I . M^" de La Sablière
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sa retraite. — Elle n'a jamais pensé, répondit-il, elle ne fait que sentir. » Tous ceux qui l'ont connue conviennent que c'étoit la plus séduisante personne du monde, et que les goûts, ou plutôt les passions, se rendoient maîtres de son imagination et de sa raison, de manière que ses goûts étoient toujours justifiés par sa raison et respectés par ses amis. Aucun de ceux qui l'ont connue n'a osé la condamner qu'en cessant de la voir, parce que jamais elle n'avoit tort en présence. Cela prouve que rien n'est si absolu que la supériorité de l'esprit qui vient de la sensibilité, et de la force de l'imagination, parce que la persuasion est toujours à sa suite. Les femmes, d'ordinaire, ne doivent rien à l'art. Pourquoi trouver mauvais qu'elles aient un esprit qui ne leur coûte rien? Nous gâtons toutes les dispositions que leur a données la nature : nous commençons par négliger leur éducation, nous n'occupons leur esprit à rien de solide; et le cœur en profite : nous les destinons à plaire; et elles ne nous plaisent que par leurs grâces ou par leurs vices. Il semble qu'elles ne soient faites que pour être un spectacle agréable à nos yeux. Elles ne songent donc qu'à cultiver leurs agrémens, et se laissent aisément entraîner au penchant de la nature ; elles ne se refusent pas à des goûts qu'elles ne croient pas avoir reçus de la nature pour les combattre.
Mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en les formant pour l'amour, nous leur en défendons l'usage. Il faudroit prendre parti : si nous ne les destinons qu'à plaire, ne leur défendons pas l'usage de leurs agrémens; si vous les voulez raisonnables et spirituelles, ne les abandonnez pas quand elles n'ont que cette sorte de mérite. Mais nous leur demandons un mélange et un ménagement de ces qualités, qu'il est difficile d'attraper et de réduire à une mesure juste. Nous leur voulons de l'esprit; mais pour le cacher, l'arrêter et l'empêcher de rien produire. Il ne sauroit prendre l'essor qu'il ne soit aussitôt rappelé par ce qu'on appelle bienséance. La gloire, qui est l'âme et le soutien de toutes les productions de l'esprit, leur est refusée. On ôte à leur esprit tout objet, toute espérance ; on l'abaisse, et, si j'ose me servir des termes de Platon, « on lui coupe les ailes ». Il est bien étonnant qu'il leur en reste encore.
Les femmes ont pour elles une grande autorité, c'est Saint-Evremond. Quand il a voulu donner un modèle de perfection, il ne l'a pas jjlacé chez les hommes. « Je crois, dit-il, moins impossible de trouver dans les femmes la raison des hommes que dans les hommes les agrémens des femmes. » Je demande aux hommes, de la part de tout le sexe : « Que voulez-vous de nous? Vous souhaitez tous de vous unir à des personnes estimables, d'un esprit
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aimable et d'un cœur droit; permettez-leur donc l'usage des choses qui perfectionnent la raison. Ne voulez-vous que des grâces qui favorisent les plaisirs? Ne vous plaignez donc pas si les femmes étendent un peu l'usage de leurs charmes. »
Mais, pour donner aux choses le rang et le prix qu'elles méritent, distinguons les qualités estimables et les agréables. Les estimables sont réelles et sont intrinsèques aux choses, et, par les lois de la justice, ont un droit naturel sur notre estime. Les qualités agréables, qui ébranlent l'âme et qui donnent de si douces impressions, ne sont point réelles ni propres à l'objet ; elles se doivent à la disposition de nos organes et à la puissance de notre imagination. Cela est si vrai qu'un même objet ne fait pas les mêmes impressions sur tous les hommes, et que souvent nos sentimens changent sans qu'il y ait rien de changé dans l'objet.
