers Dieu!
La dévotion est un sentiment décent dans les
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femmes, et convenable à tous les sexes. La vieillesse sans religion est pesante. Tous les plaisirs de dehors nous abandonnent, nous nous quittons nousmêmes. Les meilleurs biens, la santé et la jeunesse, ont disparu : le passé vous fournit des regrets, le présent vous échappe, et l'avenir vous fait trembler. Pour un chrétien infidèle, ce sont des peines qui nous attendent, et pour un philosophe, c'est le néant. Voilà ce qui termine la plus belle vie du monde; le dernier acte est toujours tragique : il y a bien à gagner de changer l'idée de son néant contre l'idée de l'éternité 1 Si nous vivons de manière à la rendre heureuse, c'est un beau point de vue qu'une éternité de bonheur; mais la plupart du monde vit sans penser jamais à s'édaircir de son état. Qui croiroit que ces mêmes hommes, qui sont si ardens sur ce qui regarde leur gloire ou leur fortune, quand ils la croient en péril, sont tranquilles et indolens sur la connoissance de leur être; qu'ils se laissent mollement conduire à la mort, sans s'instruire si ce qu'on leur dit sont des chimères ou des réalités; qu'ils s'acheminent f~t voient venir vers eux la mort, l'éternité, les peines et les récompenses éternelles, sans penser que ces grandes vérités les regardent et les intéressent? Peut-on, sans prévoyance et sans crainte, aller tenter un si grand événement? C'est cependant l'état où vivent la plupart des hommes; et, pour quelques-uns qui
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ont pris parti du bon ou du mauvais côté, combien y en a-t-il qui n'y pensent pas!
Pour ceux qui sont assez heureux pour être touchés de la religion, la piété les console; elle est aussi plus aisée à pratiquer. Tous les liens qui attachent à la vie sont presque rompus; c'est l'ouvrage de la nature de nous détacher, plus que celui de la raison : le bandeau de Tillusion est tombé, et nous voyons les choses ce qu'elles sont. On a connu le monde à ses dépens; et qui le connoît bien sait qu'il n'est bon qu'à quitter; il a toujours manqué de biens solides, ce monde trompeur, et nous trouvons souvent qu'il manque de biens périssables.
Nous ne tirons pas tant du monde que de la dévotion; elle a bien d'autres ressources. Il faut de la résignation dans tous les âges de la vie ; mais l'usage en est plus nécessaire dans la vieillesse, parce que nous faisons des pertes continuelles. Mais, comme le sentiment est moins vif, nous tenons moins aux choses. Il faut se laisser insensiblement aller à la nature, sans se révolter contre elle; c'est le meilleur guide que nous puissions avoir.
Nous ne vivons que pour perdre et pour nous détacher. Nous devons compter sur notre changement et sur celui des autres, et nous conduire, quand ils changent, comme nous voudrions qu'ils se conduisissent, si c'étoit nous qui eussions changé. Mais souvent il n'y a qu'à gagner dans nos pertes :
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les honnêtes gens regardent comme un bien d'être affranchis des liens de la volupté. C'est donc aux mœurs, et non à l'âge qu'il se faut prendre si nous souffrons.
Il faut se soumettre doucement aux lois de notre condition : nous sommes tous faits pour foiblir, vieillir et mourir. Rien de si inutile que de se révolter contre les effets du temps; il est plus fort que nous.
Dans la jeunesse, nous vivons tous dans l'avenir : l'on passe sa vie à désirer, et l'on renvoie à l'avenir son repos et ses joies. Dans la vieillesse, il faut se saisir du présent.
Montaigne dit qu'il met tout à profit. « Je sens, dit-il, comme les autres hommes; mais ce n'est pas en passant et en glissant : à mesure que la possession de la vie est plus courte, je veux la rendre plus vive, plus pleine et plus profonde. Je veux arrêter la légèreté de sa fuite par la promptitude de ma saisie. Il faut secourir la vieillesse; il faut l'étayer. Je m'aide de tout; et la sagesse et la folie auront assez à faire à m'aider par offices alternatives en ce dernier âge. «
Un des devoirs de la vieillesse est de faire usage du temps : moins il nous en reste, plus il nous doit être précieux. Le temps des chrétiens est le prix de l'éternité; et, sans l'employer à courir après des sciences vaines et au-dessu' de nous,
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tirons parti de notre situation, et connoissons une fois la portée de notre esprit.
