‹ Œuvres morales de la Mise de LambertChapitre 34 sur 34 · I. Brama assai, poco spera, nulla chiede. Cant. ii · texte numérisé non relu

I. Brama assai, poco spera, nulla chiede. Cant. ii

de borné dans l'amour que pour les âmes bornées; mais peu d'hommes ont l'idée de ces engagemens, et peu de femmes en sont dignes.

L'amour agit selon les dispositions qu'il trouve; il prend le caractère des personnes qu'il occupe. Pour les cœurs qui sont sensibles à la gloire et au plaisir, comme ce sont deux sentimens qui se combattent, l'amour les accorde : il prépare, il épure les plaisirs, pour les faire recevoir aux âmes fières, et il leur donne pour objet la délicatesse du cœur et des sentimens. Il a l'art de les élever et de les ennoblir. Il inspire une hauteur dans l'esprit, qui les sauve des abaissemens de la volupté. Il les justifie par l'exemple, il les déifie par la poésie; enfin il fait si bien que nous les jugeons dignes d'estime, ou tout au moins d'excuse.

Ces caractères fiers coûtent plus à l'amour pour les assujettir. Les personnes qui ont de la gloire • dans le cœur souffrent dans les engagemens, il y a toujours une image de servitude attachée à l'amour, la tendresse prend sur la gloire des femmes. Pour celles qui ont été bien élevées, et à qui on a inspiré des principes, les préjugés se sont profondément gravés ; quand il faut déplacer de pareilles idées, ce n'est pas le travail d'un jour. Rarement sont-elles heureuses. Entraînées par le cœur, déchirées par leur gloire, l'un de ces sentimens ne subsiste plus qu'aux dépens de l'autre. Celui-là

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prend toujours sur elles ; et ce sont ordinairement les plus aimables conquêtes. Vous sentez l'effort et la résistance que le devoir oppose à leur tendresse. Un amant jouit du plaisir secret de sentir tout son pouvoir. La conquête est plus grande et plus pleine ; elles ont plus à perdre, vous leur coûtez davantage.

Il y a toujours une sorte de cruauté dans l'amour. Les plaisirs de l'amant ne se prennent que sur les douleurs de l'amante. L'amour se nourrit de larmes.

Ce qui rend ces caractères plus aimables, c'est qu'il y a plus de sûreté. Quand une fois elles se sont engagées, c'est pour la vie, à moins que les mauvais procédés ne les dégagent. Elles se font un devoir de leur amour; elles le respectent; elles sont fidèles et délicates; elles ne manquent à rien. Le sentiment de gloire qui les occupe tourne au profit de l'amour, puisqu'elles en sont plus tendres, plus vives et plus appliquées. Une amante aimable, et qui a de la gloire dans le cœur, ne songe qu'à se faire estimer, et l'amour la perfectionne. Il faut convenir que les femmes sont plus délicates que les hommes en fait d'attachement. Il n'appartient qu'à elles de faire sentir par un seul mot, par un seul regard, tout un sentiment.

Les inconvéniens des caractères fiers son'' d'être absolus et aisés à blesser. Comme elle'^ sentent leur prix, elles exigent plus. Les caractères sen-

sibles et mélancoliques trouvent des charmes et des agrémens infinis dans l'amour, et en font sentir. Il y a des plaisirs à part pour les âmes tendres et délicates. Ceux qui ont vécu de la vie de l'amour savent combien leur vie étoit animée; et, quand il vient à leur manquer, ils ne vivent plus. L'amour fait tous les biens et tous les maux; il perfectionne les âmes bien nées : car l'amour dont je parle est un censeur sévère et délicat qui ne pardonne rien. Les caractères mélancoliques y sont plus propres. Qui dit amoureux dit triste ; mais il n'appartient qu'à l'amour de donner des tristesses agréables.

Les personnes mélancoliques ne sont occupées que d'un sentiment : elles ne vivent que pour ce qu'elles aiment. Désoccupées de tout, aimer est l'emploi de tout leur loisir. A-t-on trop de toutes ses heures pour les donner à ce qu'on aime?

Opposez à ce caractère, pour en connoître le prix, celui qui lui est contraire. Voyez les femmes du monde, qui sont livrées au jeu, aux plaisirs et aux spectacles : que ne leur faut-il pas pour l'emploi du temps? Si elles savent bien trouver la fin de la journée sans qu'elles aiment, n'est-ce pas autant de pris sur le goût principal? Nous n'avons qu'une portion d'attention et de sentiment; dès que nous nous livrons aux objets extérieurs, le sentiment dominant s'affoiblit : nos désirs ne sont-ils pas plus vifs et plus forts dans la retraite?

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Il y a des plaisirs qui ne sont faits que pour des gens délicats et attentifs. L'Amour est un dieu jaloux, qui ne souffre aucune rivalité. La plupart des femmes prennent l'amour comme un amusement : elles s'y prêtent, et ne s'y donnent pas; elles ne connoissent point ces sentimens profonds qui occupent l'âme d'une tendre amante.