Les qualités extérieures ne peuvent être aimables par elles-mêmes; elles ne le sont que par les dispositions qu'elles trouvent en nous. L'amour ne se mérite point; il échappe aux plus grandes qualités. Seroit-il donc possible que le cœur ne put dépendre des lois de la justice, et qu'il ne fût soumis qu'à celles du plaisir? Quand les hommes voudront, ils réuniront toutes ces qualités, et ils trouveront des femmes aussi aimables que respectables. Ils prennent sur leur bonheur et sur leur plaisir, quand ils
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les dégradent. Mais, de la manière dont elles se conduisent, les mœurs y ont infiniment perdu, et les plaisirs n'y ont pas gagné.
Tout le monde convient qu'il est nécessaire que les femmes se fassent estimer; mais n'avons-nous besoin que d'estime, et ne nous manquera-t-il plus rien? Notre raison nous dira que cela doit suffire ; mais nous abandonnons aisément les droits de la raison pour ceux du cœur. Il faut prendre la nature comme elle est. Les qualités estimables ne plaisent qu'autant qu'elles peuvent nous devenir utiles; mais les aimables nous sont aussi nécessaires pour occuper notre cœur : car nous avons autant besoin d'aimer que d'estimer. On se lasse même d'admirer, si ce qu'on admire n'est aussi fait pour plaire. Ce n'est pas même assez que le sexe nous plaise ; il semble qu'il soit obligé de nous toucher. Le mérite n'est pas brouillé avec les grâces : lui seul a droit de les fixer; sans lui, elles sont légères et fugitives. De plus, la vertu n'a jamais enlaidi personne : et cela est si vrai que la beauté, sans mérite et sans esprit, est insipide, et que le mérite fait pardonner la laideur.
Je ne mets pas l'aimable sentiment dans les qualités extérieures, je l'étends plus loin. Les Espagnols disent que « la beauté est comme les fadeurs, dont l'effet est de peu de durée » ; on s'y accoutume, et on ne les sent plus. Mais des mœurs, un
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esprit juste et fin, un cœur droit et sensible, ce sont des beautés ravissantes et toujours nouvelles. A présent, nos plaisirs sont moins délicats, parce que nos mœurs sont moins pures. Examinons à qui on doit s'en prendre.
On attaque depuis longtemps la conduite des femmes; on prétend qu'elles n'ont jamais été si déréglées qu'à présent, qu'elles ont banni la pureté de leur cœur et les bienséances de leur conduite. Je ne sais si on n'a pas quelque raison. Je pourrois cependant dire qu'il y a longtemps qu'on se plaint des mêmes choses, qu'un siècle peut être justifié par un autre, et, pour sauver le présent, je n'ai qu'à vous renvoyer au passé. Les mœurs se ressemblent dans tous les temps; mais elles se montrent sous des formes différentes. Comme l'usage n'a droit que sur les choses extérieures et qu'il ne s'étend point sur les sentimens, il ne redresse pas la nature, il n'ôte point les besoins du cœur, et les passions sont toujours les mêmes.
Les hommes se sont-ils acquis, par la pureté de leurs mœurs, le droit d'attaquer celles des femmes? En vérité, les deux sexes n'ont rien à se reprocher : ils contribuent également à la corruption de leur siècle. Il faut pourtant convenir que les manières ont changé. La galanterie est bannie, et personne n'y a gagné. Les hommes se sont sépar«^s des femmes et ont perdu la politesse, la douceur, et cette
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fine délicatesse qui ne s'acquiert que dans leui commerce. Les femmes aussi, ayant moins de commerce avec les hommes, ont perdu l'envie de plaire par des manières douces et modestes, et c'étoit pourtant la véritable source de leurs agrémens.
Quoique la nation françoise soit déchue de l'ancienne galanterie, il faut pourtant convenir qu'aucune autre nation ne l'avoit ni plus poussée ni plus épurée. Les hommes en ont fait un art de plaire, et ceux qui s'y sont exercés et qui y ont acquis une grande habitude ont des règles certaines, quand ils savent s'adresser à des caractères foibles. Les femmes se sont donné des règles pour leur résister. Comme elles jouissent d'une grande liberté en France, et qu'elles ne sont gardées que par leur pudeur et par les bienséances, elles ont su opposer leur devoir aux impressions de l'amour. C'est des désirs et des desseins des hommes, de la pudeur et de la retenue des femmes, que se forme le commerce délicat qui polit l'esprit et qui épure le cœur : car l'amour perfectionne les âmes bien nées. Il faut convenir qu'il n'y a que la nation fran- ■çoise qui se soit fait un art délicat de l'amour.