Nous avons en nous de quoi jouir, mais nous n'avons pas de quoi connoître. Nous avons les lumières propres et nécessaires à notre bien-être; mais nous ne voulons pas nous en tenir là; nous courons après des vérités qui ne sont pas faites pour nous. Mais, avant de nous engager à des recherches audessus de notre portée, il faudroit savoir quelle étendue peuvent avoir nos lumières, quelle est la règle qui doit déterminer notre persuasion; il faudroit apprendre à séparer l'opinion de la connoissance, avoir la force de nous arrêter et de douter quand nous ne voyons rien clairement, et avoir le courage d'ignorer ce qui est au-dessus de nous. Mais, pour arrêter notre hardiesse et pour affoiblir notre confiance, songeons que les deux principes de notre connoissance, la raison et les sens, manquent de sincérité et nous abusent. Les sens surprennent la raison, et la raison les trompe à son tour : voilà nos deux guides, qui tous deux nous égarent.
Ces réflexions dégoûtent des vérités abstraites. Employons donc le temps en connoissances utiles à notre perfection et à notre bonheur.
Il n'y a aucun âge qui n'ait en sa disposition une certaine portion de biens : le premier âge, les plaisirs vifs des sens et de l'imagination; le second
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âge, les plaisirs de l'ambition et de l'opinion ; le dernier, les plaisirs de la raison et de la tranquillité.
La paix de l'âme est la plus nécessaire disposition au plaisir. Quand l'âme n'est pas ébranlée par un grand nombre de sensations, elle est bien plus propre à tirer parti des biens qui se présentent, et elle retrouve dans son goût ce qui manque dans les objets.
On a regardé comme un devoir du dernier âge de penser à la mort. Je crois qu'il est utile d'y songer pour régler sa vie et s'en détacher; mais il n'est pas nécessaire de l'avoir toujours présente pour nous affliger. L'idée du dernier acte est toujours triste; quelque belle que soit la comédie, la toile tombe; les plus belles vies se terminent toutes de même; on jette de la terre, et en voilà pour une éternité.
Montaigne pensoit autrement; il disoit « qu'il vouloit ôter à la mort son étrangeté, et se la domestiquer à force d'y penser ».
Il faut espérer que le Ciel aura san du dernier acte; il faut seulement l'intéresser par une vie vertueuse et innocente. Il ne faut pas aussi regarder la vie comme un si grand bien; il y a toujours assez de quoi nous y attacher, et assez de maux pour nous consoler de sa perte.
Un philosophe répondoit à un homme qui lui
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demandoit s'il se feroit mourir : « Tu ne délibères pas de si grande chose. »
Les grands hommes ne mesurent pas la vie par la durée du temps, mais par la durée de la gloire. La bonne mort donne du relief à la vie, et la mauvaise la déshonore. Pour juger de quelqu'un, il faut lui avoir vu jouer le dernier rôle.
La vie est déjà très courte , et nous l'abrégeons encore par notre légèreté et par le dérèglement. Le peu que nous vivons, nous le vivons moins à nous qu'aux passions qui nous tourmentent. Qui ôteroit de la vie le temps du sommeil, celui qu'on donne aux autres nécessités, celui des maladies du corps et de l'esprit, il nous en resteroit peu pour le bonheur; et, d'une longue vie, à peine en retirerions-nous quelques années.