M"^ Scudéri dit que « la mesure du mérite se tire de l'étendue du cœur et de la capacité qu'on a d'aimer ». Avec une pareille règle, le mérite des femmes d'à présent sera léger.

Enfin, celles qui sont destinées à vivre d'une vie de sentiment sentent que l'amour est plus nécessaire à la vie de l'esprit que les alimens ne le sont à celle du corps. Mais notre amour ne sauroit être heureux qu'il ne soit réglé. Quand il ne nous coûte ni vertu ni bienséance, nous jouissons d'un bonheur sans interruption; nos sentimens sont profonds, nos joies sont pures, nos espérances sont flatteuses ; l'imagination est agréablement remplie, i'esorit vivement occupé, et le cœur touché. Il y a dans cette sorte d'amour des plaisirs sans douleur, et une espèce d'immensité de bonheur qui anéantit tous les malheurs et les fait disparoître. L'amour est à l'âme ce que la lumière est aux yeux : il écarte les peines comme la lumière écarte les ténèbres. M'ïie de Longueville disoit que « les b^aux jours que donne le soleil n'étoient que pour le peuple;

mais que la présence de ce qu'on aimoit faisoit les beaux jours des honnêtes gens ». Ceux qui sont destinés à une vie si heureuse sont dans le monde comme s'ils n'y étoient pas, et ne s'y prêtent que pour des instans. Rien ne les intéresse que ce qu'ils sentent, rien ne les peut remplir que l'amour.

L'esprit que l'amour donne est vif et lumineux; il est la source des agrémens. Rien ne peut plaire à l'esprit qu'il n'ait passé par le cœur.

La différence de l'amour aux autres plaisirs est aisée à faire à ceux qui en ont été touchés. La plupart des plaisirs ont besoin, pour être sentis, de la présence de l'objet. La musique, la bonne chère, les spectacles, il faut que ces plaisirs soient présens pour faire leur impression, pour rappeler l'âme à eux, et la tenir attentive. Nous avons en nous une disposition à les goûter, mais ils sont hors de nous, ils viennent du dehors. Il n'en est pas de même de l'amour ; il est chez nous, il est une portion de nous-mêmes ; il ne tient pas seulement à l'objet; nous en jouissons sans lui. Cette joie de l'âme que donne la certitude d'être aimée, ces sentimens tendres et profonds, cette émotion de coeur vive et touchante que vous donnent l'idée et le nom de la personne que vous aimez : tous ces plaisirs sont en nous, et tiennent à notre propre sentiment. Quand votre cœur est bien louché, et que vous êtes sûre d'être aimée, tous vos plus

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grands plaisirs sont dans votre amour; vous pouvez donc être heureuse par votre seul sentiment, et associer ensemble le bonheur et l'innocence.

On me dira : « Voilà un terrible écart. » J'en conviens. Ne puis-je pas le justifier? Un ancien disoit que « les pensées étoient les promenades de l'esprit ». J'ai cru avoir le privilège de me promener de cette manière. Les idées se sont offertes assez naturellement à moi, et de proche en proche elles m'ont menée plus loin que je ne devois ni ne voulois. Voici le chemin qu'elles m'ont fait faire. J'ai été blessée que les hommes connussent si peu leur intérêt que de condamner les femmes qui savent occuper leur esprit. Les inconvéniens d'une vie frivole et dissipée, les dangers d'un cœur qui n'est soutenu d'aucun principe, m'ont aussi toujours frappée. J'ai examiné si on ne pouvoit pas tirer un meilleur parti des femmes. J'ai trouvé des auteurs respectables qui ont cru qu'elles avoient en elles des qualités qui les pouvoient conduire à de grandes choses, comme l'imagination, la sensibilité, le goût : ce sont des présens qu'elles ont reçus de la nature. J'ai fait des réflexions sur chacune de ces qualités. Comme la sensibilité les domine, et qu'elle les porte naturellement à l'amour, en passant par son temple, il a bien fallu lui payer tribut et jeter quelques fleurs sur son autel. J'ai cherr*iié si on ne pouvoit point se sauver des inconvéniens de

lyb REFLEXIONS SUR LES FEMMES

l'amour en séparant les vices des plaisirs, et jouir de ce qu'il a de meilleur. J'ai donc imaginé une métaphysique d'amour : la pratiquera qui pourra.

Voilà l'histoire de mes idées, si vous voulez, de mes égaremens. Je serois bien heureuse si, ayant les défauts qu'on reproche à Montaigne, je pouvois, comme lui, conduire ceux qui liront ce petit écrit dans le pays de la raison et du bon sens, quelquefois même dans celui des fleurs et des zéphires !

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Echéance

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