Les Espagnols et les Italiens l'ont ignoré. Comme les femmes y sont presque enfermées, les hommes ne mettent leur application qu'à vaincre le, obstacles extérieurs, et, quand ils les ont surmontés, ils n'en trouvent plus dans la personne aimée. Mais Madame de Lambert, 2 1
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l'amour qui s'offre n'est guère piquant; il semble que ce soit l'ouvrage de la nature et non pas celui de l'amant. En France, l'on sait faire un meilleur usage du temps. Comme le cœur est de la partie, et que souvent même, chez les honnêtes personnes, on n'a de commerce qu'avec lui, il est regardé comme la source de tous les plaisirs. C'est aussi aux sentimens que nous devons tous nos romans, si pleins d'esprit et si épurés, et qui sont ignorés des nations dont je parle. Une Espagnole, en lisant les Conversations de Clélie, disoit : « Voilà bien de l'esprit mal employé. » Dès qu'on ne sait faire qu'un usage de l'amour, le roman est court : en retranchant la galanterie, vous passez sur la délicatesse de l'esprit et des sentimens. Les Espagnoles sont vives et emportées : elles sont à l'usage des sens et ne sont point à celui du cœur. 'C'est dans la résistance que les sentimens se fortifient et acquièrent de nouveaux degrés de délicatesse. La passion s'éteint dès qu'elle est satisfaite, et l'amour sans crainte et sans désirs est sans âme.;
L'amour est le premier plaisir, la plus douce et la plus flatteuse de toutes les illusions. Puisque ce sentiment est si nécessaire au bonheur des humains, il ne le faut pas bannir de la société : il faut seulement apprendre à le conduire et à le perfectionner. Il y a tant d'écoles établies pour cultiver l'esprit; pourquoi n'en pas avoir pour cultiver le
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cœur? C'est un art qui a été négligé. Les passions cependant sont des cordes qui ont besoin de la main d'un grand maître pour être touchées. Échappet-on à qui sait remuer les ressorts de l'âme par ce qu'il y a de plus vif et de plus fort?
L'amour n'étoit pas décrié chez les anciens comme il l'est à présent. Pourquoi l'avilissonsnous? que ne lui laissons-nous toute sa dignité ? Platon a un grand respect pour ce sentiment : quand il en parle, son imagination s'échauffe, son esprit s'illumine, et son style s'embellit; quand il parle d'un homme touché : « Cet amant, dit-il, dont la personne est sacrée », etc.; il appelle les amans des « amis divins et inspirés par les dieux ».
Les anciens ne croyoient pas que le plaisir dût être le premier objet de l'amour. Ils étoient persuadés que la vertu devoit en être le soutien. Nous en avons banni les mœurs et la probité, et c'est la source de tous les malheurs. La plupart des hommes d'à présent croient que les sermens que l'amour a dictés n'obligent à rien. La morale et la reconnoissance ne défendent point les sens contre les amorces de la nouveauté. La plupart aiment par caprice, et changent par tempérament.
Ce que l'amour fait souffrir souvent n'apprend pas à s'en passer; il n'apprend qu'à le /déplorer. Voyons ce que nous en pouvons faire. Examinons
la conduite des femmes dans l'amour, et leurs différens caractères.
Il en est de bien des sortes. Il y a des femmes qui ne cherchent et ne veulent que les plaisirs de l'amour; d'autres, qui joignent l'amour et les plaisirs, et quelques-unes, qui ne reçoivent que l'amour et qui rejettent tous les plaisirs. Je passerai légèrement sur le premier caractère. Celles-là ne cherchent dans l'amour que les plaisirs des sens, que celui d'être fortement occupées et entraînées et que celui d'être aimées. Enfin, elles aiment l'amour, et non pas l'amant. Ces personnes se livrent à toutes les passions les plus ardentes. Vous les voyez occupées du jeu, de la table : tout ce qui porte la livrée du plaisir est bien reçu.