Il faut, dit-on, achever sa vie avant sa mort, c'est-à-dire ses projets : achever sa vie, c'est avoir usé son goût pour la vie : car, pour les projets, tant que nous vivons, nous nous amusons d'espérances, et nous vivons moins dans le présent que dans l'avenir. La vie seroit courte si l'espérance ne lui donnoit pas d'étendue. « Le présent, dit Pascal, n'est jamais notre but; le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre objet : ainsi nous ne vivons pas, mais nous espérons de vivre. » Il faut cependant se dépêcher de vivre; il n'est pas sage de dire : « Je vivrai » ; c'est vivre trop
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tard que de dire : « Je vivrai demain. » Les philosophes disent : « Apprenez à vivre », et les chrétiens disent : « Apprenez tous les jours à mourir. »
Un des avantages de la vieillesse, c'est la liberté. Pisistrate demandoit à Solon qui le traversoit sur quoi étoit appuyée sa liberté : « Sur ma vieillesse qui n'a plus rien à craindre », lui répondit-il. Le dernier âge nous affranchit de la tyrannie de l'opinion. Quand on est jeune, on ne songe qu'à vivre dans l'idée d'autrui : il faut établir sa réputation, et se donner une place honorable dans l'imagination des autres, et être heureux même dans leur idée : notre bonheur n'est point réel; ce n'est pas nous que nous consultons, ce sont les autres. Dans un autre âge, nous revenons à nous, et ce retour a ses douceurs ; nous commençons à nous consulter et à nous croire; nous échappons à la fortune et à l'illusion : les hommes ont perdu le droit de nous tromper; nous avons appris à les connoître et à nous connoître nous-mêmes, à profiter de nos fautes, qui nous instruisent autant que celle j des autres; nous commençons à voir notre erreur d'avoir fait tant de cas des hommes; ils nous apprennent, souvent à nos dépens, à ne compter sur rien; les infidélités nous dégagent, la fausseté des plaisirs nous désabuse.
La vieillesse nous affranchit aussi de la tyrannie
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des passions, et nous fait éprouver que c'est un grand plaisir que de savoir s'en passer, et une grande volupté que de se sentir au-dessus d'elles.
La nature nous donne des désirs et des goûts conformes à l'état présent. Dans la jeunesse, on se fait une fausse idée de la vieillesse; ce sont des craintes que nous nous donnons, ce n'est pas la nature qui nous les donne, parce que nous craignons, dans l'état où nous sommes, les passions de l'état où nous ne sommes pas.
La nature a des ressources admirables, elle nous conduit et nous gouverne presque à notre insu, elle sait nous donner des secours dans les inconvéniens.
Les privations ne sont point sensibles quand le désir est éteint. Tous les goûts passent, même jusqu'au goût de la vie. Il est à souhaiter que toutes les passions meurent avant nous; alors c'est « avoir achevé sa vie avant sa mort ».
Dans cet âge, la raison nous est rendue; elle reprend tous ses droits; nous commençons à vivre quand nous commençons à lui obéir.
Pour ceux dont les pensées, les espérances et la raison même sont à la merci de la fortune et de leur fantaisie, ils ne peuvent s'assurer sur rien, n'étant appuyés sur rien. Il est triste d'arriver à la fin de la vie sans avoir fait provision des vrais biens qui ne périssent jamais. Cependant les hommes
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l'emploient tout entière à amasser des biens qu'ils perdront nécessairement, sans songer que les biens que nous pouvons perdre malgré nous ne sont pas à nous.
L'expérience est aussi un des avantages du dernier âge. Le passé nous instruit; les fautes mêmes nous redressent, et nous rendent souvent la raison que l'on conserve rarement dans les bons succès : car les personnes qui ont été toujours heureuses sont rarement dignes de l'être. Mais il y a des malheurs de la fortune et du hasard, et des malheurs du dérèglement des mœurs : ceux-ci corrompent l'esprit et la santé : car la suite d'une jeunesse déréglée est une vieillesse malheureuse, et souvent nous employons la première partie de la vie à rendre l'autre misérable.
La servitude des passions est une prison où l'âme diminue et s'afîoiblit; quand nous en sommes affranchis, l'âme s'agrandit et s'étend. Dans un certain âge, nous ne sommes plus en prise avec les plaisirs de l'imagination; nous savons combien elle est trompeuse, et que toutes les passions promettent plus qu'elles ne donnent. Celles qui ne sont soutenues que par l'illusion sont déplacées et odieuses dans un certain âge. L'ambition trop poussée dégénère en folie; l'amour qui se montre et se donne en spectacle se charge de ridicule.
Il vient un temps dans la vie qui est consacré à
mÊÊÊÊsma^sBÊÊm
la vérité, qui est destiné à connoître les choses selon leur juste valeur. La jeunesse et les passions fardent tout. Alors nous revenons aux plaisirs simples; nous commençons à nous consulter et à nous croire sur notre bonheur.
Il faut se prêter aux usages de la vie ; mais il ne faut pas y engager son opinion ni sa liberté.
Rien de plus glorieux que de faire une honorable retraite, et de mettre un espace entre la vie et la mort. « La mort, dit Montaigne, n'est pas un acte de la société, c'est l'acte d'un seul. » Dans la vieillesse, il faut plutôt être avare que prodigue de soi. On a dit d'un grand homme, « qu'il prit conseil de sa vieillesse et se relira ». Nous devons le premier et le second âge à la patrie, et le dernier à nous-mêmes.
Vivre dans l'embarras, c'est vivre à la hâte; le repos allonge la vie. Le monde nous dérobe à nous-mêmes, et la solitude nous y rend. Le monde n'est qu'une troupe de fugitifs d'eux-mêmes.
« La solitude, dit un grand homme, est l'infirmerie des âmes. Retirez-vous donc en vous-même, dit-il, mais préparez-vous à vous bien recevoir; ayez honte et respect de vous-même; cessez de vous aimer, et apprenez à vous respecter. » Mais on fait tout le contraire. C'est une chose bien triste de s'aimer tant, et de se voir mourir à tout moment. Il faut, pour notre intérêt, nous détacher
de nous-mêmes, rompre tous les jours quelque lien afin d'être plus libres, fermer toutes les avenues au retour du monde, et ne point tourner la tête vers lui.
O vie heureuse, qui se trouve affranchie de toutes servitudes ; où on renonce à tout, non par un dégoût passager, mais par un goût constant qui vient de la connoissance du peu de valeur des choses ! C'est cette connoissance qui nous réconcilie avec la sagesse, qui nous assaisonne la vieillesse, si l'on peut hasarder ce terme. Il n'appartient qu'aux âmes libres de peser la vie et la mort; il n'appartient qu'aux âmes pleines de ressources de jouir de ces dernières années : les âmes foibles les souffrent, les âmes fortes en tirent parti.
On a dit « qu'il n'y avoit point de spectacle plus digne d'un Dieu qu'un homme vertueux en prise avec la fortune » : on en doit dire autant d'un homme seul avec lui-même, et aux prises avec la vieillesse, l'infirmité et la mort. Dans la retraite, qui est l'asile de la vieillesse, on jouit d'un calme sans interruption; des jours innocens ^ous donnent des nuits tranquilles; et, en société avec les morts, ils vous instruisent, vous guident et vous consolent : ce sont des amis sûrs et constans, sans légèreté et sans jalousie; enfin on a dit « que ce qu'il y avoit de plus délicieux dans la vie de l'homme é-oit dans sa En ».
;l a paru, depuis quelque temps, des ( romans faits par des dames, dont les ouvrages sont aussi aimables qu'elles :
;l'on ne peut mieux les louer. Quelques personnes, au lieu d'en examiner les grâces, ont cherché à y jeter du ridicule. Il est devenu si redoutable, ce ridicule, qu'on le craint plus que le déshonneur. Il a tout déplacé, et met où il lui plaît la honte et la gloire. Le laisserons-nous le maître et l'arbitre de notre réputation ? Je demande ce qu'il est; on ne l'a point encore défini. Il est purement arbitraire, et dépend plus de la disposition qui est en nous que de celle des objets. 11 varie et relève, comme les modes, du seul capric/.. Il a pris le savoir en aversion. A peine le pardonne-t-il à Madame de Lambert. 19
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;l a paru, depuis quelque temps, des ■ romans faits par des dames, dont les ouvrages sont aussi aimables qu'elles :
l'on ne peut mieux les louer. Quelques personnes, au lieu d'en examiner les grâces, ont cherché à y jeter du ridicule. Il est devenu si redoutable, ce ridicule, qu'on le craint plus que le déshonneur. Il a tout déplacé, et met où il lui plaît la honte et la gloire. Le laisserons-nous le maître et l'arbitre de notre réputation ? Je demande ce qu'il est; on ne l'a point encore défini. Il est purement arbitraire, et dépend plus de la disposition qui est en nous que de celle des objets. Il varie et relève, comme les modes, du seul caprice. Il a pris le savoir en aversion. A peine le pardonne-t-il à Madame de Lambert. 19
un petit nombre d'hommes supérieurs en esprit; mais, pour ce qui est des personnes du grand monde, s'ils osent savoir, on les appelle pédans. La pédanterie cependant est un vice de l'esprit, et le savoir en est l'ornement. Si l'on passe aux hommes l'amour des lettres, on ne le pardonne pas aux femmes. On dira que je prends un ton bien sérieux pour défendre les enfans de la reine de Lydie; mais qui ne seroit blessé de voir attaquer des femmes aimables qui s'occupent innocemment, quand elles pourroient employer leur temps suivant l'usage d'à présent? J'attaquerai les mœurs du temps, qui sont l'ouvrage des hommes. La honte n'est plus pour les vices, elle se garde pour ce qui s'appelle le ridicule. Son pouvoir s'étend plus loin qu'on ne pense. Il est dangereux de le répandre sur ce qui est bon. L'imagination, une fois frappée, ne voit plus que lui.