J'ai toujours été étonnée qu'on pût associer d'autres passions à l'amour, qu'on laissât du vide dans son cœur, et qu'après avoir tout donné, on ne fût pas uniquement occupé de ce qu'on aime. Ordinairement, les personnes de ce caractère perdent toutes les vertus en perdant l'innocence, et, quand leur gloire est une fois immolée, elles ne ménagent plus rien. On faisoit des reproches à M"^^ de C***, qui violoit toutes les lois de la bienséance : « Je veux jouir, disoit-elle, de la perte de ma réputation. » Celles qui suivent de pareilles maximes rejettent les vertus de leur sexe. Elles les regardent comme un usage de politique auquel elles
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veulent échapper. Quelques-unes croient qu'il suffit de donner quelques dehors pour satisfaire h leurs obligations et dérober leurs foiblesses. Mais il est dangereux de croire que ce qui est ignoré soit innocent. Elles rejettent les principes pour éluder les remords, et appellent du décret de tous les hommes. Toute leur vie, elles passent de foiblesse en foiblesse, et ne s'arrêtent jamais.
Dès qu'une femme a banni de son cœur cet honneur tendre et délicat qui doit être la règle de sa vie, tremblez pour les autres vertus. Quel privilège auront-elles pour être respectées? Leur doit-on plus qu'à son propre honneur? Ces caractères-là ne font jamais des caractères aimables. Vous ne trouvez en elles ni pudeur ni délicatesse; elles se font une habitude de galanterie; elles ne savent point joindre la qualité d'amie à celle d'amante. Comme elles ne cherchent que les plaisirs, et non pas l'union des cœurs, elles échappent à tous les devoirs de l'amitié. Voilà l'amour d'usage et d'à présent, et où les conduit une vie frivole et dissipée.
Il est une autre sorte de femmes galantes, qui se livrent au plaisir d'aimer, qui ont su conserver les principes de l'honneur, qui n'ont jamais rien pris sur les bienséances, qui se respectent, mais que la violence de la passion entraîne. Il en est^ qui ne se prêtent pas à leur foiblesse, qui y résistent; mais
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enfin l'amour est le plus fort. J'ai connu une femme de beaucoup d'esprit, à qui je faisois quelquefois de petits reproches par l'intérêt que j'y prenois. « N'avez-vous jamais senti, me disoit-elle, la force de l'amour? Je me sens liée, garrottée, entraînée: ce sont les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes. » Montaigne nous peint ses dispositions quand il étoit touché. C'est un philosophe qui parle. « Je me sentois, dit-il, enlevé tout vivant et tout voyant. Je voyois ma raison et ma conscience se retirer, se mettre à part; et le feu de mon imagination me transportoit hors de moi-même. » J'ai toujours cru qu'il n'y a point d'honnête personne qui ne doive craindre de se trouver dans cet état.
Il y a des femmes qui ont une autre sorte d'attachement. On ne peut les dire galantes; cependant elles tiennent à l'amour par les sentimcns. Elles sont sensibles et tendres, et elles reçoivent l'impression des passions. Mais, comme elles respectent les vertus de leur sexe, elles rejettent les engagemens considérables. La nature les a faites pour aimer. Les principes arrêtent les mouvemens de la nature. Mais, comme l'usage n'a des droits que sur la conduite et qu'il ne peut rien sur le cœur, plus leurs sentimens sont retenus, plus ils sont forts.
Ceux des femmes galantes ne sont ni vifs ni durables : ils s'usent, comme ceux des hommes, en les exerçant. On trouve bientôt la fin d'un sentiment
dès qu'on se permet tout. L'habitude du plaisir le fait disparoître. Les plaisirs des sens prennent toujours sur la sensibilité des cœurs, et ce que vous en retranchez retourne aux plaisirs de la tendresse.