Un auteur espagnol disoit que le livre de Don Quichotte avoit perdu la monarchie d'Espagne , parce que le ridicule qu'il a répandu sur la valeur que cette nation possédoit autrefois dans un degré si éminent en a amolli et énervé le courage.
Molière, en France, a fait le même désordre par la comédie des Femmes savantes. Depuis ce tempslà, on a attaché presque autant de honte au savoir des femmes qu'aux vices qui leur sont le plus défendus. Lorsqu'elles se sont vues attaquées sur des
amusemens innocens, elles ont compris que, honte pour honte, il falloit choisir celle qui leur rendoit davantage, et elles se sont livrées au plaisir.
Le désordre s'est accru par l'exemple et a été autorisé par les femmes en dignité : car la licence et l'impunité sont les privilèges de la grandeur. Alexandre nous l'a appris. On vint un jour lui dire que sa sœur aimoit un jeune homme, que leur intrigue étoit publique, et qu'elle se respectoit peu. a II faut bien, dit-il, lui laisser sa part de la royauté, qui est la liberté et l'impunité. »
La société a-t-elle gagné dans cet échange du goût des femmes? Elles ont mis la débauche à la place du savoir; le précieux qu'on leur a tant reproché, elles l'ont changé en indécence. Par là, elles se sont dégradées, et sont déchues de leur dignité : car il n'y a que la vertu qui leur conserve leur place, et il n'y a que les bienséances qui les maintiennent dans leurs droits. Mais plus elles ont voulu ressembler aux hommes de ce côté-là, et plus elles se sont avilies.
Les hommes, plutôt par la force que par le droit naturel, ont usurpé l'autorité sur les femmes : elles ne rentrent dans leur domination que par la beauté et par la vertu. Si elles peuvent joindre les deux, leur empire sera plus absolu. Mais le règne de la beauté est peu durable : on l'appelle une courte tyrannie; elle leur donne le pouvoir de faire des
malheureux, mais il ne faut pas qu'elles en abusent.
Le règne de la vertu est pour toute la vie : c'est le caractère des choses estimables, de redoubler de prix par leur durée, et de plaire par le degré de perfection qu'elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté. Il faut penser qu'il y a peu de temps à être belle, et beaucoup à ne l'être plus; que, quand les grâces abandonnent les femmes, elles ne se soutiennent que par les parties essentielles et par les qualités estimables. Il ne faut pas qu'elles espèrent allier une jeunesse voluptueuse et une vieillesse honorable. Quand une fois la pudeur est immolée, elle ne revient pas plus que les belles années : c'est elle qui sert leur véritable intérêt; elle augmente leur beauté; elle en est la fleur; elle sert d'excuse à la laideur; elle est le charme des yeux, l'attrait des cœurs, la caution des vertus, l'union et la paix des familles.
Mais, si elle est une sûreté pour les mœurs, elle est aussi l'aiguillon des désirs : sans elle, l'amour seroit sans gloire et sans goût; c'est sur elle que se prennent les plus flatteuses conquêtes; elle met le prix aux faveurs. La pudeur, enfin, est si nécessaire aux plaisirs qu'il faut la conserver, même dans les temps destinés à la perdre. Elle est aussi une coquetterie raffinée, une espèce d'enchère que les belles personnes mettent à leurs appas, et une manière délicate d'augmenter leurs charmes en les
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cachant. Ce qu'elles dérobent aux yeux leur est rendu par la libéralité de l'imagination. Plutarque dit qu'il y avoit un temple dédié à Vénus la Voilée. « On ne sauroit, dit-il, entourer cette déesse de trop d'ombre, d'obscurité et de mystère. » Mais à présent l'indécence est au point de ne vouloir plus de voile à ses foiblesses.
Les femmes pourroient dire : « Quelle est la tyrannie des hommes! Ils veulent que nous ne fassions aucun usage de notre esprit ni de nos sentimens. Ne doit-il pas leur suffire de régler tout le mouvement de notre cœur, sans se saisir encore de notre intelligence? Ils veulent que la bienséance soit aussi blessée quand nous ornons notre esprit que quand nous livrons notre cœur. C'est étendre trop loin leurs droits. »
Les hommes ont un grand intérêt à rappeler les femmes à elles-mêmes et à leurs premiers devoirs. Le divorce que nous faisons avec nous-mêmes est la source de tous nos égaremens. Quand nous ne tenons pas à nous par des goûts solides, nous tenons à tout. C'est dans la solitude que la vérité donne ses leçons, et où nous apprenons à rabattre du prix des choses que notre imagination sait nous surfaire. Quand nous savons nous occuper par de bonnes lectures, il se fait en nous insensiblement une nourriture solide qui coule dans les i.iœurs.
Il y avoit autrefois des maisons où il étoit per-
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mis de parler et de penser; où les Muses étoient en société avec les Grâces. On y alloit prendre des leçons de politesse et de délicatesse; les plus grandes princesses s'y honoroient du commerce des gens d'esprit.
Madame Henriette d'Angleterre, qui auroit servi de modèle aux Grâces, donnoit l'exemple. Sous un visage riant, sous un air de jeunesse qui ne sembloit promettre que des jeux, elle cachoit un grand sens et un esprit sérieux. Quand on traitoit ou qu'on disputoit avec elle, elle oublioit son rang, et ne paroissoit élevée que par sa raison. Enfin l'on ne crojoit avancer dans l'agrément et dans la perfection qu'autant qu'on avoit su plaire à Madame. Un Hôtel de Rambouillet, si honoré dans le siècle passé, seroit le ridicule du nôtre. On sortoit de ces maisons comme des repas de Platon, dont l'âme étoit nourrie et fortifiée. Ces plaisirs spirituels et délicats ne coûtoient rien aux mœurs ni à la fortune, car les dépenses d'esprit n'ont jamais ruiné personne. Les jours couloient dans l'innocence et dans la paix. Mais à présent que ne faut-il point pour l'emploi du temps, pour l'amusement d'une journée! Quelle multitude de goûts se succèdent les uns aux autres! La table, le jeu, les spectacles. Quand le luxe et l'argent sont en crédit, le véritable honneur perd le sien.
On ne cherche plus que ces maisons où règne
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un luxe honteux. Ce maître de la maison, que vous honorez, songez, en l'abordant, que souvent c'est l'injustice et le larcin que vous saluez. Sa table, dites-vous, est délicate; le goût règne chez lui. Tout est poli, tout est orné, hors l'âme du maître. Il oublie, dites-vous, ce qu'il est. Eh! comment ne l'oublieroit-il pas? vous l'oubliez vous-même. C'est vous qui tirez le rideau de l'oubli et de l'orgueil devant ses yeux. Voilà les inconvéniens, pour les deux sexes, où conduit l'éloignemenl des lettres et du savoir : car les muses ont toujours été l'asile des mœurs.
Les femmes ne peuvent-elles pas dire aux hommes : « Quel droit avez-vous de nous défendre l'étude des sciences et des beaux-arts? Celles qui s'y sont attachées n'y ont-elles pas réussi, et dans le sublime, et dans l'agréable? Si les poésies de certaines dames avoient le mérite de l'antiquité, vous les regarderiez avec la même admiration que les ouvrages des anciens à qui vous faites justice. » Un auteur très respectable ' donne au sexe tous les agrémens de l'imagination. « Ce qui est de goût est, dit-il, de leur ressort, et elles sont juges de la perfection de la langue. » L'avantage n'est pas médiocre.