Mais, si vous voulez trouver une imagination ardente, une âme profondément occupée, un cœur sensible et bien touché, cherchez-le chez les femmes d'un caractère raisonnable. Si vous ne trouvez de bonheur et de repos que dans l'union des cœurs, si vous êtes sensible au plaisir d'être ardemment aimé, et que vous vouliez jouir de toutes les délicatesses de l'arnour, de ses impatiences et de ses mouvemens si purs et si doux, soyez bien persuadé qu'ils ne se trouvent que chez les personnes retenues et qui se respectent.
De plus, ne sentez-vous pas le besoin d'estimer ce que vous aimez? Quelle paix cela ne met-il pas dans un commerce ! Dès qu'on a su vous persuader qu'on vous aime, et que vous voyez, à n'en pas douter, que c'est à la vertu seule qu'on sacrifie les désirs de son cœur, cela n'établit-il pas la confiance de tout le reste ? « Les refus de chasteté, dit Montaigne, ne déplaisent jamais. »
Les hommes ne connoissent pas leurs intérêts quand ils cherchent à gagner l'esprit et le cœur des personnnes qu'ils aiment. Il y a un plaisirp'as touchant et plus durable que la liaison ues sens, c'est l'union des cœurs; ce penchant secret qui
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VOUS porie vers ce que vous aimez, cet épanchement de l'âme, cette certitude qu'il y a une personne au monde qui ne vit que pour vous, et qui feroit tout pour vous sauver un chagrin. « L'amour, dit Platon, est entrepreneur de grandes choses; il vous conduit dans le chemin de la vertu, et ne vous souffrira aucune loiblesse. » Voilà la marque du véritable amour. A Lacédémone, quand un homme avoit manqué, ce n'étoit pas lui qu'on punissoit, mais la personne qui l'aimoit ; on la croyoit coupable des fautes de la personne aimée. Ils savoient que l'amour dont je parle est l'appui le plus sûr de la vertu. Tous les exemples le confirment. Combien d'amans ont demandé à combattre devant leurs maîtresses, et ont fait des choses incroyables ! Voilà le motif par lequel les honnêtes personnes se permettent d'aimer. Elles savent que, se liant à un homme de mérite, elles seront soutenues et conduites dans le chemin de la vertu par des principes et par des préceptes. Les femmes entre elles ne peuvent jouir du doux plaisir de l'amitié. Ce sont les besoins qui les unissent, et non point les sentimens : la plupart ne la connoissent pas, et n'en sont pas dignes.
Il y a un goût dans la parfaite amitié, où ne peuvent atteindre les caractères médiocres. Les femmes ne peuvent pas ne point sentir leur cœur. Que faire de ce fonds de sentimens et de ce be-
soin qu'on a d'aimer et d'être aimée? Les hommes en profitent. Mais rien n'est si précieux ni si durable que cette sorte d'amour, quand vous y avez associé la vertu. Il met de la décence dans les pensées, dans la conduite et dans les sentimens. Le Tasse nous donne un modèle de délicatesse en la personne d'Olinde ; il dit ' « que cet amant désire beaucoup, espère peu, et ne demande rien ». Cet amour peut se suffire à lui-même; il est sa propre récompense.
La plupart des homm.es n'aiment que d'une manière vulgaire, ils n'ont qu'un objet. Ils se proposent un terme dans l'amour, où ils espèrent d'arriver; après bien des mystères, ils ne se reposent que dans les plaisirs. Je suis toujours surprise qu'on ne veuille pas raffiner sur le plus délicieux sentiment que nous ayons. Ce qui s'appelle le terme de l'amour est peu de chose. Pour un cœur tendre, il y a une ambition plus élevée à avoir, c'est de porter nos sentimens et ceux de la personne aimée au dernier degré de délicatesse, et de les rendre toujours plus tendres, plus vifs et plus occupans. De la manière dont on se conduit, l'amour meurt avec les désirs, et disparoît quand il n'y a plus d'espérance. Ce qu'il y a de plus touchant est ignoré. La tendresse ordinaire s'affoiblit et s'éteint : il n'y a rien